« Résistez avec les armes de Dieu » : Le combat spirituel de l’Église
Introduction
Dans la péricope bien connue d’Éphésiens 6.10-20, l’apôtre Paul exhorte l’Église à se penser sur un champ de bataille et à réaliser qu’elle est une armée, engagée dans une guerre sans merci contre les forces du mal, du diable et de ses sbires. Ce n’est pas un combat facile que celui-ci, si bien que le mot d’ordre de Paul, en bon capitaine encourageant ses troupes est « Résistez avec les armes de Dieu » (Ep 6.13).
Cette image d’un champ de bataille où s’affrontent deux armées est saisissante, voire effrayante. Nous pourrions d’ailleurs facilement rechigner à l’utiliser dans nos enseignements et prédications, tant ses associations évidentes à la violence nous donnent des frissons. De fait, il me semble que rares sont les chrétiens qui pensent l’Église ainsi : au front, en première ligne, dans des tranchées, au cœur d’un combat qui fait rage. Si les chrétiens et leurs communautés se veulent pleinement, et à juste titre, actifs dans la cité et dans le monde, pour la proclamation de l’Évangile en parole et en actes, ils oublient parfois qu’ils sont aussi attaqués de toutes parts.
Certes, les chrétiens savent généralement qu’ils sont engagés dans un combat individuel dans leur vie chrétienne. La vie chrétienne n’est pas toujours facile : il n’est pas facile de prier, de résister à la tentation, de faire face aux épreuves de la vie, de pardonner, de croître dans la foi, etc. Et pour beaucoup d’entre eux, la vie chrétienne est un combat en ce sens, un combat contre la chair ou un combat contre le diable. Mais dans notre contexte occidental, pour le moins individualiste, j’ai le sentiment que rares sont les chrétiens qui, s’ils combattent, reconnaissent combien leur propre combat n’est en fait qu’une toute petite partie d’un conflit bien plus large. Les chrétiens sont ainsi souvent comme des soldats qui se battent dans le brouillard, seuls et en aveugle, sans voir les autres soldats autour d’eux qui, sur le même champ de bataille, se débattent eux aussi dans leur coin. Focalisés sur leur propre combat spirituel, ils ne savent pas ou oublient qu’il y a une véritable guerre faisant rage, opposant deux armées entières. Or, cette guerre ne peut se combattre chacun dans son coin.
En Éphésiens 6.10-20, Paul rappelle à ses lecteurs (ou plutôt à ses auditeurs, tant cette épître est indéniablement un sermon, une prédication), que c’est ensemble, en tant que corps de Christ, en tant qu’Église, qu’il faut combattre et résister dans cette guerre spirituelle. Le texte cité ci-après, par son utilisation des pluriels « vous » ou « nous » indique fortement que c’est bien plus à l’Église/communauté qu’à des individus isolés que Paul s’adresse :
« Au reste, soyez puissants dans le Seigneur, par sa force souveraine. Revêtez toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir tenir bon devant les manœuvres du diable. En effet, ce n’est pas contre le sang et la chair que nous luttons, mais contre les principats, contre les autorités, contre les pouvoirs de ce monde de ténèbres, contre les puissances spirituelles mauvaises qui sont dans les lieux célestes. Prenez donc toutes les armes de Dieu, afin que vous puissiez résister dans le jour mauvais