Le pasteur et ses déserts

Offert à une vocation exigeante, le pasteur risque de perdre sa santé émotionnelle, physique et spirituelle s’il ne cultive pas certains équilibres. Dans le même temps, le ministère pastoral connaîtra immanquablement des saisons plus difficiles que d’autres, des crises et des périodes de désert. Comment les prévenir (quand cela est possible), les vivre et en sortir d’une manière grandie ? Et comment prendre soin de soi pour mieux prendre soin des autres ?

Typologie des déserts

Si vous lisez Lamentations 3.1-20, vous vous rendrez rapidement compte que ce n’est pas avec ce genre de texte que vous allez vouloir réconforter un paroissien lors d’une visite pastorale. Nous préférons lire directement à partir du verset 21.

Pourtant, les textes de complaintes n’ont-ils pas aussi parfois leur place ? Car ils décrivent les souffrances intérieures et les états d’âme par lesquels le peuple de Dieu peut passer.
Comment traversons-nous ces moments qui nous abattent et qui nous amènent à confesser malgré nous : « Je ne sais plus comment prier », voire « Je n’arrive plus à prier. Gémir, oui, mais prier, cela m’est impossible. »

Bien des personnes savent ce qu’est perdre l’envie, le courage et la joie, et en arriver à devenir l’une des pires versions d’eux-mêmes. Pouvons-nous réellement prétendre que nous sommes immunisés, grâce à notre travail de pasteur, contre les nuits sombres de l’âme ?

S’enliser dans un épisode dépressif peut ressembler à un liquide noir et visqueux qui s’introduit dans notre constitution intérieure et qui submerge nos émotions et notre esprit jusque dans les bas-fonds de notre être. L’angoisse devient comme un lierre qui s’enroule autour de notre âme pour étouffer son élan. Ligotés, paralysés, nous ne savons plus quoi faire, ni vers qui nous tourner.

Dans cet article, nous nous penchons donc sur un aspect douloureux, complexe, parfois mystérieux de notre humanité et de notre vie ici sur terre. C’est un sujet qui peut faire peur. Ne préférons-nous pas parler de ce qui va bien dans nos vies et dans nos ministères, plutôt que de parler de nos déserts ?

Pourtant, en parler permet de voir combien nos expériences désertiques peuvent être les endroits par excellence où Dieu a des choses à nous dire pour nourrir notre âme et notre foi, et pour nous faire grandir. David Powlison affirme que « c’est souvent à travers les marais de la désolation que s’écoule la rivière de la vie((Zack ESWINE, Charles Spurgeon et la dépression, Montélimar, Éditions CLC France, 2016, p.6.)) ». En effet, Dieu nous rencontre dans notre faiblesse, comme il l’a fait avec Jacob qui lutte avec l’ange et qui finit par être plus fragile qu’avant. Touché à la hanche et désormais boiteux à vie, humilié, mais élevé, il apprend la dépendance de Dieu.

De quels types de déserts parlons-nous ? Et quelles peuvent en être les sources ? Présenter une liste complète et exhaustive n’est pas notre but. Mais il peut être utile de mentionner quelques éléments de notre existence dont nous pouvons faire l’expérience et que la vie ne nous épargne pas, même si l’on est pasteur((Si le fait d’être médecin ne protège pas contre la maladie, le fait d’être pasteur ne protège pas non plus contre tous problèmes possibles et imaginables que notre existence peut nous infliger.)) !

1. Le désert de la fonction pastorale

« Mon fils, si tu aspires à servir le Seigneur, prépare ton âme à l’épreuve. » Ainsi commence le deuxième chapitre du livre du Siracide((Œuvre deutérocanonique connue aussi sous l’appellation d’Ecclésiastique. La citation est de la Traduction Œcuménique de la Bible, Paris, Les Éditions du Cerf, 1977.)).

Parmi les facteurs qui peuvent rendre la fonction pastorale éprouvante, ces deux-ci :

  1. Le pasteur endosse une fonction d’autorité qui devient vite la cible des critiques et des flatteries. Les deux peuvent le mettre en difficulté.
    Francis Chan affirme : « Dès qu’un leader commet une erreur, même insignifiante ou innocente, nous sommes prompts à le critiquer pour passer immédiatement à autre chose. Le pardon est une denrée rare, presque inexistante à l’égard des pasteurs. Méprisant tout le respect que nous leur devons, nous utilisons le plus dur des langages pour fulminer contre le leadership((Francis CHAN, Lettres à l’Église, Marpent, BLF Éditions, 2019, p.28.)). »
  2. Le berger essaie d’être tout à tous et attentif aux besoins du troupeau, mais il se retrouve finalement assez seul à porter le poids de la fonction et de tout ce qu’elle représente comme attentes et défis face à la complexité des situations humaines auxquelles il est confronté dans son travail d’accompagnement pastoral. Cette solitude du rôle est renforcée par le fait que la fonction est trop peu comprise. Les pasteurs, que font-ils réellement ? Lourde charge pour eux ; mystère opaque pour les brebis !

En général, nous assumons ce désert de la fonction pastorale, même s’il peut nous surprendre par moments, voire nous mettre en difficulté, nous déshumaniser et nous épuiser.

2. Le désert de la pression des résultats visibles

Ce désert, lié au précédent, est le désert de notre impuissance. Comment définissons-nous le succès dans le ministère ? Albert Einstein aurait dit : « Ce qui compte ne peut pas toujours être compté, et ce qui peut être compté ne compte pas forcément((https://qqcitations.com/citation/161540, consulté le 13/07/2023.)). »

Selon comment nous voyons la chose, et selon les objectifs que nous nous fixons et que nous nous efforçons d’atteindre, moyens à l’appui, et selon la pression que nous nous mettons, nous pouvons nous trouver dans le désert de l’impuissance, de l’échec, de la déception et de la désillusion, embourbés dans des impasses et des frustrations.

Avouons qu’il n’est pas facile de déployer son énergie pour tel ou tel projet en y croyant fermement et avec enthousiasme tout en tenant sa réalisation dans une main ouverte, plutôt que dans une main qui serre bien fort le projet pour que rien ni personne ne vienne nous l’arracher ou l’empêcher de se réaliser ! Et il n’est pas facile de poursuivre un objectif ou une vision avec conviction, tout en laissant à celui avec qui nous collaborons, c’est-à-dire Dieu lui-même((1 Co 3.9.)), toute la place qui lui revient, en sachant que sa manière de faire n’est pas toujours la nôtre, et que sa vision du temps n’est pas la nôtre non plus. En fin de compte, cela veut dire que nous nous efforçons de réaliser des projets dont la réussite ne dépend pas uniquement de nous. Loin de là ! Ainsi, cela doit nous amener à sagement accepter que nous ne contrôlons pas le résultat.

Devons-nous lâcher nos projets pour autant ? Bien sûr que non ! Mais nous devons renoncer à nos efforts de toute-puissance, en nous détachant de cette culture, voire de cette dictature, du résultat et de l’urgence, pour entrer dans une vraie collaboration d’interdépendance où nous savons et nous acceptons que l’un sème, l’autre arrose, mais que c’est Dieu qui fait croître((1 Co 3.6.)).

Reconnaissons que notre santé mentale est souvent fragilisée par notre culture de la performance, du résultat et de l’urgence. C’est un ennemi à combattre. Les serviteurs que Dieu félicite ne sont pas toujours ceux qui voient fructifier leurs efforts. Le prophète Jérémie passera sa vie à avertir le peuple, mais le résultat souhaité ne sera pas au rendez-vous. Son ministère n’est pourtant jamais décrit comme un échec, sauf par lui-même((Jr 20.14-18.)).

