Du judaïsme au christianisme


Antijudaïsme et antisémitisme

Le mépris et la haine du judaïsme et des Juifs se sont manifestés pour l’essentiel dans les pays de la civilisation européenne et chrétienne. L’antijudaïsme théologique a d’abord creusé le fossé entre la Synagogue et l’Église. L’antisémitisme s’est ensuite répandu dans les pays chrétiens au Moyen Âge et à l’époque moderne, avec son cortège de violences, de meurtres et de discrimination à l’encontre des Juifs. Enfin, c’est sur ce « terreau » déjà en partie déchristianisé et pénétré par une philosophie « païenne » (le nazisme et son culte de la « race supérieure ») que s’est perpétré, au 20ème siècle, le crime le plus effroyable et sans doute le plus incompréhensible de toute l’histoire humaine…
Les six millions de victimes juives de la Shoah, éliminées de façon systématique, planifiée et « industrielle », continuent d’interroger l’Église et les chrétiens de notre temps sur les racines et la croissance de cette haine sans rapport avec l’enseignement de Jésus, le Messie juif du premier siècle…

Antisionisme

À ces diverses formes d’opposition aux Juifs, on peut ajouter l’antisionisme virulent qui est apparu, notamment, dans les pays arabes depuis le retour des Juifs sionistes en Palestine. Dans ces contrées à majorité musulmane, à l’exception de plusieurs flambées meurtrières, la haine des Juifs était restée jusqu’alors moins violente dans son expression « physique ». Mais les défaites successives des armées arabes coalisées contre l’État d’Israël depuis 1948, puis la montée et l’établissement d’un islam radical et fanatique en Iran depuis 1978, ont largement pris le relais de l’antisémitisme « classique ». L’antisionisme est aujourd’hui l’une des principales causes de déchaînement contre les Juifs.
Pour bien saisir les enjeux de ce débat et tenter d’en éclaircir les données, il faut sans doute définir, comme tout à nouveau, certains termes élémentaires comme « Église », « chrétien », etc. Il est aussi nécessaire de mieux situer l’articulation et les liens entre le judaïsme et le christianisme.

Être juif au premier siècle

Du temps de Jésus, la définition du mot « Juif » posait sans doute moins de problèmes qu’aujourd’hui et la réponse était par conséquent plus facile à donner. Mais cette question était déjà pertinente, car il se trouvait probablement parmi les Juifs des hommes et des femmes peu croyants, qui vivaient même comme les « païens » des populations environnantes.
À peine deux siècles avant Jésus, les Macchabées avaient réagi contre l’hellénisation de la société juive. Ce risque était réel, car les occupants grecs tentaient de supprimer aux Juifs jusqu’au droit d’adorer le Dieu unique, invisible et que l’on ne peut pas représenter, pour le remplacer par l’obligation d’adorer une idole, homme ou bête.
Avant eux, les prophètes d’Israël avaient à de nombreuses reprises averti ou censuré le roi, les notables ou le peuple tentés de suivre les coutumes et les religions des autres peuples. L’alliance religieuse entre Dieu et les descendants d’Abraham, dont la circoncision physique était le signe extérieur et la foi le signe intérieur (« circoncision du cœur »), définissait alors le peuple juif appelé par Dieu et consacré à son service.
Au premier siècle, on sait que les Juifs constituent un peuple particulier. Les Juifs dispersés dans les pays du Moyen-Orient en sont également conscients. Ils ont parfois souffert de cette distinction qu’ils s’efforcent d’entretenir, comme le relatent par exemple les livres d’Esther ou de Daniel. Sur la terre d’Israël ou dans la diaspora, le peuple juif se distingue donc suffisamment de tous les peuples pour qu’on ne le confonde avec aucun d’eux, malgré la diversité du judaïsme ou de la société juive. Jésus et ses disciples sont considérés comme juifs. On ne peut leur contester cette identité, même s’ils commencent à poser des problèmes aux autorités juives et romaines, religieuses et civiles.

Jésus, un Juif à part entière

Jésus est né d’une mère juive, il a été circoncis huit jours après sa naissance. On pense que Luc a évoqué sa majorité religieuse et qu’il aurait donc été considéré comme bar-mitsva (fils du commandement). Dans sa douzième année, en effet, tandis qu’il se trouve à Jérusalem pour fêter la Pâque avec ses parents, Jésus se rend seul au temple de Jérusalem pour dialoguer avec les rabbins (Luc 2.40-52). Adulte, Jésus confirme son ministère messianique à la synagogue de Nazareth, lorsqu’il est appelé à lire le texte du prophète Ésaïe qui accompagne probablement la parasha (passage de la Torah) de ce sabbat.

