Après l’opération
Quelques semaines plus tôt, j’avais préparé une série d’études bibliques sur le thème de la résilience. Mon parcours personnel m’a appris à faire face aux difficultés de la vie tout en tirant des leçons positives de chaque situation. Mais jamais je n’avais vécu une expérience aussi douloureuse. Aujourd’hui me voilà face à mes réflexions, ces études me donnent de la force.
Nous sommes maintenant le vendredi 31 juillet. Il est 8 h 00. Je sors de la chambre de mon fils qui est toujours en réanimation. La nuit a été très agitée pour Marceau. Les douleurs sont horribles à supporter et notre fils n’arrive pas à manger. Marie arrivera dans quelques minutes.
Pendant la nuit, je n’ai cessé de penser à Marceau. Je revoyais sans cesse les images de mon fils allongé sur le sol. Ses cris de douleur résonnent encore et toujours, et en même temps son sourire, sa paix, la douceur de son visage sont présents.
Ce n’est pas parce que c’est mon enfant, mais je peux vous assurer que Marceau a vraiment un visage apaisant. Il a un regard qui touche. Il a toujours eu ce regard.
Des souvenirs qui font du bien
Marceau, c’est une petite tête toute blonde, un peu cocasse, toujours actif. Alors qu’il était encore bébé, il avait attiré une foule d’étudiantes coréennes au Mont-Saint-Michel. Au lieu de photographier le monument, en sortant du car, ces dizaines de jeunes sont venues prendre en photo notre petit blondinet. Cela nous a bien amusés à l’époque.
Quand il avait six ans à peine, nous nous promenions dans le centre de Bruxelles. Notre famille a résidé à Ixelles pendant deux ans, le temps de notre formation pour devenir officiers de l’Armée du Salut. Ce jour-là, Marceau regarde un pauvre monsieur assis sur le trottoir, dans le froid. Notre fils s’arrête, il n’a rien d’autre à lui donner que son sourire et son petit : « Bonjour monsieur, je souhaite que tout aille mieux pour vous. » Ce SDF est touché. Il demande à Marceau de s’approcher et le regarde alors droit dans les yeux pour lui dire : « Quand tu seras plus grand, tu deviendras une personne très importante car dans ton regard, on voit que tu aimes les gens. Les personnes comme toi réussissent dans la vie. »
Marceau avait un de ces sourires ! C’est ce genre de paroles qui vous aident dans la vie quand des catastrophes vous tombent dessus.
Il nous en a aussi fait voir de toutes les couleurs. Quand nous habitions Fervaques, un petit village de Normandie, nous avions une piscine. La chambre rose de notre petite Ève, à l’étage, donnait sur cette piscine. Alors qu’il n’avait que quatre ou cinq ans, j’ai retrouvé Marceau sur le bord de la fenêtre se préparant à faire un plongeon olympique dans la piscine. Je suis arrivé à temps ! Ou encore cette fois où nous discutions avec notre pasteur dans le couloir de la maison. Le silence de Marceau inquiéta mon épouse. Elle alla voir dans la salle de bain. Marceau tentait de jouer le rôle de Claude François, mort électrocuté. Il s’était rempli une bassine d’eau, branché le sèche-cheveux et au moment où il allait déclencher l’appareil, Marie arrive ! Ça, ce sont les aventures de Marceau. Ève était plus calme, toujours en train de dessiner, de nous faire des colliers de perles, des lettres sur lesquelles il était écrit des dizaines de fois « Je vous aime ». Mais quand elle avait ses petits dérapages, elle savait aussi nous en faire voir de toutes les couleurs. Ève, c’étaient plutôt les caprices à se rouler par terre dans tous les sens dans le magasin. Le genre d’enfant qui est capable de faire dire aux personnes qui font leurs courses : « Encore des enfants rois… et des parents qui laissent tout faire… »
Aujourd’hui, on en rigole. Nous avons toujours vécu des aventures merveilleuses avec nos enfants, et notre famille est très unie.
Le présent à affronter
Nous voici maintenant tous trois dans sa chambre d’hôpital bien des années après ces anecdotes. Marceau dort, mais on peut lire sur son visage la douleur qui le touche. Marie est à ses côtés.
