L’identité dans le Nouveau Testament, l’exemple de l’apôtre Paul

Introduction

Les questions d’identité se posent aujourd’hui avec une acuité particulière. Pendant longtemps, il suffisait de connaître d’où venait quelqu’un pour savoir, plus ou moins, qui il était. En effet, l’identité touche à notre enracinement dans un lieu, un pays, et à la culture ou aux comportements qui lui sont spécifiques : « Je suis français, je suis breton », par exemple.

Or, dans notre monde actuel, les distances se réduisent, notre planète devient « un village global », les cultures se mélangent comme jamais auparavant. Toute la question de l’identité – « qui suis-je vraiment ? » – se complique singulièrement. Tel jeune est de culture ivoirienne sans jamais avoir vécu ailleurs qu’en banlieue parisienne. Telle fille a un père allemand, une mère chinoise et a passé son enfance en Italie à cause du travail de ses parents. Dans de tels cas, sur quoi se fonde l’identité ?

Ce mélange de cultures et d’identités donne lieu à des pratiques et habitudes dont, parfois, nous ne nous rendons même pas compte. Prenons l’alimentation. Notre repas de lundi peut relever de la cuisine française la plus classique, être remplacé par du sushi japonais le mardi, laisser place à un tajine marocain le mercredi et aux pâtes à l’italienne le jeudi !

Cependant, à côté de ces mélanges souvent sympathiques, l’hybridation de la culture peut inquiéter. On se souviendra qu’en 2007, Nicolas Sarkozy, alors candidat à la présidence, lançait l’idée de créer « un ministère chargé de l’immigration et de l’identité nationale ». La proposition avait déclenché un tollé, certains camps politiques pointant un esprit identitaire de mauvais aloi, voire des relents d’extrême droite. L’idée n’a pas fait long feu ! Mais moult incidents depuis montrent que, pour de nombreuses personnes dans notre société actuelle, la crainte est réelle de voir se diluer petit à petit l’identité française, ou européenne, ou occidentale, avec ses valeurs séculaires et, à terme, disparaître.

Comment définir plus précisément l’identité ? Pour un psychologue, il s’agirait de « l’ensemble des éléments qui permettent à un individu de se reconnaître et d’être reconnu par autrui. […] Elle se situe à l’intersection de plusieurs catégories : valeurs, rôles sociaux, appartenance à un groupe ou à un territoire, mais aussi rapport intime au soi. »

Mon identité me permet de savoir qui je suis, d’où je viens, pourquoi je suis comme je suis, ce qui fait de moi un être unique. C’est aussi ce qui me donne ma valeur, positivement ou négativement. Je peux être fier de qui je suis grâce à mon arrière-plan, ou à ce que j’ai pu accomplir dans la vie. Inversement, il est possible, pour ces mêmes raisons, d’avoir honte de qui je suis.

Notons encore le lien entre identité et conviction. En se définissant en lien avec une culture, une croyance ou un milieu particuliers, on acquiert des convictions. Plus l’identité est forte et explicite, plus ce qu’on tient pour des certitudes sera ferme. Mais il faut peu d’imagination pour comprendre que ces convictions deviennent problématiques dès qu’on veut les imposer aux autres, quitte à leur faire violence, psychologiquement ou physiquement. Les identités, bien que nécessaires à l’épanouissement de la personne, sont aussi potentiellement destructrices.

Comment penser l’identité en tant que chrétien ? Une bonne porte d’entrée pour saisir cette question est l’apôtre Paul, également appelé Saul. Celui-ci se trouve, en effet, au carrefour de plusieurs identités. Cela a nécessairement contribué à sa pensée et à sa façon de formuler ses convictions par rapport à lui-même et au sujet des autres disciples de Jésus. Commençons donc par regarder cet homme aux identités à la fois fermes et multiples, avant de nous pencher plus longuement sur ce qu’il dit de l’identité de celles et ceux qui appartiennent au Christ.

Paul, un homme aux identités multiples

Un arrière-plan prestigieux et divers

Paul est tout d’abord un Juif. Dans plusieurs de ses écrits, il passe en revue les éléments qui, avant sa conversion, établissaient un pedigree judaïque que personne ne pouvait contester. Dans l’une de ses lettres dans la Bible, Paul se définit comme « circoncis le huitième jour, de la race d’Israël » (1). À la différence de certains, son adhésion à Israël n’est pas liée à une question de préférence personnelle, conditionnée par des choix qui peuvent évoluer ou se modifier avec le passage du temps. Non, cet héritage culturel et religieux est inscrit aussi bien dans sa chair que dans le sang qui coule dans ses veines.