Jésus et ses disciples observent les règles, les coutumes et les fêtes juives. Si Jésus a parfois contesté certaines traditions rabbiniques, ou tout au moins l’esprit dans lequel elles étaient mises en pratique, il n’avait aucune raison de remettre en cause son identité juive. Il se présente comme « envoyé vers les brebis de la maison d’Israël » et ses disciples sont tous juifs. Il est reconnu comme le Messie lors de sa dernière entrée à Jérusalem à dos d’âne, confirmant ainsi la prophétie de Zacharie (Jean 12.12-16 ; Zacharie 9.9). Il est acclamé par une partie de la population, mais il est bientôt rejeté par l’élite religieuse de Jérusalem qui manipule et retourne la foule contre lui.

Le rejet n’est pas total. Certains contestent le verdict des procès juif et romain : la mise à mort de Jésus sur une croix romaine comme un simple brigand « païen ».

L’essor d’une foi nouvelle

Après la résurrection de Jésus, une communauté de disciples juifs se forme autour du Messie revenu à la vie, vainqueur de la mort. Le livre des Actes des Apôtres souligne la progression de cette communauté, qui passe rapidement d’une centaine de personnes avant la fête de Shavouot (Pentecôte), à plusieurs milliers (grec myriades), voire dizaines de milliers deux à trois décennies plus tard. Parmi eux se trouvent des sacrificateurs et des docteurs de la Loi, donc probablement des sadducéens et des pharisiens (Actes 6.7 ; 21.20).

Ils fondent la défense de leur foi nouvelle sur l’accomplissement des prophéties par Jésus, comme le soulignent les évangiles selon Matthieu et Luc (références explicites à Ésaïe 7, 9, 53 ; Jérémie 31 ; Osée 11 ;

Psaume 2 et 22 ; Zacharie 9.9 ; etc.).

Une opposition croissante

Les disciples juifs de Jésus rencontrent une forte opposition. Le Sanhédrin est divisé sur l’attitude à adopter envers ces « dissidents ». Il hésite entre une simple censure assortie de l’interdiction de répandre cette nouvelle foi messianique, et la sévérité extrême d’une condamnation à la peine de mort.

Gamaliel, éminent rabbin du courant pharisien et petit-fils d’Hillel, propose de laisser ce mouvement libre de se développer : il finira probablement, comme les autres (il en paraissait régulièrement), par se dissoudre de lui-même (Actes 5). Sa recommandation est acceptée, mais l’opposition reste active.

De nombreux Juifs continuent cependant de témoigner de leur foi en Jésus, le Messie d’Israël. Ils subissent bientôt des persécutions violentes qui peuvent aller jusqu’à la mort, tant de la part des autorités civiles que religieuses. Mais ils sont toujours perçus comme un groupe (les « nazaréens ») parmi d’autres au sein du judaïsme hétérogène du premier siècle.

L’éclosion d’une communauté « mixte »

Beaucoup de ces Juifs « messianiques » fuient les persécutions. Ils sont contraints de quitter Jérusalem pour se réfugier dans l’ensemble des pays du bassin méditerranéen. Dans les villes où ils s’établissent ou qu’ils traversent, ils annoncent « l’Évangile » (mot grec qui signifie « Bonne Nouvelle ») de la mort et la résurrection du Messie Jésus, en premier lieu dans les synagogues. Après bien des hésitations (voir Actes 10), ils s’adressent aussi aux non-Juifs. Ils voient dans leur mission la réalisation de la promesse adressée à Abraham d’être « une source de bénédictions pour tous les peuples de la terre ».

Leur message offre une nouvelle opportunité aux non-Juifs de connaître le Dieu d’Israël. Si certains prosélytes ont déjà embrassé la foi au Dieu d’Abraham, la porte est désormais largement ouverte aux non-Juifs dans leur ensemble.