Nous aimerions que tout cela se termine. Je me suis installé un petit espace pour écrire ; ça fait passer le temps. Je suis face à ma femme et mon fils, j’écris quelques lignes, m’endors quelque temps et je réécris… Les journées sont très longues ici.
Je suis plongé dans mes souvenirs de la vie. Ils nous aident aussi à tenir dans ces moments. Ils permettent de s’évader, de rire un peu. Mais, très vite, la réalité refait surface. Ça fait du bien de repenser à ces aventures vécues tout au long de notre histoire. Elles nous aident à nous accrocher mais aussi à nous recentrer sur ce qui est véritablement essentiel dans la vie.
Ce matin, j’ai tellement besoin de faire le point sur cette histoire qui nous touche, mais c’est particulièrement difficile pour moi. Le plus compliqué ce sont toutes ces paroles des médecins qui ne savaient pas, pendant les premières heures, nous donner d’indications pour la suite.
Nous étions perdus dans le désert de l’épreuve sans savoir comment nous pourrions nous sortir de là. Heureusement, il nous a toujours été possible de prier. Prier permet d’évacuer nos angoisses, de mettre des mots sur elles en nous adressant à Dieu. C’est libérateur.
Je constate que j’ai beaucoup encaissé, surtout en contenant la gravité des choses pour préserver mon épouse. Je me dis qu’il va falloir en parler avec quelqu’un. Je sais que les hôpitaux ont du personnel pour accompagner les familles dans notre cas. Je range cette idée dans un coin de ma tête. Je vais rentrer me reposer. Il est 17 h 00.
Arrivée à Carpentras, ma belle-mère me prépare un bon petit plat que nous partageons sous les arbres. Aujourd’hui, il a fait très chaud. Mes pensées se tournent alors vers notre fille. Elle culpabilise de ne pas être présente avec nous. Ici, ils s’attendent à une hausse des cas de Covid. Seuls, les parents sont autorisés à entrer dans la chambre.
Normalement, nous ne devrions être qu’une seule personne avec notre fils, mais l’équipe accepte que Marie et moi restions en journée tous les deux pour le soutenir.
Le lendemain matin, je contacte rapidement Marie pour prendre des nouvelles. Elles sont bonnes, Marceau a pu dormir sans problème mais, à l’instant où j’appelle, de fortes douleurs apparaissent et cela devient très pénible. Marie ne sait comment faire et elle m’explique que rien ne calme la douleur. On se dit que c’est normal, l’opération qu’il a subie faisant partie des plus douloureuses. Pour accéder au poumon, le chirurgien a dû couper des nerfs et des muscles, écarter les côtes… On imagine le défi pour ces équipes médicales.
Le fait de savoir que Marceau a des douleurs plus fortes que les jours précédents m’anéantit. Une fois de plus, dans ces circonstances, on se sent tellement impuissant. Mais il nous faut rester calmes et confiants, notre garçon a besoin de nous. On le sait bien, quand on perd le contrôle, on peut déraper. Mais notre famille a une clé qui l’aide à garder la maîtrise. Cette clé, c’est la présence du Seigneur.
Nous pouvons prier pour la personne malade, mais nous pouvons également le faire pour que nous soyons une force, un soutien auprès de celui qui souffre. Nous pouvons demander à Dieu de nous donner le regard, le geste, la parole, qui porteront la personne en détresse.
Nous prenons beaucoup de temps pour demander à Dieu de nous aider dans chaque parole, chaque geste. Nous pensons aussi à demander à Dieu d’unir nos forces : l’unité familiale est essentielle dans ce combat.
En même temps, cette situation est tellement difficile que nous en sommes arrivés à ne plus produire de larmes. On connaît tous un jour ou l’autre ce genre de circonstances. Mais ces expériences nous rendent plus forts, plus humains. Je peux vous l’assurer, prendre le temps de ressentir la présence de Dieu en ces instants remonte franchement le moral. C’est inexplicable, ça se vit tout simplement.
Dieu au sein de l’épreuve
Les paroles qui me reviennent le plus sont celles du Psaume 41 : « Je le soutiens sur son lit de douleur. » Je comprends ici que la douleur reste là. Cependant, Dieu est le soutien. Donc, Marceau n’est vraiment pas seul et je réalise à quel point la présence divine se répand aussi sur nous.
