À travers les brèches

Voici un vase magnifique, splendide, fièrement dressé sur la table des grands. Ses courbes, la finesse de ses lignes, l’éclat de sa surface lui permettent de contenir un beau trésor, de recueillir les fleurs d’amour aux parfums enivrants, aux pétales vifs et colorés, dans une eau pure et fraîche.
Oui c’est certain, il va embellir la maison.

Mais voilà qu’un événement soudain, un éclat de grand vent, un tremblement de terre vient renverser le vase.
Il se retrouve brisé, éclaté en des milliers de morceaux éparpillés aux quatre coins de la pièce. Divisé en lui-même. Détruit dans le plus profond de son être. Fragmenté, fragile, mis à nu, à la fois blessé et blessant. Les courbes sur lesquelles le maître posait ses mains ont laissé place au tranchant de la douleur, aux côtés aiguisés de ces fragments meurtris.
Les fleurs d’amour sont à terre, leurs pétales envolés.
Que va-t-il devenir désormais ? Que fera le maître quand il viendra, quand il le découvrira dans son état le plus vulnérable ? Certainement, il n’aura quemépris face à la laideur de sa division, il ordonnera à ses serviteurs de jeter les morceaux inutilisables, de les broyer même davantage, de les réduire en poussière.
Et le vase disparaîtra, oublié de tous, oublié du maître, oublié de lui-même.
Mais voilà que le maître se tient à la porte. Son regard parcourt chacun de ces fragments. Il s’avance dans la pièce, s’abaisse, et ramasse un à un les morceaux. Les mains du maître saignent, les morceaux sont méfiants et coupants, le vase a peur d’être rejeté. Le maître continue pourtant.
Les morceaux sont rassemblés maintenant mais encore mélangés, chaotiques. Alors le maître ordonne, structure, colle un à un chacun de ces fragments. Le vase a retrouvé son unité d’antan, son identité de vase.
Seulement, il est bien inutile désormais ! Que faire d’un vase fêlé, ébréché, abîmé ? Qu’il a honte de cette fragilité, de sa vulnérabilité ! Il ne peut plus rien contenir, plus rien recevoir, pourquoi donc l’avoir réparé, recollé ?
Mais le maître a une idée. Dans le creux de ce vase, dans son vide et son manque, il y place une bougie, une simple petite bougie. Sa flamme tremblote, vacille quelquefois, mais sans jamais s’éteindre. Ce rythme et ce mouvement manifestent la vie de la flamme, elle se niche et s’abrite dans le sein de sa fragilité.
Le vase se voit d’abord éclairé dans son intérieur même. Tiens, il n’avait jamais fait attention à cette noirceur qui l’habitait, avant que cette petite bougie ne vienne l’illuminer, ne vienne le remplir d’éclat dans le secret, dans son intimité. Lui qui avait toujours été habitué à rayonner en surface, par un artifice extérieur, se rend compte désormais que sa valeur est en lui, cachée dans sa profondeur.
La petite lumière se faufile entre ses brèches et ses failles, pour se montrer au travers d’elle. Elle ne cache pas le vécu du vase, elle se révèle au travers de ses cicatrices. Le vase apparaît dans toute son authenticité, à la fois beau et fragile. Le contour de ses fragments se dessine, témoigne de son histoire : sa chute, sa vie brisée, mais aussi sa réparation, l’amour porté, le soin reçu.
Cette bougie sublime le vase, réinvente son usage. Elle brille au travers de lui comme un nouveau départ, un espoir pour lui, et pour tous ceux qui, dans les ténèbres des difficultés, posent le regard dessus.

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