et, après avoir tout mis en œuvre, tenir bon. Oui, tenez bon : ceignez vos reins de vérité et revêtez la cuirasse de la justice ; mettez pour chaussures à vos pieds les bonnes dispositions que donne la bonne nouvelle de la paix prenez, en toutes circonstances, le bouclier de la foi, avec lequel vous pourrez éteindre tous les traits enflammés du Mauvais ; prenez aussi le casque du salut et l’épée de l’Esprit, qui est la Parole de Dieu. Priez en tout temps par l’Esprit, avec toutes sortes de prières et de supplications. Pour ce faire, restez éveillés et consacrez-vous toujours assidûment à supplier pour tous les saints ; pour moi aussi, afin que la parole, quand j’ouvre la bouche, me soit donnée pour que je fasse connaître, avec assurance, le mystère de la bonne nouvelle, pour lequel je suis ambassadeur dans les chaînes ; que j’en parle avec assurance comme je dois en parler. »
Un ennemi à l’attaque
Dès le début de ce passage, Paul explique qui se bat contre l’Église. La description de cet ennemi peut effectivement faire trembler les plus courageux et les plus téméraires :
« En effet, ce n’est pas contre le sang et la chair que nous luttons, mais contre les principats, contre les autorités, contre les pouvoirs de ce monde de ténèbres, contre les puissances spirituelles mauvaises qui sont dans les lieux célestes. »
La description qui est faite ici est donc celle de toute la puissante armée diabolique, malveillante et cruelle qui, dans les lieux célestes (c’est-à-dire dans la sphère invisible de notre réalité – mais dans notre réalité néanmoins), combat encore et toujours contre l’Église. Cette armée est composée de « principats », « autorités » ou « pouvoirs », c’est-à-dire d’êtres maléfiques appartenant à la sphère des ténèbres opposée à Dieu((Sur ce sujet, nous recommandons en particulier les ouvrages suivants : Clinton E. ARNOLD, Powers of Darkness: Principalities & Powers in Paul’s Letters, Downers Grove, IVP, 1992 ; Ibid., Power and Magic: The Concept of Power in Ephesians, Eugene, OR : Wipf & Stock, 2001 ; Andrew T. LINCOLN, « Liberation from the Powers : Supernatural Spirits or Societal Structure ? », in M. Daniel CARROLL R., David J.A. CLINES et Philip R. DAVIES, sous dir., The Bible in Human Society : Essays in Honour of John Rogerson. JSOT Supplement Series, 200, Sheffield, Sheffield Academic Press, 1995, pp. 335-354 ; Peter T. O’BRIEN, « Principalities and Powers and their relationship to Structures », Evangelical Review of Theology 6, 1982, p. 50-62 ; John STOTT, La Lettre aux Éphésiens. Vers une nouvelle société, Mulhouse, Grâce et Vérité, 1995, p. 259-90 ; Walter WINK, Naming the Powers. The Language of Power in the New Testament, Philadelphia, PA, Fortress, 1984 ; Ibid., Unmasking the Powers : The Invisible Forces that Determine Human Existence, Philadelphia, PA, Fortress, 1986 ; Ibid. Engaging the Powers: Discernment and Resistance in a World of Domination, Minneapolis, MN, Augsburg Fortress, 1992 ; John H. YODER, Jésus et le politique. La radicalité éthique de la croix, Lausanne, Presses Bibliques Universitaires, 1984, p. 125-250.)). Ceux-ci veulent à tout prix faire dévier l’Église de sa course, la faire échouer dans sa mission et son œuvre pour l’avancement du Royaume de Dieu dans le monde.