Encore plus qu’autrefois, gardons-nous de la pression de prouver notre valeur, de justifier notre salaire, ou de satisfaire notre besoin de reconnaissance, par nos performances et par nos résultats. C’est un piège qui peut nous mener dans un autre désert, celui de l’épuisement.

3. Le désert de l’épuisement

L’épuisement professionnel guette le serviteur et cherche à le plonger dans un trou noir qu’il n’a pas vu venir et qui sera comme un désert dont le sable restera longtemps dans les rouages de sa vie et de son ministère.
L’épuisement peut s’installer pour une multitude de raisons :

  • Un cahier des charges irréaliste, ambigu ou inexistant, entraînant un décalage important entre le travail prescrit et le travail réel, rendant difficile le travail vécu((Voir Sabine BATAILLE, Se reconstruire après un burnout – Les chemins de la résilience professionnelle, Paris, InterÉditions, 2019)) ;
  • Un ensemble d’attentes qui sont impossibles à satisfaire – soit les nôtres vis-à-vis de nous-mêmes et de notre ministère, soit celles des autres vis-à-vis de nous.
  • Des objectifs qui, pour être atteints, exigent un dévouement à l’excès qui met en péril notre santé physique et mentale. « L’humanité consiste dans le fait qu’aucun homme n’est sacrifié à un objectif((https://qqcitations.com/citation/173169, consulté le 13/07/2023.)). » (Albert Schweitzer)
  • La culpabilité et la fatigue liées à tout ce que nous n’arrivons pas à faire, mais que nous pensons que nous devrions faire. « Ce qui me fatigue ce n’est pas le travail que je fais, mais celui que je n’arrive pas à faire. » (un pasteur)
  • Une accumulation de situations et de relations conflictuelles qui détournent, absorbent et sapent notre énergie.
  • Une quantité d’engagements et de projets qui finissent par nous éparpiller et nous éloigner des principaux axes de notre vocation.
  • Le sous-fonctionnement de la communauté qui entraîne le sur-fonctionnement du pasteur((La passivité des uns entraîne parfois la suractivité des autres. Lorsque la communauté sous-fonctionne, la chose la plus facile pour le pasteur sera de compenser par le sur-fonctionnement. L’ouvrage de Jeanne FARMER, Le ministère pastoral : Approche systémique de la gestion de l’Église, Paris, Éditions Empreinte, 2006, développe bien ce point, notamment le chapitre 4.)).
  • Une méconnaissance de soi et de son profil, avec ses forces et ses faiblesses, qui nous amène à dire « oui » à un tas de sollicitations et d’opportunités, alors que nous ferions mieux de dire « non » afin de rester centré sur les œuvres que Dieu nous demande réellement de faire. (Encore faut-il bien les discerner !)
  • Notre tendance à vouloir prouver notre valeur par nos performances.

Notons également deux mythes à propos du burn-out :

  1. « Ceux qui font un burn-out sont des personnes faibles et fragiles qui ne sont pas faites pour le ministère parce qu’elles ne tiennent pas le coup((Un pasteur m’a affirmé que dans son mouvement d’Églises, la croyance est répandue que si tu ne tiens pas le coup, c’est que tu n’es pas appelé au ministère. Autrement dit, si tu survis à la pression, c’est que tu es appelé !)). » En réalité, ceux qui font un burn-out sont souvent doués, dévoués, entiers, excessivement consacrés, ils donnent sans compter, mais ils ne tiennent pas compte de leurs limites et de leurs besoins de renouvellement.
  2. « Ceux qui s’épuisent font un travail qu’ils n’aiment pas avec des gens qu’ils n’aiment pas. » Cela est parfois vrai, mais cela peut cacher une autre réalité : une personne peut s’épuiser en faisant ce qui la passionne avec des gens qu’elle aime, sauf qu’elle ne sait pas poser des limites à son activité pour y mettre les contours nécessaires afin de se préserver du surmenage.

Un désert peut en cacher un autre, ou peut en entraîner un autre, car la conséquence de notre sur-fonctionnement dans le ministère va se manifester par des déséquilibres dans plusieurs domaines, dont notre santé physique et émotionnelle, vu que le sur-fonctionnement entraîne la négligence d’une hygiène de vie nécessaire à notre équilibre. Cela aura aussi des conséquences sur notre vie de famille. C’est le désert des relations distendues et de la révolte contre l’Église ou contre Dieu, au sein même de la famille du pasteur :

« En servant le Seigneur, en nous engageant à fond pour lui dans l’accueil, l’hospitalité, l’écoute et les activités d’Église, nous avons négligé notre vie de couple et nos enfants, et nous sommes maintenant en crise… » (un missionnaire qui a fini par se retrouver dans le désert du divorce).

« Je suis dégoûtée du ministère. J’ai le sentiment que mon mari m’a trahie et m’a abandonnée. Mon mari est infidèle, car il entretient une liaison avec une maîtresse. Elle s’appelle Église. » (une épouse de pasteur)

« Je suis fatiguée d’être reléguée au second plan. Mon mari est adultère. C’est un adultère spiritualisé qu’il commet avec sa paroisse, et tous l’approuvent parce que chacun admire son dévouement. Mais nos enfants se plaignent parce que l’Église leur a volé leur papa, Dieu leur a volé leur papa… » (une épouse de pasteur)

4. Le désert du front

Nous savons que nous sommes engagés dans un combat spirituel et que nous sommes parfois la cible d’un adversaire qui veut freiner ceux qui sont en première ligne((1 P 5.8.)). Pas besoin d’être pasteur pour cela, car c’est le lot de tout croyant qui cherche à rester ferme et fidèle dans son engagement. Job, dépouillé de tout et livré à une période de désert particulièrement éprouvante, est probablement l’exemple le plus extrême.

Cela dit, pour celle ou celui qui est sur le front, avec un appel ou une conviction de se mettre au service du corps de Christ et de son œuvre dans le monde, que cela s’exprime par un ministère d’évangélisation, d’implantation, d’aumônerie, de pastorat, de justice sociale ou de travail humanitaire, il est fort probable que cela attire encore davantage d’oppositions, d’obstacles et de persécutions, dont certaines peuvent être vécues comme de vrais temps de désert. Dans les Écritures les exemples sont nombreux : Moïse, Élie, Jérémie, Paul…

Les déserts de l’apôtre Paul

Arrêtons-nous un instant sur l’expérience qu’en fait l’apôtre Paul, car il l’exprime bien dans 2 Corinthiens 4 lorsqu’il décrit les difficultés de son ministère et qu’il fait référence à sa propre fragilité. C’est d’ailleurs par cela qu’il commence en se comparant à un vase d’argile. Peu de choses sont aussi fragiles qu’un vase fait d’argile.

« Mais ce trésor, nous le portons dans les vases faits d’argile que nous sommes, pour que ce soit la puissance extraordinaire de Dieu qui se manifeste, et non notre propre capacité. Ainsi, nous sommes accablés par toutes sortes de détresses et cependant jamais écrasés. Nous sommes désemparés, mais non désespérés, persécutés, mais non abandonnés, terrassés, mais non pas anéantis. Oui, nous portons toujours et en tout lieu, dans notre corps, la mort de Jésus, afin que la vie de Jésus soit, elle aussi, rendue manifeste par notre corps mortel. » (2 Co 4.7-10, Bible du Semeur)

Dans ce texte, le mot « corps » est employé au sens propre : il s’agit de notre corps physique et fragile, qui nous lâche parfois, qui nous fait souffrir, et que d’autres peuvent faire souffrir. Lorsque quelque chose est fragile, il convient d’en prendre soin !

