L’accueil dans les Églises baptistes de chrétiens ayant d’autres convictions sur le baptême

La diversité fait partie des composantes incontournables de nos Églises évangéliques aujourd’hui. La mobilité géographique conduit des chrétiens à s’intégrer dans des Églises de sensibilités ou d’appartenances dénominationnelles différentes de leur milieu d’origine. Le renforcement de l’unité évangélique au niveau national (CNEF) permet de dépasser, au plan local, certaines barrières autrefois rédhibitoires. Le choix d’une communauté ne se fait plus forcément sur des critères dénominationnels ou doctrinaux : la qualité de la louange, de l’enseignement ou de l’accueil peuvent devenir plus déterminants que la confession de foi de l’Église à laquelle on se joint. Certaines Églises en plein essor attirent par leur notoriété ou par les prestations qu’elles offrent. À l’inverse, dans un contexte pauvre en offre ecclésiale, telle Église se retrouvera le seul lieu de communion possible pour des chrétiens d’horizons différents. Bien des implantations d’Église rassemblent, au départ, des chrétiens unis par leur désir d’annoncer l’Évangile dans leur environnement ; elles découvrent comme un vrai défi à l’unité le moment où se précisent les contours doctrinaux de l’œuvre qui se développe.

Dans ce contexte, les différences de compréhension et de conviction sur le baptême peuvent s’avérer tranchantes et blessantes pour la communion. « Il y a un seul baptême » (Ep 4.5) : que faire, alors, des différentes manières de le concevoir ? A-t-on le droit de considérer un baptême comme non-valide ? Selon quels critères reconnaître un baptême authentique ? Comment traiter un désaccord sur le baptême, entre un chrétien et une Église qu’il souhaiterait rejoindre ? Le baptême est solidaire d’une conception de l’Église, de sa nature, de son extension : des chrétiens dont les opinions divergent sur ce point peuvent-ils appartenir à la même Église ? Si l’on estime que non, n’est-ce pas survaloriser une différence au détriment de l’unité du corps de Christ, ou exclure d’une pleine communion un, ou une authentique membre de la famille de Dieu ?

1. Situations concrètes

Les Églises évangéliques se veulent des lieux d’accueil et de communion. Elles sont prêtes, dans une perspective missionnelle, à adapter leur langage et certaines formes du culte, pour favoriser la compréhension de l’Évangile et accueillir les personnes avec leur cheminement. Comment vivre l’accueil, dans les Églises professantes de conviction baptiste, de personnes converties au Christ, mais dont le parcours baptismal ou les convictions théologiques sur le baptême ne correspondent pas à la position et à la pratique baptiste ?

Les cas de figure sont multiples. Il peut s’agir :

  • De personnes baptisées dans l’Église catholique : pour certaines, simplement comme enfant, sans démarche spirituelle avant leur découverte ultérieure de la foi ; pour d’autres, avec un baptême suivi d’une confirmation spirituellement signifiante ; d’autres, encore, baptisées adultes.
  • De personnes baptisées enfant en milieu protestant et évangélique (luthériens, réformés, méthodistes, darbystes). Ces personnes ont généralement bénéficié dans leur milieu, après avoir été baptisées, d’une éducation chrétienne et d’exemples de foi qui les ont conduits à une foi personnelle, exprimée par leur confirmation ou par leur engagement chrétien d’adulte. Certaines adhèrent à la théologie de l’alliance de grâce((Cf. mon article « Un seul baptême ? » dans le présent numéro.)), mais pas forcément. L’idée du baptême comme promesse ou comme manifestation de la grâce toujours première de Dieu, couplée à la mention biblique des baptêmes de maisonnées (Ac 16.15,32-33 ; 1 Co 1.16), suffit à construire une vision du baptême comme introduisant l’enfant dans une sphère particulière de la bénédiction de Dieu. La plupart du temps, pour ces personnes, le baptême fait un tout avec l’ensemble de ce qu’elles ont reçu dans leur milieu pour les conduire à une foi personnelle : elles ne voudraient surtout pas renier un milieu ecclésial ou une famille chrétienne auxquels elles se sentent spirituellement immensément redevables.
  • Il arrive aussi que des personnes aient été baptisées sur profession de foi, mais par aspersion.
  • Dans certains cas, nous pourrons nous interroger au sujet de personnes baptisées dans le cadre d’Églises baptistes, mais dont l’authenticité de la démarche personnelle doit être vérifiée, par exemple lorsque le baptême est administré quasi systématiquement en fin de cycle de catéchèse.
  • Enfin, la question de l’accueil à la cène se pose dans certaines Églises qui la conditionnent au baptême sur profession de foi.

