Sexualité et mariage : impératif de pureté ou pleine liberté ?
Introduction
Chacun sait, chrétien comme non-chrétien, que les Églises évangéliques (et même, conservatrices en général) enseignent de ne pas avoir de relations sexuelles avant le mariage (encore moins hors mariage). Pourtant, il me semble qu’on en parle très peu. Le sujet n’est pas évident à aborder en Église ! Mais le fait de ne pas en parler, ou qu’exceptionnellement, peut engendrer quelques problèmes d’ordre pastoral dans nos communautés. Certains pourraient accepter et suivre cet « interdit », sans bien en comprendre les enjeux, voire en posant un regard péjoratif sur la sexualité en général (ce que la Bible ne fait pas). Si l’on est dans une Église relativement « ouverte », certains pourraient à l’inverse se dire qu’on enseigne l’interdit de la sexualité avant le mariage ailleurs, mais pas ici, et que, dans une telle communauté, ils sont libres de faire ce qu’ils veulent. C’est à une situation de ce type que mon collègue et moi avons été confrontés. Un jeune couple, non marié, a mal réagi au fait que nous avions vérifié avec eux leur accord avec l’éthique de l’Église en matière de sexualité. Ils ont dénoncé une ingérence de notre part dans leur intimité, bien que nous ayons veillé à ne poser aucune question sur leur vécu. Ce couple a malheureusement quitté l’Église. À la réflexion, et pour prévenir, autant que faire se peut, ce genre de situations délicates, il m’a semblé bon d’aborder le sujet en prédication, pour rappeler à la fois notre éthique commune, fondée sur l’Écriture, et en quoi elle fait sens.
Prédication
Faut-il rester purs avant le mariage ? Ou, à l’inverse, la Bible interdit-elle vraiment les relations sexuelles avant le mariage ? Si Christ est mort pour notre liberté, ne devrions-nous pas avoir le droit de faire ce que nous voulons ? Et d’ailleurs, le sujet de la sexualité n’est-il pas un sujet intime, dont l’Église ne devrait pas se mêler ? En interdisant les relations sexuelles hors du mariage, et avant le mariage, l’Église ne se pose-t-elle pas en institution castratrice, en travers du chemin de l’épanouissement personnel et humain auquel nous aspirons ? Voilà des questions qui nous sont posées par des personnes non-chrétiennes, extérieures à l’Église, mais également par des personnes chrétiennes, à l’intérieur de l’Église. Ce sont peut-être donc des questions que vous vous posez vous-mêmes. Entre l’exigence de rester purs avant le mariage dont on entend parfois parler, et notre volonté de liberté et d’autonomie dans ce domaine de l’intime, que dit vraiment la Bible sur le sujet ?
Prière.
La sexualité : une grâce de Dieu
1. Faut-il rester purs avant le mariage ?
Disons-le d’emblée, l’encouragement à rester purs avant le mariage pose problème. Il associe en effet impureté et sexualité, voire même « saleté » et sexualité, et il ouvre la question de ce qu’il se passe après le mariage, une fois l’union sexuelle consommée : les époux deviennent-ils impurs, parce qu’ils consomment, bien que légitimement, leur mariage ?
La Bible, à contre-courant de ce type de discours chrétiens, approuve la sexualité, et plus que ça, la présente comme un don divin. L’union sexuelle n’est pas moralement neutre, elle est moralement positive, car elle relève de l’intention divine pour l’humanité. Le livre des Proverbes va dans ce sens en encourageant l’union sexuelle, à l’impératif !
Proverbes 5.18-19 (NBS) :
« …, fais ta joie de la femme de ta jeunesse, biche des amours, gazelle gracieuse ; enivre-toi de ses seins en tout temps, sois sans cesse grisé par son amour. »
Les premiers destinataires du livre des Proverbes étant des hommes, il ne faut pas trop s’émouvoir de la tournure asymétrique de ces versets. Le principe de « faire la joie de l’amour de sa jeunesse » et d’« être grisé par son amour » vaut évidemment aussi pour les femmes.
2. Célébration de la jouissance
Le Cantique des cantiques va dans le même sens que ces versets des Proverbes. Il s’agit d’un recueil de poèmes, dans la première partie de la Bible (l’Ancien Testament), sur l’amour entre un homme et une femme, célébrant la sensualité et même la jouissance sexuelle. Certains passages nous sont un peu obscurs, parce que nous n’avons pas les codes culturels de leur époque de rédaction, mais leur caractère suggestif est indéniable. Le livre a parfois été interprété comme une métaphore de la relation entre Dieu et son peuple, cependant ses propos évocateurs semblent difficilement compatibles avec une telle lecture.
