La spiritualité et la vie d’Église à l’heure du numérique

Extrait
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L’utilisation des outils numériques a transformé notre vie quotidienne en profondeur. Il est logique qu’elle transforme également notre vie d’Église. Cela dit, cette mutation n’est pas uniquement récente. Imaginons ce que pouvait être le travail d’un trésorier à l’époque (remontons le temps) où il n’existait pas de feuille de calcul informatique, pas d’ordinateur personnel, pas d’imprimante, pas de machine à écrire et pas de machine à calculer. Ces outils numériques sont apparus les uns après les autres, et ils ont, chacun, facilité certaines tâches et, par là même, transformé le contenu des rôles sociaux correspondant auxdites tâches. La vie d’Église était aussi totalement différente quand les automobiles n’existaient pas. L’automobile n’a pas été, à ses débuts, un outil numérique, mais elle a créé un monde de mobilité que sont venus structurer, ensuite, les outils de communication à distance. Voilà quelques exemples pour souligner que la mutation actuelle est la pointe avancée de transformations parfois très anciennes. Pour analyser ce qui se joue, Frédéric de Coninck propose de suivre deux voies d’entrée : comment les outils numériques ont changé les horizons spatiaux et temporels que nous manions au quotidien et comment ils changent les relations sociales, la vie communautaire et la spiritualité(1). Il souligne ensuite qu’ils ont fait venir vers nous une masse de données et d’informations, déversées en temps réel, des plus privées aux plus publiques, qui appellent une nouvelle manière de les gérer. Nous sommes, aujourd’hui, autant surinformés que désinformés, et cela se répercute également sur la vie d’Église.
La spiritualité et la vie d’Église à l’heure du numérique

I. Le changement des horizons spatiaux et temporels

Quelqu’un qui, comme moi, a connu l’époque du téléphone avant l’irruption de la « voix sur IP » (transmission des télécommunications audio par le canal d’Internet) se souvient des coups de téléphone, aussi rares que stratégiques, passés à l’étranger, avec l’œil sur la montre, ou bien l’oreille attentive au léger clic perceptible lorsqu’une unité supplémentaire était facturée, ce qui pouvait se produire toutes les cinq ou six secondes. Plus tard, lorsqu’une de mes filles est partie en semestre d’études en Corée du Sud, en 2008, la communication par Skype était devenue tellement facile qu’une de ses sœurs partageait le repas avec elle, à distance : l’une prenant le repas de midi et l’autre le repas du soir. En très peu de temps, le monde s’est incroyablement rétréci. Et ce qui vaut pour les télécommunications a valu, quelques années auparavant, pour le transport physique. Il fallait cinq jours pour aller en bateau de Paris à New York. Il suffit, désormais, de sept heures d’avion. Les diligences allaient, au maximum, à 10 km/h. Le premier train Paris-Marseille mit 16 heures, à une vitesse moyenne de 50 km/h, pour faire le parcours. Assez rapidement, il mit moins de 10 heures. Avant l’apparition du TGV, la durée était de 7 heures. Aujourd’hui, il suffit de 3 heures. Depuis l’époque des diligences, la vitesse des transports terrestres a donc été multipliée par 25. Cela signifie, en quelque sorte, que l’espace des lieux aisément accessibles s’est dilaté proportionnellement de la même manière.

a. L’histoire de la révélation, dans la Bible, prend assez régulièrement parti en faveur de l’élargissement des horizons spatiaux.

Un tel changement est tout à fait neuf de par son ampleur. Il n’est pas si nouveau que cela si l’on raisonne en termes relatifs : il y a eu plusieurs époques, dans l’histoire, où les distances se sont soudain raccourcies et la comparaison entre l’étalon ancien et l’étalon nouveau a souvent frappé les esprits. Dans l’Antiquité, on peut identifier plusieurs transitions de cet ordre et il est intéressant de voir la manière dont le texte biblique s’est positionné par rapport à elles. Cela nous fournira des grilles de lecture pour aujourd’hui.

