La marche, une spiritualité du détachement
Ce que l’on peut observer chez les pèlerins du chemin de Saint-Jacques
Que cherchent toutes ces personnes, chaque année plus nombreuses qui parcourent le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ? Les reliques déposées dans la cathédrale n’en attirent que peu d’entre elles. Un nombre non négligeable se contente, d’ailleurs, de faire une partie du chemin ou même de fractionner leur marche, de sorte qu’il leur faut plusieurs années pour arriver à destination. Une minorité d’entre elles se déclare catholique pratiquante. Alors que cherchent-elles ?
En 2001, 13.000 pèlerins ont été enregistrés au point de passage entre la France et l’Espagne, à Saint-Jean-Pied-de-Port. Dix ans plus tard, en 2011, leur nombre a triplé : 39 000 (et plus de 45 000 en 2012). Le nombre de pèlerins, en Espagne, est dépendant des années dites « jacquaires » (lorsque la Saint-Jacques tombe un dimanche), mais rien de tel n’apparaît sur les statistiques françaises, ce qui montre bien le peu d’engagement des pèlerins cheminant en France, par rapport à la dimension rituelle du pèlerinage. À l’arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle, on comptait, la même année, en 2011, 180 000 pèlerins et, l’année suivante, en 2012, plus de 190 000 (la dernière année jacquaire remonte à 2010).
Il faut sans doute distinguer la motivation de ceux qui font une petite partie du chemin et de ceux qui s’engagent dans une marche au long cours. 50% des personnes arrivant à Saint-Jacques sont espagnoles. Un certain nombre d’entre elles viennent plutôt chercher un certificat d’honorabilité : si l’on peut prouver que l’on a marché au moins 100 Km à pied, on peut obtenir la « Compostella » qui permet, en Espagne, d’appuyer un CV si l’on postule à un emploi, pour témoigner que l’on est quelqu’un de fiable. Le bureau des pèlerins estime que 20% des arrivants se sont contentés du minimum requis de 100 km. Mais les autres ?
Par rapport aux chiffres habituels de la pratique religieuse, les statistiques frappent l’imagination : il y a une majorité d’hommes (57%) et beaucoup de jeunes (28% de moins de 30 ans)((Tous ces chiffres sont publiés par le bureau des pèlerins à Saint-Jacques : http://www.peregrinossantiago.es/esp/wp-content/uploads/informes/peregrinaciones2012.pdf)) : ces chiffres s’expliquent par le parcours assez physique de ce pèlerinage, mais ils sont intéressants quand on sait que la tranche d’âge des 20-30 ans mais aussi les hommes sont assez difficiles à mobiliser dans les Églises. À titre de comparaison, les pèlerinages de confiance de Taizé attirent entre 30 000 et 100 000 jeunes (suivant les lieux et les années) en Europe((Cf.http://fr.wikipedia.org/wiki/Communaut%C3%A9_de_Taiz%C3%A9#.C3.89changes_internationaux)). On se situe dans des ordres de grandeur comparables.
Quelle est leur position par rapport à la religion instituée ?
Voilà ce que disent les chiffres. Qu’en est-il de ce que déclarent les pèlerins sur le but de leur marche ? Les éléments qualitatifs, rapportés ci-dessous, ne résultent pas d’une enquête respectant les normes universitaires. Il se trouve que j’ai parcouru, à plusieurs reprises, divers tronçons du chemin de Saint-Jacques et que j’ai accompli, l’an dernier, l’ensemble du trajet pendant trois mois d’affilée, de sorte que j’ai eu l’occasion de… m’entretenir avec bon nombre de personnes. Il s’agissait de conversations libres et je n’ai pas cherché spécialement à connaître leurs motivations. Certaines m’en ont parlé, d’autres pas. Les fragments d’histoires personnelles qu’elles m’ont livrées variaient beaucoup, en profondeur, d’une personne à l’autre. Les récits que j’ai recueillis (sans les noter) me semblent assez convergents. On peut simplement supposer que j’ai induit un biais par ma propre appartenance à une communauté religieuse : j’ai probablement eu des contacts avec des personnes ayant une pratique religieuse plus régulière que la moyenne.
