Pour un leadership centré sur Dieu

Le leadership est un de ces mots flous auquel on attribue un grand nombre de définitions et qui, pour couronner le tout, n’est pas traduisible dans la langue de Molière.

Mais si les définitions varient, ce sont les histoires de nos héros qui mettent en lumière notre culture du leadership et nous révèlent une définition implicite. Ces histoires nous racontent les succès de chrétiens qui, avec l’aide de Dieu, ont bâti de grands ministères. Les récits ont leurs variations, nos héros n’ont pas tous les mêmes qualités et parcours. Mais nous recherchons, dans leurs expériences, la voie à suivre pour exercer nos propres responsabilités avec succès. Un bon leader, selon ces histoires, est celui qui reçoit un appel de Dieu, une vision. Par les qualités que Dieu reconnaît en lui, il mobilise et organise le peuple de Dieu ; par sa vie, il fait une différence et permet le succès de l’entreprise. Parfois, Dieu se manifeste clairement, d’autres fois, il est beaucoup plus discret.

Quel que soit notre modèle de leadership, nous recherchons les éléments bibliques le justifiant, prenant en exemple ceux correspondant à notre conception du succès. Aussi, la littérature chrétienne sur le leadership s’intéressera-t-elle beaucoup à Néhémie, mais passera sous silence Jérémie. C’est pourquoi il est important de confronter nos modèles de leadership à la lumière de la théologie biblique. Malgré des histoires et des contextes très différents, quelle est la mission commune des leaders dont la Bible nous parle ? Quelle vision les anime ? Comment mesurer leur succès ? Autant de questions auxquelles la Bible apporte des réponses, parfois étonnantes…

A. La Genèse du leadership

Les deux premiers chapitres de la Genèse nous présentent Dieu créant l’ordre et la vie à partir du chaos. Dans cet ordre créationnel, l’être humain tient un rôle privilégié. Il est créé « en l’image de Dieu((Si l’image de Dieu est un titre réservé dans les sociétés mésopotamienne et égyptienne pour le roi ou certains dignitaires afin de justifier leur autorité et leurs privilèges, la Genèse utilise ce titre pour décrire simplement l’humain. Nous sommes tous de lignée royale et sommes ainsi tous appelés à exercer l’autorité que Dieu nous a donnée pour accomplir notre mission au service de la vie (Gn 1.28).)) » . L’homme est ainsi défini dans sa relation avec Dieu, dont il reçoit la gouvernance sur la création en tant que son représentant. La Genèse introduit ainsi les premiers concepts du leadership de l’être humain sur la création.

Tout d’abord, la Genèse souligne que c’est de la relation de l’homme et de la femme que la vie se multipliera sur la terre. L’être humain n’est ni autosuffisant, ni indépendant, il a besoin d’un vis-à-vis, et il est un être limité. Ses limites, qu’il vit comme grâce de Dieu((La louange d’Adam à la découverte d’Ève exprime bien son amour pour la limite établie par Dieu. Voir Dietrich BONHOEFFER, Création et chute : exégèse théologique de Genèse 1-3, Paris, Bayard Jeunesse, 2006, p. 78-79.)), deviennent un lieu de fécondité. Le leader n’est donc pas appelé à être un surhomme, un être à part, mais une personne qui voit dans ses limites un cadeau de Dieu, un lieu d’altérité rendant possible l’existence et l’épanouissement de son prochain. Le leadership s’exprime ainsi par l’amour du prochain, dans un cadre relationnel et communautaire.

Ensuite, l’être humain gouverne sur la terre en tant qu’imitateur d’un Dieu bienveillant, dans le souci de garder et de cultiver le jardin de la création (Gn 2.15). Ce jardin n’est pas un jardin « magique » : le leadership humain n’est pas que contemplatif, mais il s’exerce par le développement de sa sagesse et de son savoir-faire((Cette vérité s’oppose à beaucoup de critiques que nous pouvons recevoir en tant que responsables d’Églises, de ne pas être assez spirituels. Si la prière est importante dans notre leadership, elle ne dévalorise ni n’annule l’importance du savoir-faire que le leader doit mettre en œuvre, afin de prendre soin de la communauté que Dieu lui confie.)).

En effet, l’ordre dans lequel la vie s’épanouit a besoin d’un gardien, et c’est là le travail passionnant que Dieu nous confie. Nous devons donc exercer notre leadership avec du savoir-faire et du discernement, dans le but de prendre soin de tout le potentiel de fécondité que Dieu a mis dans le lieu où il nous place.

Nous ne sommes pas pour autant esclaves de ce travail, nous n’accomplissons pas « notre humanité dans la relation au monde que nous transformons((Henri BLOCHER, Révélation des origines : le début de la Genèse, Lausanne, Presses bibliques universitaires, 2001, p. 49.)) ». Bien au contraire, la Genèse nous invite à jouir pleinement de ce monde, le sabbat nous rappelant que c’est Dieu qui est la source de la vie, et l’objet de notre louange. Cet écosystème fécond dépend donc de la soumission de l’homme à la Parole et au cadre que Dieu lui donne.

Ainsi, le leadership de l’homme a pour but de prendre soin et d’entretenir le cadre propice à la vie. Il s’exprime dans sa capacité à garder, à prendre soin, et à être serviteur de la vie que Dieu a suscitée dans son environnement. Son succès, il le mesurera dans la fécondité du lieu, bénédiction accordée par Dieu.