2. La reconnaissance du baptême

Selon quels critères évaluer la validité d’un baptême ? Les catholiques reconnaissent tout baptême d’eau au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit au motif qu’il n’y a qu’un seul baptême. Du point de vue baptiste, ne peut être reconnu qu’un baptême d’eau sur profession de foi en Christ par le baptisé((Les formulations néotestamentaires de baptêmes « au nom de Jésus-Christ » (Ac 2.38), ou « au nom du Seigneur Jésus » (Ac 8.16 ; 19.5), ou « au nom du Seigneur » (Ac 10.48) permettent d’accepter un baptême non explicitement trinitaire, s’il confesse une foi biblique en la personne et l’œuvre de Jésus. Cette considération vise certaines pratiques évangéliques peu soucieuses de liturgie, mais bien orientées dans leur sotériologie.)).

Cet accent sur la nécessité d’une profession de foi par le baptisé dans l’acte du baptême est cohérent avec la conception professante des sacrements((Pour l’explicitation de cette conception, voir mon article « Un seul baptême ? » dans le présent numéro.)). Elle est exigeante, du point de vue des relations avec d’autres confessions chrétiennes. Mais elle clarifie aussi les enjeux : ce qui est en cause, ce n’est pas qu’un baptême soit baptiste, réformé ou catholique ; ni même qu’il soit un baptême d’enfant ou d’adulte ; ou que le baptême ait été pratiqué par aspersion ou immersion. La question-clé concerne la démarche consciente de la personne baptisée : a-t-elle, par son acte, confessé sincèrement sa foi en Jésus-Christ ?

D’un point de vue pastoral, cela nécessite l’écoute de la personne, dans l’authenticité de son cheminement spirituel. Il ne s’agit pas de plaquer sur elle une grille toute faite, mais de recevoir son récit et d’y discerner le sens qu’a revêtu pour elle son baptême, au moment et dans le contexte où il a eu lieu. Ce discernement se fait dans le dialogue : le questionnement pastoral, avec tact et respect, y a toute sa place. Certains, en effet, peuvent s’appuyer trop légèrement sur un baptême bien labellisé mais peu regardant quant à l’expression personnelle de la foi, alors que d’autres doivent être aidés à reconnaître une foi sincère exprimée par le baptême, bien que peu informée dans son contenu((Il faut tenir compte, aussi, de la tendance qu’ont certaines personnes, venant notamment du catholicisme, à rejeter en bloc tout ce qui faisait leur patrimoine spirituel dans leur contexte précédent.)). Discerner, avec la personne, s’il y a eu « profession de foi crédible((Expression souvent employée dans les discussions, et utilisée notamment par Wayne Grudem, en rapport avec la question de l’âge du baptême : Wayne GRUBEN, Théologie Systématique, Charols, Excelsis, 2010, p.1084.)) » lors du baptême : telle est l’orientation à mettre en œuvre dans le dialogue pastoral. Selon la conclusion à laquelle on arrivera, le baptême sera reconnu ou non. Cette orientation donne une place importance au témoignage de la personne, et peut sembler lier la validité du baptême à la subjectivité d’une personne et de son témoignage sur son expérience. Mais telle est la conséquence, à assumer, d’une conception des sacrements comme moyens d’expression et de confession de la foi((On peut rapprocher cette importance de la démarche personnelle de l’exigence que « chacun s’examine lui-même » quant à la participation à la cène (1 Co 11.28).)).

Selon cette critériologie, le baptême d’un jeune ou d’un adulte dans le cadre de l’Église catholique pourra être reconnu, pour autant que la démarche sacramentaire de la personne l’ait conduite à s’attendre authentiquement au Christ pour son acceptation par Dieu. Que la grâce ait été attendue du Christ par le moyen du sacrement n’invalide pas la démarche, à mes yeux, pourvu que la confiance ultime ait été dans le Christ et non dans l’acte sacramentel. Les nuances sont fines, mais nécessaires à un juste discernement.

Le même discernement s’applique à la question de l’âge de la personne baptisée. Chaque Église est appelée à établir sa propre discipline, quant aux critères d’âge et de maturité pour administrer le baptême. Ceux-ci varient selon les Églises et les contextes socio-culturels. Mais lors de l’accueil d’une personne, c’est son témoignage quant à la profession de foi crédible accompagnant son baptême qui sera déterminant. Dans l’explicitation de sa démarche spirituelle, on insistera sur cette profession de foi authentique par le baptême, même si elle s’est exprimée à un jeune âge. Il sera intéressant aussi, et encourageant pour la communauté, de découvrir comment et par quels chemins un baptême sincère réalisé au cours de l’enfance a pu déboucher sur une foi devenue mature((Il faut reconnaître les grandes disparités quant à l’âge minimal requis pour le baptême. Les Églises nord-américaines ont une barre assez basse (Wayne Grudem parle d’une barre mise à sept ans minimum, Théologie Systématique, op. cit., p.1084, n°27. Sur le « vieux continent », plus sécularisé, on insiste sur l’importance d’une capacité d’engagement informé, sans pression familiale, avec une maturité personnelle suffisante à un choix personnel affirmé. Sur le statut particulier de l’enfant, cf l’article collectif « Jalons pour une théologie de l’enfant », in Théologie Évangélique, vol.9, n°1, 2010, pp.11-44.)).