Je crois que Dieu m’avait préparé spirituellement à affronter cette expérience. Si la foi n’évite pas les problèmes, il est clair que Dieu nous aide à devenir véritablement victorieux. Je me souviens des nombreux témoignages de personnes encouragées par ce thème d’étude biblique sur la résilience. Ce matin, cette étude me porte, moi, assis à l’ombre du soleil provençal avec mon café et ma belle-mère à côté qui est aux petits soins.
Avant de partir, nous prenons le temps de prier avec mes beaux-parents, mais je vous avoue que je ne tiens plus. Il faut que j’aille rejoindre ma femme et mon fils.
Mon beau-père me prépare un dernier café pour la route. Son regard en dit long. Il sait le combat que vit Marceau. Il passe lui-même par la maladie. Il est faible, mais je vois tout son plaisir de puiser dans ses forces pour me servir et prendre soin de moi. Ce genre de gestes, on ne les voit pas toujours en dehors des circonstances que nous traversons. C’est bien dommage.
Les épreuves nous poussent à ouvrir les yeux sur notre quotidien. Avec le traumatisme, je me rends compte que je suis plus sensible, moins fermé. Je remarque et j’apprécie les gestes, les paroles. Ces instants nous permettent encore de prendre quelques minutes pour s’encourager les uns les autres dans les épreuves que nous traversons tous.
Avant de partir, je me rappelle d’une demande de Marceau. Avec le temps passé à l’hôpital, je n’avais pas pris le temps de me raser et je lui piquais la joue en l’embrassant. Il m’avait demandé de faire « papa tout doux », petite expression familiale pour m’inviter à me raser correctement la barbe. Quand on se chamaille en famille, ma barbe est une force. Je coince mes enfants dans les bras et je frotte mon menton sur leur cou. Je sais, c’est horrible, surtout pour ceux qui sont chatouilleux. Mais c’est mon moyen de défense. Mes deux ados ont de la force ; on réplique comme on peut ! Je trouvais que mon fils souffrait assez, alors je suis allé me raser. Même ce détail compte pour moi.
Me voilà en route pour Avignon. La route est vraiment difficile, je suis tellement triste, mon moral est au ras des pâquerettes. En même temps, je loue Dieu. Avec la force qui me reste, je crie vers lui : « Seigneur, viens au secours de mon fils ! » Je n’ai pas besoin de crier, il est juste à côté de moi, mais ça fait du bien, il le sait, il me comprend.
L’épreuve voudrait-elle nous faire croire que Dieu est loin de nous, qu’il a autre chose à faire ? Mon expérience me fait dire avec certitude que non : Dieu est bien à nos côtés. Je le sais, je le sens présent.
Nous, les humains, quand on a un problème, on pense pouvoir toujours tout gérer, contrôler les situations. Mais quand elles nous semblent sans issue, nous sommes obligés de sortir de nos cavernes intérieures pour crier vers Dieu. Et ça, franchement, c’est libérateur.
Me voilà arrêté au feu rouge qui se trouve à un kilomètre de l’hôpital. Je vois alors deux jeunes en mobylette, sans casque. Et en plus de ça, ils sont sur une roue et à contre-sens. Ils ne s’imaginent pas à quel point la vie est fragile. Ces jeunes me font oublier un instant mes peines, je prie Dieu de les garder, ils ne savent pas ce qu’ils font.
Je demande à Dieu de leur apporter son bonheur, je pense que ces jeunes ont besoin de trouver un sens à leur vie. Et pour la vie, il n’y a qu’un seul sens, c’est Jésus.
Autour de ces jeunes, des immeubles délabrés. En temps normal, je me serais arrêté pour parler avec eux, mais là, je dois rejoindre ma famille. La vie prend tellement de valeur dans de tels événements.
En arrivant en réanimation, Marie est dans le couloir. Elle me dit que Marceau va un peu mieux au niveau de ses douleurs. Il a passé des radios, tout est bon pour lui. En cet instant, j’apprécie de me retrouver avec mon épouse dans le couloir. Marceau dort, on parle tous les deux.