C’est donc l’intégration des « païens convertis » dans ce nouveau groupe juif qui pose alors problème. Les débats sont houleux parmi les disciples de Jésus réunis à Jérusalem pour évoquer cette question (voir Actes 15). Ils portent essentiellement sur la nécessité ou non de circoncire, en signe de leur entrée dans l’Alliance avec le Dieu d’Israël, ces nouveaux venus du monde « païen » ; ils abordent aussi la question des règles de pureté alimentaire et conjugale. Un accord est enfin trouvé pour que les Juifs et les non-Juifs vivent en bonne entente.

Paul de Tarse

Saul (ou Shaoul) est né à Tarse, dans la province romaine de Cilicie (au sud de la Turquie actuelle). Il fait plusieurs fois référence à ses origines juives dans ses lettres ou ses discours. Instruit par le rabbin Gamaliel à Jérusalem « dans la connaissance exacte de la Loi de ses pères » (Actes 22.3), Paul est un pharisien « plein de zèle pour Dieu, plus avancé dans le judaïsme que beaucoup de ceux de son âge » (Galates 1.13-14). Il s’oppose alors avec vigueur aux Juifs qui ont reconnu en Jésus le Messie d’Israël. C’est dans cette intention qu’il se rend à Damas, mais en chemin, il est l’objet d’une révélation divine sans équivoque. Paul embrasse alors le parti de ses adversaires (Actes 8). Il parcourt ensuite le nord du bassin méditerranéen, de Jérusalem à Rome, pour annoncer à tous, Juifs et non-Juifs, la Bonne Nouvelle du salut accompli par Jésus, le Messie d’Israël et de tous les peuples de la terre.

Église, Christ, chrétiens…

Pour la première fois dans l’histoire, les disciples juifs et non-juifs de Jésus ont alors conscience d’être véritablement unis au sein de ce qu’on appelle l’ekklesia (assemblée convoquée). Ce terme est familier pour les Juifs. Les rabbins qui ont traduit la Bible en grec (Septante) au 3ème siècle av. J.-C., ont précisément choisi ce terme pour désigner le synonyme hébreu, qehilah, l’assemblée ou la communauté d’Israël traversant le désert à la suite de Moïse (voir Actes 7.38).

À Antioche, on appelle bientôt « chrétiens » les Juifs et les non-Juifs qui se disent disciples du « Christ ». Les termes Messie et Christ sont synonymes : l’un vient de l’hébreu (Machia’h), l’autre du grec (Christos). Ils peuvent se traduire par « l’Oint » : ils évoquent l’onction d’huile pratiquée autrefois pour consacrer le sacrificateur, le roi ou le prophète au service de Dieu. Jésus cumule ces trois fonctions, il est donc « l’Oint » par excellence. Les chrétiens reflètent ou « portent » en eux le Christ, le Messie.

Il est essentiel de bien saisir le sens premier de ces termes qui a évolué au cours des siècles. L’Église est en général comprise aujourd’hui comme une entité non- juive. On la confond le plus souvent, en France, avec la seule Église catholique, qui ne représente pourtant qu’une partie des chrétiens. Il ne vient à l’esprit de personne, ou presque (et avec de forts préjugés), qu’un Juif puisse être chrétien. On en est même venu à formuler l’hypothèse théologique du « remplacement » : l’Église (sous-entendue non-juive) aurait remplacé Israël (sous-entendu le peuple juif). C’est un double contresens.

D’une part, l’Église n’a jamais été une entité exclusivement non-juive : les disciples de Jésus sont tous juifs et ils se demandent comment intégrer les non-Juifs dans cette nouvelle « assemblée », que l’on nomme (en grec) « église » !

D’autre part, les non-Juifs ne remplacent pas les Juifs ; ils ne constituent pas le nouveau « peuple de Dieu » sans les Juifs.

La première Alliance, inaugurée avec Abraham est scellée par Moïse et le peuple d’Israël en recueillant le sang d’un animal sacrifié sur l’autel du temple (Exode 24.4-8). Les prophètes déclarent ensuite que cette Alliance a été « rompue » par Israël, mais ils annoncent que Dieu va la renouveler (Jérémie 31.31-34). Or, la « nouvelle Alliance » instaurée par Jésus est scellée « par son sang » : il donne sa vie pour le salut de son peuple, des Juifs et des non-Juifs unis dans leur foi au Dieu d’Israël (Matthieu 26.27-28 ; Apocalypse 5.8-12). L’Église est née du renouvellement et de l’élargissement de l’ancienne Alliance par le Messie.

