Hébreux 2.5-18 : l’identité humaine à la lumière de Christ

Introduction

« Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ?
Qu’est-ce que le fils d’homme, pour que tu t’occupes de lui ?
Tu l’as fait un peu inférieur aux anges,
tu l’as couronné de gloire et d’honneur,
tu as tout mis sous ses pieds. » Hé 2.6-8((Sauf indication contraire, les citations bibliques sont tirées de la NBS.))

L’interrogation sur l’identité est devenue prégnante pour nos contemporains. Elle porte à la fois sur l’humanité prise dans son ensemble et sur l’identité propre de chacun. Les études comportementales et la génétique ont mis au jour des continuités surprenantes entre les mondes animal et humain, de sorte que des définitions traditionnelles de ce qui fait l’homme sont remises en cause. En ce qui concerne l’« individu » ultra-moderne, il ne reçoit pas non plus son identité de sa place dans la lignée et dans le groupe, mais se voit mis au défi de construire sa propre identité.

Pourtant, l’interrogation de ce qui définit l’homme n’est pas nouvelle. Déjà le psaume 8 pose avec insistance la question : « Qu’est-ce que l’homme ? » L’épître aux Hébreux fait écho à la question, en citant le psaume d’après la Septante, comme c’est le cas de pratiquement toutes les citations vétérotestamentaires dans l’épître((Au v.7, « anges » traduit l’hébreu elohim, interprété par la Septante comme la sphère du divin auquel sont associés les anges. Au v.7, et 9, le grec brachu, traduit l’hébreu me’at, qui, dans le contexte du psaume 8, a une valeur spatio-hiérarchique (« un peu inférieur »). Le mot grec dans Hébreux 2 peut avoir ce même sens, ou un sens temporel (« pour un peu de temps »). Les traductions modernes hésitent (Samuel BÉNÉTREAU, L’Épître aux Hébreux, coll. Commentaire Évangélique de la Bible, Vaux-sur-Seine, Édifac, tome 1, 1990, pp.112s). De fait, il est possible de maintenir le sens spatio-hiérarchique, qui est placé dans une perspective temporelle, avec le déroulement de l’histoire du salut.)). Bien entendu, il ne s’agit pas de confondre les horizons antique et (ultra-)moderne dans lesquels la question surgit. Il n’empêche que nous avons intérêt à nous mettre à l’écoute des auteurs inspirés quand ils réfléchissent à cette question fondamentale de savoir qui nous, en tant qu’humains, sommes.

En citant le psaume 8, l’auteur l’applique au Christ : l’« homme » dont parle le psaume n’est autre que le Fils de Dieu devenu Fils de l’homme. Si l’épître a établi, au chapitre 1, la supériorité de Christ sur les anges en tant que Dieu, il s’attache maintenant à montrer la même supériorité en vertu de son humanité.

La lecture christologique du psaume 8 que l’auteur des Hébreux entreprend, a de quoi surprendre. Quand on lit le psaume, ce sont d’abord les allusions au premier récit de la création qui sautent aux yeux((S. BÉNÉTREAU, op. cit., pp.109-111, fait ressortir la subtilité de la démarche de l’auteur, qui n’oublie pas le contexte premier du psaume.)). Dans son premier contexte, le psaume parle de la vocation glorieuse de l’homme dans la création, vocation à laquelle l’homme a failli par son péché. L’interprétation christologique du psaume dans l’épître aux Hébreux se justifie par le fait que Christ est le nouvel Adam. Discerner en Christ le second et dernier Adam est un thème cher à Paul (Rm 5.14-21 ; 1 Co 15.21-23,45-49), qu’il a probablement repris d’une tradition encore plus ancienne. Ainsi, le grand passage christologique de Philippiens 2 est probablement la reprise d’un hymne qui exaltait l’attitude humble du Fils de Dieu en contraste à celle des premiers humains (surtout v.6) ; et la mention des animaux dans la version marcienne de la tentation dans le désert suggère le même lien (Mc 1.13)((F. F. BRUCE, The Epistle to the Hebrews, coll. The New International Commentary on the New Testament, Grand Rapids, Eerdmans, 1990, p.73.)). L’épître aux Hébreux se plaît à insister sur le fait que Christ rachète, répare, restaure, ce que l’homme a gâché par son péché. Si l’humanité n’a pas honoré la belle vocation que le Créateur lui avait confiée, le Nouvel Adam assume et accomplit la vocation de l’homme.

« Qu’est-ce que l’homme ? » En appliquant cette interrogation à Jésus-Christ, l’auteur des Hébreux nous dit que la clé de la réponse se trouve en lui. Ponce Pilate ne pensait pas aussi bien dire quand il l’a désigné avec ces mots : « Voici l’homme » (Jn 19.5). Jésus-Christ est l’homme par excellence. Sans lui, nous ne pouvons pas comprendre véritablement qui nous sommes. Sans prétendre à l’exhaustivité, le présent texte s’attelle à mettre en lumière sept facettes de l’éclairage christologique pour l’identité humaine, à partir du deuxième chapitre de l’épître aux Hébreux.

1. Appelés à régner (v.7-8)

Le Psaume 8 médite sur la vocation glorieuse de l’homme selon la Genèse. Pour le psalmiste, elle est sujet d’émerveillement à cause d’un « double contraste : le premier entre la splendeur écrasante du Dieu de l’univers et la petitesse de la créature humaine, et le second entre la faiblesse de cette dernière et la fonction glorieuse qui lui est accordée au sein de la création((S. BÉNÉTREAU, op. cit., p.109.)) ». Dans sa reprise du psaume, l’auteur des Hébreux se concentre sur le second contraste((Ibid.)).