Notons aussi la force des mots employés par Paul : accablé, désemparé, persécuté, terrassé. Dans d’autres traductions : pressés de toutes parts, inquiets, persécutés, abattus. Ce texte nous place devant une réalité importante : parce que nous sommes des vases d’argile, nous avons tous, à différents moments de nos vies et de nos ministères, des facteurs ou des circonstances qui nous fragilisent. En prenons-nous la mesure ?

Voici quelques exemples de la vie de l’apôtre Paul tirés de 2 Corinthiens 11.23 à 12.10. En voyant cette liste, je vous invite à vous mettre à sa place. Mon regard de psy me fait dire qu’il y a de quoi souffrir du syndrome de stress post-traumatique, et de manière aiguë.

« J’ai été en prison
J’ai reçu des coups
J’ai vu la mort de près
Cinq fois, j’ai reçu des Juifs les « quarante coups moins un »
Trois fois, j’ai été fouetté
Une fois lapidé
J’ai vécu trois naufrages
J’ai passé un jour et une nuit dans la mer
Souvent en voyage, j’ai été en danger au passage des fleuves
En danger dans des régions infestées de brigands
En danger à cause des Juifs, mes compatriotes
En danger à cause des païens
En danger dans les villes
En danger dans les contrées désertes
En danger sur la mer
En danger à cause des faux frères
J’ai connu bien des travaux et des peines
De nombreuses nuits blanches
La faim et la soif
Le froid et le manque d’habits
Mon écharde dans la chair
La faiblesse, les insultes, la détresse, les persécutions et les angoisses que j’endure pour le Christ. »

Mesurons-nous combien les événements de nos vies peuvent nous fragiliser ? Et quels en sont les effets sur notre santé mentale ?

À la fin de cette liste impressionnante de souffrances, d’obstacles, d’oppositions et de frustrations, Paul déclare dans 2 Corinthiens 11.28 : « Je suis assailli chaque jour par le souci que j’ai de toutes les Églises. » Le verbe « assailli » employé par Paul peut être traduit par « assiégé ».

Nous pouvons percevoir tout le poids que son ministère représentait pour lui, même si c’est avec joie qu’il accepte sa mission et les difficultés qu’elle entraîne((Col 1.24.)).

Les déserts de Charles Spurgeon

Plus proche de nous, un autre personnage dévoile sa fragilité, c’est Charles Spurgeon, grand prédicateur baptiste du 19e siècle, né en Angleterre en 1834. Connu comme le « Prince des prédicateurs », il est pasteur à Londres pendant 38 ans, jusqu’à sa mort en 1892.

À l’âge de 22 ans, il fonde une école biblique, et durant sa vie il va composer des cantiques, rédiger un magazine mensuel, écrire plusieurs commentaires, publier 150 livres, fonder deux orphelinats, un foyer pour personnes âgées, une société de distribution biblique, et il va impulser et superviser le travail de 66 œuvres missionnaires à travers le monde((https://www.spurgeon.org/resource-library/blog-entries/how-spurgeon-scheduled-his-week, consulté le 13/07/2023.)).

Vous allez me dire que c’est un « malade du travail », une de ces personnes visionnaires et entreprenantes en sur-fonctionnement permanent. Ce n’est peut-être pas faux. Pourtant, il va respecter scrupuleusement son jour de congé, le mercredi, pour se reposer, profiter de son jardin, et passer du temps avec son épouse et ses deux garçons((Ibid.)).

Passionné de botanique et connu pour son sens de l’humour, Spurgeon va souvent prêcher plus de dix fois par semaine, ce qui explique pourquoi ses prédications remplissent 63 volumes ! Dans l’histoire du Christianisme, c’est la plus grande série d’ouvrages par un seul auteur((https://www.patheos.com/blogs/borntoreform/2013/01/32-things-you-might-not-know-about-charles-spurgeon, consulté le 113/07/2023.)).

À l’âge de 16 ans, il est baptisé dans une Église baptiste, et un an plus tard, à 17 ans, il devient pasteur d’une Église baptiste près de Cambridge. Avant l’âge de 20 ans, il a déjà prêché plus de 600 fois((Ibid. )).

Lorsqu’il a 20 ans, on fait appel à lui pour être pasteur de la plus grande Église baptiste de Londres à l’époque. Quelques mois suffisent pour que sa renommée en tant que prédicateur s’étende dans tout le pays. Le bâtiment d’église devient rapidement trop petit. Il demande alors aux fidèles de ne pas venir tous les dimanches afin de laisser la place aux nouvelles personnes((https://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Spurgeon, consulté le 13/07/2023.)). À l’âge de 22 ans, Spurgeon prêche régulièrement devant une audience de plus de 10.000 personnes((Ibid.  )).

Et c’est là que les problèmes commencent, car Spurgeon sera la cible de virulentes attaques dans la presse chrétienne de l’époque, probablement par jalousie. Les critiques persisteront durant toute sa vie((Ibid.  )). Bienvenue dans le désert !

Au cas où nous serions tentés de voir en lui un surhomme à l’abri des fragilités dont le reste de l’humanité est atteint, Spurgeon souffre d’une santé très fragile. Affligé de rhumatismes, par la goutte et la néphrite, il fait de fréquents séjours à Menton pour récupérer. C’est d’ailleurs là qu’il meurt à 57 ans((Ibid.  )).

Que dire à propos de Spurgeon ? En quoi peut-il nous rejoindre dans notre expérience ? Ce qui est frappant c’est non seulement sa capacité de vision et de travail, mais aussi ses fragilités et ses déserts. Là aussi, mon regard de psy ne peut pas s’empêcher de repérer les défis et les souffrances que son fonctionnement a dû engendrer, car je vois la même chose chez certains pasteurs aujourd’hui.

Spurgeon lisait habituellement 6 livres par semaine, et il se souvenait de ce qu’il avait lu des années plus tard, et dans quel ouvrage((https://www.patheos.com/blogs/borntoreform/2013/01/32-things-you-might-not-know-about-charles-spurgeon, consulté le 13/07/2023.)). Cela ressemble fortement à un profil Haut Potentiel Intellectuel((https://www.allodocteurs.fr/bien-etre-psycho-psycho-test-du-qi-hpi-quest-ce-que-le-haut-potentiel-intellectuel-31326.html, consulté le 13/07/2023.)). Je connais plusieurs pasteurs qui le sont, et ce n’est pas toujours facile à gérer pour eux et pour leur entourage. De plus, Spurgeon dit que, pendant qu’il prêchait, il avait une fois compté huit fils de pensée qui lui traversait l’esprit en même temps((https://www.patheos.com/blogs/borntoreform/2013/01/32-things-you-might-not-know-about-charles-spurgeon, consulté le 13/07/2023.)). À cela, il faudrait lui en rajouter un neuvième, celui de compter les huit autres ! Une telle hyperactivité cérébrale est fatigante. Le cerveau n’est jamais au repos. Il demande à être constamment nourri et stimulé par des informations et du savoir, constamment en effervescence, en ébullition.

Cependant, la fragilité qui va marquer la vie de Spurgeon plus que toute autre, c’est la dépression. Cela nous amène à une cinquième source de désert.

