Des êtres humains, pas des « saints » !
Dire notre commune humanité, c’est voir en chacun de nous, quels que soient nos handicaps et nos difficultés, un être humain, cadeau pour celui ou celle qui vivra à ses côtés, mènera avec cette personne des projets, rira ou pleurera, sera ému…
La Bible ne dit-elle pas que Dieu a créé tous les êtres humains à son image ?
Marjorie Chappell, une personne polyhandicapée, en Grande-Bretagne, s’est un jour inspirée du style littéraire du Christ dans ses Béatitudes pour dire son besoin d’être reçue au milieu de nous dans une commune humanité.
Voici son plaidoyer, et parfois, quelques commentaires de ma part.
Heureux ceux qui ne nous disent jamais « dépêchez-vous ».
J’en ai fait l’expérience, par exemple avec des personnes qui communiquent par téléthèse((Une téléthèse est une solution technologique grâce à laquelle une personne en situation de handicap peut interagir avec son environnement et le contrôler.)) : prendre le temps de la conversation, rendue possible avec ces outils, fait la place au silence, à l’écoute de ce qui est dit par les mots et par le corps. Ne pas se dépêcher dans la conversation, c’est redécouvrir la richesse de l’autre.
Heureux ceux qui n’arrachent pas de nos mains nos tâches pour les faire à notre place, car il nous faut du temps plutôt que de l’aide.
Agir ainsi nous permet de recevoir la profondeur artistique de tel ou tel artiste en situation de handicap. Toutes les personnes en situation de handicap ne sont pas artistes, mais « faire à la place de » nous empêcherait de découvrir combien l’un ou l’autre a une façon si puissante de manier les couleurs, de dessiner…
Heureux ceux qui prennent le temps d’écouter notre parole hésitante, car ils nous aident à savoir qu’en persévérant, nous pouvons être compris.
Heureux vous qui marchez avec nous dans les lieux publics en ignorant ceux qui nous fixent de leurs regards, car en votre compagnie nous trouvons un refuge.
Au musée, au restaurant, au café, le regard des inconnus sur la personne en situation de handicap indique la surprise, le questionnement, la compassion peut-être. Ils ne regardent pas les yeux dans les yeux, de personne à personne. Ils regardent les corps. Ignorer ces regards au lieu de partir en guerre agressive contre ceux qui les portent, et s’adresser à notre ami en situation de handicap les yeux dans les yeux, c’est vivre la richesse de la relation, primordiale pour chacun. Le temps de l’éducation au regard viendra ensuite… ou pas !
Heureux ceux qui sont à nos côtés quand nous nous risquons à de nouveaux défis. Grâce à eux, nos échecs seront compensés par les moments où nous nous surprenons nous-mêmes et où nous vous surprenons aussi.
Heureux ceux qui nous demandent de l’aide, car nous avons besoin que vous ayez besoin de nous.
Chacun de nous a besoin de se savoir utile aux autres. C’est vital. Aimer, être aimé, se savoir utile ; un trio nécessaire à notre envie de vivre. Ne soyons pas naïfs, le dire c’est facile, le mettre en place ce n’est pas si simple. Cela demande un peu d’entraînement. Pensez à tel ou tel de vos amis en situation de handicap. Et commencez la phrase : « S’il te plait, tu peux m’aider à… » Dans quel domaine lui demanderiez-vous naturellement de l’aide ? Entraînons-nous ! Si nous avons tous besoin de recevoir des autres, nous avons aussi tous besoin de donner aux autres, d’être sollicités par les autres.
Heureux ceux qui, malgré tout cela, nous assurent que ce qui fait de nous des personnes, c’est notre être donné par Dieu qu’aucune infirmité ne peut limiter.
Heureux ceux qui comprennent que je suis un être humain et pas un saint, juste parce que je suis en situation de handicap.
Si cette béatitude a inspiré notre titre, c’est parce que réside là un point vraiment important. Notre commune humanité nous fait partager forces, faiblesses, côtés irritants parfois… On ne rentre pas vraiment en relation avec un « saint » qu’on placerait sur un piédestal dans une solitude magnifique. Un saint ne peut plus se tromper, avoir des envies, des désirs ; il ne peut plus parfois agir de travers, dire des bêtises plus grosses que lui, se mettre en colère, bouder, râler… Alors vraiment, ne faisons de personne « un saint » !
Heureux ceux qui agissent pour nous sans qu’on le leur demande.
Heureux ceux qui comprennent que je suis parfois faible et non pas paresseux.
Heureux ceux qui oublient les faiblesses de mon corps et voient mon esprit.
Heureux ceux qui me voient comme une personne unique et complète, et non comme une des erreurs de Dieu.
Heureux ceux qui m’aiment tel que je suis sans se demander ce que j’aurais pu être.
Chacun de nous a besoin de ce regard-là. J’en ai l’intime conviction : c’est ainsi que Dieu me regarde, en voyant les potentialités qu’offre maintenant toute ma personne au service de son projet. Pas celles qui auraient été si je ne portais pas de lunettes, si j’avais dix kilos en moins, si ma mémoire était plus efficace, si je parlais moins fort, si mes deux jambes fonctionnaient… (chacun peut faire cet inventaire face à un miroir) !
Heureux sont mes amis sur qui je peux compter, car ils sont l’essentiel et la joie de ma vie.
Oui, puissions-nous tous découvrir la richesse reçue dans une relation d’amitié avec des personnes en situation de handicap. C’est l’une des plus grandes difficultés pour elles : avoir des amis « non handicapés ». Alors, si une personne vivant en Foyer de Vie, en Foyer d’Accueil Médicalisé (FAM), en Maison d’Accueil Spécialisée (MAS) ou fréquente votre communauté chrétienne, et si vous avez quelques affinités avec elle… prenez le temps d’en faire un ami ou une amie !
Oui, bienheureux tous ceux et toutes celles qui, quels que soient leurs handicaps, osent vivre et agir les uns avec les autres, dans la confiance que Dieu donne.