Parlons silence !

Nous vivons dans une société très bruyante et hyper connectée où les alarmes règlent et régissent notre vie : réveils, sonneries de portable, rappels de rendez-vous… Celui qui se tait inquiète son entourage : « Pourquoi ne dis-tu rien ? N’es-tu pas content ? » Marquer une pause silencieuse, c’est rompre le rythme de l’échange. Cela dérange. La parole est aujourd’hui reine, elle nous fait exister et crée le lien. Pourtant, « si la parole est d’argent, le silence est d’or », c’est probablement que lorsque l’autre fait silence, il faut l’écouter avec le plus d’attention.

Le silence existe-t-il ?

Le silence selon le Petit Robert est décrit comme étant « l’absence de bruit ».
Étymologiquement, le mot « bruit » vient du verbe bruire qui signifie « faire entendre un son », du latin « bragere » (braire — « il brame »). Les soirées d’automne, propices à l’écoute du brame du cerf en rut, apportent un éclairage nouveau sur cette notion de « bruit ».
Un bruit est donc un « son jugé indésirable ». Par extension, le silence est l’absence de « son jugé indésirable ». Et là, c’est une porte ouverte à enfoncer : comment cela se mesure-t-il ? Qui peut en juger ? Tout récemment à l’occasion d’une fête organisée chez moi, j’ai fait l’expérienced’un son jugé indésirable par mes voisins alors même qu’il me semblait tout à fait acceptable…
À l’état naturel, l’amplitude des décibels va de zéro dans le désert à 194 décibels précis correspondant physiquement au son le plus bruyant possible dans l’air, à la pression atmosphérique du niveau de la mer. Si le silence absolu n’est pas tenable (voir ci-contre), une surexposition aux bruits est nocive pour l’organisme. 130 décibels correspondent au seuil de la douleur de l’oreille humaine. Le silence est donc relatif. Il ne doit être ni absolu, ni trop rempli de bruits.

Chercher l’équilibre

La nature nous offre une belle métaphore de cet équilibre, où la place de l’écoute prédomine sur la parole : n’a-t-on pas qu’une seule bouche contre deux oreilles ? La perte d’écoute peut conduire à une perte de parole — c’est l’exemple du sourd-muet qui, à cause de sa surdité, parle souvent difficilement ; à l’inverse, une personne peut se murer dans le silence suite à un choc émotionnel tout en entendant parfaitement.
Dans son ouvrage Renouer avec le Silence, le sociologue David Le Breton explique que celui-ci nous fait peur. Il est plutôt considéré comme un espace à remplir, de façon boulimique et compulsionnelle, car il pourrait révéler ce que nous croyons être notre part d’ombre. Pour beaucoup, il devient insupportable de se retrouver seul avec les autres, ou avec soi. Le bruit sert alors de paravent, de barrage, de carapace.
Au Japon, pays aux villes souvent très bruyantes, où la promiscuité n’est pas un vain mot, les habitants apprennent à faire silence afin de se retrouver.
Il est souvent banal de dire que le silence est l’un des meilleurs remèdes au stress. C’est pourtant une hygiène de vie que l’on devrait tous s’imposer : rester silencieux quelques instants et se persuader que s’arrêter de parler ne signifie pas pour autant ne plus exister.

Renouer avec notre intériorité

Quand le silence se fait peu à peu autour de nous et en nous, alors commence à émerger notre être intérieur, avec ses voix et sa vie propre. Le silence s’apparente alors à une sphère qui nous accorde avec le monde. Il donne le goût, l’envie profonde de se retrouver en paix avec soi-même et avec le monde environnant. Apprendre à écouter le silence et à faire silence, c’est éprouver le proverbe : « Qui ne sait se taire ne sait dire. »
Le silence est l’expression de l’inexprimable, de ce qui nous est le plus intérieur et qui nous dépasse. Il aiguise notre attention, notre sens de l’observation et notre écoute. Cet état réceptif nous amène à réfléchir sur nous-mêmes et sur le sens de ce qui nous entoure.

Le silence, tout un art en musique

Certains compositeurs sont allés si loin qu’ils ont fait du silence un moyen d’expression. C’est le cas de John Cage qui a composé en 1952 une œuvre intitulée « 4’33″ ». Écrite pour le piano, la partition présente trois mouvements, 33″, 2’40 et 1’20 comprenant chacun le terme latin tacet, « il se tait », indiquant par là au musicien interprétant l’œuvre de ne pas jouer durant toute la durée du morceau. Par son œuvre, John Cage souhaitait montrer que les bruits imprévisibles environnants — respirations, toux, mouvements — formaient la réelle musique.
Le silence musical nous engage à simplement vivre ou vivre simplement.

Silence total, perte de vitalité de l’organisme

Il n’existe qu’un seul endroit sur Terre où le silence absolu est maximal : dans les chambres anéchoïques (dites « sourdes ») des laboratoires de recherche en acoustique américains de la Nasa dont le niveau de son résiduel (quand la chambre est vide) atteint – 9,4 décibels, soit 300 fois moins qu’une chambre normale.
Tapissées de matériaux divers, ces chambres absorbent 99,99 % des sons émis par la source sans écho. Selon leur concepteur Steven Orfield, un humain n’y tiendrait pas plus de 45 minutes avant d’éprouver des hallucinations et de s’évanouir, faute de repères et d’indices perceptifs lui permettant de s’équilibrer et de manœuvrer.

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