5. Le désert de nos fragilités liées à notre humanité, dont la maladie

Comme Martin Luther avant lui((Diana GRUVER, Companions in the Darkness: Seven Saints Who Struggled With Depression and Doubt, ‎USA, Inter-Varsity Press, 2020.)), et comme bien d’autres personnages à travers l’histoire, Charles Spurgeon est atteint dans sa santé mentale, depuis ses jeunes années jusqu’à la fin de sa vie. Il connaît de profondes détresses de l’âme, des crises de dépression tellement pénibles qu’il déclare : « Je suis l’objet d’accès de dépression de l’âme si effrayants que je ne souhaite à aucun d’entre vous de jamais connaître un abattement poussé à de telles extrémités comme celui que je traverse((Zack ESWINE, Charles Spurgeon et la dépression, Montélimar, Éditions CLC France, 2016, p.13.)). »

Il affirme :

« C’est avec beaucoup d’empressement que nous nous occupons des maladies du corps ; elles sont bien trop douloureuses pour nous laisser somnoler en silence et elles nous pressent bien vite de consulter un médecin ou un chirurgien pour en être guéri. Oh ! si seulement nous étions aussi prompts à agir quand il s’agit des blessures plus graves de notre homme intérieur((Ibid.   )). »

« À mes yeux, je ne vois rien que la constitution humaine puisse, sur terre, endurer qui soit comparable au désespoir et à un esprit abattu((Ibid.   )). »

Pour Spurgeon, qui a connu les deux, la souffrance liée à un trouble de la santé mentale est bien plus pénible que la souffrance physique.

Contrairement aux habitudes de l’époque, et à celles encore d’aujourd’hui, Spurgeon parle de ce qu’il vit sur le plan de sa santé mentale, en commençant par un terrible drame vécu dans son Église, provoquant la mort de plusieurs personnes((Ibid., pp.18-20.)). C’est à partir de ce moment que Spurgeon est particulièrement fragilisé, alors qu’il n’a que 22 ans.

L’épouse de Spurgeon, Suzanne, dira de lui à cette époque :

« L’angoisse de mon bien-aimé était si profonde et si violente que la raison semblait vaciller sur son trône, et nous avons parfois craint qu’il ne prêchât plus jamais((Ibid., p.21.)). »

Notre santé mentale peut être mise à mal soit par des circonstances dramatiques et traumatisantes, soit par la maladie physique qui agit sur l’état psychique, soit par des prédispositions génétiques héritées sur le plan psychique. Lorsque notre santé mentale est touchée par nos circonstances, nous parlons de trouble exogène, à la différence d’un trouble endogène qui désigne un état de santé dont la cause est interne, donc liée à la constitution de la personne et à sa composition génétique. Spurgeon va vivre les deux, l’un tantôt renforçant l’autre, tantôt le déclenchant((C’est-à-dire que ce qui est exogène, comme un drame, agit comme élément déclencheur d’une prédisposition endogène, intérieure.)).

Il est important de comprendre la réalité des deux, afin de mieux comprendre cette forme de désert qui, tôt ou tard, touche environ 25 % de la population mondiale, d’après l’OMS((https://www.science-et-vie.com/archives/les-troubles-mentaux-en-chiffres-des-maladies-qui-pesent-lourd-au-niveau-mondial-36236, consulté le 18/07/2023.)). Actuellement, 450 millions de personnes souffrent de maladies mentales et comportementales dans le monde, et 10 % de la population adulte est atteinte de maladie mentale et comportementale à un instant donné. La dépression et les troubles anxieux (anxiété généralisée, trouble panique, phobie, trouble obsessionnel compulsif, et stress post-traumatique) sont les troubles les plus courants.

La dépression est la deuxième cause de mort prématurée après les maladies coronariennes. Cela s’explique par le fait que la dépression est la cause principale de suicide((Ibid.    )). Certaines personnes souffrent aussi de troubles chroniques, comme le trouble bipolaire ou la schizophrénie. Nous vivons donc dans un monde où environ une personne sur quatre souffrira d’une maladie mentale au cours de sa vie. Si c’est le cas dans notre monde, c’est aussi le cas dans nos Églises. Et c’est parfois aussi le cas parmi nos pasteurs.

« Qui parmi nous peut se dire tout à fait exempt de connaître des chagrins ? » dit Spurgeon lors d’un de ses prêches. « Parcourez toute la terre, dit-il, et vous y trouverez en tous lieux épines et chardons((Zack ESWINE, op. cit., p.26.)). » Même la naissance d’un enfant, aussi merveilleux que cela soit, peut entraîner une souffrance psychique nommée « dépression post-partum ».

Quelques moyens de prévention

En ce qui concerne la prévention de nos déserts, il est clair que certains ne peuvent pas être évités. Que ce soit une crise quelconque ou les pertes et les déceptions de la vie comme le chômage, la maladie, l’infirmité ou l’infertilité, ces choses nous tombent dessus, parfois sans même avoir la politesse de nous prévenir. Face à ces situations, la question serait plutôt de savoir comment prévenir les conséquences les plus destructrices pour que nos difficultés n’en viennent pas à nous définir ou à voler définitivement notre joie et nos talents.

D’autres déserts peuvent être évités si nous avons conscience des risques et des enjeux de certains fonctionnements, choix ou déséquilibres qui nous conduisent dans un désert, tel le surfonctionnement qui mène à l’épuisement, ou le manque de sagesse, de redevabilité et de garde-fous qui mènent à la chute.

En effet, nous pouvons nous conduire nous-même vers certains déserts par les pressions que nous nous mettons au niveau des performances et des résultats, liées à nos schémas de pensée et aux faux raisonnements par rapport au ministère.

Comment prévenir les déserts que nous créons de toutes pièces ? Comment rendre leur traversée moins chaotique et problématique, en évitant les pièges et les dangers tels que les compensations et les addictions ?
Le ministère pastoral réveille et révèle nos fragilités. Il les réveille lorsque, par exemple, nous sommes la cible de critiques qui réveillent nos anciennes blessures. Il les révèle lorsqu’il se heurte à nos limites et à ce que nous sommes capables de supporter.

Puisque nos déserts peuvent avoir de multiples causes et de multiples conséquences, certains prévisibles, d’autres moins, les points suivants n’ont rien d’exhaustif.

Tu es un être humain : Accepter et normaliser ta fragilité

Certaines choses qui nous arrivent  font partie du risque inhérent à une vie sur terre, une terre entachée par le mal et le péché, avec toutes ses conséquences pour la santé de nos corps, de nos esprits, de nos relations et de nos fonctionnements, que ce soit sur le plan personnel ou systémique, avec aussi des conséquences sur l’environnement. Notre humanité fragile, imparfaite, imprévisible, est peut-être la première cause de nos déserts et de leurs conséquences sur nous et sur les autres.

Pourtant, cette fragilité nous caractérise puisqu’elle fait partie de qui nous sommes. Elle est donc normale, même si elle est douloureuse. Apprenons donc à la normaliser.

« Tu souffres ? Ce n’est pas normal. Fais confiance à Dieu ! »

Non. Tu souffres ? Ça arrive. C’est normal parce que ça fait partie de la vie. C’est dur et ce n’est pas confortable. Mais tu n’es pas seul. Tu es même en bonne compagnie, avec la plupart des prophètes et des autres personnages bibliques, dont Jésus lui-même et ses disciples.

Un des plus grands défis pour nous ne serait-il pas d’accepter notre humanité et notre fragilité, et ainsi de la normaliser ? Il ne s’agit pas de la subir et de s’y résigner de manière fataliste, mais de comprendre que notre humanité, avec la fragilité qui l’accompagne, n’est pas notre ennemi. Il ne s’agit donc pas de la combattre. Parfois il faut la dompter, mais il s’agit surtout de l’accueillir et de l’embrasser, car notre fragilité nous appelle à une plus grande connaissance de soi qui, à son tour, ouvre la voie vers une manière de vivre sur cette terre et de servir notre Seigneur avec plus de cohérence et d’équilibre.