J’ai ainsi rencontré plusieurs personnes à l’appartenance ecclésiale affirmée, mais ce n’est absolument pas la majorité des cas. Beaucoup de ces pèlerins n’hésitent pas à dire qu’ils ne sont pas croyants, ou qu’ils ont du mal à se situer par rapport à cette question. Pour autant, un très petit nombre de personnes effectue cette marche comme une simple randonnée. Ce qui s’explique assez bien : il y a des endroits plus intéressants, avec plus de dénivelés et une nature plus sauvage, mais également moins de monde et des paysages plus divers, si l’on est un adepte de la randonnée.
La quasi totalité des personnes sont là pour accomplir une démarche personnelle. C’est parfois le fruit d’un événement difficile : deuil, séparation, vie familiale étouffante, travail devenu insupportable. Cela peut-être l’occasion de chercher une nouvelle orientation pour sa vie. Mais ces pèlerins ne cherchent pas spécialement le conseil d’une Église ou d’un ecclésiastique par rapport à ces transitions. Ils partagent leurs questionnements avec les autres pèlerins (quand ils le font), mais ils n’attendent aucun conseil. La règle tacite est de faire le minimum de commentaires par rapport à ce que quelqu’un partage. On peut partager en retour, mais non pas se lancer dans un discours normatif.
Un nombre non négligeable a connu des histoires douloureuses avec les Églises : exclusion, manque d’accueil, blessures, hypocrisie, etc. Ils n’envisagent pas de reprendre le fil d’une pratique qui a été interrompue.
D’autres ont simplement une idée assez vague de ce qui se passe dans une Église. Ils n’ont pas lu la Bible et ils ne souhaitent pas en savoir davantage. Il se trouve que je lis des passages de la Bible, en marchant. Je ne le fais pas ostensiblement, mais je ne m’en cache pas non plus. Personne ne m’a jamais demandé que je lui prête le Nouveau Testament que j’emmène avec moi, afin d’y jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil.
L’Église catholique a aménagé des lieux d’accueil et d’écoute dans certaines étapes. Dans d’autres lieux, elle organise aussi des réunions de partage, en soirée. Ces lieux sont fréquentés, et il s’y passe des choses fortes, mais cela concerne une minorité de personnes.
On retrouve parfaitement les traits que Danièle Hervieu-Léger avait mis en avant dans Le pèlerin et le converti, La religion en mouvement((Flammarion, 1999.)) : une pratique volontaire, autonome, modulable, individuelle, mobile et occasionnelle.
Que cherchent-ils ?
Malgré cet émiettement de la pratique (et c’est là le paradoxe), la recherche sous-jacente à cette démarche est, finalement, assez homogène.
La marche, loin de son quotidien, est, pour pratiquement tout le monde, l’occasion de reconsidérer ses choix de vie et de lutter contre le conformisme ambiant. De nombreux pèlerins évoquent, spontanément, les conventions sociales qui tissent leur quotidien et dont ils voient la vanité, une fois en route.
Beaucoup d’éléments concourent à détacher les pèlerins, une fois en marche, de choses qui paraissent importantes en temps normal. Faire son sac à dos est la première expérience spirituelle. On recommande de ne pas dépasser 10 kilos, pique-nique et boisson compris. Un tel objectif n’a rien d’évident. Pourtant, en dehors de ceux qui choisissent de véhiculer une tente et du matériel de cuisine, tout le monde y parvient. Il faut être très entraîné pour porter plus et être capable de marcher 25 kilomètres par jour sans s’épuiser. Ceux qui ont des doutes sur la validité d’une telle limite sont vite rappelés à la réalité au bout d’un jour ou deux. Il peut pleuvoir. Il peut faire frais, puis chaud. Une fois que l’on a pris des vêtements de pluie et une polaire, il ne reste plus que le strict minimum à ajouter. Mais, au bout de quelques jours, on se trouve très bien d’une telle simplicité.
Une autre transformation passe par la lenteur de la marche. On engage son corps dans une activité et on n’a pas d’autre moyen d’arriver au but que de marcher. Naturellement il est possible de tricher et de parcourir les derniers kilomètres, à l’entrée d’une ville, en bus. Il n’en reste pas moins que l’on se retrouve vulnérable, sans la coque protectrice d’une prothèse technique et que l’on avance très lentement. Voilà qui remet chacun à sa place. Celui qui a l’habitude de commander dans son travail doit déjà faire obéir son propre corps, ce qui n’est pas toujours une mince affaire. Chacun marche à son rythme. Il n’y a pas de concours de vitesse (sauf chez certaines personnes particulièrement angoissées à l’idée de ne pas trouver de lit à l’arrivée). On ne mesure pas une performance sportive. Personne, en fait, n’est dans un esprit de performance. Il s’agit simplement d’aller d’un point A à un point B, à son rythme, sans hâte, sans stress et en profitant du paysage.