C’est le premier élément à retenir de l’enseignement biblique : l’homme a une dignité particulière, une place spéciale au sein de la création. Il est important de le rappeler face à certaines tendances contemporaines, qui cherchent à niveler la différence qualitative entre l’homme et le reste du monde vivant, souvent en s’appuyant sur une lecture partielle et orientée des données scientifiques. Car, si la génétique révèle l’étonnante proximité du code génétique humain avec le reste des êtres vivants et qu’il existe des parallèles entre des comportements humains et animaliers, des différences significatives existent également : ce sont bien des hommes, et non des animaux, qui font des recherches, tiennent des conférences et écrivent des articles sur les ressemblances entre animaux et humains !

Si un rôle spécial revient à l’humanité dans la création, l’épître souligne qu’il en est de même dans la rédemption. La rédemption vise la « descendance d’Abraham », c’est-à-dire la nouvelle humanité formée par ceux qui appartiennent à Christ (v.16). Cela confère une place spécifique à l’homme, non seulement dans le monde visible, mais aussi – fait auquel nous pensons moins souvent – dans le monde invisible : « Ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais … à la descendance d’Abraham » (v.16)((Pour ceux qui s’intéressent aux extraterrestres : si ce verset parle spécifiquement d’êtres spirituels qui appartiennent à un autre monde que notre univers matériel, la logique du raisonnement implique, à mon sens, que la Croix n’a pas acquis de salut à d’éventuels extraterrestres qui se seraient rebellés contre Dieu. Cela dit, le désaccord sur ce point n’a guère de répercussions pratiques actuellement, et nous pouvons tranquillement attendre de rencontrer le premier extraterrestre, pour trancher la question…)).

Selon l’épître aux Hébreux, le mandat créationnel, qui confère à l’humanité la charge de régner sur le monde terrestre, trouve son accomplissement dans le Nouvel Adam. La même lecture christologique se trouve dans la première aux Corinthiens, quand Paul combine Psaumes 110.1 et Psaumes 8.7 et les applique au règne du Ressuscité glorifié (1 Co 15.25-26). Du coup, ce règne, à l’horizon eschatologique, s’élargit pour englober aussi le monde angélique. Quelques textes pauliniens suggèrent que les croyants seront associés au règne du Fils sur les anges (1 Co 6.3 ; 2 Tm 2.12). Si nous ignorons les modalités que prendra notre participation, cela s’ajoute au rôle spécifique que joue l’humanité dans le plan divin du salut.

En arrière-plan du texte semble se trouver la conviction que le monde actuel est soumis aux anges, sans que ce soit affirmé explicitement (cf. v.5). L’idée que le monde actuel est placé sous l’administration des anges peut trouver appui dans Deutéronome 32.8. La Septante, qui pourrait représenter le texte original ici, traduit : « Il fixa les limites des peuples d’après le nombre des anges de Dieu. » La suite du texte précise que Yahvé s’est réservé Israël pour son propre héritage. Daniel 10.13 et 20 le confirment, avec l’archange Michel comme chef d’Israël (Dn 10.21 ; 12.1). Il n’est que logique que ce régime d’administration indirecte prendra fin quand les nations auront intégré le peuple de Dieu, pour former avec Israël une seule et même nouvelle humanité (Jn 12.16 ; Ga 6.16 ; Ep 3.6). 1 Corinthiens 6.3 suggère aussi que ce mode d’administration prendra fin et que les chrétiens participeront au gouvernement du Christ dans le monde à venir, en conséquence de leur union étroite avec lui((F. F.BRUCE op. cit., p.71.)).

Comme ailleurs dans l’épître aux Hébreux, l’horizon eschatologique revêt une double dimension : le monde nouveau est déjà là, mais encore caché à nos yeux ; ainsi, il est aussi encore à venir((S. BÉNÉTREAU, op. ci., p.108.)). Notre texte se démarque par un grand réalisme : Christ règne déjà, mais « nous ne voyons pas encore que tout lui soit soumis » (v.8). C’est à la fois une épreuve pour notre foi – nous souffrons de tant d’injustices et d’aveuglements spirituels dans l’état présent – mais aussi une grande consolation à une époque où beaucoup ont peur de l’avenir, et avec raison, si on ne regarde qu’aux ressources humaines. Pour ne mentionner qu’un défi : les données scientifiques sont sans équivoque et indiquent que, sans mesures drastiques pour réduire les gaz à effet de serre dans l’atmosphère, l’humanité vivra des temps très agités à une assez courte échelle de temps. En levant les yeux de la foi vers le Seigneur qui règne, nous pouvons donner une réponse d’espérance, comme y invitait la Journée 2025 du Réseau des scientifiques évangéliques consacrée au changement climatique((Les enregistrements de la Journée se consultent ici : https://amis.gbu.fr/journee-reseau-scientifiques-2025-aux-crises-environnementales-une-reponse-desperance/. Cf. John HOUGHTON, « Why care for the Environment? », Faraday Paper 5, https://www.faraday.cam.ac.uk/wp-content/uploads/2025/02/Faraday-Paper-5-Houghton_EN.pdf, consulté le 27.09.2025.)). Le fait que ce règne s’inscrit dans la ligne du mandat créationnel confié à l’humanité implique qu’une telle réponse d’espérance ne peut jamais consister dans l’abandon du monde aux forces du mal, mais nous engage à l’action concrète dans l’ici et maintenant, sans que nous ayons à ployer sous le poids de devoir « sauver la planète », ce que seul le Nouvel Adam peut faire.

