L’identité dans l’Ancien Testament, l’exemple de Moïse

Dans les débats actuels sur l’identité et les identités, le rôle joué par la Bible hébraïque, comme mémoire sacrée d’un peuple, fondement de son identité, mérite de retenir toute l’attention aussi bien du non-croyant que du croyant, qu’il soit juif ou chrétien.
Le risque, lorsqu’on s’engage dans une étude touchant à un domaine aussi sensible, est de se hâter de trouver des réponses aux questions posées aujourd’hui, voire de confirmer des convictions déjà arrêtées.

Deux précautions peuvent limiter ce risque : la patience pour étudier les choses en elles-mêmes et pour elles-mêmes, avant de penser pouvoir en tirer des applications, et l’honnêteté de tenir compte de l’ensemble des données, sans sélectionner distraitement ou consciemment celles qui vont dans le sens souhaité.

Moïse
Pour éviter les préalables obligés d’une présentation systématique, j’ai choisi d’aborder le sujet de manière empirique par la figure de Moïse, un des repères majeurs de l’identité d’Israël, lié à ses événements fondateurs : la libération de l’esclavage, le don de la Loi hébraïque et l’entrée imminente au pays promis.
Le parcours identitaire du personnage apparaît singulièrement chahuté et traversé de tensions diverses.

Naissance et adoption
À sa naissance, l’identité de Moïse est aussi bien établie que possible, de père et mère, tous deux issus de la tribu Lévi (1). C’est précisément cette évidente identité ethnique et sexuée, de garçon hébreu, qui met, dès sa naissance, la vie de l’enfant en péril. Pendant trois mois, sa mère garde le beau bébé, mais ne pouvant le cacher plus longtemps, elle remet sa destinée au hasard ou à Dieu – le récit biblique ne le précise pas – en le déposant sur la rive du fleuve (le Nil) dans un panier enduit de bitume, dissimulé dans les roseaux ; enfant abandonné, inconnu, non identifiable.

La princesse égyptienne qui le découvre ne s’y trompe pourtant pas : ce ne peut être qu’un enfant des Hébreux. Elle est prise de compassion. La sœur de l’enfant, postée là pour guetter ce qui arriverait au précieux « colis » abandonné, saisit l’occasion pour proposer une nourrice à la princesse afin d’allaiter l’enfant. Une façon fort habile de donner consistance à un souhait non encore exprimé, mais que la sœur a pu deviner en voyant l’émotion de la princesse. Le bébé va ainsi retourner un temps chez sa mère, devenue sa nourrice. C’est encore du lait de sa mère israélite qu’il sera nourri. Le moment venu, il est amené par sa mère à l’Égyptienne, qui l’adopte comme son fils, en lui donnant un nom qui consacre son action salvatrice envers lui : « Je l’ai tiré de l’eau (2). » Le garçon hébreu en péril devient ainsi un fils de princesse égyptienne. La vie, la sécurité et la richesse en échange de l’identité ?

Engagement et exil
Moïse, devenu adulte, n’a cependant pas oublié son origine. Un jour, il sort « vers ses frères (3) », les Israélites, et constate à quelles corvées harassantes ils sont asservis. En tuant un Égyptien qui frappait l’un de « ses frères hébreux », il rompt de la manière la plus radicale le lien qui l’attache à l’Égypte, et qui lui garantit prospérité et sécurité. Cet acte de bravoure ne lui vaut pas que des amis parmi les siens. Il en a la preuve amère le lendemain et doit s’enfuir au loin pour sauver une nouvelle fois sa vie, dans un exil qui le séparera pour longtemps de ses frères hébreux et de l’Égypte.

Comble d’ironie, sur la route de cet exil, c’est comme Égyptien qu’il se trouve identifié par les filles de Jéthro auxquelles il vient de prêter assistance : « Un Égyptien nous a délivrées de la main des bergers (4). » Lui qui se portait au secours de ses frères opprimés par les Égyptiens, le voici lui-même égyptien opérant une « délivrance » bien anecdotique au bord d’un puits perdu au fin fond du désert. Les bergères pourront, cette fois-ci au moins, se servir avant les bergers qui leur bloquaient l’accès au puits, et rentrer plus tôt chez leur père.

En exil, la propension de Moïse à secourir les faibles, qui lui avait si mal réussi en Égypte, lui vaut une situation : un beau-père prêtre, une épouse et des fils. Sauvé une première fois en devenant le fils adoptif d’une princesse égyptienne, Moïse se trouve ainsi « repêché » en intégrant la famille d’un prêtre madianite.
Mais cette condition reste fort humiliante pour un homme qui ne possède aucun bien et qui se retrouve gardien du troupeau de son beau-père (5). Plus tard, pour accomplir sa mission confiée par Dieu, il estime devoir demander respectueusement à ce beau-père une autorisation de sortie pour l’Égypte. Il se garde toutefois de lui révéler le but réel de son voyage (6). La tribu de Madian à laquelle il se trouve maintenant associé, ne le sort pas du cercle des peuples issus d’Abraham (7). Mais dans ce cercle étendu et distendu, il ne peut s’empêcher de se considérer comme étranger, ainsi qu’en témoigne le nom donné à son premier fils, Guershom, « immigré là » (8).

Vocation
Lorsque Dieu se révèle à Moïse pour l’envoyer en mission, c’est bien à l’Israélite qu’il s’adresse. Car c’est en suivant la lignée généalogique de l’identité ethnique qu’il se présente : « Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob (9). » Ces trois prénoms, l’un à la suite de l’autre, déclinent de manière de plus en plus resserrée le lien qui lie Dieu à Moïse et aux Israélites. Dieu a vu la détresse de son peuple en Égypte (10) et a décidé de le délivrer. Aucun doute qu’un Dieu ainsi lié à un peuple prenne en main son sort.