L’olivier-Israël

Pour expliquer cette réalité nouvelle, Paul recourt à la métaphore de « l’olivier-Israël » (Romains 11.17-28). Les non-Juifs sont comme des « branches greffées » sur cet arbre, tandis que les Juifs qui n’ont pas reconnu en Jésus le Messie sont comme des « branches coupées ».

Paul avertit cependant les non-Juifs qu’ils n’ont pas la garantie de demeurer sur l’olivier-Israël s’ils n’en portent pas les fruits (v. 21-22). Puis il ajoute que la place des Juifs reste intacte sur leur arbre naturel, à condition qu’ils croient que Jésus est le Messie (littéralement : « s’ils ne persévèrent pas dans l’incrédulité », v. 23). Il précise enfin que les Juifs sont « toujours aimés », car Dieu n’oublie pas sa relation exceptionnelle (élective) avec leurs ancêtres (v. 28).

Dans ses lettres, Paul s’efforce souvent de placer ainsi les Juifs et les non-Juifs sur un même plan, tant sur le rapport de leur « chute » (le « péché ») que de leur « relèvement » (le pardon et la réconciliation avec Dieu). Les Juifs et les non-Juifs qui croient en Jésus vivent donc de la même sève de l’olivier-Israël. Ils reçoivent la même faveur : ils ont accès à la communion avec Dieu par la foi au Messie/Christ Jésus ; ils sont passibles des mêmes « jugements » s’ils s’en écartent (voir Romains 1 à 8)…

Les Juifs privilégiés

Paul dresse une liste des privilèges accordés à Israël (Romains 9.1-5) : Dieu a adopté le peuple d’Israël ; il lui a montré sa gloire ; il a conclu avec lui une Alliance assortie d’un signe visible, la circoncision ; il lui a donné la Torah et ordonné de lui rendre un culte exclusif ; il lui a adressé des promesses précises ; il a choisi pour cela une lignée humaine, la descendance des patriarches Abraham, Isaac et Jacob. Enfin, il a accordé à Israël une révélation de sa personne en Jésus, son Fils qui est « au-dessus de tout ». En effet, selon ses propres paroles, Jésus est « plus grand (important) que le temple » (Matthieu 12.6 ; Jean 2.19-21) ; il est Dieu fait homme, le « seul médiateur entre Dieu et l’humanité » (Jean 14.6 ; 1 Timothée 2.5).

Cette énumération a pour finalité de montrer que le Messie Jésus est l’aboutissement, le couronnement de la révélation progressive de Dieu à Israël ; elle confirme le choix de Dieu (élection). Jésus est le véritable Fils dont Israël était comme l’image, la préfiguration.

« L’Agneau de Dieu » mort et ressuscité (Jean 1.29 ; Apocalypse 12.10-11) réalise la promesse du salut et donne ainsi la possibilité au peuple d’Israël de servir Dieu dans le cadre d’une nouvelle Alliance, définitive.

Les non-Juifs « sans Dieu »

Paul souligne par ailleurs combien les non-Juifs sont « démunis » sur le plan religieux. Il dresse une brève liste qui est l’inverse de celle des privilèges accordés aux Juifs : « Autrefois, vous, païens dans la chair (non-Juifs de naissance), traités d’incirconcis par ceux qui se disent circoncis (les Juifs) […] vous étiez en ce temps-là sans Christ, privés du droit de cité en Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans ce monde » (Éphésiens 2.11-12).

Juifs et non-Juifs : un nouveau peuple

Paul met enfin en valeur l’union des Juifs et des non-Juifs appelés à former un nouveau peuple :