La chute : premier échec du leadership humain

L’histoire continue et nous relate dramatiquement le premier échec de l’homme dans l’exercice de son leadership. Adam et Ève auraient pu dominer sur le serpent avec l’autorité que Dieu leur avait conférée. Ils auraient pu soumettre le serpent à la Parole de Dieu. Mais l’être humain succombe à la promesse du serpent de devenir comme Dieu. Au lieu de tirer sa vie de la Parole de Dieu, l’homme fait le choix de la lier « aux profondeurs de sa propre science((BONHOEFFER, op. cit., p. 90.)) ». Ce premier échec du leadership de l’homme renverse l’ordre créationnel. Celui qui dominait est maintenant dominé.

L’homme au centre

L’homme a franchi la limite. Il est désormais le centre de sa vie, et c’est en lui-même qu’il trouvera la source de la vie et non plus dans la Parole de Dieu((Ibid, p. 91.)). Désormais bien seul, il a peur du regard de l’autre, qui le renvoie constamment à sa condition limitée de créature et à son besoin d’un vis-à-vis((Henri Blocher explique très bien les implications du péché sur la sexualité humaine. « La sexualité prêche : ‘Il n’est pas bon que l’homme soit seul’, et veut ouvrir l’existence. C’est le message directement contraire au vœu fondamental du péché : l’autonomie, la suffisance.
L’homme qui veut être comme Dieu a honte de ce rappel visible en son corps qu’il ne se suffit pas à lui-même. » BLOCHER, op. cit., p. 172-73. Il n’est dès lors pas surprenant de découvrir comment les hommes en situation de pouvoir sont particulièrement sujets à des tentations dans le domaine de la sexualité et à des pratiques qui pervertissent les relations sexuelles pour utiliser l’autre comme un objet et non comme un vis-à-vis.)).

Ainsi, dans ce monde déchu, l’homme cherche à s’aménager un cadre dont il est la source et le centre, le leadership devenant bien souvent un élément important du culte de l’homme-dieu. Le leader conquiert les cœurs par sa capacité à « combler » les désirs de sécurité, les besoins d’espérance et d’amour. Mais c’est là un leadership tristement solitaire. La relation sincère et vulnérable de l’amour n’est plus possible, car elle vient inévitablement infirmer les prétentions surhumaines.

Le péché rend difficile la tâche de garder le cadre propice à la vie

Privés de la véritable source de la vie, nous sommes bien démunis face à nos ambitions : la mort ayant fait son apparition dans la création, notre travail pour la conservation du cadre propice à la vie devient pénible et difficile (Gn 3.17-19).

Quel pasteur ou responsable d’œuvre ne fait pas au quotidien l’expérience de ce tourment ? Qui n’a jamais soupiré au regard du nombre de problèmes, de conflits à résoudre pour maintenir la communauté comme un lieu favorable à l’expansion de la vie ? Qui n’a jamais pleuré, impuissant, à la vue de vies brisées par le péché, à la vue de ces personnes en qui nous discernions tant de possibilités, mais qui font des choix mortifères ?

Si cela ne suffisait pas, nous devons faire ce travail tout en parant les attaques qui nous sont adressées, survenant de l’intérieur comme de l’extérieur. La culture actuelle du leadership nous oblige même à le vivre dans un environnement d’attentes inhumaines, environnement qui nous offre la possibilité si alléchante, mais tragique, de prendre la place du centre. Celle d’être un dieu, et de devenir nous-mêmes « la source de vie » de notre communauté.

Dans ce monde où la mort prend tant de formes et d’expressions différentes, quelle tâche exténuante de garder et de prendre soin du cadre propice à la vie ! Il est si facile de se retrouver découragé par tout ce travail laborieux d’accompagnement, de gestion de conflits ou de personnes difficiles. Alors que nous aimerions voir les projets avancer plus vite, n’oublions pas que ce travail de soin patient et de maintien d’un cadre propice à la vie est au cœur de notre mandat créationnel((Il est frappant qu’en Genèse 2.15 les mots hébreux employés pour « cultiver » et « garder » sont associés de la même façon dans la Loi pour décrire le travail des lévites (Nb 3.7-8 ; 8.26 ; 18.5-6). Gordon J. WENHAM, Genesis 1-15. WBC 1, Waco, Word Books, 1987, p. 67.)).

Être fécond est devenu douloureux et difficile, mais il est utile de se rappeler que c’est de cette fécondité, de la descendance de la femme (Gn 3.15b), que Dieu lui-même vaincra le mal. Au milieu de l’énumération des conséquences du péché, Dieu montre à l’homme qu’il reste son Dieu, un Dieu qui lui manifeste grâce et bonté, et qui fait naître l’espérance dans le cœur de l’homme. Ce dernier l’exprime en nommant « sa femme Ève (Vie) » (Gn 3.20).

Pour vivre dans un monde déchu, l’espérance est une condition sine qua non. Aussi s’attachera-t-on à l’entretenir dans son leadership. Tout en veillant à ne pas confondre vision d’espérance et présomption centrée sur l’homme.

B. Genèse 4 à 12 : leader par les œuvres ou par la foi ?

Au milieu de l’intensification du péché et de la mort, Dieu s’attache à transmettre la vie et l’espérance à travers la lignée de Seth (Gn 5). À la joie de l’engendrement succède la douleur de la mort. Nous comprenons déjà ainsi que toute vision porteuse de véritable espérance suivra un mouvement dialectique qui fait monter conjointement louanges et plaintes vers Dieu, le seul capable de vaincre la mort (Gn 5.24).