De manière inattendue, Moïse, quant à lui, semble trouver cette façon de s’identifier insuffisante pour convaincre les Israélites. Il veut un nom pour désigner ce Dieu des ancêtres. Est-ce parce que ce nom avait été oublié des Israélites opprimés ? Ou parce qu’ils ne se retrouvaient plus dans les différents termes employés jadis pour le désigner ? Quoi qu’il en soit, Dieu accède à la demande de Moïse et lui donne un nom personnel qu’il s’engage à rendre mémorable pour toujours (11) et par lequel il se déclare lié à son peuple : « Yahvé, le Dieu des Hébreux (12). »

Comme bien d’autres héros, Moïse se montre difficile à convaincre. Les trois identités qu’on peut percevoir comme autant d’atouts pour la mission qu’il est appelé à remplir - Hébreu de naissance, Égyptien de formation, Madianite par alliance – ne lui ont causé, à ce jour, que déchirement et déception. Seule la mission confiée par le Seigneur va donner sens à sa vie et cohérence à ce parcours identitaire déroutant pour convaincre les Israélites (Hébreu), affronter le Pharaon (Égyptien) et conduire le peuple à travers le désert (Madianite). Ce concours des trois identités de Moïse à la réalisation du dessein de Dieu, ne réduit pas pour autant les tensions qui les opposent.

C’est évident pour les deux premières identités : l’épreuve de force engagée, pour faire céder le pharaon, ne laisse place à aucune réconciliation des identités, sinon quelques signes révélateurs, comme le grand prestige dont Moïse jouit auprès des Égyptiens, jusqu’aux fonctionnaires du pharaon (13). Il vaut aux Israélites de recevoir, à leur départ, des dons plus ou moins spontanés de la part des Égyptiens (14). On reviendra plus tard sur la troisième identité mentionnée, celle qui lie Moïse à Madian.

Devant le pharaon
Le nom d’« Hébreux », donné aux Israélites lors de leur séjour en Égypte, mérite qu’on s’y arrête. En dehors de ce contexte, il figure dans l’histoire de Joseph (15) et dans les conflits avec les Philistins à l’époque de Samuel et de Saül (16). Dans ces trois situations, c’est un nom donné aux Israélites par les autres, Égyptiens ou Philistins. Lorsque les Israélites se désignent eux-mêmes, c’est sous le nom de leur ancêtre, « Israël » ou « fils d’Israël ».

Au début du livre de l’Exode, c’est au moment où paraissent les sages-femmes responsables de l’accouchement des Israélites en Égypte, que ce nom d’« Hébreux » figure pour la première fois dans le récit (17). Il est repris ensuite par la princesse égyptienne qui découvre le bébé dans son panier (18), et plus tard, lorsque Moïse voit un Égyptien frapper un Hébreu (19). Il ne faut probablement pas voir dans ce nom un de ces sobriquets insultants donnés à des étrangers. On voit mal l’échanson se vanter auprès du Pharaon d’avoir reçu l’explication de son rêve de la part d’un esclave « hébreu » (20), si ce nom avait été si vulgaire. Mais il pourrait bien s’agir d’un nom désignant une catégorie de population étrangère plus ou moins marginale ou marginalisée, comme par exemple aujourd’hui le nom de « gitan ».

Lorsque Moïse et Aaron se présentent pour la première fois devant Pharaon, c’est quasiment un ordre qu’ils lui transmettent au nom de « Yahvé, le Dieu d’Israël » (21). Mais devant le refus cinglant du pharaon qui déclare ignorer qui est ce dieu ainsi nommé, ils se voient obligés de reformuler leur requête de manière nettement plus modeste, en employant le nom sous lequel les Égyptiens désignent les Israélites :

« Le Dieu des Hébreux nous a rencontrés, veuille nous laisser aller trois jours de marche au désert pour offrir des sacrifices à Yahvé notre Dieu, de peur qu’il nous frappe de la peste ou de l’épée (22). »

Excès de confiance ou de fierté de la part de Moïse ? Dieu, dans ses instructions, avait prévu la séquence inverse : d’abord la demande modeste au nom de Yahvé, le Dieu des Hébreux (23), puis, devant le refus réitéré et obstiné du pharaon, l’ordre en forme d’ultimatum de libérer Israël, fils premier-né de Yahvé (24).

S’adresser d’abord au pharaon sous le titre, peu flatteur pour les Égyptiens, de « Dieu des Hébreux », peut être perçu comme relevant de la prudence tactique : éviter de cabrer l’interlocuteur avec une exigence péremptoire et excessive. Mais cette prudence fait aussi ressortir le choix de Dieu de délivrer son peuple au moment où il est marginalisé et menacé. Dieu n’a pas honte de se déclarer le « Dieu des Hébreux ». C’est aussi ce que Moïse et Aaron doivent comprendre.

Ce titre, ils l’utiliseront pour avertir Pharaon de la première plaie (25). Ils le reprendront à partir de la cinquième plaie, pour les avertissements qui précèdent les suivantes (26), avant la dixième et dernière plaie qui permettra le départ des Israélites. À partir de là, le nom d’« Hébreu » disparaît des récits, jusqu’à l’époque des conflits avec les Philistins qui opprimeront les Israélites nommés, de nouveau, « les Hébreux ».

L’échec cuisant subi par Moïse et Aaron après leur première démarche est fortement marqué dans le récit. Le pharaon accroît la charge de travail des Israélites. Les Israélites eux-mêmes ne font plus confiance à Moïse pour les libérer, et Moïse, lui aussi, n’y croit plus. C’est un nouveau départ que va marquer le récit, en reprenant l’ancrage identitaire de Moïse et Aaron de manière bien plus ample. Au lieu...

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