Cantique des Cantiques 4.5-6, 10-12 ; 4.16-5.1 (BDS) :
« Comme deux faons, jumeaux d’une gazelle, paissant parmi les lys, sont tes deux seins. Et quand viendra la brise à la tombée du jour, et quand s’estomperont les ombres, je m’en irai vers la montagne de la myrrhe, vers la colline de l’encens. »
« Ton amour est bien délicieux, ô toi, ma sœur, ma mariée, oui, ton amour est plus exaltant que le vin et la senteur de tes parfums plus que tous les arômes. Tes lèvres distillent du miel, ma mariée, du miel, du lait sont sous ta langue, et le parfum de tes habits est tout pareil aux senteurs du Liban. Tu es un jardin clos, ô toi, ma sœur, ma mariée, un jardin clos et une fenêtre scellée. »
« Éveille-toi brise légère, viens doux zéphyr, que mon jardin exhale ses parfums. Que mon bien-aimé entre dans son jardin et qu’il en goûte les fruits exquis. »
« Je viens dans mon jardin, ma sœur, ma mariée, je récolte ma myrrhe, avec mes aromates, je mange mon rayon de miel avec mon miel, je bois mon vin avec mon lait. Mangez, amis, buvez ! Jusqu’à l’ivresse, les amoureux ! »
3. L’abstinence dans le couple ne rend pas plus saint
Enfin, dans le Nouveau Testament, l’apôtre Paul s’oppose aux couples mariés de Corinthe qui pensent se rendre plus spirituels en s’abstenant de relations sexuelles.
1 Corinthiens 7.5 (BDS) :
« Ne vous refusez donc pas l’un à l’autre. [Puis, sur le ton de la concession, Paul ajoute :] Vous pouvez, certes, en plein accord l’un avec l’autre, renoncer pour un temps à vos relations conjugales afin de vous consacrer davantage à la prière, mais après cela, reprenez vos rapports comme auparavant. Il ne faut pas donner à Satan l’occasion de vous tenter par votre incapacité à vous maîtriser. »
L’abstinence dans le domaine de la sexualité ne rend donc pas plus saint, la sexualité ne rend pas moins saint, elle est même célébrée dans l’Écriture, plus que ce que l’on n’ose souvent faire dans nos Églises. Sommes-nous alors libres de jouir quand on veut, et avec qui on veut ? Non, la Bible donne bel et bien le cadre du mariage comme lieu exclusif où peut se vivre l’union sexuelle.
La sexualité : le cadre du mariage
1. Genèse 2.24 : l’institution du mariage
Genèse 2.24 (NBS) :
« C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair. »
Ce verset a traditionnellement été interprété comme l’institution biblique du mariage. On peut se demander ce que recouvre exactement ce « ils deviendront une seule chair ». C’est très certainement l’union des corps qui est principalement en vue, puisque le terme « chair » est bien souvent synonyme de « corps ». Mais le sens est certainement plus large. Le terme « chair » peut aussi désigner l’être humain dans son ensemble, comme dans la promesse de Joël 3.1 (ou 2.28 selon les traductions) : « je répandrai mon Esprit sur toute chair » (comprendre « sur tout être humain »).
Le texte de Genèse 2.24 pourrait donc suggérer que l’union des corps implique une union plus globale, de tout l’être humain. La dimension sociale de l’union semble également suggérée par la première partie du verset. Le fait de quitter sa cellule familiale d’origine (« son père et sa mère »), pour fonder une nouvelle unité (« et s’attachera à sa femme ») précède l’union des corps.
2. L’interprétation qu’en fait Jésus : Matthieu 19.3-6
Jésus lui-même cite le texte de Genèse dans un débat avec les pharisiens à propos du mariage, et son interprétation est éclairante.
Matthieu 19.3-6 (BDS) :
« Des pharisiens s’approchèrent de lui avec l’intention de lui tendre un piège. Ils lui demandèrent : Un homme a-t-il le droit de divorcer d’avec sa femme pour une raison quelconque ?
Il leur répondit : N’avez-vous pas lu dans les Écritures qu’au commencement le Créateur a créé l’être humain homme et femme, et qu’il a déclaré : C’est pourquoi l’homme laissera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme, et les deux ne feront plus qu’un ? Ainsi, ils ne sont plus deux, ils font un. Que l’homme ne sépare donc pas ce que Dieu a uni. »
On peut faire deux remarques sur cette lecture, à propos de l’interprétation que Jésus fait du texte de Genèse 2. Tout d’abord, Jésus considère bien Genèse 2.24 comme l’institution du mariage, puisque c’est à ce texte qu’il se réfère pour répondre à la question des pharisiens sur le divorce. Deuxièmement, et plus intéressant encore pour le sujet qui nous occupe, Jésus interprète bien le « une seule chair » au sens large, puisqu’il affirme que le divorce contredit cette unité. Or le divorce, c’est bien plus que la séparation des corps, c’est la rupture de l’alliance entre deux êtres sur le plan sexuel, mais également sur les plans affectif, économique, juridique, etc.