Il est ainsi clair que notre espérance ne doit pas être placée en l’homme, fût-ce le meilleur d’entre eux. Même Noé chute (Gn 9) et nous renvoie au terrible problème de notre propre cœur. Pour tous ceux qui, aujourd’hui, sont tentés par une stratégie de table rase, qu’il s’agisse des responsables ou des membres de la communauté, la Genèse est impitoyable. Là où nous sommes, tout rêve d’absolu, toute quête d’idéal sont voués à l’échec, nous ne pouvons être les héros sauveurs de notre monde.

Babel et Babylone : un leadership rebelle

L’homme, rongé par la honte qui l’isole, a ce besoin vital d’être connu. Il veut se faire un nom, et pour cela il s’engage sur le chemin de Babel (Gn 11.4). Plutôt que d’obéir à l’ordre de dispersion à la surface de la Terre, l’homme résiste à sa condition d’exilé. Cet événement met en lumière une expression collective du péché qui atteint là une nouvelle intensité. C’est un leadership qui s’oppose et complote contre Dieu((Le problème de ce leadership n’est pas tant dans ce qu’il cherche à accomplir (rappelons que Dieu lui-même va construire une ville), que dans le fait qu’il s’oppose à la Parole de Dieu. Cette résistance du péché s’organise maintenant socialement et structurellement et manifeste une nouvelle intensification. Le leadership en devient un élément moteur : ainsi, le leadership des rois et chefs de ce monde complote contre les plans de Dieu et contre son fils : les rois de la terre se soulèvent et les chefs se liguent ensemble contre l’Éternel et contre celui qu’il a désigné par onction (Ps 2.2).)). Il met en œuvre des puissances et des forces de domination qui étouffent la vie et asservissent les hommes qui s’affairent dans l’unité à « briqueter des briques ».

Face à la multiplicité des langues et des richesses de la nouvelle Jérusalem, l’uniformité de Babel apparaît désespérante. Pourtant, l’attrait de Babylone, de ses jardins et de ses tours, exerce sur l’homme une fascination considérable et capture aisément son imagination. Sa puissance pour uniformiser et aligner une communauté dans une même direction laisse le leader rêveur, lui qui a bien du mal à rassembler sa congrégation. La capacité du leadership de Babel à mener à terme n’importe quel projet (Gn 11.6) finit de convaincre que c’est le modèle de leadership à suivre.

Il faut toute la grâce de Dieu, et son intervention, pour éviter au leader l’écueil d’aller trop loin sur ce chemin dangereux. C’est au milieu de l’échec de nos tentatives que nous devenons enclins à accepter l’invitation de Dieu au voyage de la foi : un chemin d’exil dans un monde déchu, mais un chemin d’espérance. Une espérance fondée non plus sur nos capacités propres, mais sur la foi dans les promesses et l’action de Dieu, seules sources de vie.

Abraham : Un leader par la foi

En la personne d’Abraham, Dieu nous invite à la foi : ce dont nous ne sommes pas capables, Dieu l’accomplira lui-même à travers nous. C’est lui qui donnera un nom à Abraham (Gn 12.2), et c’est lui qui perpétuera la vie à partir d’Abraham au-delà même du possible. À la suite d’Abraham, c’est toute la lignée des leaders appelés par Dieu qui devront apprendre à marcher sur le chemin de la foi, et à diriger d’une manière différente afin d’être bénédiction de vie dans un monde au sein duquel règne la mort.

Nous laissant guider par Moïse, les rois et les prophètes, et enfin par Christ et ses disciples, nous allons découvrir une alternative à Babel, la possibilité d’une nouvelle voie pour l’exercice de nos responsabilités : un leadership centré sur Dieu, porté par une vision d’espérance, qui nous conduit sur le chemin de la Vie.

C. Moïse, le rôle et la posture du leadership chrétien

Moïse avait envisagé d’être le sauveur de son peuple par sa position dans le palais du Pharaon. Il pensait que ses frères hébreux reconnaîtraient la providence divine dans son intervention pour les protéger et maintenir la paix entre eux. Il lui faudra apprendre, quarante longues années de désert durant, ce que signifie être berger. Lui qui a grandi dans la maison du Pharaon, où berger d’un peuple est synonyme de royauté, devra apprendre à être un serviteur du bon berger, un ouvrier-berger((Tim Laniak explique que, dans le contexte culturel de l’Ancien Testament, il existait deux sortes de bergers. Il y avait les propriétaires souvent riches possédant un cheptel très important. Ces propriétaires engageaient des ouvriers qui avaient la responsabilité d’une partie du troupeau, et qui caractérisent la deuxième catégorie de bergers. L’élevage familial était aussi répandu et le travail partagé par tous les membres de la famille, jeunes et vieux, hommes et femmes. Voir : Timothy LANIAK, Shepherds after my Own Heart: Pastoral Traditions and Leadership in the Bible, Leicester/Downers Grove, Apollos/InterVarsity Press, 2006, p. 53-54.)). C’est dans le désert, lorsqu’il se sent faible et inadéquat pour la tâche, que Dieu l’appelle alors.