C’est ma femme que je vois tout autre. À l’intérieur de moi, je la vois forte, combative, stable. Alors que moi, je suis effondré. Je ne connaissais pas cette force à mon épouse. On se sent tellement bien entouré par l’équipe médicale, la famille, les amis. Et tellement d’Églises prient pour nous. Marie me prend dans ses bras et recharge ainsi la batterie de ma petite météo intérieure, le soleil prend la place de tous ces nuages qui m’accablent. On s’aime et cet amour fait ses preuves dans de tels moments.
Le chirurgien arrive pour nous annoncer que Marceau pourra quitter le service de réanimation. C’est une bonne nouvelle, mais les soignants vont nous manquer. On a vécu des moments tellement forts avec eux. Une bonne page se tourne pour nous.
À presque mille kilomètres de distance, notre fille Ève a pris l’initiative de rédiger une lettre pour le service de réanimation. Elle qui est si timide d’habitude, elle grandit. En réalité, cette histoire nous fait tous mûrir.
Le mot envoyé est tellement touchant que l’équipe l’a affiché au bureau. Ève les remercie et elle parle de sa confiance en Dieu pour les aider à prendre soin de son petit frère.
Marceau dort beaucoup, il est sous morphine. Le sang à l’intérieur de son corps continue d’être aspiré, on lui a posé des drains. Il pourrait vous dire à quel point cela fait mal. Il continue à se battre. Je vois son visage endormi et ce silence qui veut contenir les douleurs. On lui a donné une petite manette sur laquelle il peut appuyer à volonté pour une dose de morphine.
Son visage est pâle, un peu resserré. Son sommeil n’est pas profond, je le vois faire quelques sursauts par moment. Je me demande alors s’il rêve de son accident. Je suis triste de voir toutes ces machines qui l’aident pourtant à le sauver. Le bruit est permanent dans la chambre, on ne peut pas s’y reposer tranquillement. Je me souviens que le docteur me disait que pour récupérer d’un séjour en réanimation, il faut compter le double du nombre des journées qu’on y a passées.
Le drap blanc est posé sur son corps, sa respiration est lente et fragile. Sa main droite active souvent l’injection de morphine, signe que la douleur lui est insupportable.
Parfois ses yeux s’ouvrent légèrement. Il lève son regard vers nous. Il n’a pas de mots. On comprend à quel point c’est difficile pour lui. Et nous, ses parents, nous nous sentons impuissants face à ses douleurs. Si seulement je pouvais les porter à sa place.
Marie et moi avons les regards fixés sur lui. Parfois quelques mots d’échange, mais nous sommes fatigués et restons en silence. Mais la fatigue n’aura pas d’impact sur notre prière.
On se repasse tous les instants de la vie. J’aimerais à ce moment que tout ceci ne soit qu’un mauvais rêve.
La veille de l’opération, Marceau avait des douleurs tellement fortes que la morphine ne faisait plus assez d’effet. En plus de cela, sa nuque lui faisait encore très mal. Pour le détendre, l’infirmière de nuit est venue lui faire un massage à la nuque pendant au moins quarante-cinq minutes. Je pense que ce massage restera gravé dans ses souvenirs. Il fut tellement détendu qu’il s’est endormi. Il avait le visage tout apaisé. Moi de mon côté, j’espérais qu’elle ne lui ferait pas mal. Cette infirmière sait très bien ce qu’elle fait. Ça se voit. Elle pose un peu d’huile essentielle dans ses mains, la réchauffe et pose délicatement ses mains au niveau de sa nuque, s’avançant vers son cou. Un retour vers les épaules. Marceau a l’air détendu, cela l’apaise et lui fait du bien. Tout se fait sans échanger de paroles. On le voit sur son visage, cette infirmière y met tout son cœur. Elle dégage dans ses gestes une certaine paix. Ne serait-ce pas encore un geste du Seigneur, lui qui est capable de soulager les douleurs ? Voilà notre fils endormi. Son visage a totalement changé après ce massage. Il dort complètement apaisé. Merci à ce personnel qui sait tant prendre soin des patients. Mais au milieu de la nuit, les douleurs reviennent.
Marceau me réveille en frappant sa main sur le lit pour m’appeler. Il veut boire et me fait part de ses douleurs insupportables au travers de son regard. L’équipe médicale nous avait déjà signalé qu’il devrait s’hydrater dès que possible.
