L’espérance chrétienne et la crise du vivre ensemble

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L’espérance chrétienne et la crise du vivre ensemble

Les liens entre ce que l’on appelle « l’Histoire » – les événements politiques, l’évolution des sociétés et de leur gouvernement –, et l’espérance chrétienne sont passablement complexes. André Philip, protestant convaincu et personnage éminent de la gauche modérée(1), chrétien qui a pensé les rapports entre sa foi et sa pratique politique d’une manière plutôt équilibrée et mesurée, écrivait que « ceux qui ont voulu créer le Royaume de Dieu sur terre n’ont abouti qu’à y généraliser l’enfer(2) ». Il est intéressant de noter qu’il a écrit cette phrase à l’un de ses petits-fils, enflammé par les événements de mai 68 et qui entendait alors, comme beaucoup d’autres (sans doute en laissant de côté le christianisme) « changer le monde ».

L’espérance chrétienne et l’Histoire : des rapports complexes

L’espérance chrétienne ne se déverse pas de manière immédiate dans le champ du pouvoir. Et, sans même parler d’un éventuel projet de transformation de la société, l’analyse des événements historiques au travers de la foi doit être menée avec circonspection.

Dans ce domaine, même si le Nouveau Testament renouvelle et remanie considérablement les grilles interprétatives de l’Ancien, les deux Testaments se rejoignent dans l’affirmation d’importants découplages temporels entre le jugement moral ou théologique d’une pratique, et les effets heureux ou malheureux qui finissent par s’en suivre. Le jugement de Dieu sur une société n’a rien d’immédiat et on ne peut pas parler d’une sorte de « justice immanente » qui ferait qu’une action juste réussirait toujours, tandis qu’une action injuste serait toujours sanctionnée. Le livre de Job a, par exemple, poussé ce constat jusqu’à ses limites ultimes.

Mais, même en lisant des livres qui sont de meilleurs candidats à une articulation entre foi et événements historiques, on note de nombreux décalages entre jugement et déroulé de l’histoire. Les deux livres des Rois sont ceux qui sont allés le plus loin dans l’interprétation théologique de l’histoire. Il s’agit clairement d’une relecture a posteriori, affichée, revendiquée, qui laisse de côté de nombreux événements, de nombreux détails sur ce qui est survenu pendant les règnes qu’ils relatent. À la fin du compte rendu de chacun de ces règnes, le texte renvoie à des chroniques plus complètes que le lecteur avait, à l’époque, à disposition, s’il souhaitait avoir une vision plus détaillée de l’action de chaque roi. Ces livres se focalisent sur la question majeure de savoir si les rois ont fait « le bien ou le mal aux yeux de l’Éternel ». Une bonne partie de ce bien ou ce mal est résumée dans la lutte contre l’idolâtrie. Certains rois (plus souvent ceux du royaume du sud, Juda) s’en tiennent au monothéisme, d’autres (pratiquement tous ceux du royaume du nord, Israël) se tournent, au contraire, vers le culte polythéiste des Baals. Grâce aux écrits des prophètes qui ont vécu au temps de ces rois, on arrive à retracer assez concrètement les liens entre l’idolâtrie et l’injustice, le culte de la richesse, l’oppression, les passe-droits, etc. Les livres des Rois donnent souvent moins de détails.
Le point de vue d’ensemble de ces livres est de dire que l’infidélité des deux royaumes a fini par entraîner la défaite militaire et l’exil des habitants du royaume du nord, puis du royaume du sud. Mais, une fois ce constat global posé, il faut souligner que, pour ce qui concerne le royaume du nord, l’exil survient au terme d’une longue série de rois qui se sont tous écartés de la foi monothéiste.
Pourquoi l’exil ou des défaites militaires cuisantes ne surviennent-ils pas plus tôt ? Quant au royaume du sud, on peut dire qu’il est logique qu’il résiste plus longtemps, du fait qu’il y a plus de rois qui sont restés attachés à Dieu. Mais tout semble basculer au moment du règne de Manassé qui renie tout ce qu’a fait son père Ézéchias et se voue à l’idolâtrie (2 R 21.1-3). Au point que, même le règne, ô combien fidèle, de Josias, son petit-fils, ne change pas la situation. Voilà ce qui est écrit à propos du règne de Josias :

« Cependant la colère du Seigneur à l'égard du royaume de Juda était si grande qu'il refusa de se laisser apaiser, tant le roi Manassé l'avait irrité. Et c'est pourquoi il déclara : de même qu'autrefois je n'ai plus voulu voir devant moi les gens du royaume d'Israël, de même je ne veux plus voir ceux du royaume de Juda. Je vais rejeter Jérusalem, cette ville que j'avais choisie, et le temple, où j'avais promis de manifester ma présence. » (2 R 23.26-27)

Manassé a régné 55 ans et est mort à 67 ans. Josias a régné 31 ans et est mort à 39 ans dans une opération hasardeuse contre le roi d’Égypte où il se fit tuer. On est loin de ce que j’ai appelé la « justice immanente » où il y aurait un rapport direct entre justice et succès historique. En définitive, la première déportation à Babylone des habitants du royaume de Juda intervient plus de 40 ans après la mort de Manassé. Que doit-on en penser ? Il existe, certes, des moments, comme pendant le siège de Jérusalem par le roi Assyrien Sennakérib (2 R 18,19), où le prophète Ésaïe joue un rôle direct dans la délivrance annoncée au roi de Juda, Ézéchias. Mais ces moments sont, finalement, plutôt l’exception que la règle.

Ce que l’espérance chrétienne n’est pas

Il faut donc dire, en premier lieu, ce que l’espérance chrétienne n’est pas. Elle n’est pas l’affirmation du fait que le bien...

1. À l’époque, cette gauche modérée était rassemblée dans un parti qui s’appelait : la Section Française de l’Internationale Ouvrière, la SFIO.

2. André Philip, « Lettre à un jeune », in André Philip par lui-même ou Les voies de la liberté, Textes rassemblés par Loïc Philip, Paris, Aubier Montaigne, 1971, p. 181.

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