Pourquoi de telles offensives contre l’Église ? Certainement, ces mêmes forces spirituelles maléfiques, qui avaient placé Jésus sur la croix, pensaient l’avoir vaincu. Or, quelle ne fut pas leur surprise quand elles ont réalisé que la victoire était pour Christ. Oui, contre toute attente, et dans un renversement de situation extraordinaire, c’est Lui qui les avait vaincues, à la croix ! Paul, en Colossiens (une épître probablement écrite à quelques jours d’intervalle de celle aux Éphésiens), dira : « Il a dépouillé les principautés et les pouvoirs, et les a publiquement livrés en spectacle, en triomphant d’eux par la croix » (Co 1.15). Ainsi, ces puissances vaincues ont été prises de panique. Non seulement leur tentative de se débarrasser de Jésus avait échoué (Christ est ressuscité !), mais en plus, le message de sa victoire fut rapidement proclamé de ville en ville et de village en village, jusqu’aux extrémités de la terre. Voilà qu’à peu près partout naissaient des communautés composées d’hommes et de femmes manifestant et affirmant leur foi et leur loyauté envers Jésus. Alors que tous ces gens vivaient auparavant sous la conduite du diable et de ses suppôts (Ep 2.1-3), ils reconnaissent maintenant en Christ leur Seigneur et Sauveur. Tous ensemble, venus d’horizons ethniques, sociaux ou religieux différents, ils vivaient comme s’ils appartenaient à une même famille (Ep 1.5 ; 2.11-22). La victoire de Christ sur les puissances spirituelles des ténèbres, indéniablement, a impulsé quelque chose de nouveau. Une nouvelle humanité a vu le jour, une nouvelle société d’enfants de Dieu, une société en paix avec Dieu et avec elle-même : l’Église, sur laquelle règne le Christ ressuscité((John STOTT, op. cit., parle à juste titre de l’Église en Éphésiens comme une « nouvelle société ».)) !
Ainsi humiliée, vaincue, acculée et sachant sa fin proche, l’armée des ténèbres jette ses dernières forces dans la bataille. Elle ne s’avoue pas vaincue, mais continue de se débattre et de faire mal. Elle fait tout ce qui est en son pouvoir pour faire dévier l’Église de sa course, pour l’empêcher de grandir, de vivre en paix, en son sein, et dans sa relation avec Dieu.
En Éphésiens 6, Paul utilise deux expressions différentes pour évoquer ces attaques. Il parle tout d’abord des « manœuvres du diable » (v. 11). Ce terme (methodeia((G. KITTEL et G. FRIEDRICH, sous dir., Theological Dictionary of the New Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1964-74, s.v. « μεθοδεία », pp. 5-103.))) met clairement en avant la sournoiserie du diable. Si le diable est parfois comme un lion rugissant (1 P 5.8), il est tout aussi souvent un serpent rusé, qui, méthodiquement, de façon fourbe et perfide, glisse à l’Église des pensées qui la feront dévier de son appel : « Une simple petite compromission avec le monde ambiant, allez… » « Un petit mensonge, est-ce vraiment grave ? » « Dieu est-il vraiment si bon ? » « De quel droit vous demande-t-il cela ? » « N’avez-vous pas mieux à faire de votre temps que de vous rassembler ? », etc. Sournois, le diable n’a aucun scrupule : il veut arriver à ses fins.
L’autre expression employée par Paul pour décrire les agissements de l’ennemi est « les traits enflammés du mauvais » (v. 16). Ici, il est probablement question d’autre chose que des tentations sournoises. Cette expression fait référence à toutes les attaques possibles et imaginables du diable : maladies, persécutions, disputes, accusations, détresses en tout genre. Étant prêt à tout pour faire dévier l’Église de son appel, de sa vocation, le diable ne recule devant rien, n’agissant selon aucun code moral et sans aucune pitié pour détruire l’Église((John STOTT, op. cit., p. 264.)).
Ce type de considérations (une armée céleste maléfique agissant dans le monde) n’est pas forcément très audible aujourd’hui. S’il n’est pas rare de « montrer » cette armée et ses représentants au cinéma (rarement une réussite), bien des chrétiens notamment en occident préfèrent ne pas trop y penser, ne voulant pas « voir le diable partout ». Cette résistance n’était pas présente à l’époque de Paul, et pourtant, dans ce passage, Paul veut néanmoins insister et attirer l’attention de ses auditeurs sur une réalité : l’existence objective d’un adversaire maléfique et puissant. Nous aurions donc tort, Église du 21e siècle, de faire la sourde oreille et de ne pas nous laisser interpeller à notre tour. Comme le rappelait le théologien John Stott : « Nier la réalité de Satan, c’est s’exposer tout particulièrement à ses ruses((Ibid.)) ». Dormir paisiblement, c’est laisser libre court au voleur qui rentre dans la maison et la dépouille de tous biens.