Selon les mêmes lignes de principe, une Église pratiquant le baptême sur profession de foi par immersion se doit, théologiquement, de reconnaître la validité d’un baptême sur profession de foi par aspersion. Le défaut partiel d’expression du signe n’invalide pas l’acte et la démarche qui le porte. Il ne s’agit pas de minimiser la riche symbolique de l’immersion, mais de donner force, malgré une forme incomplète, à la profession de foi exprimée par cet acte qui se voulait authentiquement un baptême((C’est par l’intentionnalité de l’acte que se distingue l’engagement d’un baptême par aspersion par rapport à celui qui peut s’exprimer lors d’une confirmation de baptême d’enfant. Dans le premier cas, c’est bien un baptême que l’on veut réaliser : lors de ce baptême, une profession de foi est affirmée. Dans le second, l’intention n’est pas de réaliser un baptême, mais de le confirmer alors qu’il a été déjà conféré : le baptême n’a pas inclus la confession de foi.)). Tous les baptêmes, même par immersion, n’explicitent pas la totalité des significations du baptême ! Cette limite du signifié ne les invalide pas pour autant. Certaines limites du signifiant (forme incomplète) peuvent pareillement être acceptées, voire justifiées. On pense à des personnes dont l’âge ou l’état de santé ne permet pas un baptême par immersion : mieux vaut les baptiser par aspersion ! On soulignera aussi que des limites du signifiant peuvent être compensées par la parole qui explicite le sens du baptême : ainsi, lors d’un baptême par aspersion, on peut affirmer que le baptême nous configure au Christ, dans sa mort et sa résurrection, même si la forme du baptême ne l’exprime pas.

3. « Il y a un seul baptême » (Ep 4.5)

L’affirmation de Paul selon laquelle « il y a un seul baptême » est souvent invoquée pour fonder la reconnaissance mutuelle du baptême par les grandes confessions chrétiennes, et pour refuser tout « re-baptême »((Le document de la Commission Foi et Constitution du Conseil Œcuménique des Églises, Baptême, Eucharistie, Ministères (BEM), Lima, 1982, est le fruit d’un travail considérable pour tenter de surmonter les divisions liées à la conception des sacrements et des ministères. En ce qui concerne le baptême, il souligne, à partir d’Éphésiens 4.5, le lien d’unité que doit créer « notre baptême commun, qui nous unit tous au Christ ». Il invite les Églises à reconnaître que « leurs pratiques diverses du baptême sont une participation à l’unique baptême » (BEM, section Baptême, art 6).)). C’est le motif souvent invoqué par des personnes baptisées comme enfant, et rejoignant une Église de professants : alors qu’elles peuvent reconnaître la valeur biblique du baptême sur profession de foi, elles ne peuvent pas récuser leur baptême d’enfant au motif qu’il y a « un seul baptême ». D’où certaines demandes d’acceptation au sein de l’Église, malgré cette différence concernant le baptême.

Paul, en Éphésiens 4, explicite la nature de l’unité chrétienne. Elle est d’origine divine et spirituelle : c’est « l’unité de l’Esprit » (Ep 4.3) qui, appliquant l’œuvre du Christ aux croyants, les unit en un même corps((On peut rattacher cette unité au baptême du Saint-Esprit, compris comme la réception initiale de l’Esprit riche de tout ce qu’elle nous accorde et accomplit en nous. Cf la magnifique description de Karl Barth : « Le baptême d’Esprit est […] l’acte par lequel il (=l’homme) est revêtu du vêtement neuf qui est Jésus-Christ lui-même, l’acte par lequel il reçoit un autre cœur, régi par Jésus-Christ, sa régénération et sa nouvelle naissance qui font de lui le frère de Jésus-Christ, sa mort salutaire dans la mort même que Jésus-Christ a subie aussi pour lui : tout cela devant être compris dans un sens, non pas symbolique ou figuratif seulement, mais bien tout à fait réaliste. » (Karl BARTH, Dogmatique, IV, p.36).)). Théologiquement, on peut identifier cette unité à celle qui constitue l’Église invisible. L’apôtre étoffe ensuite les marqueurs de cette unité par diverses prises de vue : « une seule espérance, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père au-dessus de tous, parmi tous et en tous ». Pourquoi le baptême ? Parce qu’effectivement, au temps de Paul, la pratique du baptême était la même dans toutes les Églises, le baptême étant le même pour tous, signifiant l’appartenance au Christ et à son Église quelles que soient les diversités d’origine, de sexe ou de position sociale (Ga 3.26-29). Au même titre que la foi apostolique, il exprime l’unité de l’Église tout en y contribuant.