Il peut être rassurant pour tout responsable d’Église de découvrir que, déjà à l’époque de Moïse, le défi de garder la communauté d’Israël unie, en paix et dans les bonnes dispositions de cœur était un travail exténuant (Ex 18.13-14). Jethro est alors un bon conseiller qu’il nous est utile d’écouter (Ex 18.17-18).

Le rôle du leader : créer et garder une structure centrée sur la Parole de Dieu

Sous les recommandations de Jethro se cache une vérité fondamentale quant au rôle du leader chrétien. La structure de leadership que Jethro propose est centrée sur Dieu. Elle permet à la communauté d’Israël de recevoir la Parole de Dieu, de vivre et d’agir en accord avec elle (Ex 18.19-23).

Si, à Babel, le leader était au centre de la communauté – créateur et fondement de la vie communautaire, source et moyen d’accomplissement de l’espérance collective –, le leadership biblique est, en effet, d’une tout autre nature. Si, à Babel, le leadership avait pour rôle d’établir une vision commune, alignant le peuple et le mettant au travail, tels des esclaves pour l’accomplir, le leadership biblique, quant à lui, crée les structures pour que la Parole de Dieu soit et demeure au centre de la communauté. Lorsque nous percevons déjà en nos propres cœurs tant de résistance à la Parole de Dieu, nous comprenons que le leadership chrétien est un énorme défi.

Une structure qui met la Parole de Dieu au centre de la communauté permet à chacun de faire monter ses griefs, ses plaintes et ses louanges vers Dieu. Au travers de relations personnelles et communautaires, elle offre à chacun la possibilité d’écouter, d’être corrigé et transformé par la Parole de Dieu afin de la mettre en pratique dans toutes les dimensions de sa vie (Dt 30.14). Cette structure redonne au travail de chacun son véritable sens en le faisant à nouveau pointer vers Dieu. Le travail devient ainsi le lieu d’expression de l’espérance de la foi, il met « l’imagination créative et inventive de l’amour((Jürgen MOLTMANN, Théologie de l’espérance. Études sur les fondements et les conséquences d’une eschatologie chrétienne, 4e édition, Paris, Cerf, 1983, p. 32.)) » en action et devient le théâtre de transformations fécondes en nous et autour de nous. C’est une structure qui propage la vie et porte du fruit.

La posture du leader : serviteur et invité

Une structure centrée sur la Parole de Dieu permet de passer d’une organisation qui sépare le leader et le peuple, à une configuration qui permet un leadership relationnel. En effet, avant l’intervention de Jethro, Moïse est assis et le peuple est debout. Il est seul((Il n’a même pas sa famille avec lui avant l’arrivée de Jethro.)), les Hébreux se tiennent tous devant lui (Ex 18.13-14). De même, le pasteur n’est pas simplement un serviteur, il est aussi invité à recevoir les bienfaits de Dieu au travers de la communauté. Cette relation féconde nécessite beaucoup d’humilité, il faut savoir donner, mais aussi recevoir. Dieu choisit donc l’homme le plus humble à la surface de la Terre (Nb 12.3) pour conduire ce processus de formation communautaire. Résister aux tentations de l’autosuffisance permet de trouver un juste positionnement entre distance et appartenance((Voir Miroslav VOLF, Exclusion and Embrace: A Theological Exploration of Identity, Otherness, and Reconciliation, Nashville, Abingdon Press, 1997, p. 49-50.)) au sein de la communauté que nous sommes appelés à diriger. C’est dans ce juste équilibre que nous trouverons la fécondité d’un leadership relationnel, à l’instar de cette communauté choisie parmi tout le peuple (Ex 18.21) qui, prenant part avec Moïse au dur labeur de porter et partager la Parole de Dieu, va devenir un royaume de prêtres (Ex 19.6).

Comme nous le discernons déjà avec Moïse, la Parole de Dieu est bien plus que des mots gravés sur des tablettes. De même, nous saisissons bien que l’ampleur de la tâche du leader chrétien va bien au-delà de la prédication ou de l’application de méthodes miracles((Pour tous ceux qui sont à la recherche de techniques ou de méthodes miracles, il est bon de rappeler que ce qui est vrai à Rephidim (Ex 17.1-8) s’avère une mauvaise solution à Kadès (Nb 20.1-13).)). Cette parole est la véritable source d’autorité et de vie qui devra accompagner le leader tous les jours de sa vie sans jamais s’éloigner de lui (Dt 17.18-19 ; Jos 1.8). Cette parole est plus puissante qu’une grande armée (Dt 17.16), et plus sûre que des alliances avec de nombreux rois renommés (Dt 17.17). Elle a plus de valeur que l’or et l’argent (Dt 17.17)((Voir Dt 17.14-20. Lorsque le texte stipule que le roi ne doit pas accumuler les chevaux, nous devons comprendre « l’armée », les chevaux étant pour la guerre. Il ne doit pas avoir un grand nombre de femmes, qui étaient le moyen de faire des alliances avec d’autres royaumes.)). Cette parole enseigne au roi l’humilité, afin qu’il ne s’élève pas au-dessus de ses frères (Dt 17.20). Cette parole, dont nous nous saisissons avec foi, est la source de notre espérance et celle d’un avenir fécond (Dt 17.20).