2. Humbles (v.6)

« Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui ? » (v.6). L’interrogation émerveillée du psalmiste, reprise dans Hébreux 2, naît du contraste entre la petitesse de l’homme et la grandeur de la vocation qui lui est adressée. Nous apprenons ainsi que, dans la pensée biblique, la dignité unique de l’homme, son rôle spécial dans le plan divin n’est jamais une raison de nous enorgueillir, mais de magnifier la grâce de Dieu. Nous trouvons ici l’antidote à la tentation symétrique à celle dénoncée, il y a un instant. Si la pensée moderne, postchrétienne, a tendance à sous-estimer la différence qualitative qui distingue l’homme des autres êtres vivants, elle se fait remarquer, en même temps, par un excès de confiance dans les capacités humaines : l’homme, mesure de toutes choses. Cela peut prendre la forme philosophique d’une théorie de la connaissance qui mesure tout à l’aune de la raison humaine. Mais cela peut aussi se manifester simplement dans un style de vie, sans que cela soit formulé explicitement. En fait, chaque fois que nous contribuons à exploiter les ressources de la terre au-delà de ce qu’elle peut fournir, pour satisfaire notre avarice et notre plaisir à court terme, nous nous comportons comme si l’homme n’était pas corégent, mandaté par le Créateur, mais propriétaire, qui pourrait exploiter la nature à sa guise.

L’être humain n’est ni simplement noyé dans le reste de la création, ni mesure de toutes choses. Il n’est pas étonnant que l’on trouve des tendances opposées en tension dans la pensée prétendument autonome. En voulant s’émanciper du Créateur, elle ne peut plus saisir correctement les rôles spécifiques des différentes créatures, dans l’harmonie de la création. Soit elle surévalue l’importance de l’humanité par rapport au reste de la création, soit elle la sous-évalue – et assez souvent les deux à la fois. En revanche, quand on admet que l’humanité et la nature sont, l’une et l’autre, créées par Dieu, on comprend que l’homme est placé devant Dieu : tout en appartenant à la création terrestre, il a reçu une mission spécifique qu’il est appelé à exercer par délégation. Si le psaume 8, repris dans l’épître aux Hébreux, insiste sur le rôle spécifique de l’homme dans la création et la rédemption, il y voit une raison non pour glorifier l’homme, mais pour célébrer la bonté de Dieu. De cette façon, la vocation glorieuse de l’humanité à régner ne nous sert plus de prétexte à l’orgueil. Elle nous appelle plutôt à l’humilité.

La condition humble de l’homme se voit dans l’incarnation. L’incarnation constitue bel et bien une humiliation pour le Fils de Dieu. Celui qui était de condition divine s’est abaissé en devenant homme. Dans l’hymne christologique de Philippiens 2, l’incarnation est la première étape du mouvement d’humiliation qui mène celui qui est de condition divine à la croix. Que le Créateur devienne une créature – certes une créature à son image, mais une créature néanmoins – est un extraordinaire abaissement. L’humiliation à laquelle le Fils de Dieu a consenti était accrue du fait qu’il a pris la nature humaine marquée par le péché (Rm 8.3), sans pour autant pécher. La faiblesse, la souffrance et la mort sont des conséquences du péché que le Fils de Dieu a acceptées. Comprendre notre humanité à la lumière de celle du Christ nous ôte donc toute prétention à l’orgueil, mais nous installe dans l’humilité. Une parole du lion Aslan, dans le dialogue final du Prince Caspian, vient à l’esprit :

« Vous descendez du seigneur Adam et de la dame Ève, dit Aslan. C’est à la fois un honneur suffisant pour faire relever la tête au plus pauvre des mendiants, et une honte assez grande pour faire ployer les épaules du plus grand empereur de la terre. Soyez contents((C.S. Lewis, Les Chroniques de Narnia, vol.4, Le Prince Caspian, Paris, Gallimard Jeunesse, 2001, p.230. [« “You come of the Lord Adam and the Lady Eve,” said Aslan. “And that is both honour enough to erect the head of the poorest beggar, and shame enough to bow the shoulders of the greatest emperor on earth. Be content.” »])). »

3. Souffrants (v.9-10)

Une troisième facette de notre humanité vient au centre de l’attention avec la passion du Christ : la souffrance fait partie intégrante de l’existence humaine dans le régime actuel marqué par le péché et ses conséquences. Au verset 10, l’auteur affirme même qu’« il convenait((Le terme employé est un « verbe technique de la théodicée hellénistique », et se trouve en particulier chez PHILON (Cesla SPICQ, L’Épître aux Hébreux, Paris, J. Gabalda, coll. « Sources bibliques », 1977, p.72). Dans le Nouveau Testament, on peut mentionner Mt 3.15 comme parallèle.))  qu’il porte à son accomplissement, par des souffrances, le pionnier de leur salut ». J’ai souvent et longtemps médité sur ce mystère qui unit la plus grande gloire à la plus grande misère. D’abord, la plus grande gloire : le Dieu qui choisit ce chemin de salut est désigné comme « celui pour qui et par qui tout existe ». Le texte utilise en grec deux fois la même proposition dia, d’abord avec l’accusatif, ensuite avec le génitif : Dieu est la cause finale et la cause efficiente de tout. Contre ceux qui voudraient limiter cette gloire au Père, on peut rappeler que l’auteur utilise la même proposition dia avec le génitif pour l’œuvre créatrice du Fils dans l’ouverture de son épître (Hé 1.2). Ensuite, la plus grande misère : la souffrance et la mort honteuse à la croix. Dans quel sens « convenait-il » que la plus grande gloire rencontre la plus grande misère, pour le salut de l’humanité ?

