Changer de poste pastoral : faut-il vraiment partir quand tout va bien ?

1. J’étais bien dans mon Église.

Pendant quinze ans, j’ai été pasteur d’une même Église baptiste. Quinze années d’ancrage, de relations profondes, de projets menés, de baptêmes, d’accueils de nouveaux venus, de moments de grâce. C’était mon Église. Je m’y sentais à ma place, utile, heureux. Lorsque la Commission des ministères m’a proposé un poste ailleurs, au bout de sept ou huit ans de ministère, ma réponse a été très simple et rapide : non ! Pourquoi partir ? Rien ne clochait. Je ne voyais aucune raison d’envisager un changement.

Je ne m’imaginais pas rester pendant vingt ou trente ans pasteur de la même Église, mais je n’étais absolument pas prêt à partir. D’ailleurs, je me demandais souvent comment un pasteur faisait pour savoir quand il devait partir. Je m’étais enraciné. J’étais chez moi. Et j’aimais profondément cette communauté.

2. Et si le confort n’était pas un bon indicateur ?

Deux personnes ont pourtant semé le doute. Un ami pasteur m’a un jour posé cette question directe : « Dis-moi Stéphane, est-ce que tu as déjà pensé à changer d’Église ? Ça fait douze ans que tu es là. » Je me souviens lui avoir répondu avec sincérité : « Franchement, non. Pourquoi est-ce que j’y penserais ? Tout va bien. Je ne vois aucun signe qu’il faudrait bouger. » Il m’a alors parlé de son parcours et de son changement de poste quand tout allait bien et m’a donné ses arguments, sans pression, juste pour m’aider à réfléchir.

Peu de temps après, son épouse m’a aussi posé la même question et m’a donné certains arguments (je ne sais toujours pas s’ils se sont concertés) : « Ce n’est pas parce que tout va bien dans ton Église qu’il ne faut pas partir. Un changement, ça peut être enrichissant pour toi, pour l’Église que tu quittes, et pour celle que tu rejoindras. »
Leurs mots ne m’ont pas fait changer d’avis tout de suite. Mais ils ont allumé une petite flamme. Une sorte de curiosité. Et cette flamme n’a pas cessé de crépiter en moi, lentement, pendant deux ans.

3. Comment savoir qu’il est temps de partir ?

Ce qui m’a le plus longtemps retenu, c’était l’absence de « mauvais signe ». Pas de conflit, pas d’usure, pas de crise. Je ne voulais surtout pas partir en laissant l’Église avec l’impression que je l’abandonnais ou que je ne l’aimais plus. Et je ne voulais pas partir sur un coup de tête.

Mais au fil du temps, une autre réflexion s’est installée. Une sorte d’écoute plus attentive de moi-même. J’ai commencé à repérer un certain « ronronnement » dans mon ministère. Un sentiment de répétition. J’accomplissais les tâches, les responsabilités et les projets avec engagement, mais avec un peu moins d’élan. Une forme de routine s’installait, presque insidieusement.

C’est alors qu’un événement m’a bousculé.

J’étais invité, en tant que président de la Commission des ministères, à installer un nouveau pasteur dans sa nouvelle Église. En entrant dans cette communauté, en voyant la joie des gens, les projets à lancer, l’accueil, les locaux… ça m’a donné envie de vivre la même expérience ! Cela n’était pas de la jalousie, mais une envie : « Moi aussi, j’aimerais vivre ça. Recommencer quelque chose. Me redonner. » J’ai réalisé à ce moment-là que mon envie de créer, d’imaginer, de relever de nouveaux défis était encore là, mais un peu endormie.

Et puis, autre élément décisif : mon rôle dans la CdM. J’accompagne d’autres pasteurs dans leurs discernements, leurs départs, leurs arrivées, leurs transitions. Et je n’avais jamais moi-même vécu cela. J’ai senti que je devais le vivre de l’intérieur. Non comme une obligation morale, mais comme une cohérence intérieure. Cela m’aiderait à mieux comprendre ce qu’ils peuvent ressentir dans cette période de transition.

4. Peut-on quitter une Église qu’on aime ?

En septembre 2022, après en avoir parlé avec mon épouse et après de longs mois de réflexion, j’ai informé la Commission des ministères de mon souhait de participer au mouvement pastoral. Ce n’était pas une décision prise à la légère. Ce fut même une des plus lourdes de ma vie.