D. L’espérance chrétienne : la source d’un leadership visionnaire

« Est-ce à toi de me construire une maison pour que j’y habite ? »

David est malheureusement l’un des seuls rois d’Israël à avoir peut-être suivi les conseils de Deutéronome 17. Alors qu’il désire construire une maison pour l’Éternel, Dieu lui répond par la bouche du prophète Nathan : « Est-ce à toi de me construire une maison pour que j’y habite ? » (2 Sam 7.5).

Les paroles que Dieu prononce par la suite dans ce passage du deuxième livre de Samuel au chapitre 7 sont fondamentales pour notre vision du leadership. Alors que le chapitre démarre sur le zèle de David qui veut bâtir un temple à Dieu, Dieu inverse la situation : c’est lui-même qui bâtira « une maison » à David (2 Sam 7.11).

Ce texte oriente déjà nos regards vers cet héritier de David qui régnera pour toujours sur son trône et qui seul sera capable de construire un temple indestructible (2 Sam 7.15). Notre vision est ainsi renversée. Notre espérance n’est pas enracinée en nous-mêmes, ou dans l’un des chefs les plus illustres de notre histoire. Elle est ancrée dans l’action et la grâce de Dieu à laquelle David répond humblement par la louange et la reconnaissance (2 Sam 7.18-28).

Ce ne sont pas les rois succédant à David sur le trône qui accompliront la vision d’un trône et d’un temple éternels. Pour la plupart, ces leaders ne se saisiront des promesses faites à David que pour s’enorgueillir, s’élever eux-mêmes et pour justifier leur conduite, légitimant ainsi leur « supériorité » au-dessus des autres nations, en lieu et place d’être bénédictions pour elles. Ils font de la vision reçue un privilège exclusif, et de son accomplissement leur identité. Les rois, à l’instar de Roboam, s’élèveront au-dessus de leurs frères au lieu d’être des bergers ouvriers de Dieu au service de son peuple (1 R 12.7). Ils utiliseront ainsi le peuple pour leur propre bénéfice et la réalisation de leur vision personnelle.

Bien souvent dans notre leadership d’Église, nous pouvons nous aussi être tentés de domestiquer les promesses de Dieu et la vision d’espérance qui nous a été donnée. Son accomplissement devient notre identité, un moyen de proclamer notre supériorité vis-à-vis des autres Églises : notre vision serait meilleure, plus pertinente, plus importante. Nous ressentons de la jalousie et de la colère lorsque nous ne recevons pas le soutien suffisant pour accomplir notre vision. Mais cette vision s’appuie sur la présomption de l’homme à pouvoir accomplir l’œuvre de Dieu.

Lorsque nous pensons que le leadership a pour rôle de bâtir la maison de l’Éternel, qu’il doit accomplir la vision au lieu de construire et de garder une structure dans laquelle la Parole de Dieu est au centre, il devient un outil d’aliénation et de destruction. Quand nous cherchons à bâtir la communauté de Dieu, tous ceux qui la composent courent le risque de devenir à nos yeux des problèmes et des obstacles qu’il faudra dominer ou briser. Nous deviendrons ainsi les accusateurs et les manipulateurs de nos frères. Si nous oublions que le Royaume de Dieu est un don de Dieu que nous recevons, une réalité dans laquelle nous entrons, alors nous deviendrons les possesseurs, les abuseurs et les destructeurs du cadre de vie des brebis dont Dieu nous appelle à prendre soin (Ez 34.1-10). Le travail du berger nous semblera être une contrainte et une perte de temps. Partir à la recherche de la brebis égarée n’est pas rentable !

Si nous oublions que la vie est un don et une bénédiction de Dieu, notre cadre de vie deviendra rapidement un désert, quelle que soit notre « réussite ».

Le désert : le lieu de rencontre avec la véritable espérance

C’est dans ce lieu aride, ce lieu où tous les substituts ont disparu, que la source de la vie se dévoile à nous (Es 40.10-11 ; Ez 34). Nos épreuves, nos échecs, le douloureux deuil de nos projets sont ici transformés par la parole du bon berger en un terreau fertile (Es 40.3-4). Dans ce lieu de manque naît la véritable espérance.

C’est dans notre faiblesse que Dieu nous annonce qu’il est celui qui réalisera ce que nous n’avons pas été capables d’accomplir. Il nous faut ainsi renoncer à nos visions et à nos rêves présomptueux, accepter de cheminer dans le désert à la suite du véritable libérateur pour devenir à notre tour bergers serviteurs (Es 54.17 ; 56.6-8 ; 63.17 ; 65.8,9,13,14,15 ; 66.14). Nous serons alors serviteurs de l’Éternel, bergers selon son cœur, dirigeant son peuple avec du savoir-faire et du discernement (Jr 3.15). Loin de nous retirer du monde, le désert est le lieu qui nous permet de lui offrir notre présence.

Louanges et lamentations : moyens d’expression du leader visionnaire

La vision chrétienne est loin d’être une vision béate et consentante du présent((Voir MOLTMANN, op. cit., p. 23.)). Le shalom, la vision que les prophètes nous présentent pour ce monde (Es 2.2-3 ; 11.6-8 ; 25.6 ; 32.16-18 ; Ps 85) est, au contraire, l’écho de nos aspirations et désirs les plus profonds et par là même une dénonciation acerbe de ce qui n’est pas.