Paul, apôtre de la force et de la faiblesse, a bien des choses à nous dire là-dessus, que ce soit sur « notre être extérieur qui se détériore peu à peu((2 Co 4.16.)) », ou sur « les vases d’argile que nous sommes((2 Co 4.7.))  ».

La fragilité de notre corps et de notre cerveau ne doit pas nous amener à nous tromper de combat. Ce qui est à combattre, c’est la honte, liée surtout au regard que nous posons sur les troubles de la santé mentale, car cela nous empêche de trouver dans notre désert l’oasis dont nous avons besoin. Le regard des autres et la honte que cela engendre nous empêchent de chercher l’aide dont nous avons besoin. C’est bien dommage.

« Si je suis un bon pasteur – mature, spirituel, compétent –, je ne devrais pas avoir de problèmes, et je ne devrais pas avoir besoin d’aide. Tant que je compte sur le Seigneur, que je lis ma bible, que je suis rempli du Saint-Esprit, et que je sers Dieu avec persévérance et fidélité, je ne devrais pas avoir de problèmes. Et si jamais j’en ai, je devrais pouvoir m’en sortir tout seul, car Dieu, sa Parole et la prière devraient suffire. »

En effet, la spiritualisation de nos problèmes, rajoutée à la honte et aux faux raisonnements qui maintiennent et renforcent cette honte, est un cocktail puissant qui a le pouvoir de nous empêcher de reconnaître notre besoin et notre fragilité. Cela nous empêche de chercher l’aide qui sera la plus adaptée, qu’elle soit médicale, médicamenteuse, psychothérapeutique, ou les trois à la fois.

Bien entendu, l’aide dont nous avons besoin peut aussi se situer sous forme de nutrition, d’hygiène de vie, de pratiques spirituelles comme la prière et le jeûne, ou tout simplement sous forme de repos et d’alimentation, comme pour Élie lorsqu’il est dans un désert, au propre et au figuré((Voir 1 R 19.)).

Quelles ressources existe-t-il que nous refusons cependant d’employer à cause de la honte ? Cela dépendra de nos milieux et de nos croyances liées à la fragilité. Si je pense qu’un membre du RESAM((www.resam.fr.)) pourrait peut-être m’aider, qu’est-ce qui m’empêche de faire la démarche ?

Nous sommes souvent très forts pour encourager les autres à se faire aider, mais qu’en est-il de nous-même ? Si je ressens le besoin de repos, quels sont les faux raisonnements qui vont me pousser à continuer de travailler, au risque d’entrer dans le mur de l’épuisement et de la maladie ?

N’oublie pas sur quoi repose ton identité

Sur quoi repose votre identité ? Cette identité qui peut être fragilisée ou remise en question par les mécontentements et les critiques des gens dans l’Église – ces gens qui pensent peut-être que Dieu leur a donné le don de la critique ! (mais qui feraient mieux de suivre l’exemple de celui qui n’avait qu’un seul talent : l’enterrer !)

Nos succès et nos échecs ne définissent pas qui nous sommes. Ils le révèlent.

Quelqu’un vient vers vous à la fin du culte en pensant que c’est le bon moment pour vous contredire, vous corriger, ou tout simplement pour vous dire qu’il n’a rien compris. Qu’est-ce qui se passe à l’intérieur de vous ? Et qu’est-ce que cela révèle ?

Comment réagissez-vous lorsqu’une autre personne reçoit le mérite et la reconnaissance pour ce que vous avez accompli ?

Il est fort probable que votre réaction intérieure, et extérieure si vous la laissez transparaître, sera révélatrice du socle sur lequel repose votre perception de vous-même dans le domaine de votre valeur et de votre compétence.
Notre société nous dit : « Tu fais, donc tu es. Montre-moi ce que tu accomplis, je te dirai quelle est ta valeur. » Bien faire récoltera l’estime et les félicitations des autres, ou du moins un regard positif. Moins bien faire nous amène à redoubler d’efforts, faire nos preuves et gagner l’approbation des autres par nos performances. C’est la doctrine de la valeur variable, et elle est terriblement destructrice.

Ne mettons pas la charrue devant les bœufs. Notre socle n’est pas notre performance, mais notre appartenance. J’appartiens, donc je suis, donc je fais. J’appartiens à Dieu, par le processus de l’adoption((Rm 8.14-16, Ep 1.5, Ga 4.4-6.)), qui donne les mêmes droits, les mêmes privilèges et la même sécurité identitaire qu’un enfant biologique. En sachant à qui j’appartiens, je sais qui je suis, et en sachant qui je suis, je fais ce que mon Père a préparé d’avance pour moi avec les talents qu’il m’a donnés.

Avant que Jésus n’ait accompli quoi que ce soit de son ministère (aucune « performance », aucun « résultat »), le Père proclame l’identité de Jésus par une parole qui va le porter : « Tu es mon fils bien-aimé qui fait toute ma joie. » Elle nous porte aussi, parce que nous en sommes les héritiers par la foi. Cette parole est un socle pour notre identité et notre ministère. Elle nous sert de repère et de point d’appui lorsque nous sommes déstabilisés, soit par les regards et les attentes des autres, soit par les tempêtes, les attaques, les doutes et les remises en question.

À la fois basique et fondamentale, cette vérité est souvent difficile à assimiler parce que notre monde nous envoie le message opposé : « Tu dois faire tes preuves, tu dois être bon et performant, tu dois réussir, tu dois satisfaire aux exigences des autres, tu dois faire grandir l’Église, sinon((Je laisse au lecteur le soin de compléter la phrase.))… »

C’est à partir de ce socle que je vais déployer mes talents, sans oublier les limites et les contours de ma vocation pour ne pas m’éparpiller et dire « oui » à trop de choses.

Ne confondons pas fragilité avec incompétence

De manière générale, beaucoup de paroissiens attendent de leur pasteur qu’il ou elle soit quelqu’un de parfaitement performant, ou presque. On veut quelqu’un de fort et sans faille, toujours au top de sa forme, à l’abri des fragilités dont la plupart des autres humains sont atteints.

Je connais un pasteur qui, pourtant doté de très bonnes compétences et qualités pastorales, fut amené à avouer à sa paroisse la réalité de sa fragilité sous forme de Trouble Affectif Saisonnier, épisodes dépressifs liés à la période hivernale, parfois accompagnés de périodes d’arrêt. Un membre d’Église lui dit alors que, s’il l’avait su, il n’aurait pas voté pour lui comme nouveau pasteur.

C’est l’exemple d’une attitude qui n’accepte pas que le pasteur soit aussi, un vase fait d’argile. Le paroissien a droit à la fragilité, mais pas le pasteur qui doit être quelqu’un hors du commun.

Ce que j’aimerais dire aux pasteurs qui passent par des moments de fragilité dans leur santé physique ou mentale – et cela a pu être particulièrement le cas pour certains durant la période de la pandémie du Covid-19 – c’est qu’ils sont en bonne compagnie, non seulement avec des personnages comme Élie, Jérémie, Luther et Spurgeon, mais également avec bien d’autres jusqu’à nos jours.