« Mais maintenant, par votre union avec le Christ, Jésus, vous qui autrefois étiez loin (les non-Juifs), vous êtes devenus proches (des Juifs) grâce au sacrifice du Christ. Car nous lui devons notre paix. Il a, en effet, instauré l’unité entre les Juifs et les non-Juifs et abattu le mur qui les séparait : en livrant son corps à la mort, il a annulé les effets de ce qui faisait d’eux des ennemis, c’est-à-dire de la Loi de Moïse, dans ses commandements et ses règles. Il voulait ainsi créer une seule et nouvelle humanité à partir des Juifs et des non-Juifs qu’il a unis à lui-même, en établissant la paix. Il voulait aussi les réconcilier les uns et les autres avec Dieu et les unir en un seul corps, en supprimant, par sa mort sur la croix, ce qui faisait d’eux des ennemis. Ainsi il est venu annoncer la paix à vous qui étiez loin (les non-Juifs) et la paix à ceux qui étaient proches (les Juifs). Car, grâce à lui, nous avons accès, les uns comme les autres, auprès du Père, par le même Esprit. Voilà pourquoi vous (les non-Juifs) n’êtes plus des étrangers ou des résidents temporaires, vous êtes concitoyens des membres du peuple de Dieu, vous faites partie de la famille de Dieu. Dieu vous a intégrés à l’édifice qu’il construit sur le fondement que sont les apôtres, ses prophètes, et dont Jésus, le Messie, est lui-même la pierre principale. En lui toute la construction s’élève, bien coordonnée, afin d’être un temple saint dans le Seigneur et, unis au Christ, vous avez été intégrés ensemble à cette construction pour former une demeure où Dieu habite par l’Esprit » (Éphésiens 2.13-22).

Une « nation sainte »

Les non-Juifs peuvent donc être considérés sur le plan spirituel comme « de véritables enfants d’Abraham, par la foi » (Galates 3.29). Ils sont associés au « peuple de Dieu », selon les paroles du prophète Osée citées également par Paul : « Celui qui n’était pas mon peuple, je l’appellerai mon peuple » (Romains 9.26 ; Osée 2.1). Avec les Juifs qui ont reconnu en Jésus le Messie, ils forment « une communauté de rois-prêtres », une « nation sainte » consacrée à Dieu (1 Pierre 2.9). C’était la vocation adressée en premier lieu aux Juifs rassemblés avec Moïse au pied du mont Sinaï (Exode 19.6).

Elle est désormais élargie à l’ensemble des peuples conviés à rendre un culte au Dieu unique d’Israël, dans la foi au Messie-Sauveur, Jésus, le Fils de Dieu (voir Apocalypse 5.10).

Le thème de la libération de l’esclavage du péché est développé en écho à la libération des Juifs de l’esclavage en Égypte (Romains 3). Jésus est la véritable Pâque de ce nouveau peuple (1 Corinthiens 5.7). Il est l’Agneau sacrifié sur l’autel pour l’expiation parfaite et définitive des péchés, et le sacrificateur nommé pour l’éternité dans le « temple du ciel » (lettre aux Hébreux).

Complémentarité entre Juifs et non-Juifs

Paul souligne à plusieurs reprises la similitude entre les Juifs et les non-Juifs : tous sont « pécheurs », incapables d’accomplir la Loi de Dieu à la perfection ; tous sont donc appelés à placer leur foi en Dieu et en son Messie, Jésus, qui a « tout accompli ». Il développe ainsi le thème de la complémentarité et de l’unité de la foi entre Juifs et non-Juifs dans le « corps du Messie », qu’on appelle aussi l’Église.

En dehors de cette assemblée de la Nouvelle Alliance ou de ce nouveau peuple, il existe toujours des Juifs et des non-Juifs sur un plan strictement humain (Romains 9.3 et Éphésiens 2.11). Ils refusent de leur plein gré d’adhérer à cette foi « messianique ». L’évangélisation (l’action d’annoncer l’Évangile) décrite dans le livre des Actes ou dans les lettres des apôtres (Nouveau Testament) n’est jamais coercitive ; elle laisse chacun libre, juif ou non, de choisir cette foi et de reconnaître en Jésus le Messie promis aux Juifs comme aux autres peuples du monde. Chacun reste donc également libre de refuser d’entrer dans cette alliance nouvelle…

On note que les non-Juifs, dans les pays méditerranéens visités par Paul, réagissent exactement de la même façon que les Juifs en Israël : certains reçoivent avec foi la bonne nouvelle du Messie tandis que d’autres s’y opposent, parfois violemment. Les Romains mettront les chrétiens à mort pendant plusieurs siècles. Et l’on sait que les chrétiens sont persécutés aujourd’hui encore dans de nombreux pays…

Les non-Juifs majoritaires

Les Juifs « chrétiens » (ou messianiques) sont bientôt tenus à l’écart des synagogues. Cette exclusion se radicalise à partir de l’an 70, après la destruction du temple par les armées romaines. Les Juifs minoritaires des Églises disséminées dans l’Empire romain se trouvent progressivement mal à l’aise dans cet « édifice spirituel » que leurs ancêtres ont pourtant fondé.