Comment comprendre le « un seul » ou « une seule » ? Au sens strictement numérique : « un seul qui n’existe qu’une fois » ? ou dans un sens à la fois numérique et normatif : « un seul, selon la norme de la pensée de Dieu » ? Le contexte favorise la deuxième lecture. La « seule espérance » est qualifiée : c’est « celle de votre appel » (4.4), et à vrai dire Paul sait qu’il existe d’autres « espérances », qu’il combat (1 Co 15.12-19). De même, la « seule foi » qui marque l’unité de l’Église est la foi apostolique, le « modèle des saintes paroles reçues de moi », (2 Tm 1.13-14) et qu’il faut « retenir dans les termes où je vous l’ai annoncé », sous peine de croire en vain (1 Co 15.1-2, cf. Ga 1.6-9). La perspective est numérique et normative. Même lorsque Paul évoque un seul Dieu et Père, il a soin de le qualifier trinitairement (4.6) : toute conception de ce Dieu ne vaut pas.  Il est donc totalement légitime de considérer que « un seul baptême » est une qualification à la fois numérique et normative : il s’agit du baptême enseigné et pratiqué par les apôtres.

En vérité, au temps des apôtres, il existait plusieurs baptêmes : le baptême de prosélytes, celui de Qumrân et, plus proche de celui des chrétiens, celui de Jean. Paul a rebaptisé au nom de Jésus les disciples de Jean qu’il a rencontrés à Éphèse, parce que ce baptême n’était qu’un baptême de repentance et d’attente, alors que le baptême au nom de Christ proclame la réalisation de cette attente et du salut (Ac 19.3-5). « Un seul baptême », pour l’apôtre, ne signifie donc pas qu’on ne peut être baptisé qu’une fois dans sa vie : la signification chrétienne du baptême détermine ce qu’est ce « seul baptême ».

On ne peut donc pas se contenter de brandir l’argument « numérique » (« un et un seul baptême dans une vie ») pour éviter le questionnement « numérique et normatif » (« un seul, oui, mais lequel ? »). Ce questionnement est osé par les baptistes à propos d’un baptême où la foi de la personne baptisée n’a été ni présente ni confessée, qu’elle soit enfant ou adulte. Il semble difficile d’en contester la légitimité, même si l’on peut discuter théologiquement sur ce qu’est un baptême au sens apostolique du terme.

Dans la logique professante, le refus de tout re-baptême au nom du principe qu’il ne peut y avoir, numériquement, qu’un seul baptême, revient en fait à valider une pluralité de baptêmes : le baptême sans profession de foi personnelle, et celui sur profession de foi personnelle((Ce point est aussi souligné par Evert VAN DE POLL, dans son excellent article « Le baptême et ceux qui viennent d’autres Églises », in Les Cahiers de l’École pastorale », n° 55, 1e trim 2005, p.46.)). Dès que l’on considère l’engagement du baptisé comme l’un des éléments constitutifs du baptême, sa présence ou son absence changent fondamentalement la nature même de l’acte. Catholiques et réformés peuvent parler d’un même baptême, administré à des personnes croyantes ou non : l’unité se fait par la vertu sacramentelle du baptême chez les catholiques, et par l’accent sur le baptême comme manifestation de la promesse et de la grâce prévenante de Dieu chez les réformés((Même lorsque le baptême suit la conversion, il manifeste au croyant la fermeté de la promesse de Dieu, selon la conception réformée des sacrements, il ne valide pas la foi du croyant.)). Il y a là une différence d’appréciation à relever.

4. Une ecclésiologie conséquente

La conception baptiste d’une Église locale constituée uniquement de croyants baptisés sur profession de leur foi est parfois présentée ou ressentie comme une position qui met en exergue un particularisme confessionnel pour déterminer l’appartenance à l’Église. Il convient ici de rappeler que chaque conception des sacrements est solidaire d’une ecclésiologie((Voir mon article « Un seul baptême ? » dans le présent numéro.)).

Dans le catholicisme, les deux sont totalement imbriquées, au point que l’Église est sacrement. Sans la conception du Christ agissant dans et par les actes de l’Église, pas d’efficacité sacramentelle ! Parce que le sacrement ne se réalise que dans et par l’Église en laquelle le Christ agit, recevoir le sacrement, c’est être dans l’Église et de l’Église. Voudrait-on être membre de l’Église catholique sans être baptisé ? La question ne se pose même pas !