D’ailleurs, plus tôt en Éphésiens, le diable est décrit comme celui à qui il ne faut pas laisser de place (topos) : « Ne laissez pas de place au diable » (4.27). Le diable est en reconquête, et il ne faut pas le laisser s’implanter de nouveau là où il ne règne plus. Or, c’est exactement ce qui se passe quand on tombe dans ses pièges ou quand on se laisse atteindre par ses traits enflammés : on perd du terrain sur le champ de bataille. Le péché ouvre au diable la possibilité de reprendre de la place dans la vie du croyant et de l’Église. Il est une porte ouverte pour que le diable nous vole notre héritage.
Paul donne plusieurs exemples de cela dans son épître, évoquant tour à tour des faux enseignements qui propagent des mensonges et qui éloignent l’Église de Dieu et de sa vocation ; ou des péchés comme l’immoralité sexuelle, l’amertume, l’animosité et la colère. Paul, en somme, décrit ce qu’étaient et faisaient ces croyants qui composaient les Églises auxquelles il s’adressait, avant qu’ils ne rencontrent Christ. Avant, leur l’intelligence était obscurcie, ils vivaient dans la débauche et étaient ignorants, étrangers à la vie de Dieu (Ep 4.17-5.20). Pour le dire autrement, ils vivaient sous l’emprise du diable. On pourrait donc paraphraser Paul ainsi : « Le diable est en reconquête. Ne le laissez pas reprendre du terrain ».
Ainsi, si Christ a vaincu le diable et ses puissances à la croix, ceux-ci n’ont pas dit leur dernier mot. De même, si la victoire finale de Christ est assurée, dans la lutte qui fait rage aujourd’hui, nous pouvons perdre beaucoup((Rudolph SCHNACKENBURG, The Epistle to the Ephesians: A Commentary. Version révisée, Londres, Bloomsbury Publishing, 2001, p. 277, différencie bien les deux.)). N’est-ce pas là, d’ailleurs, une réalité bien connue dans nos Églises, aujourd’hui encore ? Des hommes et des femmes qui, à coup d’enseignements fallacieux, se détournent de Dieu. Des chrétiens qui, quand vient la tragédie, n’ont pas une foi assez solide pour garder le cap. D’autres qui, dans leur vie personnelle, se laissent envahir et emprisonner par le péché. Ceux-là, dans le combat, risquent de tout perdre. Et on pourrait très bien se dire que ce n’est qu’eux, que ce ne sont que des combats individuels perdus… Mais l’Église n’est-elle pas là, justement, pour combattre à leur côté ? L’Église n’est-elle pas là pour protéger, pour enseigner, pour relever les plus faibles en son sein ? C’est l’Église qui doit combattre, et c’est en faisant corps qu’elle pourra résister face aux manœuvres et aux traits enflammés du Mauvais.
La posture de l’Église
Face à ces attaques incessantes, sournoises et violentes du diable et de son armée, quelle doit être, précisément, la posture de l’Église ? Que dit Paul ?
Je ne saurais insister suffisamment sur ce point : Paul dit bien « nous » : « Ce n’est pas contre le sang et la chair que nous luttons ». Le combat spirituel n’est pas, il ne doit jamais être perçu comme un simple combat individuel. Dieu a placé les chrétiens en Église pour faire corps et combattre ensemble sous la houlette de Christ, leur Seigneur. La première posture à avoir est donc celle qui nous dispose à faire corps dans cette guerre qui fait rage. Si le diable s’attaque à nous individuellement, ne nous y trompons pas, c’est surtout parce qu’il s’attaque à l’Église et au projet de Dieu pour elle et pour le monde. Ainsi, réaliser que nous devons faire corps puisque nous sommes un corps (Ep 1.23) responsabilise chacun dans le soutien, dans le soin de l’autre, dans l’encouragement mutuel, dans la redevabilité, dans la soumission et l’obéissance à Christ. Tant de chrétiens combattent seuls contre le mensonge, le péché, la tentation et contre le diable… Quelle tristesse ! Faisons corps, ensemble. Soyons vigilants, ensemble. C’est l’Église que Paul encourage, et c’est elle qui, collectivement, pourra résister.