L’extension géographique de l’humanité est mentionnée clairement à la fin du chapitre 10 du livre de la Genèse :

« Tels furent les fils de Sem selon leurs clans et leurs langues, groupés en pays selon leurs nations. Tels furent les clans des fils de Noé selon leurs familles groupées en nations. C’est à partir d’eux que se fit la répartition des nations sur la terre après le Déluge. » (Gn 10.31-32)

La division des langues est ici mentionnée sans être dramatique. Et cela suscite deux réactions : d’une part l’épisode de Babel, qui témoigne d’une nostalgie de l’unité à laquelle Dieu s’oppose ; d’autre part l’histoire d’Abram-Abraham, qui, à l’inverse, accepte pleinement et mobilise cette ouverture des horizons. Le modèle, qui correspond à l’appel de Dieu, n’est ni la clôture, ni le rêve d’une unité perdue, mais le parcours d’un territoire ouvert et différencié. C’est une démarche qui est une source de bénédiction « pour toutes les familles de la terre » (Gn 12.3). Le Moyen-Orient vit, à cette époque, la transition de l’âge de bronze à l’âge de fer, qui a ouvert de nombreuses possibilités nouvelles. Il est suggestif de voir que la Bible ne présente pas comme problématique cette ouverture, au contraire, elle est l’occasion d’une révélation particulière du dessein de Dieu.

Au reste, l’Ancien Testament nous relate pratiquement toujours des moments où la mobilité du peuple a été une chance, soit de se ressaisir, soit d’entendre une révélation particulière de la part de Dieu. L’Exode, l’Exil et le retour d’Exil, témoignent de l’élargissement des territoires d’influence des grands empires, aux portes de la Palestine. Or, on a l’impression que le peuple entend mieux la Parole de Dieu quand il est mobile que lorsqu’il s’installe dans une sédentarité qui le mène souvent à sa perte.

Après le retour d’Exil, l’apparition d’Alexandre le Grand, puis de la dynastie des Séleucides qui lui fait suite et qui débouche sur la révolte des Maccabées, ouvre à un débat entre le judaïsme identitaire replié à Jérusalem et le judaïsme de la diaspora qui se construit, en pays païen, autour des synagogues. La question de l’hellénisation, de l’ouverture ou non à la culture grecque, est sensible. Or, les synagogues, lieux de rassemblement des croyants pour lire et commenter la Parole et prier ensemble, ont formé la matrice de base sur laquelle s’est construite l’Église primitive. Les « craignant Dieu », païens hellénisés se rapprochant du judaïsme, ont aussi constitué une population qui préfigurait le mixage des deux cultures dans l’Église. Une fois encore, la Parole de Dieu pousse à l’élargissement des horizons.

L’émergence de l’Empire romain, qui met de côté la dynastie juive qui s’était implantée en Palestine, suite à la révolte des Maccabées, relance le débat dont on retrouve la trace dans toute l’apocalyptique juive intertestamentaire. Cette fois-ci, via les conquêtes romaines, il y a un élargissement radical des horizons « jusqu’aux extrémités de la Terre » ou tout au moins jusqu’aux confins du bassin méditerranéen. La sécurisation des voies de communication par les armées romaines stimule les échanges tous azimuts, même si, pour beaucoup de juifs, la puissance romaine est d’abord celle d’une armée d’occupation.

Voilà la toile de fond du Nouveau Testament. Un tel brassage, un tel brouillage des repères ne peut qu’interroger et cela suscite la question que le légiste adresse à Jésus : « Qui est mon prochain ? » (Lc 10.29). Lorsque l’on vit dans un monde stable, le prochain est simplement celui qui est proche dans tous les sens du terme. Il s’agit de quelqu’un que l’on connaît, à côté de qui l’on vit régulièrement, avec qui l’on partage une histoire, une culture, voire l’appartenance à une même famille. Mais lorsque des personnes venant de loin croisent notre route et la croisent régulièrement, que convient-il de faire ? Le proche et le lointain perdent leur sens habituel.