3. L’union sexuelle oui, mais en cohérence avec l’ensemble de la personne humaine
Ce qui semble se dégager de la compréhension biblique du mariage, c’est donc que l’union sexuelle est célébrée, mais que celle-ci doit être cohérente avec l’engagement dans les autres domaines de la vie humaine. L’union doit être holistique, c’est-à-dire concerner le tout de la personne, et pas seulement son corps. L’union des corps implique également l’union sur les plans émotionnel, économique, et social.
Comprise ainsi, l’union sexuelle en dehors du mariage consiste donc en une chosification de son corps et du corps de l’autre. On prend son corps et celui de l’autre plutôt comme des objets que comme la personne elle-même ; on sépare le corps des dimensions affective, économique et juridique de la personne.
Voilà pourquoi nos Églises évangéliques enseignent d’attendre le mariage pour l’union sexuelle ! Non pas pour des questions de pureté, non pas parce que la sexualité serait problématique du point de vue de la foi, mais parce que l’intention du Créateur est qu’elle soit vécue dans le cadre d’un engagement holistique, dans le cadre du mariage.
4. Le cadre du mariage est-il un frein à la jouissance, pourtant célébrée par la Bible ?
Le mariage est-il un frein à la liberté sexuelle ? Non, je ne le crois vraiment pas. Au contraire, je crois que le mariage pose un cadre de confiance et de sécurité propice à la connaissance mutuelle, à l’abandon et au lâcher-prise, essentiels à une sexualité épanouie.
Bien sûr, je n’ignore pas que certains peuvent vivre une sexualité heureuse en dehors du mariage, et qu’à l’inverse des époux peuvent rencontrer des difficultés dans ce domaine, pour diverses raisons, mais cela ne retire rien au principe : le mariage est le cadre prévu par le Créateur pour la sexualité, et le cadre favorable à une sexualité heureuse.
Y a-t-il alors pleine liberté dans le mariage ? Peut-on tout faire une fois qu’on est mariés ? La question mériterait d’être développée davantage, mais la réponse principale selon moi, c’est « oui, mais ». Oui, parce que, même si dans l’histoire, l’Église a parfois interdit certaines positions sexuelles, voire autorisé une seule position (la fameuse position du « missionnaire »), la Bible, elle, n’en fait rien. Et si nous voulons ne pas faire comme les pharisiens, qui multiplient les commandements pour être certains de ne pas enfreindre la Loi, nous devrions nous en tenir à ce que dit la Bible, surtout sur ce sujet dont elle n’hésite pas à parler franchement.
Donc oui, liberté sexuelle, dans le mariage, mais. Mais l’amour du prochain nous commande de respecter l’autre, ce qui exclut d’office toute pratique dégradante ou humiliante, et exclut également tout ce qui enfreindrait la sensibilité de l’autre, ce que l’autre n’est pas prêt à vivre. Il est alors nécessaire d’entretenir une communication régulière sur ce sujet dans le couple, et cela souligne à nouveau l’importance d’une union holistique.
L’amour du conjoint exclut aussi, il faut y insister, toute pression affective ou psychologique, tout chantage dans le domaine de la sexualité, tout harcèlement, et à plus forte raison toute pression physique. Un viol, même dans un couple marié, reste un viol et est absolument proscrit !
Conclusion
Avant de terminer, qu’en est-il alors du célibat ? Tout ce qu’on vient de dire sur la sexualité et le mariage implique, même si cela peut être difficile et douloureux à vivre, que le célibataire chrétien soit abstinent. Il est bon de se rappeler que la sexualité est un don, et non un dû. Dit autrement, que l’union sexuelle n’est pas nécessaire à la pleine réalisation de notre humanité. D’ailleurs, dans l’éternité, nous serons tous célibataires, nous ne nous marierons plus, d’après Jésus (Mt 22.30). C’est dire que le mariage n’est pas nécessaire à la vocation chrétienne, ou même humaine. Il ne faudrait pas oublier que le Seigneur lui-même était célibataire, et que Paul, célibataire lui aussi (certainement veuf), dit aux Corinthiens : « Je voudrais bien que tous soient comme moi, mais chacun tient de Dieu un don particulier de la grâce. » (1 Co 7.7) Dans ce temps entre les deux venues de Jésus dans lequel nous vivons, le mariage est le signe de la relation d’amour entre le Christ et l’Église, et le célibat est le signe de l’irruption du Royaume dans notre monde, Royaume où l’institution du mariage prendra fin. Que chacun habite alors en toute liberté et sainteté la condition dans laquelle il se trouve.
Amen.