J’ai envie de leur dire : « Ne vous laissez pas gagner par cet ennemi terrible qu’est la honte. La honte de ne pas être à la hauteur des attentes des autres, la honte de ses souffrances parce qu’elles sont perçues comme de la faiblesse, et donc la honte de la faiblesse, alors que Paul en fait l’éloge((2 Cor. 12.9-10)). »

Ne confondons pas faiblesse et incompétence. Paul était faible, mais merveilleusement compétent. Et vous l’êtes aussi, car Dieu appelle et équipe ceux qu’il veut déployer dans sa moisson, non pas malgré, mais avec leurs faiblesses.

Nous avons donc le choix : soit de cacher nos fragilités, soit de les accepter et de les intégrer non seulement dans ce que nous sommes, mais aussi dans ce que nous faisons. C’est avec ma fragilité, quelle qu’elle soit, que je sers Dieu. Pour Dieu, apparemment, ce n’est pas un problème.

En réalité, nos fragilités jouent un rôle très utile, car elles nous appellent à la prudence dans nos engagements, selon leur nature et leur quantité, pour ne pas nous mettre sous une pression qui nous mettrait inutilement en difficulté. Nous devons apprendre non seulement à vivre avec nos fragilités, mais aussi à les respecter, les apprivoiser, car celle ou celui qui ne respecte pas ses limites aura du mal à servir dans la durée.

Par ailleurs, n’oublions pas que certaines de nos difficultés sont le résultat du système et pas uniquement de l’individu. La psychologie systémique nous ouvre les yeux là-dessus. Lorsqu’une œuvre presse ses équipiers comme des citrons, ou lorsque le climat du groupe est délétère, avec des faits de harcèlement et de manipulation qui poussent certains jusqu’au burn-out, voire au suicide, c’est le système qui est malade.

Ainsi, lorsqu’on entend dire dans certains milieux d’Églises : « Si tu ne tiens pas le coup, c’est que tu n’es pas appelé », il faut se poser la question si ce n’est pas plutôt le système qui entraîne ses serviteurs dans un désert.

Face au burn-out de son pasteur, la réaction d’un membre du conseil d’Église était de lui dire : « Si tu faisais davantage confiance au Seigneur, tu n’en serais pas là. » C’est un peu facile.

On veut parfois mettre la faute sur l’ouvrier qui est trop faible, pas assez spirituel, ou pas fait pour le ministère. Cela est peut-être vrai. Mais une telle attitude déresponsabilise le système et met la faute sur le « maillon faible » qui devient le fusible qui saute. Ainsi, l’expression « péter les plombs » prend tout son sens lorsque le pasteur est soumis à de telles pressions.

Le livre de Jeanne Farmer, Le ministère pastoral : Approche systémique de la gestion de l’Église, est particulièrement éclairant sur cette question((Jeanne FARMER, Le ministère pastoral – Approche systémique de la gestion de l’Église, Paris, Éditions Empreinte, 2006.)).

Acceptons de nous faire accompagner

Malheur à celui qui traverse son désert tout seul.

Il existe différentes formes d’accompagnement pour différents besoins. La clé est de poser le bon diagnostic afin de savoir quel type d’accompagnement sera le mieux adapté à notre situation.

De quoi, ou de qui, ai-je besoin ? Pour commencer, sachons faire la différence entre déprime et dépression. Nos moments de déprime, déclenchés par les circonstances de la vie avec ses hauts et ses bas, n’ont rien de pathologique. Le psalmiste passe souvent par de tels moments, sans pour autant être dépressif, car la dépression est un terme médical qui décrit une pathologie légère ou aiguë, qui nécessitera peut-être un traitement.

Cela dit, quand on va mal, trouver la bonne ressource ou compétence n’est pas si simple vu que nos problèmes sont parfois complexes et imbriqués. Une difficulté d’ordre physiologique ou psychologique aura probablement des conséquences sur le plan spirituel, et inversement. Une personne qui cultive sa colère et l’alimente en pensant régulièrement à tous les torts qu’on lui a faits, finira probablement par manifester des symptômes physiques, allant des maux de tête jusqu’à certains cancers, et elle manifestera aussi des symptômes psychologiques, tel que la dépression, certaines formes de dépression pouvant trouver leur origine dans une colère intériorisée et refoulée.

Mais l’un n’empêche pas l’autre. Il se peut que vous ayez besoin de vous tourner à la fois vers un psychothérapeute et un médecin, puis aussi peut-être vers un accompagnateur spirituel pour vous aider à mieux discerner la présence et l’action de Dieu dans le désert que vous traversez((Notons les excellentes ressources (formation, accompagnement) proposées par Compagnons de route https://compagnonsderoute.org.)).

Ces diverses formes d’accompagnement ne vont pas forcément se faire en même temps. Il n’y a pas de règle en la matière. Mais vous allez peut-être découvrir qu’une forme d’accompagnement vous conduira vers une autre.
L’accompagnement est là pour vous aider à ne pas sombrer dans le désespoir et à traverser votre désert le mieux possible. L’accompagnant va vous aider à faire face à la nécessité d’écouter ce qui se passe en vous, car vous avez besoin de mettre des mots sur votre sécheresse, votre lassitude et votre vide.

Vous avez besoin de mieux comprendre la racine de vos maux et affronter votre douleur. Cela va demander du courage. Il faut se confier, se dévoiler, faire confiance à celle ou celui qui vous accompagne, et oser explorer ce qui se passe en vous, non pas pour faire du nombrilisme, mais dans le but de mieux comprendre pour mieux avancer, en lâchant et en déposant ce qui a besoin de l’être, pour trouver le meilleur chemin pour naviguer dans ce désert((Je vous invite à la lecture d’un beau texte de Nelly SINCLAIR-KUEN (responsable d’un lieu d’écoute et d’accompagnement à Strasbourg qui s’appelle La Traversée) intitulé « Faire face au désert intérieur » : https://www.servir.caef.net/?p=9647, consulté le 13/07/2023.)).

D’autres formes d’aide peuvent aussi se trouver sous forme de débriefing et de coaching de vie((Voir www.resam.fr.)).

Reconnaissons les bénéfices et l’utilité de la médecine et des sciences humaines

Mis à part la honte, il y a un autre frein qui nous empêche de rechercher l’aide et les soins dont nous avons besoin : la méfiance de la psychologie.

Et pour cause. Tout ce que la psychologie nous offre n’est pas toujours bon à prendre. Le discernement s’impose, comme pour la plupart des choses dans la vie. Mais cela ne doit pas nous amener à tout rejeter sous prétexte que certaines choses sont douteuses.

Est-ce que la Bible interdit l’usage des apports de la médecine, de la recherche, de la science et de la neuroscience, même si ceux-ci sont loin d’être infaillibles puisqu’ils sont le fruit de nos efforts humains pour comprendre le monde dans lequel nous vivons ? Je ne vois nulle part une telle interdiction. Alors bénéficions de ces apports, avec tout le discernement que cela impose.

Je constate aussi la méfiance face aux prescriptions médicamenteuses((Je salue l’ouvrage de Jane MAIRE, Je prends des antidépresseurs… Dieu merci !, Le Fuet, Suisse, Éditions Oladios, 2013, écrit par une missionnaire de l’association Wycliffe qui souffrait d’épisodes dépressifs graves et qui se serait probablement ôtée la vie si elle n’avait pas accepté de se faire soigner avec des antidépresseurs.)). Si je cherche à me faire aider par les moyens proposés par la médecine, est-ce que cela est une atteinte à la suffisance des Écritures, ou est-ce un manque de foi de ma part ?

Cela sera le cas si je pense que toutes les réponses à tous les problèmes de la vie se trouvent exclusivement dans la Bible, et que Dieu opère ses interventions uniquement de manière directe et surnaturelle, sans l’intermédiaire de qui que ce soit ou de quoi que ce soit.