Samuel Bénétreau rappelle qu’aucune nécessité extérieure ne s’impose à Dieu ; le plan du salut relève de son initiative. La convenance pourrait se rattacher au caractère de Dieu, ou plus probablement à l’adéquation du moyen à la fin, c’est-à-dire le salut des pécheurs((S. BÉNÉTREAU, op. cit. p.119.)). L’exégète dominicain Ceslas Spicq va dans ce deuxième sens quand il écrit que le chemin de souffrance est « en accord avec le but fixé ou l’objet à réaliser((C. SPICQ, op. cit., p.72.)) ». « La souffrance est donc le moyen par lequel s’accomplit le ‘perfectionnement’ du Christ, en tant qu’elle lui permet de mener à son terme sa mission de Sauveur((Ibid., p.73.)). »

L’intégration de la souffrance dans le plan de Dieu va tellement à l’encontre de la spiritualité évangélique contemporaine qu’il vaut la peine de se tourner vers des commentateurs du passé, pour comprendre davantage en quoi elle « convenait ». Jean Calvin, dans son commentaire de l’épître aux Hébreux, en donne deux raisons :

  • « La décision de Dieu » : Comme « toutes choses … doivent … servir à sa gloire, … il ne faut point chercher une autre raison meilleure que celle-ci((Jean CALVIN, Commentaires bibliques : épître aux Hébreux, Aix-en-Provence/Marne-la-Vallée, Kerygma/Farel, 1990, p.36)) ».
  • « La conformité de la tête avec les membres » : « Il a fallu … que Christ … fût consacré par la croix en entrant en sa suprématie, puisque c’est la règle commune à tous. … Or c’est une singulière consolation pour apaiser et adoucir l’aigreur de la croix((Ibid., p.36)). »

Une telle perspective tranche par rapport à ce que notre société (et même jusque dans l’Église) considère être une vie réussie. Les travaux de l’éthicien et médecin en néonatalité John Wyatt peuvent nous aider à changer de regard sur ce qui fait notre humanité. Il rappelle en particulier que nous commençons tous notre vie dans un état de totale dépendance, et que la plupart d’entre nous la terminerons aussi de la même façon((https://www.johnwyatt.com/lecture-what-does-it-mean-to-be-a-person/, consulté le 27.09.2025.)) :

« Nous sommes faits de poussière (Gn 2.7). … Nous sommes faits pour être des créatures physiques, dépendantes, fragiles et vulnérables. Ce n’est pas un effet secondaire indésirable de notre nature corporelle, cela fait partie de la façon dont nous avons été créés((John WYATT, « Questions de vie et de mort », dans L’identité humaine, sous dir. Micaël RAZZANO, Charols, Excelsis, 2019, p.63.)). »

Considérer que seule une vie autonome et sans souffrance vaut la peine d’être vécue, c’est plus en ligne avec les valeurs d’une société basée sur la performance et la recherche du plaisir qu’avec l’exemple que Christ, homme de douleur, nous a laissé (Es 53.3-5 ; 1 P 3.21). La souffrance est un ingrédient essentiel de la condition humaine actuelle. Exiger une vie sans souffrance, c’est refuser de suivre notre Maître sur le chemin de la croix et nous priver du chemin vers la gloire.

4.Libérés de la honte (v.11-13)

Le Fils de Dieu s’est solidarisé avec notre humanité jusque dans la souffrance et la mort, pour nous sauver. Car nous ne pouvons pas nous sauver nous-mêmes ; le salut ne nous est accessible qu’en acceptant cette solidarité et en entrant dans l’union avec lui. Un des premiers bienfaits du salut que mentionne notre passage est la réponse apportée à la honte. Le thème de la honte est peu abordé en théologie biblique et systématique. Trop souvent, il est laissé aux missiologues qui réfléchissent à l’adaptation de l’annonce de l’Évangile aux contextes culturels marqués par la honte, en résonance avec la classification en cultures de la culpabilité, de la honte et de la peur((Comme toute classification, ce schéma simplifie à l’excès la complexité du comportement humain individuel et communautaire. Malgré les critiques légitimes, il peut néanmoins fournir des repères utiles. Voir par exemple : Miguel E. BASANEZ., Ronald F. INGLEHART., A World of Three Cultures: Honor, Achievement and Joy, New York, NY Oxford Hong Kong, Oxford University Press Inc, 2016.)). Pourtant, la honte est un phénomène universel (dès Gn 3.7, 10 ; cf. 2.25), et Christ est venu réparer tous les dégâts causés par la rébellion de l’humanité contre Dieu. Ne négligeons aucun aspect de la restauration qu’il nous accorde.

Notre texte aborde la honte en lien avec l’attitude qu’a Christ envers les siens : « Il n’a pas honte de les appeler frères » (v.11). Si l’auteur juge nécessaire de souligner que le Christ n’a pas honte des croyants, c’est qu’à côté de fausses raisons, il existe bien des raisons légitimes d’avoir honte. On se méprendrait fondamentalement sur la réponse apportée à la honte, si l’on imaginait que l’Évangile nous rassurerait sur qui nous sommes. Ne pas avoir honte de son péché, c’est même un signe d’endurcissement du cœur (Jr 8.12 ; So 3.5 ; Rm 1.32).

Il s’agit alors de bien comprendre en quoi la libération de la honte consiste. On se trompe si on l’imagine, par simple analogie, équivalente à la réponse apportée à la condamnation qui pèse sur le pécheur. Si Christ a subi le châtiment de Dieu à notre place (schème juridique), payé notre dette (schème commercial) et expié nos péchés (schème cultuel), il n’a pas pris sur lui notre honte, dans le sens du démérite personnel((Contrairement à ce que suggère le titre de Simon COZENS, Il a aussi pris notre honte, Romanel-sur-Lausanne, Suisse, La Maison de la Bible, 2022.)). Il y a substitution pénale, mais il n’y a pas transfert de la honte. En dogmatique, il est classique de distinguer, sans les séparer, deux faces de la culpabilité :

  • « le reatus poenae qui désigne la dette juridique, l’obligation de satisfaire la justice, dans le sens de l’expression « porter le (son) péché ou iniquité », signifiant le fait de subir la punition qui s’y attache ;
  • le reatus culpae qui désigne le démérite personnel, base sur laquelle le pécheur a légitimement honte de lui et est détestable à autrui((Henri BLOCHER, La Doctrine du péché et de la rédemption, Vaux-sur-Seine, Edifac, coll. « Didaskalia », 2001, pp.44-45.)). »