Centré sur la Parole de Dieu, capable d’accueillir toute la beauté du monde et de ses cultures (Es 60) tout en en dénonçant ce qui l’asservit, le leader nourrit l’espérance du peuple de Dieu par la louange et les lamentations. Il dénonce la séduction des idoles de Babylone sans fuir dans de fausses prophéties promettant un accès immédiat à la terre promise. Il nous encourage à accueillir la vie qui est présente dans notre lieu, à travailler à son bien et à sa paix (Jr 29).

Le pasteur est mieux placé que quiconque pour conduire son peuple sur le chemin de l’espérance dans les lamentations et la louange. De par son ministère, il possède une vue « terriblement belle » du monde. Elle le confronte à la fois aux insoutenables conséquences du péché, source de douleurs et de lamentations, tout en le rendant, dans le même temps, spectateur de la beauté de la grâce de Dieu, sujet de joie et de louange. Les rois et les prophètes ont utilisé de tout temps les lamentations et la louange comme expression de leur foi en la bonté de Dieu, afin de communiquer à leur peuple une vision d’espérance qui ne repose pas sur leur propre capacité. La pratique de ces deux exercices est au cœur de notre leadership. Sans l’un et l’autre, notre vision ne saurait être vivante.

Les lamentations remplacent les murmures et exposent les puissances et les dominations. À travers nos larmes et nos cris, nous dénonçons, avec Dieu, l’horreur du péché et de la mort dans notre monde. Mais ces larmes puisent leurs sources dans la bonté et l’amour intarissable de Dieu pour l’humanité. Elles arrosent les graines de notre espérance.

Nous sommes néanmoins souvent mal à l’aise dans nos cultures occidentales avec le cri de douleur, car il dénonce l’échec de nos présomptions et la faiblesse de nos solutions. Mais lorsque le peuple de Dieu se met à pleurer, à se confesser et à intercéder au travers des lamentations, les puissances tremblent car elles sont dévoilées. L’absence de lamentations est à l’origine de la désespérance de nos sociétés et de nos Églises car sans l’expression de la souffrance et du manque, il n’y a pas d’espérance((« Pour espérer, il faut être en manque » : Boris CYRULNIK, La nuit, j’écrirai des soleils, Paris, Odile Jacob, 2019, p. 85.)). L’espérance est ainsi une saine critique de la distance qui existe entre nous et le royaume de Dieu et, en tant que telle, c’est aussi la garantie féconde de sa proximité((Jacques ELLUL, Éthique de la liberté, Genève, Labor et Fides, 1973, p. 16.)).

Louange et lamentations nous entraînent sur un chemin exigeant au travers duquel, tout comme les psalmistes, nous redécouvrons tour à tour notre faiblesse, notre pauvreté à aimer, la violence de nos émotions tout autant que l’amour, la grâce, le pardon, la bonté et la fidélité de l’Éternel. Nous apprenons à louer, à nous lamenter, à confesser. Nous découvrons que le leadership chrétien est un leadership souffrant. Par amour, à la suite de l’homme de douleur (Es 53.3), le cœur du leader est transpercé par l’horreur du péché et l’inadéquation de nos solutions. Mais c’est le chemin qui nous permet de contempler la fidélité, la bonté et les tendresses de Dieu (Lm 3.22-24).

Il est clair que porter du fruit dans un monde déchu a un coût. Nous réalisons alors que diriger c’est servir, mais aussi souffrir. C’est être à la fois berger et agneau((Voir LANIAK, op. cit., p. 129.)). Notre marche avec les auteurs bibliques de l’Ancien Testament nous conduit jusqu’à la croix. Ce chemin nous terrifie, et pourtant, lui seul nous conduit vers un leadership fécond.

E. La croix : le chemin d’un leadership couronné de succès.

En Christ, cette parole que le leader s’applique à garder au centre de sa vie et de celle de la vie communautaire, a été faite chair et a vécu parmi nous (Jn 1.14). Christ est la source de notre espérance vivante (1 P 1.3), la source de vie (Jn 14.6).

Christ le modèle.

En Jean 10, Jésus décrit l’œuvre du bon berger. Il est le berger exemplaire((Comme le suggère Timothy LANIAK, le mot Kalos (Jn 10.11,14) que nous traduisons par « bon » gagnerait à être traduit par « modèle », ce qui impliquerait que Jésus devrait être imité : il n’est pas simplement un bon berger, il est le modèle, il est exemplaire.
« Jésus prépare ses disciples à suivre son modèle dans sa vie et sa mort (Jn 4.34-38 ; 14.12 ; 17.20 ; 20.21-23 ; 21.15-19). Ce sont eux qui prendront finalement soin de son troupeau et risqueront leur vie à l’image de leur maître (Jn 21.15-23). » LANIAK, op. cit., p. 211.)), le modèle à suivre dans notre leadership. Si nous ne pouvons pas mourir sur la croix pour le péché du monde, alors que veut dire « donner sa vie » (Jn 10.11) pour nous qui voulons suivre ce modèle ?

Jean 6.1-15 nous fournit une illustration de la manière dont Jésus prépare ses disciples à le suivre sur ce chemin. Jésus est pris de pitié pour la foule « parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger » (Mc 6.34). Alors qu’ils sont dans le désert (Mc 6.31), Jésus, pour mettre à l’épreuve Philippe (Jn 6.6), lui demande où acheter du pain (Jn 6.5).