En effet, l’antisémitisme ambiant dans l’Empire romain s’infiltre dans les communautés chrétiennes, en grande partie non-juives, d’Asie Mineure, de Macédoine, de Grèce et de Rome. Les personnalités les plus éminentes, qu’on appelle « Pères de l’Église », écrivent déjà au 2ème siècle des phrases très dures à l’encontre des Juifs qui ne croient pas en Jésus.

Malgré la sévère mise en garde de Paul adressée aux non-Juifs (Romains 11), les Juifs sont alors méprisés et marginalisés, car ils appartiennent au peuple qui « a rejeté son Messie », qui a « tué le Christ » et donc commis un « déicide », crime jugé impardonnable.

Cette généralisation abusive est une erreur théologique et une attitude condamnables. Les non-Juifs ont en effet tendance à rejeter la crucifixion sur la nation juive tout entière, bien que les auteurs du Nouveau Testament soulignent la solidarité entre les autorités religieuses et politiques juives et romaines dans le procès et la mort de Jésus (voir Luc 23.12 ; Jean 18-19 et Actes 4. 23-28).

Les Juifs chrétiens exclus de la Synagogue

L’exclusion des Juifs chrétiens de la Synagogue (du judaïsme) devient officielle probablement lors du rassemblement des autorités juives à Jamnia, près de Tibériade, vers l’an 90.

À partir du 2ème siècle, les maîtres du judaïsme stigmatisent les minim (Juifs jugés hérétiques), et notamment les nazaréens (notsrim), disciples de Jésus de Nazareth (Yeshoua ha Notsri). On trouve des traces de ce rejet dans le Talmud, et les légendes les plus noires sur Jésus commencent à circuler dans les toledot Yeshu((En hébreu, le nom de Jésus se prononce Yeshoua et fait référence au « Dieu sauveur » (même racine que le prénom traduit par Isaïe ou Josué). Yeshu est un prénom « péjoratif » (privé de son « a » final) construit sur un acronyme que l’on peut traduire de l’hébreu par « Que son nom et sa mémoire soit effacés ». Les « toledot Yeshu » ont probablement été mises par écrit dès le haut Moyen Âge, vers le VIème siècle, et diffusées en Europe vers le XIème siècle.)) (histoires sur la naissance de Jésus), où l’on raconte que Jésus est le fils d’une prostituée et d’un soldat romain…

À l’antijudaïsme qui se développe à cette époque dans l’Église répond donc un antichristianisme juif ; les deux religions se différencient et s’excluent mutuellement.

De la jalousie à l’aversion

D’après Paul, la greffe des non-Juifs sur l’olivier-Israël doit « provoquer la jalousie des Juifs » (Romains 10.19 ; 11.11). Pour appuyer son argumentation, il cite un verset de l’Ancien Testament : « Je vous rendrai jaloux de ce qui n’est pas une nation… » (Deutéronome 32.21). C’est l’un des motifs qui l’animent pour accomplir son ministère d’apôtre auprès des non-Juifs.

Les Juifs auraient dû être jaloux (dans le bon sens du terme !) de voir que les non-Juifs recevaient la bénédiction destinée normalement à Israël, le privilège de vivre en communion avec le Dieu unique d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. En effet, l’attitude des non-Juifs, marquée par la présence de Dieu dans leur vie (le « fruit de l’Esprit », voir lettre de Paul aux Galates, 5.22-23), aurait dû les convaincre et leur inspirer le désir de se tourner vers le Dieu d’Israël dans la foi en Jésus le Messie.

Hélas, l’histoire des rapports entre les « chrétiens » et le peuple juif depuis deux mille ans ajoute une épaisseur au « mystère d’Israël » ou « mystère du Messie » évoqué par Paul. Le comportement des chrétiens non-Juifs à l’égard des Juifs qui ne reconnaissent pas en Jésus le Messie est peu convaincant… Il n’est pas étonnant que si peu de Juifs aient pu être rendus jaloux par les non-Juifs, ni que la plupart d’entre eux éprouvèrent une réelle aversion pour ces « chrétiens » qui se montraient trop souvent leurs pires ennemis…

Les Juifs persécutés par les « chrétiens »