Si notre condamnation est levée, la dette remboursée et les péchés pardonnés, il restera toujours vrai que nous ne sommes pas dignes du salut. Doublement, la base de notre fierté ne se trouve pas en nous : ni en ce que nous sommes par nous-mêmes, ni en ce que nous sommes sauvés (comme si c’était de notre cru), mais en ce que le Fils de Dieu nous a accueillis dans sa famille. Non content de nous pardonner nos péchés, il nous fait l’honneur de nous adopter comme ses fils et ses filles. Encore une fois, Paul illustre parfaitement cette intuition quand il écrit :

« Moi, en effet, je suis le moindre des apôtres ; c’est même trop d’honneur pour moi que d’être appelé apôtre, puisque j’ai persécuté l’Église de Dieu. Mais par la grâce de Dieu je suis ce que je suis. » (1 Co 15.9s ; cf. 1 Tm 1.15s)

Ainsi, le démérite persiste, mais de la honte pour des péchés passés ne subsistera que « le motif d’une reconnaissance totale au Seigneur qui nous lave de tout péché de droit et de fait((Henri BLOCHER, « Honteux, coupables, responsables ? », Réseau FEF Infos, n° 142, 2015, p.11, https://drive.google.com/file/d/1qNE_hKPEHpQ2kGX8kz2Wa2s7eWEZRZNt/view, consulté le 21.02.2025.)) ». Être conscient de notre démérite personnel est précisément l’arrière-fond sur lequel cette reconnaissance nous conduit à la louange : nous sommes les bénéficiaires d’une grâce imméritée.

S’il n’y a pas de transfert du démérite personnel, il est néanmoins vrai que le sacrifice de la croix ne s’est pas fait sans que notre Rédempteur ait accepté de devenir l’objet de honte et de moqueries. Les récits évangéliques de la passion font une large place aux humiliations, tant corporelles que verbales, que Jésus a dû supporter (Mc 14.65 ; 15.16-20,29-32,35-37). L’épître aux Hébreux le soulignera (Hé 12.2 ; cf. Hé 11.26). Le Fils de Dieu a payé un prix élevé pour pouvoir nous appeler ses frères et nous libérer ainsi de la honte. Les apparences étaient trompeuses, laissant la place à bien des gestes et paroles méprisants :

« Méprisé et abandonné des hommes, 
homme de douleur et habitué à la souffrance, 
semblable à celui de qui on se détourne, 
il était méprisé, nous ne l’avons pas estimé. 
En fait, ce sont nos souffrances qu’il a portées,
c’est de nos douleurs qu’il s’était chargé ;
et nous, nous le pensions atteint d’un fléau,
frappé par Dieu et affligé. » (Es 53.3-4)

En ce qui concerne la honte aussi, Jésus nous comprend et nous secourt, étant passé par là lui-même (cf. Hé 2.18 ; 4.15).

L’épître aux Hébreux précise que le Fils n’a pas honte de nous appeler ses frères, dans la mesure où lui et nous sommes « issus d’un seul » (v.11). L’extrême concision de la formule rend délicate son interprétation. Le mot grec traduit par « un » peut être masculin ou neutre. Dans le premier cas, on peut penser à Adam (l’humanité partagée, le choix de la Semeur), à Abraham (la communauté de l’alliance, cf. v.16), ou encore à Dieu (c’est le choix de la NFC). Si l’on retient le neutre, le texte affirme l’origine commune, sans donner d’autre précision((S. BÉNÉTREAU, op. cit., p.123, laisse le choix entre la troisième et la dernière interprétation, dans la mesure où ne sont plus concernés (contrairement au psaume 8) tous les humains, mais seulement les fils, et que « la perspective [au v.16] est nettement différente ».)). De toutes les façons, ce qui est en vue, c’est le lien de solidarité entre Christ et les croyants. L’humanité partagée en est le prérequis (cf. v.14), mais ne suffit pas : la fraternité est bien d’ordre spirituel : le Fils de Dieu nous accepte comme ses frères et sœurs adoptifs.

Pour que cet accueil soit un remède contre la honte, il faut qu’il soit connu. L’auteur précise bien que Christ n’a pas honte, non seulement de nous considérer, mais de nous appeler ses frères et sœurs. Il appuie son affirmation sur deux citations vétérotestamentaires. La première citation provient du psaume 22, au verset 23. Ce psaume est un grand psaume messianique dont l’ouverture a inspiré la lamentation de Jésus en croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Décrivant les souffrances de la crucifixion, le psaume débouche sur la louange du crucifié glorifié au milieu de l’assemblée. La deuxième citation est Ésaïe 8.17-18. Le prophète est ici une figure du Christ, qui maintient la foi en Dieu malgré le rejet du peuple et qui confie son message à ses disciples, le reste fidèle que Dieu sauve des jugements.

L’auteur des Hébreux adopte une lecture typologique de ces deux passages qui correspond à ce que l’on trouve ailleurs dans le Nouveau Testament : l’Église du Christ est vue comme le reste fidèle du peuple de Dieu, l’Israël de Dieu (Ac 15.15-18 ; Gal 6.16 ; 1 Pi 2.9-10). Que Christ n’ait pas honte de son Église, doit aussi inspirer notre attitude envers nos frères et sœurs. Car si nous trouvons sujet de fierté pour nous personnellement dans sa solidarité avec nous, cela vaut aussi pour tous nos frères et sœurs. Est-il alors justifié de nous désolidariser si facilement de certains de nos cochrétiens, même quand ceux-ci habitent de l’autre côté de l’Atlantique ? Cela n’empêche pas de dénoncer des injustices commises par les chrétiens et au sein des Églises. Le Ressuscité le fait lui-même vigoureusement dans cinq des sept messages adressés aux Églises de l’Asie mineure en Apocalypse 2-3. Il y a même des comportements qui excluent de fait de la communauté chrétienne. Mais n’oublions pas que nous vivons tous de la même grâce. Si le Seigneur Jésus n’a pas honte de nous appeler ses frères et sœurs, nous devrions peut-être, nous aussi, plus souvent dire que oui, nous rejetons telle ou telle façon de parler et d’agir ; mais nous appartenons à cette famille dans laquelle tous sont encore en chemin. Si Jésus n’a pas de honte à dire que c’est son Église, comment pourrions-nous en avoir ?