Au bout d’un moment, la présence des voitures paraît étrange. Lorsqu’on croise une autoroute, on a l’impression d’être dans un autre monde. Un autre rapport aux choses s’installe. Il serait exagéré de parler d’un rapport non technique à la réalité : le matériel léger que l’on transporte (par exemple un sac qui ne pèse pas plus que 1.500 grammes) est assez technique ; la carte bancaire, le téléphone portable, les guides, les balises sur le chemin, restent utiles. Mais la technique qui meuble notre quotidien perd de son évidence.
Donc les statuts sociaux s’effacent (le métier que l’on fait n’est pas le sujet de conversation le plus immédiat) ; l’importance de l’habillement s’estompe ; le temps s’étale ; l’espace reprend de la consistance ; on s’intéresse moins aux journaux et à la télévision. Chacun fait l’expérience du détachement par rapport au quotidien. Cela s’apparente, par certains côtés, à l’ascèse. Par certains côtés seulement : personne ne se force ; tout le monde est joyeux de vivre avec si peu d’équipement ; on n’a pas l’impression d’accomplir une œuvre méritoire. Mais le dépouillement est là et il produit son lot de respiration et de libération.
Qu’en reste-t-il ?
La réponse à une telle question est forcément variable. Je ne peux m’appuyer que sur le témoignage des personnes qui en sont à leur deuxième (ou plus) expérience du chemin et qui parlent des expériences antérieures.
Le retour dans le quotidien, avec ses logiques et ses automatismes, conduit, évidemment, à un certain recul, par rapport à ce qui a été vécu en route. Mais beaucoup de choses restent. Les personnes ont engagé leur corps, ont construit un mode de vie, se sont consacrées à des activités particulières, pendant le temps de leur marche. C’est un engagement beaucoup plus complet que de lire un livre, ou de discuter avec un ami. Les souvenirs restent, ainsi, ancrés bien plus profondément et plus durablement, et les personnes reviennent avec des échelles de valeurs différentes.
Certains traversent ces moments sans parvenir vraiment à accrocher quelque chose. J’ai rencontré des pèlerins qui arrêtaient, qui s’énervaient, qui terminaient en disant qu’ils ne le feraient plus. J’ai discuté avec des personnes enfermées dans leurs problèmes et qui semblaient, de jour en jour, tourner en rond. Mais lorsque quelque chose se produit, cela conduit à des modifications durables après coup.
En quoi cela fait-il écho à des expériences relatées dans la Bible ?
Cette spiritualité ne s’explique pas directement à partir des mots du Nouveau Testament concernant le Saint-Esprit. Elle ne correspond à aucune pratique existante, à cette époque. Elle se distingue même du sens donné aux pèlerinages au Moyen Âge : à cette époque le but comptait plus que la marche ; on allait de l’avant pour recevoir une grâce spéciale à l’arrivée. Lorsque la marche était prise en compte, c’était à titre de mortification, d’effort méritoire. Pour revenir au Nouveau Testament, les pèlerins qui montaient à Jérusalem y venaient d’abord dans le but de voir la cité sainte et d’offrir des sacrifices dans le temple. La pratique ancienne du pèlerinage n’est sans doute pas la meilleure amorce pour rendre compte de ce qui se joue aujourd’hui dans ces marches au long cours. Il faut faire un détour si l’on veut faire dialoguer cette pratique empirique et l’enseignement biblique sur la spiritualité.