La solidarité est totale, aussi, entre la conception réformée du sacrement comme sceau et promesse, et l’ecclésiologie réformée. Parce que le baptême est sceau de la promesse de Dieu pour ceux qui croient et pour leurs enfants, l’Église visible est, de droit et de raison théologique, composée de gens ayant fait profession de foi personnelle et de gens qui n’ont jamais fait profession de foi, et dont certains, malheureusement, ne le feront jamais. Elle est, dans sa nature, composée de vierges folles et de vierges sages, de bon grain et d’ivraie, à qui sont cependant signifiées la grâce prévenante et la promesse de Dieu. Tout cela est absolument solidaire. Mais cela découle d’une notion particulière du baptême, sceau de la promesse de Dieu.

La solidarité est forte, aussi, pour nous, professants, qui croyons que l’Église est le peuple de Dieu de la nouvelle alliance, fondée sur l’œuvre du Christ, appliquée par l’Esprit. La base nouvelle du peuple de Dieu est cette connaissance personnelle du Seigneur qui manquait tant dans l’Israël ancien où l’appartenance extérieure primait si souvent sur l’appartenance de cœur. Église de professants, oui, car dans le peuple de Dieu de la nouvelle alliance « tous connaîtront le Seigneur » (Jr 31.31-34). Humblement et de manière toujours perfectible, l’Église témoigne, par sa constitution même, de l’inauguration des temps nouveaux, dans l’attente de la manifestation de la Jérusalem céleste. La confession publique de la foi par le baptême marque cette nouveauté du peuple de Dieu, tout en reconnaissant la richesse de la grâce de Dieu toujours première.

La place du baptême dans les Églises baptistes n’a rien d’un particularisme : il est solidaire d’une ecclésiologie, exactement comme le sont toutes les autres conceptions des sacrements. Il revient à chaque Église d’assumer, lucidement et sereinement, cette réalité.

5. Le baptême, « maillon faible » ?

Les professants doivent cependant surmonter la difficulté que leur conception du baptême ne semble pas en faire quelque chose d’absolument indispensable : il ne confère pas la grâce, il ne place pas sous la promesse de Dieu, il est un moyen de confession et d’engagement de la foi. Or, des moyens de faire cela, il en existe énormément, et tous les jours de la vie chrétienne. Il est facile de diluer le baptême dans l’ensemble de ces moyens. D’autant que l’on rappelle, régulièrement, que l’acte d’un jour n’a de sens que s’il est suivi d’effets tout au long de la vie chrétienne. Pourquoi ne pas préférer, finalement, l’authenticité d’une vie d’engagement ?

La notion à faire valoir, ici, est celle d’institution. Le baptême, comme la cène, est un rite institué par Jésus pour son Église. Il fait partie de l’ordre de mission de Jésus, à l’endroit particulier du discipulat. Jésus aurait pu dire : « Allez, faites des disciples, et enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. » (Mt 28) Mais il a ajouté l’ordre de baptiser.
Une institution a ceci de particulier qu’elle est un cadre qui nous précède, dans lequel nous sommes invités à entrer en lui donnant sens, et qui nous survivra aussi. Une institution est plus qu’un commandement : elle est un cadre structurant, une disposition permanente, qui s’applique à tous également, et inscrit tous ceux qui la respectent dans une même ligne.
On ne dispose pas d’une institution. Elle doit être respectée, appliquée selon son sens. On peut, certainement, faire sans elle. Mais on n’honore pas celui qui l’a institué en la contournant.

6.     Un respect à affirmer

Nos Églises se veulent accueillantes, pour les personnes et pour les cheminements. C’est notre devoir, à l’égard de tout frère et sœur qui nous rejoint. Mais nous avons, aussi, le devoir d’affirmer notre respect pour la « foi transmise aux saints une fois pour toutes » (Jude 3), qui inclut les institutions du Seigneur Jésus. Nous le faisons selon la compréhension théologique que nous en avons. Mais c’est le rôle et la responsabilité de l’Église d’assurer ce respect, en affirmant dans l’amour ses convictions fondatrices, en les enseignant, en les défendant lorsque c’est nécessaire. Lorsque Apollos est venu à Éphèse, parlant magnifiquement de Jésus, mais ne connaissant que le baptême de Jean, l’Église d’Éphèse n’a pas modifié son enseignement sur le baptême pour l’accueillir plus fraternellement : on lui a « exposé plus clairement la voie de Dieu » (Ac 18.26). Il nous faut garder ce principe : l’Église doit garder un rôle structurant pour les fidèles.

Développer toutes sortes de gestes de communion, oui ! Mais à partir de convictions affirmées et maintenues. Une Église n’a pas à changer sa confession de foi pour un nouvel arrivant. Toutes les Églises agissent ainsi. Et doivent le faire. Certes, il nous faut rester humbles et sensibles dans notre affirmation de ce que nous croyons. Mais c’est le rôle d’une Église de maintenir la foi qu’elle confesse (1 Tm 3.15).