5. Des êtres corporels (v.14)

Le deuxième chapitre de l’épître aux Hébreux souligne encore une autre facette de notre humanité à laquelle le Fils de Dieu a pris part par solidarité avec nous : notre corporalité : « puisque ces enfants ont en commun le sang et la chair, lui aussi, pareillement, a partagé la même condition » (v.14). De même, le prologue de l’évangile de Jean affirme que « le Verbe s’est fait chair » (1.14). À cause de la polysémie du mot « chair », on peut hésiter sur le sens exact à donner à l’affirmation : corps, nature humaine, nature humaine dans sa fragilité ? En tout cas, le fait de revêtir un corps est inclus. Cet aspect occupe le devant de la scène dans Hébreux 2.14, à cause de la précision « le sang et la chair ».

La pensée grecque considérait souvent la matière comme mauvaise et le corps comme la prison de l’âme. À la mort, l’âme devait être libérée de cette prison et atteindre la perfection. Ainsi, plusieurs courants dans l’Antiquité avaient du mal à accepter l’incarnation. Comment imaginer que le divin ait pris un corps, quand la matière était assimilée à l’imperfection, voire au mal ? Le docétisme, par exemple, enseignait que le corps de Jésus n’était qu’une simple apparence. Précurseur du gnosticisme, Cérinthe considérait que le Christ céleste n’avait rejoint l’homme Jésus que de façon temporaire au moment du baptême, et l’avait déserté avant la mort. D’après la tradition, c’est son hérésie que la première épître de Jean vise. Jean insiste sur le fait que le Fils n’est pas seulement venu avec l’eau, signifiant le baptême, mais avec le sang, signifiant la mort (1 Jn 5.6). Il va jusqu’à dire que celui qui nie le Christ venu dans la chair appartient à l’esprit de l’antichrist, tellement l’affirmation de la pleine humanité du Sauveur est fondatrice de la foi chrétienne (1 Jn 4.3).

Le théologien médiéval Anselme de Cantorbéry soulignait que le Fils de Dieu s’est fait homme pour pouvoir mourir. C’est la mort physique, corporelle de Jésus à la croix qui nous sauve. Et le matin de Pâques, Jésus s’est relevé des morts dans son corps. Si en tant que chrétiens, nous sommes déjà sauvés dans notre dimension spirituelle, nous attendons encore la rédemption de notre corps, c’est-à-dire la résurrection finale au retour du Christ (Rm 8.23).

L’apôtre Paul consacre tout un chapitre à cette glorieuse espérance chrétienne, dans sa première épître aux Corinthiens (1 Co 15). Influencés par l’environnement culturel, les croyants de cette ville n’avaient pas encore saisi le caractère très matériel de leur nouvelle foi. Du coup, ils n’avaient pas seulement une idée erronée de leur destinée finale, qui ne se résumait pas à la survie de l’âme, mais ils n’avaient pas non plus compris que Dieu s’intéressait à ce qu’ils faisaient de leur corps dans cette vie-ci, que ce soit le manger, le boire, ou la vie sexuelle (cf. 1 Co 6.12-20 ; 10.31 ; 15.32-34).

Ainsi, la foi du Nouveau Testament est bien plus incarnée que de nombreuses conceptions issues de la philosophie grecque ou de l’ésotérisme contemporain. Hélas, l’histoire de l’Église montre que, trop souvent, les chrétiens eux-mêmes n’ont pas saisi toute l’importance de la dimension corporelle du salut qui nous a été acquis par le Fils de Dieu devenu homme.

Dans notre société actuelle, on observe des attitudes opposées envers le corps. D’un côté, l’être humain est réduit à sa simple dimension matérielle, au point de nier toute dimension non-matérielle, l’âme ou l’esprit. La mort corporelle est perçue comme la fin définitive de l’existence, ce qui pousse à vivre uniquement pour cette vie présente et pour les plaisirs du corps. Au fond, le corps est idolâtré. De l’autre (et assez souvent en même temps), on cherche à se libérer des cadres que nous fixe notre corps, que ce soit dans les sports extrêmes, dans la liberté accordée à définir son genre, indépendamment des faits corporels((Tony JELSMA, « An Attempt to Understand the Biology of Gender and Gender Dysphoria: A Christian Approach », Perspectives on Science and Christian Faith, vol.74, n° 3, 2022, pp.130 148 (https://www.asa3.org/ASA/PSCF/2022/PSCF9-22Jelsma.pdf, consulté le 27.09.2025), fait le point des connaissances scientifiques et des différentes approches théologiques face à la question délicate de la dysphorie de genre, avec une attention pastorale fine aux personnes qui en souffrent.)), ou encore dans le transhumanisme. Dans les deux tendances, le corps n’est pas perçu comme créé – ce qui lui confère une vraie valeur, sans qu’il devienne une idole((Le fait que la pensée autonome soit tiraillée entre deux tendances opposées ne surprend pas celui qui a profité de l’éclairage qu’apporte le néo-calvinisme, et Herman Dooyeweerd en particulier. Sous le point 2, nous avons souligné une autre tension dans l’approche moderne de l’homme. Le penseur néerlandais fait ressortir que la pensée qui veut se passer du fondement transcendant dans le Créateur ne peut pas saisir l’harmonie de la création. Elle investit nécessairement un élément de la réalité créée d’une charge religieuse exagérée, pour provoquer finalement une réaction en retour de l’aspect négligé : « Chaque idole, issue d’une déification du relatif, évoque sa contre-idole. C’est ainsi qu’apparaît au sein des motifs idolâtres cette dialectique religieuse causée par leur dissociation en deux motifs opposés » (H. Dooyeweerd , « La base religieuse de la philosophie grecque », Revue Réformée X, 3, 1959, p.21).)).