Depuis le début de cette histoire, il n’a mangé que deux compotes et un morceau de steak archi dur. Il perd du poids à vue d’œil et il n’a pas de force. Je lui tends le verre muni d’une paille. Même tourner sa tête et saisir la paille dans sa bouche nécessite un effort physique et mental.
Il arrive à peine à boire. Le simple fait d’avaler un peu d’eau le fait terriblement souffrir. Toujours dans la même position, sa peau est toute abîmée. Quand on reste allongé autant de temps sans bouger, le corps souffre terriblement. Cette nuit-là a été horrible tellement les douleurs étaient fortes. Quand on lui demande de donner un niveau de douleur entre 1 et 10, il donne la note de 10. Pourtant, il n’est pas sensible à la douleur. Les médecins avaient déjà augmenté la morphine au maximum. Il est toujours sous oxygène et peine à respirer. Malgré leur calme, je vois bien que les soignants se donnent au maximum, mais qu’ils ne peuvent pas faire davantage pour lui.
Changement de service
Le lendemain matin, après cette nuit interminable, le médecin nous annonce que Marceau pourra quitter le service de réanimation. Cela ne nous rassure pas beaucoup quand nous voyons son état. Toutefois, en fin de matinée, il se porte mieux. Enfin, la douleur est moins forte. Mais il est toujours dans l’incapacité de faire le moindre mouvement. Ils ont donné un médicament supplémentaire contre les douleurs qui semble faire effet.
Il est 16 h 28, quand une équipe de brancardiers arrive dans la chambre pour déplacer Marceau. Les douleurs sont très faibles à ce moment-là et il est prêt à changer de service. Ce changement prend du temps, notre fils a beaucoup d’appareils et, en plus de cela, il faut le changer de lit. À cet instant, je pense à ces équipes de l’ombre. On remercie les médecins pour leur travail, mais les brancardiers font également un travail formidable. Que seraient ces services hospitaliers sans eux ? En tout cas, cela ne semble pas simple de transférer Marceau.
On sent une certaine motivation chez notre fils au moment où il sait qu’il changera de service. C’est un point positif sur le plan psychologique.
Un lit arrive dans le couloir et, en même temps, l’équipe se dépêche de débrancher les appareils. Le drain montre que beaucoup de sang est encore aspiré. Les équipes se parlent et se montrent confiantes dans tous les gestes.
Son lit est maintenant poussé dans le couloir et tout le monde se tient prêt pour le transfert. Ils sont sept personnes pour assurer cette mission. Ils ont placé un drap propre sous notre fils, ce drap va les aider à le déplacer. Le médecin n’est pas loin, il ne cesse de mettre en garde ses équipes sur l’importance de la douceur des mouvements. Il le répète à plusieurs reprises : « Attention, soyez lents et pas de gestes brusques ! » Tout est fait avec délicatesse et, quand Marceau est dans le nouveau lit, on sent un accomplissement positif pour tous. Une page se tourne, un nouveau chemin s’est donc ouvert.
Je craignais tellement leurs manipulations, mais ils sont habitués. La plus grosse panique a été de voir l’une des infirmières sur le lit à quatre pattes au-dessus de mon fils, elle tenait les tuyaux. Belle adrénaline, croyez-moi ! Une fois dans le nouveau lit, Marceau sort une phrase courte : « Je rentre déjà… » Il nous a bien fait rire. C’est sa première phrase après l’opération, lui qui ne disait que les mots « boire » ou « mal ». C’est impressionnant de voir comment Marceau se laissait porter par cette équipe. Il a raison, parfois il faut se laisser porter dans ce genre d’épreuve. Je remercie Dieu pour le personnel qui aide tant de personnes à se reconstruire.
Nous voilà dans l’ascenseur en direction d’un nouveau service. On nous installe dans la chambre et nous attendons que l’infirmière vienne pour un premier contact. En repensant à ces équipes de brancardiers, j’ai une pensée pour ceux et celles qui sont aussi là pour nous porter dans cette épreuve. Je pense à la famille, à l’Église, aux amis, mais aussi à Philippe, le coach de basket de mon fils.