Oui, car le combat est rude. Paul choisit d’ailleurs la métaphore sportive, celle de la lutte (palé, v. 12), pour appeler les chrétiens au combat. Ce sport, très populaire à l’époque, était un sport dans lequel on combattait nu, et en « corps à corps », dans lequel les lutteurs étaient pleinement impliqués (rien à voir avec les guerres modernes où on appuie sur un bouton et une bombe explose à des milliers de kilomètres de là). Dans la lutte, il y a une véritable proximité entre les combattants, et le combat est effectivement très rude. Or, dans leur combat, dans cette lutte, ce que Paul demande à ses auditeurs et ce à quoi il les exhorte à trois reprises est de « tenir ferme » ou « tenir bon » (v. 11 istemi ; v. 13 antistemi ; v. 14 istemi). Pour Paul, telle est la deuxième posture que l’Église doit garder dans son combat.
Que veut dire Paul par là ? On pourrait penser cette posture comme quelque chose d’essentiellement défensif. Face aux attaques désespérées, mais néanmoins dangereuses et violentes du diable, il faut « tenir bon », c’est-à-dire « se défendre ». Et il y a du vrai dans cela, bien sûr. Qui dit « résister » ou « tenir bon », dit aussi se protéger, ne pas laisser l’ennemi pénétrer dans nos maisons (nos pensées, nos actes), etc. Cependant, je pense que nous aurions tort de ne penser la posture de l’Église dans son combat contre le diable que comme défensive. En effet, n’oublions pas que ce que le diable attaque, c’est l’Église ! L’Église et sa vocation, l’Église et sa mission de proclamation de la Bonne Nouvelle, de la vérité du Christ Sauveur et Seigneur. L’Église qui gagne du terrain sur le règne de Satan. Ainsi, pour l’Église, tenir ferme dans le combat, c’est rester à l’offensive ! C’est continuer d’avancer ! Comme nous l’évoquerons plus loin dans cet article, l’armure de Dieu que doit revêtir l’Église a souvent été perçue comme un arsenal essentiellement « défensif ». Mais une telle perspective est erronée, car cette armure est celle du soldat dont la vocation est la proclamation de l’Évangile, un soldat qui fait « de nouvelles conquêtes pour la cause de Dieu((C. L. MITTON, The Epistle to the Ephesians, Oxford, Clarendon Press, 1951, p. 227.)) ».
Face à l’opposition, ce soldat qu’est l’Église doit continuer d’annoncer l’Évangile et gagner du terrain. Tenir ferme, pour lui, c’est donc mettre tout en œuvre pour l’avancement et le progrès de l’Évangile. Or, cela signifie se défendre (résister à la tentation, endurer), et attaquer (faire connaître, proclamer l’Évangile). Les puissances veulent stopper l’avancement de l’Évangile et regagner du terrain en faisant en sorte que les croyants retournent vers d’anciennes manières de vivre. Mais l’Église, elle, doit tenir ferme dans sa mission.
Telle doit être sa posture dans le combat : ensemble, en tant que corps, être vigilant et maintenir le cap de la mission.
Dépendre de la force de Dieu
Mais concrètement, comment tenir bon, comment tenir le cap ? Comment supporter le dur combat et continuer d’avancer ? Comment faire pour ne pas laisser cet ennemi si puissant, si sournois, si mauvais, nous mettre à terre et nous anéantir ?