Mais une telle attitude s’appuie sur une théologie déformée qui nie la grâce commune par laquelle Dieu donne aux êtres humains la capacité de découvrir ce qui peut nous aider, même si cela se fait lentement, partiellement et de manière imparfaite.

À propos de l’usage des psychotropes, j’argumenterais cela de la manière suivante :

  • Notre cerveau est l’organe que Dieu a choisi de nous donner pour réguler tout le reste. Tout comme les autres organes du corps, celui-ci peut dysfonctionner, d’autant plus qu’il est le plus fragile et le plus complexe de tous les organes du corps((Dans leur compréhension de son fonctionnement, les scientifiques en sont encore à leurs balbutiements, même si le domaine de la neuroscience fait de grands progrès.)).
  • Pour essayer de contrer, compenser ou réguler nos troubles cérébraux, Dieu, dans sa grâce commune, a donné l’intelligence aux humains de découvrir certaines choses qui peuvent aider, comme les antidépresseurs. Quelqu’un qui refuse de prendre quelque chose qui peut l’aider, le soulager et rendre la vie plus agréable pour son entourage, ressemble à quelqu’un qui souffre d’un diabète, mais qui refuse de prendre de l’insuline. Au bout du compte, pourquoi acceptons-nous de prendre une aide médicamenteuse pour un organe comme le pancréas, mais pas pour le cerveau ? Nous devrions peut-être revoir notre rapport au cerveau, cet organe du corps qui n’est pas une entité métaphysique et intouchable, mais qui est bien matériel et physique.
  • Par rapport à la prise de médicaments, il y a des choses à savoir et des principes à respecter :

1. Seuls les médecins (dont les psychiatres) peuvent prescrire des médicaments, pas les psychologues, ni les psychothérapeutes.

2. Pour n’importe quel médicament, la question est toujours de savoir quels sont les bénéfices et les risques potentiels. Il s’agit donc de faire une évaluation du bénéfice/risque, en tenant compte des effets secondaires indésirables qu’il pourrait y avoir et qui ne se manifestent pas de la même manière chez toutes les personnes. En général, il faut essayer et voir ce que cela donne, sous supervision médicale (malheur à celui qui n’a que lui-même pour médecin), et ainsi découvrir où se situe le seuil de tolérance.

3. La prise de psychotropes est, de manière générale, plus efficace lorsqu’elle est associée à un accompagnement psychologique. Parfois, il faut commencer par la prise de psychotrope qui va réguler et stabiliser suffisamment l’humeur pour permettre au sujet de pouvoir bénéficier d’une psychothérapie et d’un soin pastoral.

4. Les anxiolytiques, qui régulent les angoisses et les troubles de l’anxiété, ont tendance à agir vite. En revanche, les antidépresseurs agissent lentement. En général, il faut 4 à 8 semaines pour en voir les effets. L’amélioration du sommeil, de l’appétit et de l’énergie seront souvent des signes précurseurs de son efficacité. L’amélioration de l’humeur se manifestera parfois plus tard.

5. Si un membre de votre communauté vous dit, « Cher pasteur, merci pour vos prières, je me sens beaucoup mieux, j’ai décidé d’arrêter mes antidépresseurs. », vérifiez que la personne ne le fait pas du jour au lendemain, et qu’elle le fait sous la supervision de son médecin. Au début, les psychotropes doivent être pris par petites doses, quitte à les augmenter s’il le faut (sous supervision médicale, bien entendu). À la fin c’est pareil : il faut diminuer petit à petit et ne pas arrêter d’un seul coup.

6. Ne vous découragez pas si tel ou tel médicament ne donne pas le résultat espéré. C’est que votre métabolisme soit ne le supporte pas, soit n’en fait pas le traitement voulu. Dans ce cas, il faut changer et essayer une autre médication, ce qui peut être frustrant pour la personne en dépression, car il faut généralement passer par un temps de sevrage avant d’essayer autre chose, et cela va prendre du temps (plusieurs semaines).

7. Certains traitements seront probablement à vie. Tôt ou tard, vous allez peut-être rencontrer la situation où une personne de votre communauté souffrant de schizophrénie vous annonce que Dieu lui a dit d’arrêter ses médicaments. Les conséquences peuvent être catastrophiques.

Développons une saine théologie de la souffrance

Il se peut que nous ayons besoin de développer une compréhension de la souffrance qui soit biblique, saine et équilibrée. Pas dans le sens d’un dolorisme qui glorifie la souffrance (plus tu souffres, plus tu vas ressembler à Jésus, donc cultive la souffrance !), mais dans le sens d’une compréhension juste et équilibrée de la réalité de la souffrance dans la vie du chrétien et de ce que Dieu promet, et ne promet pas, à cet égard.

Gardons-nous d’une vision de la souffrance qui aille soit dans le sens de lui attribuer plus de mérite qu’il se doit, soit de l’évacuer comme un intrus qui vient gâcher la vie de bonheur et de prospérité terrestre à laquelle Dieu nous destine selon un certain évangile que nous ne trouvons pas dans notre bible.

Gardons-nous aussi de nous braquer contre Dieu et ce qu’il veut faire. Hurlons contre la souffrance, car il y a de quoi s’indigner. Mais sachons aussi accueillir ce que Dieu veut faire dans nos souffrances et avec nos souffrances, pour qu’elles puissent devenir fécondes entre ses mains et nous rapprocher de lui, comme l’enfant qui court dans les bras de ses parents lorsqu’il a mal.

C’est ce que nous voyons dans la vie d’une personne comme Joni Eareckson Tada((Voir Joni EARECKSON, Joni, Genève, Éditions Eau Vive, 1978 et https://www.infochretienne.com/articles/le-bouleversant-temoignage-de-joni-tetraplegique-depuis-50-ans-apres-avoir-plonge-en-eau-peu-profonde/, consulté le 13/07/2023.)), et bien d’autres encore.

Faisons attention à qui et de quelle manière nous partageons nos expériences de désert

Les déclarations de Spurgeon citées plus haut se trouvent, pour la plupart, dans ses prédications. Spurgeon parlait donc publiquement et ouvertement de sa lutte avec sa santé mentale, et donc de sa lutte avec ses émotions. Pour un Britannique de l’époque, avec toute la réserve que la culture victorienne lui imposait, cela n’était pas chose courante.

Spurgeon a été ouvert sur ce qu’il vivait, certes, mais pas au point de se poser en victime ni pour en faire un point de mire. Son but était de rejoindre les gens dans leurs propres souffrances et de leur transmettre la consolation que Spurgeon avait lui-même reçue de la part du Seigneur((Spurgeon s’inspirait beaucoup de 2 Co 1.3-7.)).

Je ne pense pas qu’il y ait de règle contre le fait de dévoiler son humanité, mais la sagesse s’impose dans la manière dont nous parlerons de nos déserts. Soyons au clair sur nos motivations. Il ne s’agit pas de régler nos comptes avec ceux qui nous font souffrir, ni d’attirer la pitié de nos auditeurs, mais de démontrer la présence et l’action de Dieu dans nos détresses.

Il ne s’agit pas non plus de donner aux autres un bâton pour nous faire battre, comme le pasteur qui avait avoué à sa communauté qu’il luttait encore contre toutes sortes d’addictions et de péchés. Cela a provoqué le scandale plutôt que la compassion !