Certains proposent, pour rapprocher les points de vue sur le baptême, de considérer non pas les actes, mais la trajectoire globale qu’ils permettent. Ainsi, dit-on, un baptême de nourrisson avec initiation chrétienne débouchant sur une profession de foi réunit l’ensemble des éléments présents dans le cadre d’un baptême professant. On peut, en effet, reconnaître avec joie une telle trajectoire et son aboutissement. Mais il appartient à chaque Église, en toute responsabilité, de déterminer si tous les éléments de cette trajectoire sont fidèles à l’Écriture et à la façon dont elle présente l’institution du baptême. Jésus a fait plus que d’inviter à une trajectoire : il a institué un acte, auquel chaque Église est appelée à se conformer, et dont nous ne disposons pas. Dans une perspective professante, l’équation « baptême d’enfant + confession de foi = baptême biblique » n’est pas acceptable. Accepter comme équivalent du baptême biblique une trajectoire où l’acte du baptême peut être détaché de la profession de foi, c’est valider deux baptêmes différents((La catégorie du baptême comme « expression de la foi » ne permet pas l’équivalence. Pour changer la donne, il faudrait montrer bibliquement que cette catégorie est fausse ou insuffisante.)).

7. L’accueil concret

Comment donc, et jusqu’où, vivre l’accueil concret ?

a. « Un temps pour parler »

Il n’est pas nécessaire de brandir, immédiatement, l’identité professante et baptiste de l’Église en face de personnes venant d’autres milieux ecclésiaux. Il est bon de valoriser d’abord la fraternité. Mais la question du baptême peut surgir rapidement : à l’occasion de baptêmes, ou lorsque les personnes souhaitent s’intégrer et prendre des responsabilités. Une discussion claire et respectueuse est alors nécessaire pour permettre aux personnes de s’exprimer sur leur position quant au baptême, et pour exprimer la position de l’Église locale sur le baptême et l’admission dans l’Église.

Cette discussion peut devenir une occasion d’approfondir la question du baptême. Elle peut ouvrir la voie à une demande de baptême : certaines personnes, baptisées enfant, aspirent à un baptême où elles expriment, personnellement, leur foi. Lorsque c’est le cas, on veillera à expliciter tout le bien que l’on a pu recevoir, le cas échéant, dans le milieu spirituel où l’on a grandi : il est important d’honorer à sa juste valeur l’investissement spirituel d’une famille, d’une personne-ressource ou d’une Église, dont on a pu bénéficier dans un environnement pédobaptiste. Là où des parents ont concrétisé leur engagement baptismal à instruire leur enfant dans les voies de Dieu, il est essentiel de valoriser leur intention et ce qu’ils ont accompli. Certaines précautions sémantiques pourront être prises, pour éviter d’opposer un baptême à un autre : on pourra parler « d’aspersion rituelle » reçue enfant, pour en dire tout le sens((Evert Van de Poll propose une insertion liturgique remarquable qui gagnerait à être utilisée, pour rappeler un baptême de nourrisson au moment d’un baptême sur profession de foi, cf. art. cit, p.51.)). Mais, concrètement, une formule où l’on parle de « l’engagement de mes parents » à l’occasion d’un baptême d’enfant, qui aboutit aujourd’hui à l’engagement d’un baptême qui « exprime ma foi », est audible et respectueuse((Théologiquement, cette formule se justifie en comprenant « un seul baptême » au sens numérique et normatif : le « vrai baptême » est celui sur profession de foi.)).

Mais il arrive que les personnes soient bien ancrées dans une position pédobaptiste. Il conviendra de discerner au mieux leurs motivations et leurs convictions théologiques. On pourra leur demander si elles sont prêtes à approfondir la réflexion, dans un échange honnête et respectueux. C’est à cet endroit, aussi, qu’il sera important de signifier et d’expliquer la position de l’Église quant au baptême et aux conditions d’appartenance comme membre. Cette clarté est nécessaire. Il conviendra de la signifier avec beaucoup de fraternité, et en rappelant la force de tout ce qui nous unit dans l’Évangile.

b. Les paroles publiques

Nos paroles publiques peuvent traduire, avec force, soit une attitude d’accueil, soit une forme d’exclusion ou d’intransigeance sans nuance. Il appartient aux responsables d’Église d’être exemplaires dans leur façon de présenter les positions théologiques différentes, ou de parler des autres milieux : « avec douceur et respect » (1 P 3.15-16), en étant justes dans leurs propos. Sur la question des sacrements, mieux vaut expliquer, quitte à préciser les points où l’on se situe à distance, que de polémiquer à coups de slogans réducteurs.