Philippe, l’ami de Marceau
Il ne m’en voudra pas de dire de lui qu’il est atypique car il le sait. D’ailleurs, ce sont des personnages comme lui qui bougent les lignes du quotidien. Ancien coach, Philippe a apporté un plus à l’équipe de basket et il a contribué à développer chez Marceau une meilleure confiance en lui.
Cependant, dans ces circonstances, on a découvert un autre homme. Une personne proche de nous, proche de notre fils. Il a toujours une bêtise à raconter. Les jours suivants, Marceau riait beaucoup quand il l’appelait. Je me souviens qu’il insistait pour venir voir Marceau, mais c’était impossible à cause du Covid. Je sais qu’il serait descendu de Belgique en un temps record. Quand il nous appelait, il nous remontait toujours le moral. Parlant toujours de basket, il nous faisait oublier l’endroit où nous étions. Il nous transportait en voyage sur les terrains de jeux. On le remercie encore pour cette présence. Il ne pouvait s’empêcher de faire rire Marceau. C’était de la torture pour notre fils qui souffrait le martyre à rire de ses « bêtises », mais ce fut tellement thérapeutique.
Dans sa nouvelle chambre
Nous sommes donc au troisième étage, chambre 15 du secteur B, Marceau n’a toujours pas de douleur même après le transfert.
Ici, c’est la chambre qui vous déprime. « Ok, on n’est pas à l’hôtel, mais quand même. » Heureusement, la vue sur l’extérieur donne sur les collines du Vaucluse. Sur la gauche, nous voyons les reliefs du Gard et sur la droite, le sommet du Mont Ventoux. Cette vue me rappelle le lever du soleil que nous étions allés voir. La vie peut changer si vite. Je me dis que si cela m’était possible de retourner dans le passé, après cette balade sur le marché, je pourrais changer les circonstances actuelles. Bien entendu, cela ne sert à rien de penser ainsi.
Je me souviens aussi de ce projet que nous avions, Marceau et moi, d’aller remonter la vallée du Toulourenc à pied et de pique-niquer au sommet du Ventoux. On le sait, cette année, c’est fichu. Mais on le fera, ce n’est que partie remise. Notre confiance en Dieu nous permet d’entrevoir des jours meilleurs. Nous espérons et, bien plus encore, nous nous attendons à vivre des jours victorieux.
Comme la douleur est moins forte, il parle de plus en plus, mais cela le fatigue énormément car il peine à respirer.
Marceau est vraiment motivé d’être dans cet autre service. C’est alors qu’il demande à l’infirmière de passage s’il peut s’asseoir. Elle appelle le chirurgien qui accepte et trouve cette idée très bonne pour son moral. C’est l’objectif du jour. L’aide-soignante aide Marceau à réaliser son souhait. C’est très difficile, mais il est combatif ; c’est un sportif !
Il y parvient à moitié, mais très lentement. Un pas de plus pour lui. Je suis fier de mon fiston, car chaque geste est un pas de géant quand on sait d’où il revient. Cela fait beaucoup de changements sur une journée. Nous sommes là, très heureux. Marceau essaie maintenant de manger une compote après cet exercice. C’est la seule chose qui passe. J’envoie un message à la famille pour dire combien nous sommes heureux de toute cette évolution. La joie est à son maximum quand, tout à coup, les choses basculent.
Quand tout cela se terminera-t-il ?
Très vite, Marceau devient pâle, il est dans les vapes et perd presque connaissance. Son cœur s’emballe à cent soixante, sa saturation en oxygène diminue. Le stress n’aide pas. Les équipes réagissent et me demandent de sortir de suite. Heureusement, l’équipe médicale était dans la chambre très rapidement.
Je vois que ça n’a pas l’air d’aller. Les soignants s’activent. Le médecin arrive très vite, moi je suis dans le couloir, on ne me dit rien. Quand j’essaie d’interpeller un membre du personnel, il me répond : « Pas tout de suite, Monsieur, on gère ! »
Alors que Marie est chez ses parents, me voilà seul dans le couloir. Impossible de joindre ma femme et ses parents ; je tombe sur leurs répondeurs. Je venais d’envoyer des bonnes nouvelles de Marceau assis sur son lit, commençant à parler et à manger. Tout allait si bien ! Et d’un coup, la situation d’urgence prend place. C’est le vide total. Ces instants semblent interminables.