Jésus prépare ici ses disciples à diriger depuis la croix. Il les conduit à devoir reconnaître leur inadéquation à nourrir le troupeau par eux-mêmes. Il les force à se confronter à leurs limites. Nous pouvons imaginer sans peine l’inconfort de la situation pour les disciples qui se retrouvent placés sur le devant de la scène face à des milliers de gens, sans les ressources nécessaires pour répondre à leurs besoins. Ces circonstances ressemblent au pire cauchemar du leader et nous travaillons tous très dur pour que cela ne se produise jamais.

Pourtant, la croix est ce lieu où nous devons venir et reconnaître avec humilité nos limites. Ce n’est pas un lieu où nous restons nus et exposés à la vue de tous, ce n’est pas le lieu de notre humiliation, mais celui de notre humilité. Nous confessons avec André : « Mais qu’est-ce que cela pour tant de monde ? » (Jn 6.9). Jésus, lui, l’accueille et rend grâce (Jn 6.11). En lieu et place de notre honte, nous découvrons à la croix notre vraie valeur. Sans elle, nous devons être des leaders sans failles et sans limites, nous devons alors faire preuve d’orgueil et voler la valeur et l’autorité des autres pour enrichir les nôtres. Mais là où l’orgueil et la honte volent et détruisent la valeur, l’humilité la donne((Être vraiment humble, c’est reconnaître ses limites et ses fragilités tout en conservant une juste estime de soi.)). Avec l’humilité fondée et enracinée dans l’amour de Dieu manifesté à la croix, Pierre et les disciples pourront faire paître les brebis non pour leur propre profit, mais par amour pour le maître (Jn 21.15-19). À la croix, nous trouvons la force de rejeter la tentation de la popularité, les costumes de sauveur et de super héros après lesquels notre culture soupire. Nous pouvons ainsi diriger les regards vers celui qui est la source et la réponse à ces soupirs.

Une Église centrée sur Christ

Les disciples seront donc à même d’utiliser leurs talents de leaders pour organiser la structure de l’Église naissante de Jérusalem. Comme avec Jethro et Moïse, la nouvelle Église de Jérusalem s’organise pour qu’en son centre règne la Parole vivante de Dieu, Christ est à sa tête (Actes 6.1-7). Nous voyons ainsi, dans un monde rebelle à la Parole de Dieu, une communauté fidèle depuis laquelle la vie se répand.

Cette communauté ne rassemble pas les meilleurs hommes, mais ceux qui reconnaissent avoir besoin de transformation. Dans notre quête du succès, nous pourrions être attirés par des personnes capables d’éblouir le monde sans passer par le long et pénible chemin de la transformation. Nous expérimenterions alors déception sur déception dans notre tâche de direction. Nous penserions avoir trouvé la personne idéale pour tel service, mais nous découvririons, inévitablement, des facettes cachées qui nous affecteront. Très rapidement, nous commencerions à soupirer après le jour de son remplacement. Pourtant, si l’Église est l’écosystème favorable à la vie de Dieu, il est alors inévitable que nous accompagnions des personnes ayant un besoin vital de transformation. Nous discernerons alors dans ces moments d’inconfort, où les facettes cachées sont révélées, la lumière de Dieu qui fait son œuvre de transformation. Nous pourrons vivre la beauté de la communion, de la confession et du pardon que l’apôtre Jean décrit (1 Jn 1.7).

La croix peut paraître un chemin de faiblesse pour le monde, mais elle est la source de notre véritable autorité. À la croix nous avons reçu l’autorité au nom de Jésus afin d’affirmer la vie avec force et combattre sans relâche toute forme de résistance à son action. Ainsi, nous n’exercerons pas la discipline envers quelqu’un pour écraser les opinions divergentes sur le développement de l’Église ou la forme du culte. Par contre, nous nous opposerons avec ardeur aux mensonges, aux murmures, aux attitudes destructives et à tout ce qui résistera à l’œuvre de conversion du Saint-Esprit. Les aléas de la vie communautaire, les crises qui la traversent, deviennent autant d’occasions favorables pour révéler la beauté des dons, tout comme la noirceur de certaines motivations. Ils mettent en lumière nos besoins béants de transformation. Ils sont le signe de l’action du Dieu trois fois saint dans la présence duquel nos tentations de faire sensation se volatilisent, nous conduisant à la discipline spirituelle de la confession et du pardon((Henri NOUWEN, Au nom de Jésus : réflexions sur le leadership chrétien, Ottawa, Novalis, 2005.)).

Là où le jugement régnait, une communauté centrée sur Christ devient une communauté ouverte et accueillante((Voir sur ce sujet l’article de Paul HIEBERT, « Conversion, culture and cognitive categories », Gospel in Context 1.4, 1978, p. 24-29.)). Son centre en établit l’identité la plus inébranlable et véritable. Là où il fallait construire des murs pour la protéger, les portes sont maintenant grandes ouvertes pour accueillir et se répandre dans le monde au nom de Christ. Là où nous trouvions notre sécurité dans une identité pauvre et uniforme, nous sommes ébahis par la diversité des richesses de Christ. Dans ce lieu nous sommes donc invités sans crainte à la communion sans fusion, à la transformation sans standardisation. Cette structure nous invite dans un élan dynamique et vital vers le centre d’où surgit la Vie.