Il suffit d’évoquer les accusations de déicide (condamnation à mort de Jésus) et de « meurtre rituel » sur les enfants chrétiens (que l’on disait « sacrifiés » par les Juifs pour préparer la Pâque) ; les massacres perpétrés « au nom du Christ » lors de certaines croisades ; les jugements de l’Inquisition qui touchent particulièrement les marranes, les Juifs espagnols convertis à la foi chrétienne sous la contrainte et la menace : soupçonnés d’infidélité à l’Église, parce qu’ils continuent de pratiquer le judaïsme en secret, on les brûle sur des bûchers en guise d’autodafé (« acte de foi ») ; les pogroms, ces violences meurtrières déclenchées pour des raisons à la fois sociales et religieuses à l’encontre des Juifs de Russie et d’Europe centrale, surtout au 19ème siècle ; le génocide nazi pendant la Seconde Guerre mondiale, les camps de la mort où périrent environ six millions de Juifs d’Europe, dont un million et demi d’enfants, dans les pires conditions que l’humanité ait pu concevoir…

Nul ne peut ignorer le mépris, les accusations, les rumeurs malveillantes, les persécutions dont les Juifs ont été les victimes au cours des siècles. Ces violences ont été perpétrées dans les pays de la civilisation occidentale, européenne, qui s’est en partie forgée autour de la foi chrétienne, même si d’autres courants complémentaires – parfois contraires – ont contribué à la façonner.

Chrétiens ?

Nous pouvons cependant nous interroger sur le sens du mot « chrétien » employé dans le contexte historique des persécutions. Les croyants authentiques, « vrais prophètes » souligne Jésus lui-même, se reconnaissent comme un bon arbre à ses bons fruits (Matthieu 7.16- 20 ; Jean 15.8).

L’histoire de l’Église révèle ainsi d’heureuses exceptions, des chrétiens fidèles au Dieu d’Israël, bien intentionnés envers les Juifs. Leur nombre ou leur proportion sont difficiles à évaluer, mais nous savons que des évêques ont en partie protégé les Juifs de leur cité, lors du passage des croisés les plus violents ; les papes d’Avignon ont toléré les Juifs de leur État et leur ont accordé une liberté relative, certes très encadrée et parfois intéressée. Des pasteurs et des prêtres, mais aussi de simples fidèles, ont risqué leur vie pour sauver des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, comme les habitants du village du Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire, si souvent cités en exemple. Mais ces exceptions sont sans doute trop rares pour être réellement convaincantes. Et nous savons, hélas, que des chrétiens qui se voulaient authentiques se sont laissé emporter – à tort, cela est certain – par la vague antisémite…

Jésus « non-juif »

Pendant de nombreux siècles, la figure de Jésus est coupée de ses racines juives ; de nombreux chrétiens « ignorent » que Jésus, ses parents, Joseph et Marie, et ses disciples étaient tous juifs. Ils considèrent souvent les Juifs comme des traîtres, à l’image de Judas, le disciple qui a livré Jésus aux Romains.

De leur côté, les Juifs pensent que Jésus ne peut être l’un des leurs. Peu de Juifs acceptent de lire les évangiles pour se donner une idée personnelle de cet homme qui se prétend le « Fils de Dieu », ce qui prête pour eux à confusion, car Dieu est unique. Pour beaucoup, Jésus est le « traître » à cause duquel ils souffrent les persécutions les plus inhumaines. Les Juifs qui croient en lui sont des renégats, ils ne méritent pas le nom de Juifs…

Les écrivains juifs redécouvrent Jésus

Malgré les oppositions et les souffrances perpétrées par les « chrétiens », certains auteurs juifs du mouvement de la Haskala s’intéressent à nouveau à Jésus. Leur but est le plus souvent de réhabiliter la figure juive de Jésus. Ils se contentent d’abord de paraphraser les évangiles, puis ils soulignent l’enracinement historique de la vie de Jésus, son arrière-plan religieux, politique et social dans le peuple d’Israël du premier siècle.

Shalom Asch (1880-1957)

L’écrivain juif polonais Shalom Asch est l’un des grands écrivains de la littérature yiddish. Il se fait connaître très jeune comme le chantre du shtetl, la bourgade juive, dont il retrace les coutumes et les mœurs, les aspects pittoresques, les joies et les tragédies. Puis il cherche avec détermination à promouvoir la réconciliation entre Juifs et chrétiens.