Nul chrétien, individuellement, et nulle communauté chrétienne, collectivement, ne pourra jamais résister par elle-même, par ses propres forces. Ceci me paraît très clair dans ce qu’écrit Paul en Éphésiens. Il commence d’ailleurs son argumentaire ainsi : « Soyez puissants dans le Seigneur, par sa force souveraine » (6.10). Il faudrait même comprendre ce verbe au passif : « Soyez rendus puissants dans le Seigneur ». En effet, c’est le Seigneur qui rend puissant et c’est dans son union avec le Seigneur que l’Église puise les ressources, la puissance, dont elle a besoin pour le combat. Et avec cette puissance, tout devient possible ! Le lecteur attentif sera d’ailleurs impressionné, en Éphésiens 6.10-20, par la récurrence du verbe dynamai (qui vient du dynamis, puissance). Ce terme dit que l’Église « peut ». Étant rendue puissante dans le Seigneur, elle est capable :
- de tenir bon devant les manœuvres du diable (v. 11),
- de résister dans les jours mauvais (v. 13),
- d’éteindre tous les traits enflammés du Mauvais (v. 16).
L’Église, à condition de puiser sa force en Dieu, est capable de tenir tête au diable et à ses sbires. Mais ce que Paul veut que ces chrétiens réalisent, c’est donc que leurs chances de succès ne reposent que sur le Seigneur et sa force. Le succès dans le combat spirituel ne repose ni sur nos bonnes intentions, ni sur nos intelligences, ni sur nos expertises, ni sur une bonne organisation ou une bonne communication. Il ne repose pas sur tout ce que les sciences humaines ont de meilleur à offrir. Toutes ces bonnes choses ne suffiront jamais : c’est dans le Seigneur qu’il faut que l’Église puise la force dont elle a besoin.
Or, et cela ressort très fortement tout au long de l’épître aux Éphésiens, cette force, Dieu la met à disposition de l’Église. Je ne pense pas caricaturer l’Église en affirmant que les chrétiens et les Églises sont bien souvent à mille lieues de réaliser cela : la puissance souveraine de Dieu est à disposition de son Église. C’est bien, pourtant, ce que Paul dit dans le premier chapitre de son épître. Là, il révèle que sa prière était justement que les croyants sachent, qu’ils expérimentent, qu’ils goûtent à cette puissance divine. Qu’ils sachent…
« […] quelle est la grandeur surabondante de sa puissance envers nous qui croyons, selon l’opération souveraine de sa force. Il l’a mise en œuvre dans le Christ, en le réveillant d’entre les morts et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes, au-dessus de tout principat, de toute autorité, de toute puissance, de toute seigneurie, de tout nom qui puisse se prononcer, non seulement dans ce monde-ci, mais encore dans le monde à venir. Il a tout mis sous ses pieds et l’a donné comme tête, au-dessus de tout, à l’Église qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous. »
L’une des thématiques les plus importantes de l’Épître aux Éphésiens est que les croyants ont accès à la puissance divine ; que l’Église est la plénitude de Dieu lui-même. Bien sûr cette puissance n’est jamais présentée comme quelque chose qui pourrait être manipulé (par des moyens magiques, par exemple). Non, c’est une puissance qui est disponible de par la relation d’intimité qui existe entre Christ et les croyants, entre Christ et l’Église, son corps. Plus encore, comme le remarque Clinton Arnold, c’est une puissance qui est donnée avec un but : résister aux puissances hostiles, avoir une conduite éthique, être fidèle à la mission((Clinton E. ARNOLD, Power and Magic, p. 138.)). Pour cela, l’Église corps de Christ a reçu toutes les ressources divines ; elles sont à disposition !
Revêtir l’armure de Dieu
C’est sur cette base qu’il faut comprendre l’image de l’armure de Dieu que l’Église est appelée à revêtir. Cette image de l’armure de Dieu, dont le prophète Ésaïe était friand (il en parle à trois reprises en 11.5, 52.7 et 59.17 – et c’est indéniablement dans ce livre-là que Paul est allé puiser son image), était utilisée pour parler de Dieu lui-même. De Dieu à l’œuvre dans le monde et envers Israël. Or ici, pour Paul, ce n’est plus Dieu mais l’Église qui est appelée à se revêtir de cette même armure. L’Église doit donc se revêtir non d’armes humaines, mais d’armes divines. Elle peut et doit utiliser ces armes-là, ces ressources, que Dieu lui offre et met à disposition.
