Repenser le leadership – Une évaluation chrétienne des approches contemporaines

Bernice Ledbetter, Robert Banks, David Greenhalgh
Charols, Excelsis, 2025, 383 pages, 20 €..

Le leadership est un champ d’étude et de recherche, tous les lecteurs n’en ont peut-être pas conscience ; il n’est pas seulement une façon d’agir ou une autorité naturelle ou une collection de méthodes. C’est par rapport à ce champ de réflexion, relativement riche, que se situe le livre Repenser le leadership, traduit de l’américain, un champ de réflexion dont on ne soupçonnait peut-être même pas l’existence avant la lecture.

Les trois auteurs, un théologien australien et deux spécialistes américains du leadership, nous proposent ce qui est à la fois un panorama, un état des lieux, un état de la réflexion, des questionnements et des pistes de mise en œuvre. De quoi s’agit-il ? Le leadership n’est pas abordé dans ce livre de 339 pages (hors bibliographie) comme une simple boîte à outils de gestion des groupes ou d’organisations. On y découvre des questionnements sur le rapport à l’éthique, à la spiritualité, au caractère, aux données bibliques, à la foi, à l’intégrité ; sur le rapport à la culture ; sur les relations. De nombreux livres sont cités (certains existent en français), depuis les classiques du domaine (John C. Maxwell) jusqu’aux études les plus originales représentatives de courants ou d’écoles de pensée, cette longue bibliographie ajoutant à la richesse de l’ouvrage. Les lecteurs visés, d’après ce qui ressort du livre lui-même, sont des chrétiens en situation de responsabilité dans des Églises, des associations, des ONG, des conseils d’administration, mais aussi dans le monde de l’entreprise.

Le premier chapitre pose le décor : le leadership est devenu une discipline académique. Non seulement on en parle dans les entreprises ou l’on s’y essaie dans les Églises, mais on y réfléchit, comme le montrent les programmes de formation existants et les publications qui paraissent sur le sujet. Ce qui invite à un premier constat : il existe une diversité de définitions du leadership, et toutes ne se valent pas. Les auteurs interrogent même l’utilité du leadership : à quoi sert-il et en a-t-on besoin ? Pour aboutir à une définition (ce qui n’est pas indispensable), il faut lister des ingrédients comme : relations ; influences réciproques ; absence de coercition ; production de changement ; participation active la plus large possible ; recherche de sens.

Avec le chapitre 2 (mais la dimension théologique du livre se fait sentir dès le premier chapitre), on ouvre le dossier biblique. L’Ancien Testament est mobilisé, avec plusieurs personnages bibliques dont les auteurs tirent des leçons, par exemple : « Le leadership n’est pas toujours une aventure solitaire et il intervient souvent dans le partenariat d’un ou plusieurs personnages dont les contributions se complètent l’une l’autre » (p.76) ; ou « Même les leaders les plus remarquables peuvent faire de graves erreurs et connaître l’échec. » (p.77) Puis ce sont les écrits de Paul, avec des réflexions comme : le vocabulaire et les métaphores du leadership ; statut et leadership ; qualifications des leaders ; ou la collégialité, qui est en bonne place dans le livre. Des données bibliques, on passe à quelques études de cas de l’histoire de l’Église : les bénédictins, le modèle luthérien, le modèle réformé, les approches méthodistes ou pentecôtistes.

Au chapitre 3, sont analysées des intersections qui apparemment intéressent beaucoup aujourd’hui : le rapport entre leadership et éthique, celui entre leadership et spiritualité (au sens large, y compris celui d’une quête de sens), avec la mise en lumière critique de quelques exemples fameux, dont celui de Vaclav Havel (président de la Tchécoslovaquie puis de la République tchèque) ou de Stephen Covey (mormon). Les auteurs en déduisent, notamment avec Max de Pree, les valeurs suivantes (entre autres), pour un leadership éthique et spirituel : vérité ; accessibilité (le leadership n’est pas une barrière, mais une voie d’accès) ; redevabilité (demander des comptes sans accuser) ; justice (égalité de traitement, de droits) ; respect ; etc.

Au chapitre 4, les auteurs posent plus explicitement la question de la foi. Le livre s’intéresse ici à la manière dont Jésus, puis d’autres figures bibliques, et même la Trinité divine, sont régulièrement mobilisés dans la réflexion sur le leadership. Cela conduit, au chapitre 5, à la formulation de trois aspects clés d’un sain exercice du leadership, tous trois attachés au caractère : la fidélité (loyauté), l’intégrité (cohérence personnelle) et l’esprit de service. Par exemple :

« Le leadership concerne l’être de l’individu, avant ce qu’il ou elle fait, et parallèlement à ce qu’il ou elle fait. Il procède de l’intégrité de la personne, y compris au sens de son envergure et de son équilibre de vie. Cette intégrité n’est pas tant la marque du leadership que sa condition nécessaire et son catalyseur. Ce n’est qu’en la possédant qu’on peut parer au côté sombre du leadership. Ce côté sombre comprend : toujours vouloir détenir toutes les clés et tout contrôler ; faire subir ses pathologies et ses dysfonctionnements aux autres ; tomber dans le piège du complexe du Messie, avec ses dangers concomitants : l’addiction au travail, devenir un personnage au lieu d’une personne authentique, et ne pas être capable d’avouer ses faiblesses et d’affronter l’échec. » (p.245)

 Suit, au chapitre 6, l’inscription du leader dans une démarche de formation et de progression dans divers domaines, par exemple technique, relationnel, éthique.

L’avant-dernier chapitre traite d’un cas particulier original : les niveaux supérieurs de gouvernance, en particulier les conseils d’administration, question rarement abordée, qui concerne pourtant tout le monde associatif chrétien et même les Églises. Enfin, le livre s’achève par des études de cas (des individus ayant eu un rôle de leadership remarquable) et par une bibliographie.

Le livre est original. Il se distingue nettement des manuels pratiques, sans pour autant se désintéresser de la mise en pratique. Le lecteur y découvrira sans aucun doute des domaines qu’il ne connaissait pas. La place accordée aux auteurs cités enrichit véritablement la réflexion, même si elle oblige parfois le lecteur à se positionner lui-même, sans consigne (leadership ?!) des auteurs. Pouvoir, rôle des femmes, compromis, failles, rapport foi-travail : les grandes questions sont abordées. On peut parfois se demander pourquoi tel élément apparaît dans tel chapitre et pas dans un autre, donc s’interroger sur la structure globale de l’ouvrage, dont l’organisation ne saute pas aux yeux. Mais les pages de ce livre sont une mine d’informations, qui fournira sans aucun doute matière à réflexion et à travail pour les chrétiens qui sont en situation de responsabilité.

Christophe Paya

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Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

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