Paul poursuit en disant qu’il est « de la tribu de Benjamin », précision qui va plus loin encore. À partir du 8e siècle avant Jésus-Christ, les Assyriens et Babyloniens, les grandes puissances de l’époque, ont infligé aux Israélites des déportations massives. Ces déportations ont eu pour résultat la disparition de la plupart des douze tribus d’Israël et ont produit des mélanges de populations entre elles, si bien que de nombreux Juifs étaient d’une descendance mixte.

Il est intéressant de noter que la famille de Jésus de Nazareth se trouvait elle-même dans cette situation, puisque Marie, mère de Jésus, avait de la parenté lévitique, de la tribu de Lévi (2), tandis que Joseph était de la tribu de Juda (3). Il devait être assez rare que quelqu’un puisse faire remonter son arbre généalogique à une seule des tribus issues de Jacob, surtout avec un intervalle de temps de plus de 1.500 ans du patriarche ! Or, d’après ce que dit la Bible dans la lettre aux Philippiens (4), Paul le pouvait. Le nom même de Sha’ûl (Saul ou Saül) rappelle le premier roi d’Israël originaire, lui aussi, de la tribu de Benjamin, renvoyant ainsi à un héritage prestigieux.

Paul continue en se disant « Hébreu né d’Hébreux », description qui concerne sa langue natale. À l’époque, beaucoup de Juifs ne parlaient ni l’hébreu ni l’araméen (langue apparentée à l’hébreu, et qui est devenue la langue parlée des Juifs en Israël après l’exil babylonien). Aussi étonnant que cela puisse paraître, ils parlaient plutôt le grec, car la majorité des Juifs au 1er siècle vivait en dehors d’Israël, disséminée un peu partout dans le pourtour méditerranéen ou dans des contrées plus éloignées. Plus étonnant encore, cette situation linguistique valait aussi pour environ un tiers des Juifs vivant au cœur de Jérusalem. Paul, lui, grandit en parlant l’araméen, mais aussi en lisant et sans doute en parlant l’hébreu, la langue des Écritures juives.

Autant dire que Paul possédait une identité dont il pouvait être fier, même en comparaison à bon nombre de ses contemporains issus d’Israël.

Cela dit, comme beaucoup de modernes, Paul évoluait dans plusieurs cultures à la fois, un véritable melting pot qui a contribué à former son identité. Si, d’après le livre des Actes, Paul a grandi à Jérusalem (5), il est pourtant né en dehors d’Israël à Tarse, dans la région de Cilicie (aujourd’hui la ville d’Içel dans la province de Mersin en Turquie). Paul a donc passé les premières années de sa vie dans la « diaspora », au sein de cette population juive qui vivait loin de la terre promise et pratiquait son judaïsme tout en côtoyant la culture et une population gréco-romaine.

C’est ce qui lui permettra, une fois devenu apôtre, de fréquenter avec une aisance égale des Juifs conservateurs d’Israël ou des confrères transplantés loin de leur terre natale dans les synagogues des grandes villes de l’Empire romain, ou encore de s’adresser aux citoyens romains qui n’avaient jamais eu de contact avec la foi d’Israël. Lorsque Paul affirme qu’il s’est fait « tout à tous (6) », Juifs pour les Juifs et non-Juif pour les non-Juifs (7), il ne faut pas imaginer qu’il adopte des personnages qui ne correspondraient pas à ce qu’il était vraiment. C’est plutôt qu’il mettait en évidence des aspects relevant réellement de son identité en fonction de ce que l’autre était capable de comprendre et d’accueillir !

Ajoutons enfin un mot au sujet de l’éducation de Paul. Toujours selon les Actes (8), Paul fut éduqué aux pieds de Gamaliel, grand rabbin mort vers l’an cinquante de notre ère et dont la renommée est attestée dans les écrits juifs du 1er siècle et bien après. Les épîtres font comprendre que Paul a bénéficié d’une formation approfondie au sujet des Écritures juives, dans la façon de lire celles-ci suivant les règles d’interprétation de l’époque, dans la théologie (= les « traditions ancestrales ») et la rhétorique juives. Sa façon de s’exprimer dans les épîtres révèle encore une solide éducation gréco-romaine.

Une identité claire… et une crise

  1. Persécuteur des disciples

Cette identité claire a fait de Sha’ûl Pavlos un jeune homme aux convictions fortes. Comme il le dit : « Dans le judaïsme, je surpassais beaucoup de ceux de mon âge et de ma race, étant particulièrement zélé pour les traditions ancestrales (9). » Cela dit, ce zèle pour la Torah et les traditions d’Israël ne lui a pas seulement permis de se construire une identité de Juif fidèle. Il l’a aussi mis en porte-à-faux avec un groupe religieux qui grandissait alors en importance autour d’un jeune rabbin aux allures prophétiques, probablement son aîné de quelques petites années : Yeshua ben-Yossèph (Jésus fils de Joseph), de la bourgade de Nazareth dans la région de Galilée. Le monde allait bientôt le connaître sous le nom de Jésus, le Christ.