La réponse de Jésus, au travers de la parabole du bon Samaritain, est suggestive à plus d’un titre. Dans cette histoire, en effet, les verbes de mouvement pullulent. L’emploi de variantes du verbe « aller », auquel le grec accole différents préfixes, tourne presque à l’exercice de style : les brigands « partent » (verbe : aller depuis) ; le prêtre et le lévite « passent de l’autre côté » (verbe : anti-aller à côté) ; le lévite et le Samaritain « arrivent » (verbe : aller jusqu’à) ; le Samaritain « s’approche » (verbe : aller près de) ; le Samaritain dit qu’il « reviendra » (verbe : aller vers l’arrière). Et il y a bien d’autres verbes de mouvement : le voyageur et le prêtre « descendent » depuis Jérusalem ; le voyageur « tombe » au milieu des brigands ; le Samaritain « l’emmène » sur sa monture. Et, finalement, Jésus demande au légiste qui l’a interrogé de se « mettre en marche ».

Ce que nous raconte cette parabole est ce qui arrive lorsque l’on est coupé de ses solidarités traditionnelles. Le prêtre et le lévite sont perdus. Le Samaritain ne peut pas emmener le blessé chez lui, ce qu’il aurait fait s’il n’était pas en voyage lui-même. Du coup, il pare au plus pressé puis emmène le blessé chez l’aubergiste. Le temps est raccourci : on est dans l’événement qui prend par surprise. On trouve des solutions transitoires. L’espace accessible s’est élargi. C’est mutatis mutandis la réalité que nous vivons aujourd’hui, par rapport au monde tel qu’il était il y a cinquante ans.

Le ministère de Jésus a été itinérant même s’il s’est limité, pour l’essentiel, à la Galilée et à la Judée. Il lui a semblé que traverser les lieux était la meilleure manière d’être incarné dans la société mobile de son époque. Cette mobilité s’est nettement accentuée au travers du ministère de Paul et des autres apôtres. La sécurisation des voies de communication a permis les nombreux voyages pédestres de Paul (ce qui ne l’a pas empêché de tomber sur des brigands, à l’occasion, cf. 2 Co 11.26). Pour des voyages à longue portée, Paul a utilisé le bateau. Il envisageait même d’aller en Espagne (Rm 15.4). Il a organisé une vaste collecte en Grèce pour secourir l’Église de Jérusalem (2 Co 8 et 9). Et il a usé d’un moyen de communication adapté à ces longues distances : la lettre. Ses épîtres compensent son absence sans y remédier complètement. Paul ne cesse de dire qu’il préférerait être présent en chair et en os. En attendant, il gère de nombreuses questions par écrit et envoie ses émissaires à droite et à gauche à la rencontre des Églises qu’il a fondées.

L’Église qui émerge du Nouveau Testament est adaptée à cette nouvelle géographie : elle mêle Juifs et Grecs et entrecroise tous les héritages culturels du bassin méditerranéen. Tout cela doit nous inspirer.

b. Le nouvel élargissement des horizons, à partir de la fin du XIXe

L’histoire de l’espace et du temps n’est pas une histoire linéaire. Entre l’époque de Jésus et la nôtre, il y a eu diverses phases de contraction et d’ouverture des horizons. Les Empires se sont défaits à plusieurs reprises : l’Empire romain a chuté, l’Empire de Charlemagne n’a pas survécu à sa mort. Au tournant de l’an mille, l’Europe est en lambeaux et les voies de communication sont désertées. Ensuite les échanges reprennent, interrompus par les guerres ou par les grandes épidémies, comme la peste qui fauche pas loin de la moitié de la population au milieu du XIVe siècle. L’élargissement de l’espace et le raccourcissement du temps redeviennent, finalement, des thèmes forts à partir de la fin du XIXe siècle.

Ce ne sont pas les grandes explorations en Amérique ou en Chine qui ont fait la différence, mais plutôt ...

1. Pour ce premier volet, en particulier, nous renvoyons, pour des développements plus longs à Frédéric de Coninck, Si proches, mais si loin les uns des autres, Qui est mon prochain dans la société mondialisée, Lyon, Olivétan, 2011.

Ce texte fait suite à une présentation orale à l’École pastorale le 3 avril 2017. Il bénéficie, entre autres, des échanges auxquels cette présentation a donné lieu.

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