L’essor des technologies comme l’intelligence artificielle (IA) et le métavers alimente la tentation de vouloir se passer du corps. Ces technologies promettent de dépasser les contraintes imposées par notre condition corporelle. Grâce à une existence virtuelle, notre « esprit » semble pouvoir exister indépendamment de notre corps, libéré des limites physiques. Dans le métavers, on peut échapper aux contraintes de lieu et de temps, se réinventer une identité idéale et, pourquoi pas, prolonger notre existence même au-delà de notre mort physique.

Il n’empêche que nous sommes des êtres de chair et de sang. Cette réalité n’est pas une limite à surmonter mais une part essentielle de notre identité en tant que créatures terrestres. Notre moi ne se réduit pas à notre intelligence ou à nos pensées : notre identité intègre pleinement notre corporalité. Rappelons que le nom d’Adam vient de l’hébreu adamah, le sol, la terre.

L’incarnation du Christ met en lumière la valeur de notre nature corporelle : Dieu lui-même s’est fait chair. Jésus est venu pour nous sauver, en devenant semblable à nous. Comme le souligne l’épître aux Hébreux, il n’est pas venu pour porter secours aux anges, mais pour secourir des êtres corporels. Jésus n’est pas venu sauver des âmes désincarnées, ni des bots ou des avatars, et il ne nous promet pas une éternité flottant dans un « cloud » immatériel((Je remercie Rachel Vaughan d’avoir attiré mon attention sur ces applications très actuelles de l’enseignement des Hébreux.)).

Le salut offert par Jésus-Christ nous invite à être réconciliés avec notre corps et à accepter ses limites, à en célébrer celles qui remontent à la création et à supporter avec patience celles introduites par le péché, dans l’espérance de la résurrection. Nous attendons une vie éternelle corporelle et parfaite, dans une création matérielle restaurée. Cette espérance nous rappelle que notre humanité, dans toute sa plénitude, est précieuse aux yeux de Dieu.

6. Solidaires dans le besoin de salut (v.15-17)

L’enseignement biblique met l’accent sur l’unité de l’humanité, contre toute forme de racisme, de sexisme, de nationalisme, d’esclavagisme, de système de castes ou de classes. Dès la première page de la Bible est souligné le fait que tous les êtres humains sont créés en image de Dieu : hommes et femmes, sans qu’aucune distinction sociale, raciale, nationale… ne soit mentionnée. Le deuxième chapitre de l’épître aux Hébreux souligne une même solidarité dans le besoin de salut : tous sont « par crainte de la mort, retenus dans l’esclavage toute leur vie » (v.15). Tous sont égaux devant « la mort, à la fois comme inexorable destin et comme certitude sinistre qui étend une ombre glacée sur la totalité de la vie des hommes((S. BÉNÉTREAU, op. cit., pp.128s.)) ». Samuel Bénétreau salue ici l’« aperçu profond sur la crainte de la mort comme arrière-plan de nos multiples angoisses((S. BÉNÉTREAU, op. cit., p.129.)) ». L’épître aux Hébreux rejoint le réalisme de bien des textes sapientiaux, comme le Qohéleth ou encore Psaumes 49.10-13 :

« Vivrait-on toujours, sans voir la fosse ?
Car, on le voit, les sages meurent, 
l’homme stupide et l’abruti disparaissent également
et laissent leurs biens à d’autres.
… l’humain qui est en honneur ne dure pas,
il est semblable aux bêtes qui périssent. »

Si la mort nivelle toute différence dans cette vie, le remède à la mort ne connaît pas non plus de distinctions : un seul et unique chemin de salut pour tous. Le Fils de Dieu s’est fait homme mortel, « pour réduire à rien, par sa mort, celui qui détenait le pouvoir de la mort, c’est-à-dire le diable » (v.14).

La mort du Christ comme victoire sur le diable et toutes les forces du mal est un thème récurrent dans l’interprétation qu’offre le Nouveau Testament de la Croix, et ceci dès les paroles de Jésus lui-même (Jn 12.31). Si la résurrection manifeste la victoire sur la mort, c’est bien la mort physique de Jésus-Christ qui en est l’étape décisive. D’après mon expérience, bon nombre de chrétiens ne saisissent pas la précision de l’enseignement biblique à ce sujet. La confusion se retrouve jusque dans la traduction française (mais pas dans l’original) du chant, remarquable de profondeur théologique, « En Jésus seul ». Quand on chante : « Là, dans la tombe, il reposait, Lumière vaincue par les ténèbres((L’original, de Stuart Townend, comporte pour cette ligne : Light of the world by darkness slain : « la lumière du monde tuée par les ténèbres ». Je remercie Rachel Vaughan de m’avoir aidée à apprécier la différence.)) », on peut tout au plus concéder qu’il décrit l’apparence (trompeuse) de ce qui s’est passé. L’emphase de l’épître aux Hébreux sur le salut accompli au moment de la mort de Jésus à la croix est parfaitement en phase avec ce que dit Paul (1 Co 15.56 ; Col 2.15), ou encore Jean (Ap 5.5s, le Lion de Juda qui a remporté le combat n’étant autre que l’Agneau égorgé ; Ap 12.10s, la victoire sur l’Accusateur par le sang, c’est-à-dire la mort de l’Agneau).