Le désert
Le premier point d’accroche est, en fait, celui de la vie au désert, non pas celle dont parlent les « pères du désert », mais celle qui est racontée dans l’Ancien Testament, puis évoquée, à maintes reprises, dans la suite du texte biblique. J’ai souvent fait le rapprochement, alors que je marchais moi-même, entre cette expérience du désert souvent valorisée dans la Bible (à l’inverse de l’usage courant du mot « désert », aujourd’hui, pour désigner un passage difficile dans l’existence) et ce qui émerge de ces moments de marche méditative. Le bref résumé de Deutéronome 8 me semble, à ce propos, tout à fait adapté :
« Tu te souviendras de toute la route que le Seigneur ton Dieu t’a fait parcourir depuis quarante ans dans le désert, afin de te mettre dans la pauvreté ; ainsi il t’éprouvait pour connaître ce qu’il y avait dans ton cœur et savoir si tu allais, oui ou non, observer ses commandements. Il t’a mis dans la pauvreté, il t’a fait avoir faim et il t’a donné à manger la manne que ni toi ni tes pères ne connaissiez, pour te faire reconnaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais qu’il vit de tout ce qui sort de la bouche du Seigneur. Ton manteau ne s’est pas usé sur toi, ton pied n’a pas enflé depuis quarante ans, et tu reconnais, à la réflexion, que le Seigneur ton Dieu faisait ton éducation comme un homme fait celle de son fils » (Dt 8.2-5).
Plusieurs points de ce texte font écho à ce qui se vit dans le pèlerinage contemporain.
• L’expérience du manteau et du pied qui tiennent bon, malgré leur apparente précarité. Il est habituel d’avoir mal aux pieds, en marchant, à certains moments. Même ceux qui n’ont pas d’ampoules, finissent par avoir des tensions, sinon dans les pieds, du moins dans certaines parties du corps (genoux, dos, etc.). Quant au « manteau », les tenues que l’on emporte sont minimalistes. Mais cela n’empêche pas d’avancer et, la plupart du temps, on est étonné finalement d’être aussi résistant. Il n’y a guère que les fractures (très rares) ou les tendinites (un peu moins rares) qui peuvent conduire à s’arrêter. Donc le paradoxe entre la faiblesse que l’on assume et ce à quoi l’on parvient finalement, est une expérience forte. Elle montre, par contraste, que l’on se surprotège, dans la vie quotidienne, la plupart du temps.
• Le fait de vivre transitoirement dans une pauvreté relative (les Hébreux dans le désert n’étaient pas non plus vraiment pauvres, ils étaient simplement privés de certaines facilités de la vie urbaine) est « désintoxiquant ».
• Cela permet de reprendre pied et de se rendre compte que la vie ne provient pas d’une accumulation de biens matériels, mais qu’elle repose d’abord sur un échange de paroles et sur l’attention, au minimum, à des signaux qui sont au fond de nous-mêmes et que nous étouffons, en temps normal.
• La dimension éducative de l’ensemble : il y a là quelque chose que l’on apprend. Cela ressemble à des travaux pratiques et cela permet de se conduire différemment par la suite.
L’expérience du désert est périodiquement rappelée par les prophètes, dans la suite de l’Ancien Testament, pour montrer toutes les choses inutiles dont le peuple a cru nécessaire de s’encombrer, dans sa vie sédentaire : idoles, enrichissement injuste, égoïsme, etc. Elle est également évoquée par Osée comme l’occasion d’un cœur à cœur avec Dieu (Os 2.16), alors que tant de choses font obstacle à cette rencontre authentique.
L’annonce du retour d’exil, dans Ésaïe 40, part du désert (Es 40.3). Et cette prophétie sert de base au ministère de Jean-Baptiste. Les différentes présentations du ministère de Jean-Baptiste, au début des évangiles, renvoient d’ailleurs au même message : prendre du recul par rapport à son quotidien, faire d’autres choix de vie et préparer la voie à l’écoute de l’Évangile.
Le Saint-Esprit et le corps
On a beaucoup mis l’accent, dans l’histoire du christianisme, sur une dimension éthérée de la spiritualité. Mais cet accent n’est pas aussi unilatéral dans le Nouveau Testament.
On pense, bien sûr, au passage de la première épître aux Corinthiens où Paul dit que « le corps est le temple du Saint-Esprit » (1 Co 6.19), mais ce n’est pas la seule mention qui devrait nous faire réfléchir.
L’évangile de Jean utilise des images qui renvoient à une forme de mouvement, de dynamisme et, donc, d’incorporation :
« Le vent souffle où il veut, et tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d’où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l’Esprit » (Jn 3.8) ; et : « Celui qui croit en moi, comme l’a dit l’Écriture : De son sein couleront des fleuves d’eau vive. Il désignait ainsi l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui » (Jn 7.38-39).
La liste même des fruits de l’Esprit renvoie à des dispositions qui, pour le moins, joignent réflexivité et incorporation : « amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi, douceur, maîtrise de soi » (Gal 5.22-23).