Il y a six éléments de la panoplie divine que Paul mentionne. Ce sont des éléments qui se recoupent à bien des égards, sans bien sûr lister les ressources divines de façon exhaustive. Parmi ces armes, nous trouvons :
- La vérité (la ceinture), l’Évangile, c’est le message de Dieu lui-même, sa révélation qui est « puissance de Dieu pour le salut », comme le dira Paul en Rm 1.16.
- La justice (la cuirasse), par laquelle Dieu déclare « non coupables » ceux qui placent leur foi en lui. Ainsi justifiés, les accusations mensongères du Mauvais ne les atteignent plus : « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont en Jésus-Christ » (Rm 8.1).
- « Les bonnes dispositions que donne la bonne nouvelle de la paix » (les chaussures ou sandales). Ces dispositions, en Ésaïe, sont clairement celle du Messie. C’est donc avec le zèle de Jésus lui-même, avec sa militance, sa motivation, que nous pouvons nous aussi aller et annoncer l’Évangile.
- La foi (le bouclier), qui a été présentée plus tôt dans l’épître aux Éphésiens comme le moyen d’acquérir la puissance divine (3.16-17), d’être rempli de Christ lui-même dans ce que nous faisons et entreprenons.
- Le salut (le casque), c’est-à-dire la puissance salvatrice de Dieu, ce salut qui est la plus efficace des défenses contre l’ennemi de nos âmes. Par ce salut, nous sommes pardonnés, libérés, réconciliés, adoptés et victorieux. Rien, pas même le diable et ses puissances, « ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est en Jésus-Christ, notre Seigneur » (Rm 8.39).
- La Parole de Dieu (l’épée de l’Esprit), cette parole inspirée, portée par le souffle même de Dieu. Ce sont les Écritures, la révélation divine, qui nous instruisent, nous exhortent et nous font grandir. C’est une arme qui nous protège et dans laquelle nous pouvons placer toute notre confiance. Mais c’est aussi une Parole à annoncer, à partager, à diffuser.
Voilà donc les six armes que Dieu met à disposition de son Église. Voilà sa puissance, dans laquelle il nous donne d’aller puiser pour accomplir notre vocation en tant qu’Église de Jésus-Christ, une Église qui tient ferme et qui garde le cap de sa proclamation. Une Église qui se protège et qui attaque pour faire avancer la cause de Christ.
La prière
En effet, pour beaucoup, la description de l’armure, des armes mises à disposition de l’Église, s’arrête là. Pour eux, Paul passe ensuite à un autre sujet, aux versets 18 à 20 :
« Priez en tout temps par l’Esprit, avec toutes sortes de prières et de supplications. Pour ce faire, restez éveillés et consacrez-vous toujours assidûment à supplier pour tous les saints ; pour moi aussi, afin que la parole, quand j’ouvre la bouche, me soit donnée pour que je fasse connaître, avec assurance, le mystère de la bonne nouvelle, pour lequel je suis ambassadeur dans les chaînes ; que j’en parle avec assurance comme je dois en parler. »
Paul encourage donc maintenant ses auditeurs à la prière incessante (« en tout temps »), à une vie consacrée à la prière, pour toute l’Église (« les saints »). Or, ce sujet de la prière est-il vraiment un sujet à part, déconnecté de la description de la panoplie divine qui précède ces versets ?
Tout porte à croire que non. En effet, cette thématique fait partie intégrante de notre texte, ne serait-ce que grammaticalement, puisque que le verset 18 est dépendant de l’impératif « tenez bon » du début du verset 14((Clinton E. ARNOLD, Power and Magic, p. 105-07.)). Et si c’est le cas, pourquoi ne pas voir dans la prière le septième élément de l’armure de Dieu, contrairement à l’opinion de Stott((Contrairement à l’opinion de John STOTT, op. cit., p. 282.)) ?