Comment la mort du Fils a-t-elle remporté la victoire sur « celui qui détenait le pouvoir de la mort » ? Les versets suivants fournissent la réponse : c’est en devenant le grand prêtre qui a fait « l’expiation des péchés du peuple » (v.17) qu’il est venu en aide aux humains. En employant le registre du langage religieux, sacrificiel, l’auteur des Hébreux rejoint exactement le raisonnement de Paul qui a recours aux catégories juridiques dans 1 Co 15.56, quand il écrit que « l’aiguillon de la mort, c’est le péché ; et la puissance du péché, c’est la loi ». La mort est la sanction de la loi divine contre le péché : elle règne sur l’homme tant que son problème de culpabilité devant Dieu n’est pas réglé. Dans Col 2.14, Paul combine le raisonnement juridique avec l’image commerciale de la dette annulée (« l‘acte rédigé contre nous en vertu des prescriptions légales »). En parlant de sang et d’Agneau égorgé, Jean se situe davantage dans le registre cultuel prédominant dans l’épître aux Hébreux.

Les différents schèmes employés dans le Nouveau Testament pour interpréter l’œuvre de la Croix s’accordent et se laissent traduire l’un dans l’autre. Pour libérer l’humanité du pouvoir de Satan et de la mort, il fallait régler l’obstacle qui se dressait entre Dieu et les hommes. Dans le schème juridique, la Croix satisfait la justice rétributive de Dieu face à la transgression de la loi ; dans le schème commercial, elle paie la dette encourue par la rébellion humaine ; dans le schème cultuel, elle accomplit l’expiation des péchés ; ce qui implique, dans le schème polémique, la victoire sur toutes les forces du mal. Une même œuvre du salut, dont la richesse est déclinée selon différentes facettes interprétatives((H. BLOCHER, La Doctrine du péché et de la rédemption, op. cit., pp.140-142.)).

Notre passage précise que Christ est venu en aide « à la descendance d’Abraham » (v.16). Le contexte ne laisse aucun doute : il ne s’agit pas de la descendance biologique d’Abraham, du peuple d’Israël, mais des croyants, qu’ils soient juifs ou non-juifs (cf. Hé 4.2-4). De nouveau, l’auteur rejoint la théologie de Paul, pour qui « ce sont ceux qui relèvent de la foi [litt. qui sont de la foi] qui sont fils d’Abraham » (Gal 3.7 ; cf. 3.26,29 ; cf. Jn 10.16 ; 11.52)((Quand j’ai prêché de façon continue sur l’épître aux Hébreux dans mon Église (l’Église protestante évangélique de Romainville), j’étais frappée du nombre de fois où la meilleure façon de résumer l’enseignement d’un passage était de recourir à une citation de Paul. On comprend pourquoi beaucoup dans l’Église antique voyaient dans l’épître une œuvre de Paul, malgré son style si différent.)). Le Fils de Dieu s’est rendu solidaire avec l’humanité, pour la sauver. Mais le salut n’a rien d’automatique : il faut accepter d’entrer dans la nouvelle humanité dont il est le chef.

7. Tous tentés – et tous secourus

Notre passage se termine sur une facette de notre humanité que nous préférons passer sous silence : être humain, c’est être tenté. La tentation est une expérience humaine partagée – et bien que nous ne l’avouions que trop rarement, elle touche aussi les chrétiens, même les plus avancés sur le chemin de la foi. Nous ne vivons pas tous les mêmes tentations, et les degrés d’intensité peuvent varier. Mais nous sommes tous tentés, et pourrions mieux nous soutenir mutuellement si nous acceptions plus facilement d’en parler.

L’humanité de Jésus étant réelle, il a aussi connu la tentation. Les évangiles n’hésitent pas à en parler. Ils indiquent en particulier deux moments : la tentation au désert, au début de son ministère (Mt 4.1-11 et par.), et dans le jardin de Gethsémané, juste avant d’aller à la croix (Mt 26.36-46 et par.). Dans la tentation au désert, il récapitule l’expérience du peuple d’Israël, qui a été mis à l’épreuve après l’exode dans le désert. Et s’y profile aussi la figure d’Adam. Contrairement aux premiers humains, le Nouvel Adam « n’a pas estimé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu », alors que lui, contrairement aux humains, est de condition égale à Dieu (Ph 2.6, Colombe). Il a passé et réussi le test. Ainsi, il a pu s’offrir en sacrifice d’expiation pour nos péchés, le parfait pour les imparfaits, l’innocent pour les pécheurs. Et il nous comprend et soutient dans la tentation :

« Aussi devait-il devenir en tout semblable à ses frères, afin d’être un grand prêtre compatissant et digne de confiance dans le service de Dieu, pour faire l’expiation des péchés du peuple. Car du fait qu’il a souffert lui-même quand il a été mis à l’épreuve, il peut secourir ceux qui sont mis à l’épreuve. »  (vv.17s)

Qu’il me soit permis de rapporter la parole d’une jeune fille qui s’est gravée dans ma mémoire. Sous une apparente simplicité, elle cache une sagesse spirituelle profonde : « Quand le diable frappe à la porte de mon cœur, j’envoie Jésus à la porte ; il saura s’occuper de lui. »

Conclusion

Quelle grâce d’être humain : nous avons cette dignité particulière d’être appelés à régner avec Christ. Nous n’avons pas besoin de nous surestimer, mais pouvons accepter notre place de créature, en nous inspirant de l’humilité de notre Sauveur. Même nos souffrances sont ennoblies du fait que Christ a accepté de souffrir avec et pour nous. Il n’a pas honte de nous appeler ses frères et sœurs, ce qui fournit une base saine pour l’estime de soi. Comme le Fils de Dieu a pris un corps, nous pouvons être réconciliés avec notre corporalité. En mourant, il a pris en charge notre besoin de salut et nous a libérés de la mort et de la crainte qu’elle génère. Dans nos tentations, il nous comprend et nous secourt.

Quelle grâce d’avoir été créés par un Dieu si merveilleux qui a tout si bien disposé. Et qui est devenu notre Rédempteur, à la fois humble et puissant. Et qui n’a pas honte de nous appeler ses frères et ses sœurs. Alléluia !

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