Or la marche méditative se situe, elle aussi, à la jonction entre réflexivité et incorporation. Elle renvoie à des perceptions, à des sensations particulières, mais elle rend également sensible à des émotions profondes. Elle fait remonter des souvenirs, tout en proposant une nouvelle manière de marcher et de progresser. Elle questionne, par le décalage qu’elle instaure, les réflexes et les habitudes ancrés en chacun. Ouvre-t-elle mécaniquement à l’accueil du Saint-Esprit ? Non, bien sûr. J’y vois plutôt, pour revenir sur la proximité avec le ministère de Jean-Baptiste, une pratique qui prépare la voie à l’accueil du Saint-Esprit.
Cela dit, pour rester sur le cas de Jean-Baptiste, on voit que son ministère ne rencontre pas forcément le plus de succès auprès de ceux qui ont l’identité religieuse la plus affirmée. Il est difficile de ne pas y penser, en observant les démarches que font, au fil de la route, des personnes qui hésitent à se dire croyantes, alors que l’on rencontre d’autres personnes aux appartenances religieuses plus affirmées, qui ont énormément de mal à questionner leurs choix de vie.
Le terme de « spiritualité » est vague et il renvoie à des pratiques extrêmement différentes. Nous pointons simplement, ici, que les expériences éprouvées par la plupart des pèlerins présentent des analogies avec ce que dit le Nouveau Testament sur l’œuvre du Saint-Esprit dans les croyants.
L’itinérance du ministère de Jésus
La troisième voie d’entrée est la mobilité incessante de Jésus, dans les évangiles. C’est le rapprochement le plus évident. Il n’est, pour autant, pas le plus aisé à interpréter.
Jésus marche beaucoup, mais il ne fait pas tellement de commentaire sur ce choix. Pourquoi va-t-il de village en village, sans se poser ? Pourquoi sillonne-t-il la Galilée en tous sens, en repassant aux mêmes points, mais sans y demeurer ? Pourquoi le Fils de l’homme n’a-t-il pas de « lieu où reposer sa tête ? » (Mt 8.20 ; Lc 9.58). Pourquoi, dans l’évangile de Jean, Jésus fait-il d’incessants allers et retours entre la Galilée et la Judée ? On ne le sait pas vraiment. Jean mentionne des raisons de sécurité pour expliquer les replis depuis la Judée, mais cela ne rend pas compte de tous les épisodes. Luc, de son côté, a choisi d’articuler la plupart des enseignements de Jésus au sein de la grande marche vers Jérusalem, qui s’étend du chapitre 9 au chapitre 19 de son évangile. Mais lui non plus n’explique pas ce choix.
Lorsque Jésus envoie les disciples en mission, il leur recommande un équipement léger (Mt 10.1-15 ; Mc 6.7-11 ; Lc 9.1-6 et10.1-16), et cela renvoie à ce que nous avons dit sur les leçons du désert. Mais que se joue-t-il dans la dimension proprement itinérante de cet envoi ?
Ma perception est que la marche correspond à la position sociale que Jésus revendique : il ne se retire pas dans une zone dépeuplée comme les Esséniens, mais il ne s’installe pas non plus dans un conformisme tranquille. Jésus traverse la société de son époque : il y est présent, sans être lié avec elle, et il appelle ses disciples à faire de même.
Cette position sociale correspond à celle de beaucoup de personnes engagées dans le pèlerinage d’aujourd’hui, où le processus de la marche compte plus que le but à atteindre. On traverse des lieux, on croise des automobiles, mais on habite les lieux par lesquels on passe d’une autre manière que si on y réside ou si l’on y vient par un moyen de transport rapide.
Comment interpréter le succès actuel de cette démarche ?
Au terme de cet aller-retour entre l’observation empirique et des échos bibliques divers, comment interpréter ce qui se joue dans cette démarche et comment rendre compte de son succès ?
Un rapport critique au corps
Il y a à l’évidence une dimension critique dans cette pratique. Les pèlerins y cherchent d’autres repères, d’autres valeurs et un autre sens que ce qui les environne, spontanément.
Il est intéressant d’observer que cette critique s’ancre dans un usage du corps particulier.