L’hospitalité : la marque du leader chrétien

Jésus laisse aux responsables de cette communauté une pratique au cœur de leur foi et de leur espérance, une pratique qui modèle et rappelle que le rôle du leader et de l’Église est d’être une communauté accueillante. Cette pratique s’ancre dans le souvenir de la croix et proclame notre espérance du jour où Christ régnera pleinement : il s’agit de la sainte Cène. La sainte Cène nous rappelle l’hospitalité de Dieu qui nous invite à sa table. Nous étions ses serviteurs et nous sommes devenus ses invités. À notre tour, nous invitons en son nom l’autre à venir à la table du Christ. Nous n’omettons pas que la sainte Cène est aussi la confrontation à la présence du Christ. Elle n’est pas le lieu où nous taisons nos convictions dans une quête de séduction pour offrir une grâce à bon marché, mais où nous les affirmons avec force et amour, invitant avec bienveillance l’autre à s’examiner lui-même((« Pour être vraiment accueillants, nous devons non seulement recevoir les étrangers, mais aussi les confronter à une présence sans ambiguïté, sans nous réfugier derrière une attitude de neutralité, mais en faisant connaître clairement nos idées, nos convictions et notre style de vie. Aucun vrai dialogue n’est possible entre une personne et un rien-du-tout. Nous pouvons entrer en communication avec un autre lorsque nos choix de vie, nos attitudes, nos points de vue constituent des balises qui suscitent chez l’autre une prise de conscience de ses propres positions et qui l’invitent à les examiner avec un esprit critique. » (Henri J. M. NOUWEN, Les trois mouvements de la vie spirituelle, Montréal, Bellarmin, 1998, p. 124-125).)).

Le responsable d’Église doit être hospitalier (1 Tim 3.2). C’est là une discipline spirituelle très exigeante que Paul requiert des leaders chrétiens. Cette pratique doit les façonner dans leur conduite de l’Église.

L’hospitalité fait aller le leader vers l’autre en tant que serviteur. Non pour rechercher sa grandeur, mais, au nom de Dieu, accueillir et offrir à l’autre ce qu’il a de plus précieux, c’est-à-dire sa présence((Ce n’est pas un service qui l’isole de l’autre, ni qui le met au-dessus de lui comme si, dans cette relation d’hospitalité, il n’y avait que lui qui donnait à l’autre. Accueillir et prendre soin de l’autre, lui offrir ce que nous possédons, même notre toit, n’est pas de l’hospitalité mais de la générosité si nous n’offrons pas également notre présence.)). L’hospitalité, c’est recevoir l’autre et recevoir de l’autre, d’une manière à accueillir et mettre en valeur sa richesse. Lorsque nous accueillons au nom du Seigneur, que nous ouvrons avec vulnérabilité notre monde au plus fragile, au plus pauvre, au méprisé, que nous partageons avec lui notre pain et apprenons à le connaître, une chose extraordinaire se produit : le Christ se révèle à nous, c’est lui que nous servions et maintenant c’est de lui que nous recevons. Nous étions le serviteur, nous nous retrouvons l’invité, découvrant les richesses du Christ, celles qui sont cachées aux yeux du monde. Des sentiments inconfortables et pénibles, mais salutaires nous envahissent, nous pensions que nous dirigions, nous nous retrouvons dirigés. Nous pensions que nous étions de ceux devant apporter la transformation, et nous nous retrouvons transformés. Nous pensions être au centre, nous sommes invités à nous en approcher.

Conclusion

Le chemin de la croix qui, au premier abord, pourrait sembler être un échec, est en réalité la voie qui mène le leader au véritable succès, celui d’un leadership fécond duquel la vie se multiplie et se propage. Nous ne pouvons simplement confesser Jésus comme le Messie sans suivre son modèle qui nous invite à la croix. Jésus ne le permet pas, et il rappelle avec force à Pierre que notre leadership serait alors l’instrument de Satan (Mt 16.23, Mc 8.33).

En cette époque de crise de l’autorité et du leadership dans nos pays occidentaux, où la colère monte envers les usurpateurs du centre, ne nous laissons pas séduire par la popularité des faux prophètes. Ceux qui, comme du temps de Jérémie, nous promettent la terre promise par des méthodes miracles.

Au contraire, laissons Jésus-Christ modeler notre leadership afin d’être les porteurs d’une véritable espérance dans un monde qui désespère. Explorons la mise en pratique d’une théologie biblique du leadership, découvrons ce que veut dire un leadership centré sur la Parole de Dieu. Pour cela, sortons de l’isolement dans lequel nous vivons en tant que leaders, et partageons sincèrement nos cheminements et nos tâtonnements pour centrer notre communauté sur la Parole de Dieu. Ouvrons-nous à la beauté complexe de notre monde. Apprenons à nous lamenter à l’école de nos frères et sœurs d’autres continents, afin d’être des communautés porteuses d’espérance pour notre société. Marchons humblement ensemble en tant que frères, en pratiquant l’hospitalité les uns envers les autres, et en recherchant ce que signifie diriger avec l’autorité de la croix. C’est dans la communion que nous découvrirons un nouveau modèle de leadership capable de nous conduire sur le chemin de la vie, et que nous pourrons ainsi l’offrir à notre société.

« Que notre Dieu vous rende dignes de son appel et qu’il accomplisse en vous, avec puissance, tous les desseins bienveillants de sa bonté et l’œuvre de votre foi ; en sorte que le nom de notre Seigneur Jésus soit glorifié en vous, et vous en lui, selon la grâce de notre Dieu et Seigneur Jésus-Christ » (2 Th 1.11).

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