Ni comme un autre pasteur qui, après avoir parlé de sa tendance à la dépression, se voit convoqué par son conseil qui lui dit : « Nous ne voulons pas d’un pasteur qui est faible. Si nous payons un pasteur, c’est pour qu’il soit au service de l’Église, pas en arrêt maladie. »

Sachons à qui, à quelle culture d’Église, nous avons affaire.

Pratiquons la gratitude

Ce point peut paraître banal et simpliste, mais je ne pense pas qu’il le soit, car il existe une multitude d’articles basés sur des recherches qui démontrent les bienfaits de se focaliser sur ce que nous avons plutôt que sur ce qui nous manque.

Mais nous n’avons pas besoin de la psychologie pour nous l’apprendre. La pratique du contentement et de la gratitude est un domaine où les Écritures et les recherches en psychologie se rejoignent.

L’avantage du chrétien, c’est qu’il peut exprimer sa reconnaissance à la personne qui est l’auteur des raisons pour lesquelles il se réjouit. « Le pire moment pour l’athée, c’est quand il éprouve une sincère reconnaissance et qu’il n’a personne à remercier », disait l’écrivain anglais G. K. Chesterton((http://www.biblisem.net/etudes/chessain.htm, consulté le 18/07/2023.)). En effet, imaginez que vous êtes en extase devant un beau coucher de soleil, et que le sommet des éloges que vous trouvez à dire serait : « Je remercie le hasard d’avoir fait une si belle chose et de m’avoir doté de la capacité de pouvoir l’apprécier ! »

Pratiquons le lâcher-prise

Parfois, certains de nos déserts et notre stress sont amplifiés par notre tendance à vouloir contrôler l’incontrôlable et maîtriser ce qu’il ne nous appartient pas de maîtriser.

Apprenons à lâcher les situations que nous ne pouvons pas contrôler, et laissons Dieu être pleinement souverain des circonstances que nous ne maîtrisons pas, en nous reposant sur lui pour l’issue des choses, car Dieu nous y invite : « Arrêtez, et sachez que je suis Dieu ! Je domine sur les nations, je domine sur la terre. » (Ps 46.11)

Reconnaissons le processus de souffrance et de deuil

L’épreuve de la souffrance, comme celle du deuil, passe le plus souvent par des phases ou des étapes. Il peut être bon et rassurant de le savoir, car cela permet de normaliser cette expérience douloureuse.
Rappelons que le deuil est une réaction normale à une perte subie, et que les pertes que nous subissons peuvent être liées à bien des choses, comme un projet qui n’a pas abouti ou une relation qui s’est brisée. Tout cela enclenche un processus de deuil.

Plus notre attachement à la personne ou à la chose perdue est grand, plus le deuil sera long et profond, tout en sachant que chacun vivra ses deuils à sa manière, selon sa culture, son contexte, son histoire, sa personnalité et les perspectives qui se présentent à lui pour la suite.

Ainsi, chacun traverse son deuil et son désert à son rythme. Il est important de comprendre cela afin d’éviter les jugements et les tensions entre les personnes, surtout lorsque les unes se comparent aux autres, du genre « Moi, je n’en suis plus à me lamenter. Il faut arrêter maintenant. Il faut tourner la page ! » Cela sera ressenti comme un manque de sensibilité envers celle ou celui qui n’en est pas encore à ce stade.

Il y a aussi des pièges auxquels nous devons être attentifs : nos « pourquoi » sans réponse, nos « si seulement… », ainsi que le ressentiment, la culpabilité, la dépression chronique et la posture de victime.

Acceptons que nos déserts nous conduisent souvent vers des transitions

Ces transitions ne sont pas toujours choisies ou anticipées. Deux éléments variables vont influencer la manière dont nous vivons la suite des événements : jusqu’à quel point la transition était prévue (notion du temps), et jusqu’où elle était voulue (notion du choix). Par exemple, un départ à la retraite peut être vécu comme un désert imposé, même si cela était prévu.

Il y a aussi des transitions qui, à leur tour, nous font passer par un désert. La perte de santé peut entraîner la perte d’emploi, qui peut engendrer un désert existentiel et spirituel. Un désert peut en entraîner un autre.

En situation de transition, ou lorsqu’une transition s’annonce, il peut être utile de faire un débriefing((Des personnes compétentes et formées au débriefing se trouvent sur www.resam.fr.)).

Reconnaissons les causes et les symptômes du stress et de l’épuisement, et réagissons par des mesures adaptées

Les causes d’épuisement peuvent être multiples et variables. Retenons ici que le facteur suivant est souvent présent, comme mentionné plus haut : le décalage entre le travail prescrit et le travail réel, rendant difficile le travail vécu((Voir Sabine BATAILLE, Se reconstruire après un burn-out – Les chemins de la résilience professionnelle, Malakoff, InterÉditions, 2019.)).

Ce décalage se situe le plus souvent entre notre profil de poste (le travail prescrit) et ce que nous sommes amenés à faire réellement (le travail réel). S’ajoutent à cela la manière dont nous vivons ce décalage, ainsi que la réalité de notre travail, avec nos limites et nos fragilités (le travail vécu).

Nous mesurons parfois difficilement ce que l’accomplissement de certaines tâches et la gestion de certaines situations nous coûtent en temps, en énergie, en investissement émotionnel et en fatigue physique et nerveuse. Ce que peu de gens dans l’Église comprennent, c’est que ces décalages peuvent pousser le pasteur dans le désert de l’épuisement.

Retenons enfin le fait que ceux qui s’épuisent sont souvent ceux qui ne reconnaissent pas les symptômes qui s’accumulent((Jonathan WARD, « Gérer son engagement, éviter le burn-out dans le ministère », Les Cahiers de l’École Pastorale, n° 77, Paris, Croire Publications, 3e trimestre 2010.)). Comme la personne qui ne prête pas attention aux voyants qui s’allument sur le tableau de bord de son véhicule, le burn-out est le symptôme d’une panne de carburant au niveau de son réservoir physique et émotionnel.

Quelques questions pour conclure

Nos expériences de déserts peuvent servir à interroger notre rapport à la souffrance, nos motivations pour le service, notre attachement à nos ambitions, notre rapport à nos fragilités, nos besoins de ressourcement, et nos besoins d’accompagnement. C’est en cela qu’elles peuvent devenir fécondes. Les questions suivantes peuvent nous aider sur ce chemin :

  • En quoi mes déserts m’aident-ils à accepter mon humanité ? Qu’est-ce qui résiste en moi, et pourquoi ?
  • En quoi est-ce que le ministère pastoral réveille et révèle mes fragilités et mes limites ? À quoi Dieu m’invite-t-il par rapport à cela ?
  • Alors que la société dévalorise la faiblesse, Paul affirme que sa faiblesse est une force. Comment vois-je mes faiblesses à la lumière de ce que dit Paul ? En quoi peuvent-elles être une force ?
  • Quels sont les dangers de traverser seul mes déserts ? Quels besoins d’accompagnement mes déserts et mes limites suggèrent-ils, et sous quelle forme ? (supervision, coaching, débriefing, mentorat, accompagnement psychologique, accompagnement spirituel…) ?
  • De quoi aurais-je besoin pour mieux accompagner les autres dans leurs déserts ?

Ce n’est pas malgré, mais avec nos limites que Dieu nous appelle à le servir. Nos fragilités et nos temps de désert, souvent vécus comme un frein, ne sont-ils pas une invitation à cultiver notre dépendance de lui ? « Demeurez en moi et je demeurerai en vous. […] Sans moi vous ne pouvez rien faire((Jean 15.4-5.)). »  Qu’il en soit ainsi pour chacun de nous.

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