La présentation de la cène fait partie des lieux où la parole publique peut accueillir ou exclure. Certaines Églises pratiquent la cène ouverte à tous les croyants : il est facile de l’exprimer avec grâce et clarté. D’autres considèrent, dans leur discipline propre d’Église, que baptême et cène sont solidaires : que dire pour les visiteurs d’autres Église, qui ne dépendent pas de la discipline régulière de la communauté qu’ils visitent, ou pour les chrétiens authentiquement nés de nouveau, s’estimant baptisés par leur baptême d’enfant, mais ne partageant pas les convictions baptistes de l’Église, tout en la fréquentant régulièrement et en y vivant une véritable communion en Christ ? Il faut mesurer ici combien une formule couperet sans ouverture peut engendrer un insoutenable sentiment d’exclusion, à l’endroit-même censé exprimer la grâce qui nous unit en Christ. À l’Église du Tabernacle, à Paris, nous avions pour formule : « Nous croyons qu’il est juste de ne pas séparer le baptême et la cène. Mais si des frères et des sœurs en Christ qui nous visitent sont d’une autre conviction, nous sommes heureux de manifester notre unité en Christ en partageant le pain et le vin. » Cette formulation exprime la discipline régulière et l’enseignement de l’Église, tout en refusant que le moment de la cène ne devienne un lieu d’exclusion pour des chrétiens nous rejoignant, mais ne partageant pas nos convictions sur le baptême. D’autres formulations peuvent être trouvées, dans le même état d’esprit.

c. Limites et ouvertures de l’accueil

La plupart des Églises de conviction professante font du baptême sur profession de foi une condition à réaliser pour pouvoir être membre d’Église((Les Églises Libres, quant à elles, affirment que l’Église locale doit rassembler « ceux qui professent leur foi en Jésus Christ », mais spécifient, pour les Églises qui veulent adhérer à l’Union, que : « Pour le baptême, aucune exigence touchant le mode et l’époque de son administration ne sera imposée pour l’admission des membres. » (Constitution, Art.C.12))). Certaines Églises nuancent, en ajoutant que c’est une condition à réaliser « normalement », ce qui suppose une règle à laquelle il serait possible, exceptionnellement, de déroger. Quel accueil concret peut-il être fait à des chrétiens avec lesquels on vit une profonde communion de foi et d’engagement, tout en ne partageant pas les mêmes positions sur le baptême ?

Quelques repères peuvent être esquissés.