Mais ce qui m’a vraiment décidé, ce n’est pas seulement le désir de nouveauté ou l’usure du quotidien. C’est une prise de conscience simple, mais profonde : « Ce n’est pas seulement moi qui ai besoin de changer… c’est aussi peut-être bon pour l’Église que je parte. »

Je crois profondément que, lorsqu’on reste trop longtemps dans une Église, on finit parfois, sans le vouloir, par bloquer certaines choses. Une autre parole, un autre style, un autre regard peuvent redonner du souffle à une communauté. Et cela vaut aussi dans l’autre sens : une nouvelle Église, un nouveau contexte, peut réveiller des dimensions de notre vocation pastorale qu’on avait mises en veilleuse.

Je n’ai pas quitté mon Église par usure ou désamour. Bien au contraire ! Ce départ, je l’ai vécu comme on quitte une maison aimée, non parce qu’elle nous a déçus, mais parce qu’on sent qu’il est juste, pour elle comme pour nous, d’ouvrir un nouveau chapitre.

5. Qui suis-je quand je recommence ailleurs ?

Avant d’être pasteur, j’ai été professeur des écoles pendant sept ans, dont cinq ans en tant que remplaçant de personnes qui partaient en formation ou qui étaient malades. Je changeais de classe presque chaque jour. Je pouvais passer d’une classe de petite section de maternelle en ville à une classe de CM1/CM2 à la campagne, puis à une classe d’enfants sourds et muets, etc. Certains de mes collègues me plaignaient, mais j’aimais ça ! Le défi de m’adapter, d’apprendre vite, de m’ajuster, c’était stimulant !

Ce goût du changement, de la créativité, du démarrage, je l’avais un peu mis de côté. En restant longtemps dans la même Église, ce n’est pas qu’on s’ankylose, mais on se stabilise. Et parfois, on ne se rend pas compte que certaines ressources s’étiolent en nous.

En changeant de poste pastoral, j’ai redécouvert des dimensions oubliées de mon appel : l’élan, l’imagination, le besoin de construire avec une nouvelle équipe, de découvrir une autre communauté. C’est un vrai déplacement intérieur. Une sorte de retour à soi-même, mais enrichi de toute l’expérience acquise.

6. Et après ? Est-ce que ça en valait la peine ?

Au moment où j’écris cet article, cela fait presque deux ans que je sers dans mon Église. Ce changement, je l’ai vécu comme un déracinement : j’ai eu l’impression que j’étais un arbre qu’on avait arraché. La transition n’a pas été simple. Il y a eu des larmes. On ne tourne pas une page de quinze années sans émotion. Il y avait des liens très forts, des visages aimés, des souvenirs intenses. Et ces liens-là ne disparaissent pas.

Mais ce que j’ai découvert – que j’aimerais partager ici – c’est qu’on peut se replanter. Vraiment. Et qu’on peut refaire des racines ailleurs.

Recommencer, c’est aussi être accueilli à nouveau. Être écouté, reconnu, encouragé. C’est beau et bouleversant à la fois. Une nouvelle expérience a commencé. Il y a tellement de choses qui changent d’une Église à une autre et c’est enrichissant. Je peux partager mon expérience et profiter de celle de mes nouveaux frères et sœurs en Christ. Ce qui m’encourage le plus, c’est que je sais que celui que j’ai remplacé fait du bien à sa nouvelle Église, et que celle qui m’a remplacé en fait autant dans l’Église que j’ai quittée. Si tout le monde était resté à sa place, je pense que ça n’aurait pas été aussi profitable pour tout le monde, pour les pasteurs et pour les membres des Églises. Aujourd’hui, je me sens à ma place, et heureux de poursuivre ce ministère dans ma nouvelle Église.

7. Un message à mes amis pasteurs

Je ne veux surtout pas écrire un article prescriptif. Il n’y a pas de bonne durée pour un ministère. Je ne crois pas qu’il faille partir obligatoirement au bout de dix, quinze ou vingt ans. Et je ne veux pas donner l’impression qu’il faut forcément bouger. Chaque histoire est singulière. Je ne juge pas ceux qui restent plus longtemps que moi dans leur Église.

Mais, si je partage mon expérience aujourd’hui, c’est pour ceux qui, peut-être, sentent une petite voix intérieure qui leur souffle : « Et si c’était le moment de penser à un changement ? » Tous les pasteurs n’ont pas la chance d’avoir un ami qui leur pose une question qui engage une réflexion. Cet article est peut-être comme un ami qui s’adresse à toi…

Mon témoignage n’a pas pour but de te forcer, mais de t’encourager à discerner. De te dire que le changement peut être fécond, même s’il fait peur. Que partir n’est pas toujours une perte, mais peut être une promesse. Que l’on peut quitter une Église qu’on aime profondément, et continuer à l’aimer. Et qu’il est possible de s’arracher… puis de refleurir ailleurs.

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