Ce Jésus avait attiré la colère des autorités religieuses pour plusieurs raisons : d’une part, il semblait relativiser l’importance de la Loi – la « Torah» dans le vocabulaire du judaïsme – et rejeter bon nombre des traditions orales qui avaient cours chez les Juifs pratiquants. Mais Jésus ne mettait pas seulement des bémols inquiétants au sujet de la Loi. Il paraissait encore se mettre lui-même au-dessus de la Loi. Les experts religieux avaient pour habitude de renvoyer leurs disciples à la Loi de Moïse ou aux traditions (la « Torahorale ») avec des exhortations du genre : « Suis fidèlement la Loi, fais-en tes délices ». Jésus, lui, disait : « Suis-moi ! (10) » Ou encore : « Moïse vous a dit… mais moi je vous dis (11). »

D’autre part, il attirait des foules nombreuses autour de son enseignement. À une époque où l’on était convaincu que le bien-être et la bénédiction de la nation passaient par la fidélité à la Loi de Dieu, un prophète qui rassemblait des foules, tout en donnant l’impression de minimiser l’importance de cette Loi, menaçait l’avenir de tout le peuple (12). En raison de cet enseignement, joint à l’action de chasser de l’enceinte du temple de Jérusalem ceux qui vendaient des animaux pour les sacrifices – activité lucrative qui bénéficiait à la caste sacerdotale – les uns et les autres s’étaient ligués contre Jésus et l’avaient fait crucifier par Ponce Pilate, le gouverneur romain de l’époque. Toutefois, à la grande surprise de la population, les disciples de Jésus se mirent à proclamer aussitôt après que Jésus était ressuscité des morts et leur était apparu à plusieurs reprises.

L’affirmation que Jésus était ressuscité posait un problème aussi grand que l’enseignement qu’avait dispensé ce jeune prophète. Dans les siècles précédant notre ère, la résurrection des morts était devenue l’objet d’une vive attente en Israël. Dans des moments de persécution où des Juifs fidèles devaient choisir entre, soit accepter de se compromettre à l’égard de la Torah et rester en vie, soit refuser l’idolâtrie ou l’impureté au risque de trouver la mort, la promesse de la résurrection comme ultime récompense de la fidélité avait pris une grande importance.

Comme le montre le livre de Daniel, parlant de la fin de l’histoire présente :

« En ce temps-là, ton peuple échappera, quiconque sera trouvé inscrit dans le livre. Beaucoup de ceux qui dorment dans la poussière de la terre se réveilleront, les uns pour la vie éternelle et les autres pour la honte, pour l’abjection éternelle. Ceux qui auront été des clairvoyants resplendiront comme la splendeur de l’étendue céleste, et ceux qui auront enseigné la justice à la multitude comme des étoiles, à toujours et à perpétuité. »

Il allait de soi pour Sha’ûl Pavlos, jeune pharisien, qu’un apostat comme Jésus de Nazareth ne pouvait être ressuscité. Dieu ne pouvait récompenser de la vie éternelle un Juif infidèle, mis à mort à cause de son enseignement contre la Torah !

Vu l’attitude de Jésus et des disciples par rapport à la Loi, il n’est pas étonnant que, lorsque Paul s’est mis à persécuter ce mouvement, il ait considéré sa propre action comme une marque de fidélité à Dieu. Son activité s’inscrivait en continuité avec celle des autorités religieuses de Jérusalem. Paul poussa même l’opposition plus loin en se rendant dans les villes limitrophes d’Israël pour faire emprisonner des disciples de Jésus qui s’y trouvaient. En tout cela, son désir affiché était la gloire de Dieu. En parlant du « zèle » qui l’avait conduit à persécuter l’Église (14), Paul ajoute même que cela allait de pair avec la conviction d’être « devenu, quant à la justice de la Torah, irréprochable ».

Cela étant dit, il est important de ne pas oublier notre question d’identité. La démarche de Paul visait-elle,...

Cet article est réservé à nos abonnés

Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour poursuivre votre lecture !

Article précédent

Identité(s) d’aujourd’hui (1)

Réservé abonnés
Article suivant

L’identité dans l’Ancien Testament, l’exemple de Moïse

Réservé abonnés

Article publié dans

Croire & Lire

#74 - Septembre 2026

Voir le magazine