  1. Il ne semble pas juste de mettre sur une Église la pression de devoir changer ses critères d’appartenance et ses convictions affirmées pour devenir une « Église accueillante » à chacun. Une Église est en droit et en devoir d’affirmer ce qu’elle croit, et d’appliquer la discipline d’Église qui correspond à ses convictions.
  2. Bien des Églises qui valorisent l’engagement comme membre ont choisi d’offrir la possibilité à des non-membres de prendre certaines responsabilités. C’est un geste d’accueil. Il est sous-tendu par l’espérance que cette ouverture manifestée incitera les personnes à devenir membres. Cette disposition peut aussi être appliquée à des chrétiens dans l’impossibilité d’être membres à cause de leur position sur le baptême, comme signe d’accueil et comme manifestation de communion. On s’assurera de leur loyauté à l’égard des convictions de l’Église sur le baptême, en particulier si les responsabilités qu’on leur confie peuvent les amener à devoir s’exprimer sur le sujet (enseignement des enfants, groupes de maisons…). On graduera les responsabilités confiées en fonction de leur loyauté constatée((Interrogée sur le baptême, une personne de conviction ou de pratique pédobaptiste peut très bien répondre, en toute loyauté : « Il y a des conceptions différentes sur le baptême, mais ici, dans l’Église, on enseigne que… »)).
  3. Cette logique pourra être poussée, dans certains cas, jusqu’à une implication dans l’Église allant jusqu’à un accueil de quasi-membre, sans pour autant affirmer un plein accueil ecclésial, pour respecter la limite imposée par la divergence sur le baptême. Ceci peut se décider et se définir, d’un commun accord, dans le respect mutuel, l’affection fraternelle et la tristesse de cette limite d’harmonie doctrinale. Concrètement, ces frères et sœurs seront invités permanents aux réunions de membres, autorisés à s’y exprimer, bénéficiant d’une pleine écoute de leurs frères et sœurs, mais ne prenant pas part aux votes. Toutes les responsabilités leur seront ouvertes, selon leurs capacités et leurs disponibilités, sauf les ministères de direction (ancien, diacre, membre du conseil). Dans la mesure où ces personnes ont un vrai respect de la théologie baptiste de l’Église qui les accueille, la prédication ou l’enseignement pourront leur être ouverts. De temps en temps, on se rappellera la limite imposée au plein accueil ecclésial, mais la plupart du temps, on n’y pensera pas, la ligne principale étant celle de l’accueil fraternel dans l’unité de la foi vécue sans arrière-pensée.
  4. Une autre manière d’accueillir largement sans niveler les positions sur le baptême serait de marquer cette différence par la définition d’un statut de « membre associé », distinct du statut de membre. Ce statut serait précisé théologiquement, défini dans son champ d’application (il ne faudrait pas que cela devienne une catégorie trop largement utilisable), et dans ses implications concrètes quant aux services auxquels elle donne accès. Si une telle différenciation était formulée au niveau de l’union d’Église et rendue disponible aux Églises qui souhaitent se l’approprier, elle pourrait faciliter les recommandations de ces personnes en cas de changement d’Église((Cette proposition a été suggérée par le pasteur et théologien Marc Schoeni lors d’une rencontre de réflexion de l’AEEBLF où ce sujet a été traité et discuté.)).
  5. On notera certains cas pouvant faire figure d’exceptions légitimes. Si des chrétiens de conviction ou de pratique non-baptiste ont participé à la fondation d’une Église qui, se structurant, se définit comme baptiste, il ne paraît pas juste de ne pas les intégrer comme membres de l’Église qu’ils ont fondée ! Cela s’apparenterait à un changement de règles a posteriori. Bien entendu, la condition à leur demander serait le respect de l’identité affirmée par l’Église.
  6. Il reste, malgré tout, à bien pondérer l’importance réelle du désaccord sur la question du baptême. Nous pouvons, avec certains chrétiens évangéliques, être en plein accord de pensée et d’engagement sur tout, sauf sur notre lecture des textes bibliques quant au baptême. Les pondérations sont parfois subtiles lorsque l’on doit faire des synthèses doctrinales. Il est légitime de dire à ces chrétiens qu’à notre sens ils se trompent, ou qu’ils donnent à des données secondaires une importance prépondérante((Par exemple, faire reposer toute la construction théologique sur les baptêmes de maisonnées, à propos desquels on n’a que très peu d’indications, alors que tous les autres textes vont dans le sens du baptême sur profession de foi.)), ou qu’ils imposent au texte biblique une grille de lecture qui détermine déjà les conclusions((Cette dernière critique vise particulièrement la théologie de l’Alliance de grâce qui décrète, comme grille de lecture de tous les textes sur le baptême d’adultes du Nouveau Testament qu’il ne s’agit que de chrétiens de première génération. Mais ce constat n’empêche aucunement que la même pratique ait pu ensuite continuer à s’appliquer pour leurs enfants ! Faire du constat une norme discriminative, c’est imposer une grille de lecture qui détermine déjà les conclusions. Et ceci, d’autant plus que tous les textes didactiques sur le baptême supposent la présence de la foi, et qu’aucun ne traite comme une catégorie particulière les enfants de chrétiens.)). Mais d’autres sujets doctrinaux demandent des arbitrages et des pondérations délicates, débouchant sur des conclusions différentes : on pense à l’eschatologie, ou à l’articulation entre souveraineté divine et liberté humaine. Ces divergences n’empêchent pas d’être membres de la même Église et de vivre l’unité en Christ. Comment pondérer à sa juste mesure l’importance de la divergence sur le baptême ? Elle est stratégique, car touchant à la définition de l’Église. Mais un pédobaptiste peut partager avec une Église baptiste le même attachement à l’Écriture, la même conception du salut en Jésus-Christ, la même vision pour l’évangélisation, la même espérance, le même souci de la gloire de Dieu. La base d’accord est très large, hormis sur l’ecclésiologie. Il ne serait pas juste que, pour l’accueillir, l’Église change son ecclésiologie ou se déclare ouverte au baptême des enfants comme une option envisageable. Mais ne peut-on pas imaginer que, si ce chrétien acceptait d’être membre d’une telle Église baptiste et s’engageait à respecter son identité, sans contester ses convictions ni sa pratique du baptême, et sans aucun militantisme pédobaptiste, il puisse être proposé comme membre à part entière, mais à titre exceptionnel ? Ce qui rendrait possible l’intégration comme membre plutôt que la participation comme « quasi-membre » serait la clause sincère de respect de l’identité de l’Église et l’engagement de ne pas tenter de l’infléchir – clause qui pourrait être assortie d’une mesure disciplinaire en cas de rupture. C’est pour rendre possible ce type de situation et de solution que certaines Églises inscrivent dans leurs règlements qu’elles exigent « normalement » le baptême sur profession de foi comme condition pour être membre. Aucune concession sur les convictions, l’enseignement et la pratique de l’Église. Mais un choix mutuel de pondérer une divergence et d’en limiter les effets négatifs, pour valoriser l’unité en Christ.

Ces pistes proposées répondent-elles au défi de vivre la vérité dans l’amour ? Elles en sont, en tout cas, une tentative…

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