Les infirmières font appel au chirurgien de garde et à celui qui l’a opéré. Je suis seul dans le couloir et je ne peux rien faire pour mon fils. À nouveau, ce sentiment d’impuissance face à la douleur de mon fils m’envahit. Tout s’agite dans le couloir, on apporte des appareils. L’un des médecins passe rapidement près de moi, il est au téléphone avec un collègue. Je l’interpelle et me dit rapidement : « On essaie de comprendre, Monsieur, ce n’est pas simple, restez calme et patient. »
Je vois arriver une machine assez grosse. C’est un robot qui sert à faire une radiographie directement dans la chambre du patient. Le chirurgien l’a demandé en urgence.
La radio est faite sur place car Marceau ne peut pas être déplacé. Après un certain temps qui semble interminable, le médecin du service vient me voir. Il m’indique qu’ils suspectent une hémorragie interne au niveau de son poumon, que Marceau est fiévreux, qu’il tremble et n’est pas très conscient. Il est clair avec moi en me disant que mon fils ne va pas bien et qu’ils font tout ce qu’ils peuvent pour lui. Je demande à le voir, mais il refuse en me disant que cela ne changera rien. Je me sens si seul dans ces instants difficiles.
C’est alors que je me prépare psychologiquement au pire, ces peurs imaginaires m’envahissent à nouveau. Je me dis qu’il va falloir une nouvelle intervention chirurgicale mais, en même temps, je demande à Dieu de diriger les choses. Après tout, je n’oublie pas qu’il prend soin de mon fils sur son lit de douleur. Je demande à Dieu d’éviter tout cela.
Je ne me sens pas bien, des douleurs dans mon ventre apparaissent à cause du stress. Impossible de partager mon épreuve car personne ne répond au téléphone. Sur cette chaise dans le couloir, la solitude et l’impuissance sont au rendez-vous.
Toute la joie de l’après-midi vient de s’effondrer. Pour limiter ces peurs imaginaires, je prie. Je demande à Dieu de diriger les choses et de changer les circonstances. Je prie pour que tout s’arrange et je lui confirme toute ma confiance en lui pour agir envers mon enfant.
Après quelques minutes qui semblent interminables, le chirurgien revient pour m’annoncer que Marceau ne fait pas d’hémorragie interne. Quel soulagement ! C’est une bonne nouvelle pour moi car il ne faudra pas le réopérer. Mais il m’annonce qu’il y a autre chose.
Le docteur ne peut pas encore se prononcer. Il attend les résultats d’une prise de sang. Marceau a reçu des médicaments, il s’est endormi. Je reste avec le chirurgien dans la chambre, le temps que les résultats arrivent. Il les a demandés en urgence. Il ne veut pas quitter la chambre avant de les avoir reçus. Une infirmière arrive avec son ordinateur pour donner les résultats des analyses.
Quand le verdict tombe, la fièvre de Marceau n’est pas redescendue et tout cela n’est pas rassurant. Le médecin m’annonce qu’il fait une pneumonie. On peut prendre conscience de la douleur que cela entraînera… Selon le chirurgien, cette réaction peut se produire après ce genre de traumatisme. Avec le coronavirus qui traîne partout et moi qui sortais de cinq mois de problèmes pulmonaires suite à cette pandémie, je peux vous dire que je n’étais pas du tout confiant. Un nouveau problème se pose à nous. Tout semble interminable. Il ne fallait surtout pas que Marceau attrape ce virus.
J’ai rappelé Marie pour l’informer. Elle est restée calme et confiante. L’équipe médicale m’informe que cela ne devrait pas durer. Dans ce genre de situation, ils ont des médicaments assez puissants pour faire partir rapidement cette infection. Quelques heures après, la température finit par baisser. Notre fils est totalement à plat.
Pendant que j’étais dans le couloir, j’avais posté l’information au groupe de prière. Je me souviens du soutien de tous nos amis. Les prières ne sont pas restées sans effet. Nous venions d’affronter une nouvelle tempête, mais Jésus était toujours à bord de notre barque.