La prière des croyants, de l’Église, est présentée dans ces versets comme le moyen de communication entre la tête (Christ) et le corps (l’Église). Au sein de la métaphore du combat, du champ de bataille, la prière est donc ce qui permet à l’Église de rester en contact avec son « général ». Une sorte de transmetteur, de talkie-walkie entre le général et ses troupes. Par la prière, alors que nous sommes sur le champ de bataille et que nous combattons, alors que nous tenons fermes, nous communiquons avec notre chef, et lui avec nous. Et nous savons dès lors comment combattre. Nous discernons les manœuvres et mensonges du diable. Nous résistons à la tentation. Nous savons vers où avancer dans le combat.
Ainsi, sans la prière, nous avons beau avoir toute la panoplie, toute l’armure de Dieu, il manque quand même quelque chose de fondamental pour le combat spirituel de l’Église. Il manque un aspect de sa dépendance à la puissance de Dieu. Pour tenir bon, pour s’approprier au mieux l’armure que Dieu pourvoit, pour bien l’utiliser donc, il faut que l’Église prie. À ce propos, je reste impressionné, pastoralement et localement, par les avancées significatives rendues possibles par des hommes et des femmes de prière dans l’Église. Les « soldats » sur lesquels l’Église peut vraiment compter dans la bataille sont ceux qui prient, qui passent du temps dans la prière, qui n’ont pas qu’une piété de façade. Eux savent discerner la volonté de Dieu. Leur proximité et intimité avec Dieu leur permettent de pointer l’Église dans la bonne direction, de déceler et de mettre en garde contre les ruses du diable, de garder courage en Dieu et dans la puissance de son Évangile. Ceux-là tiennent ferme contre le diable et permettent à l’Église de continuer de gagner du terrain sur lui.
Comment être surpris ? Le combat spirituel, sans la prière, est perdu d’avance. L’expérience parle d’elle-même. Qui sommes-nous pour croire que nous pouvons tenir par nous-mêmes ?
Conclusion
Pour résumer et conclure, plusieurs propositions me paraissent particulièrement importantes à retenir dans ce que dit Paul du combat spirituel en Éphésiens 6, pour chaque chrétien et chacune des communautés chrétiennes qu’ils représentent :
- Un combat fait bel et bien rage. Ne soyons pas naïfs et faisons face à l’ennemi !
- Ce combat n’est pas à mener individuellement, mais communautairement, en tant qu’Église.
- Tenir ferme dans le combat, c’est non seulement se défendre, mais aussi continuer de gagner du terrain sur l’ennemi.
- Ce combat n’est gagnable que par la force souveraine de Dieu, une puissance qu’il met à disposition de l’Église.
Dieu peut et veut agir puissamment en son Église et à travers elle dans le monde. Avec Christ, « nous ferons des exploits » comme dit le chant. Nous le chantons, mais le croyons-nous vraiment ? Nous sommes parfois tellement loin de mettre en pratique toute la puissance qui est à notre disposition pour œuvrer pour Dieu dans le monde. Nous sommes tellement loin de laisser la puissance de Dieu agir à travers nous pour guérir, pour promouvoir la paix et la réconciliation avec Dieu, pour convaincre les cœurs de suivre Christ, pour libérer de tous ces esclavages dont nous souffrons et dont nos contemporains souffrent. Alors que pourtant, c’est possible ! Mon sentiment est parfois que nous n’osons pas, ou ne voulons pas aller puiser dans la puissance de Dieu, dans sa force souveraine, qui est là, disponible… Paul nous rappelle donc à l’ordre : « Tenez ferme ! » « Combattez ! » « Revêtez les armes de Dieu ! » C’est là notre mission, notre vocation, cet immense privilège auquel Dieu nous a appelés.