Dans la pratique du pèlerinage, le corps est peu sexué. Des histoires d’amour peuvent y prendre place, mais la parure du corps est, par définition, réduite à sa plus simple expression. Difficile d’emporter de beaux atours, du matériel de maquillage ou un costume trois-pièces, dans son sac. Le corps est en mouvement plus qu’en représentation. L’effort, la fatigue, rendent impossible de jouer sur le registre du paraître. On se situe aux antipodes du corps publicitaire, sans défaut et sans ride, jouant de ses muscles ou de ses charmes avec détachement.
On est également à distance du culte de la performance qui règne dans la pratique sportive. On rencontre des personnes qui se vantent des kilomètres qu’elles ont parcourus, mais elles semblent incongrues dans l’ensemble. Il ne s’agit pas d’aller vite, ou de porter une charge plus lourde que l’autre. Chacun suit son chemin à son rythme, et c’est cela qui importe.
Les pèlerins se situent, enfin, à l’opposé du corps transporté par des engins. Ils n’ont pas la possibilité d’accélérer leur mobilité. Ils ne sont que partiellement protégés des intempéries. Ils doivent en passer par la fatigue et la patience pour avancer.
Sur tous ces registres, ils tournent le dos à l’usage du corps dominant dans notre société. Mais il ne s’agit pas non plus d’une pratique qui mépriserait le corps. C’est un usage du corps qui est engagé, qui inclut une forme d’humilité devant la nature, de recherche de sa juste place et de patience. En négatif on voit que cela tourne le dos à l’orgueil, cet hubris techniciste, à la compétition sociale et à la recherche compulsive d’immédiateté.
Mais c’est également une pratique qui rejoint le soupçon contemporain dont sont frappés tous les discours. Il est difficile de se payer de mots, sur le chemin, et je pense que c’est une des raisons de son succès. Cela explique, également, que les pèlerins ne se précipitent pas pour rejoindre, à l’arrivée, un discours religieux préformé. Ils ont une recherche d’authenticité et elle leur semble souvent menacée par un discours à portée générale.
Ils ont donc une position critique, mais qui s’exprime, malgré tout, par des voies assez communes.
Une recherche de sens
Ce décalage, cette position critique, n’est pas le fait, il faut le souligner, de personnes qui semblent spécialement habitées par l’esprit de contradiction.
En discutant avec les pèlerins, l’histoire récurrente que l’on entend est plutôt celle d’une impasse : être arrivé dans une situation dont on ne perçoit plus le sens et essayer de trouver une autre manière de vivre à laquelle on trouve davantage de sens.
L’impression récurrente dont il est fait état est d’être instrumentalisé : par son travail, par sa famille, par les automatismes dans lesquels on est pris. Dans certains cas, c’est le passage à la retraite qui relance des interrogations sur le sens de ce à quoi l’on s’occupe. Dans d’autres cas, c’est la future entrée sur le marché du travail qui conduit à s’interroger sur les priorités que l’on veut donner à sa vie.
Si l’on recherche un ailleurs, c’est pour considérer sa vie d’un autre point de vue. Il s’agit de se détacher de préjugés, d’habitudes, de réponses toutes faites qui n’apportent pas ou plus satisfaction.
Est-ce qu’au bout de cette recherche il y a la rencontre de Dieu et le rattachement à une Église ? Pas toujours. Les Églises sont souvent perçues comme trop liées au monde dont on veut s’extraire. Quant à la rencontre avec Dieu, elle relève du secret des cœurs et il n’est pas si facile de juger de ce qui se passe pour de bon. En tout cas, si rencontre il y a, elle ne prend pas souvent la forme d’une expérience racontable avec les modèles existants dans les différentes Églises.
En observant la manière dont les pèlerins réagissent une fois qu’ils sont arrivés sur la place de la cathédrale, à Saint-Jacques-de-Compostelle, il est clair que beaucoup d’entre eux ont vécu des expériences profondes qui les ont secoués, transformés et interrogés.
Sur le moment, ils ont peu de mots pour en rendre compte.
Quand ils en parlent, avec du recul, ils mentionnent plutôt des choix de vie concrets qu’ils ont été amenés à faire, de retour chez eux.
Au total, cette spiritualité n’est pas exempte de paradoxes : proche par bien des aspects, par plusieurs des ressorts sur lesquels elle s’appuie, d’éléments forts de la spiritualité biblique, mais loin, dans la plupart des cas, d’une affirmation de foi claire et publique ; critique, dans son évaluation de la société, mais proche, d’un autre côté, du vécu contemporain des convictions : un choix individuel qui tourne le dos aux expressions historiques et collectives de la foi.