Pendant les années 30, Shalom Ash publie trois livres : Le Nazaréen ; Paul ; et Marie, mère de Jésus. Dans ce dernier roman, l’histoire de Jésus est racontée à travers la personne de Marie, avec des contours mystiques, mais l’ensemble reste très proche des récits évangéliques. Beaucoup de non-Juifs redécouvrent ainsi la figure juive de Jésus, tandis que les lecteurs juifs, plus rares, comprennent que Jésus n’est pas le traître, l’imposteur, l’enfant adultérin des Toledot Yeshu.

Edmond Fleg (1874-1963)

Contemporain de Shalom Ash, Edmond Fleg est d’origine suisse, mais il se déclare « Juif de culture française et laïque ». Fleg s’interroge sur l’antisémitisme et sur les causes de ce mépris, qu’il trouve notamment dans l’enseignement chrétien sur les Juifs. Il dénonce la déformation de la figure de Jésus par les chrétiens, devenue à ses yeux résolument non-juive. Fleg écrit alors Jésus raconté par le Juif errant (1934).

L’objectif de Fleg est de réhabiliter l’image positive des Juifs en reprenant le personnage du Juif errant, débarrassé des légendes malveillantes et antisémites qui l’entourent depuis la naissance du mythe, vers le 16ème siècle. Comme Shalom Ash et d’autres auteurs comme Joseph Klausner (1874-1958), il souhaite également rétablir l’identité juive de Jésus en la situant dans son contexte, en demeurant fidèle au texte des évangiles. Edmond Fleg a ainsi joué un rôle important dans le dialogue entre Juifs et chrétiens.

Martin Buber (1878-1965)

Le philosophe Martin Buber a écrit de très belles lignes sur Jésus, avec le souci de souligner son enracinement spirituel juif :

« Depuis ma jeunesse, j’ai reconnu Jésus comme mon grand frère. Que le christianisme l’ait considéré et le considère encore comme Dieu et Sauveur m’est toujours apparu comme un fait de la plus haute importance, destiné à être compris tant à partir de mon point de vue qu’en fonction de celui des chrétiens […] Mon sentiment fraternel à son égard est devenu toujours plus pur et plus fort ; et je fixe aujourd’hui les yeux sur lui de manière plus décidée et plus transparente que jamais. Aujourd’hui plus qu’hier encore, j’ai la conviction qu’une grande place lui revient dans l’histoire de la foi d’Israël et qu’aucune catégorie habituelle ne peut en rendre compte… » (Zwei Glaubensweisen – Deux types de foi (juive et chrétienne), 1950).

Jules Isaac (1877-1963)

Des auteurs comme Jules Isaac s’attacheront de façon beaucoup plus systématique et rigoureuse à clarifier les données sur Jésus et sur l’enseignement de l’Église. Jules Isaac veut extraire tout ce que la tradition chrétienne a pu ajouter d’équivoque et qui a nourri l’antisémitisme ancien et moderne, sous ses différentes formes.

L’essai de Jules Isaac, Jésus et Israël, rédigé pendant la guerre, est publié en 1948. Il est construit sous forme de propositions qui permettent de faire le point sur l’enseignement de l’Église comparé au texte biblique. Jules Isaac se penche sur le rapport de Jésus à la tradition des prophètes de l’Ancien Testament et au peuple juif dans son contexte historique du premier siècle. Il s’attache enfin à dénoncer les accusations perfides et les malédictions entretenues par l’Église contre les Juifs. Ce livre a également contribué au dialogue entre Juifs et chrétiens (Isaac est l’un des fondateurs de l’Amitié judéo-chrétienne) et il a permis de modifier l’enseignement de l’Église sur les Juifs.

Le Jésus de l’histoire

Pendant les années 60, trois ouvrages remarquables sur Jésus sont publiés : en France par Robert Aron (Les années obscures de Jésus, 1960) ; en Allemagne par Shalom Ben Chorin (Mon frère Jésus, 1967) ; et par l’Israélien David Flusser (Jésus, 1968). Chacun de ces auteurs s’attache à décrire, sur la base de recherches scientifiques éprouvées, le contexte socio-culturel et religieux dans lequel Jésus a vécu. Ce mouvement de recherche se poursuit et la figure de Jésus est aujourd’hui largement réhabilitée parmi les Juifs, au moins sous son angle historique.

Abonnez-vous !

Recevez régulièrement nos revues chrétiennes pour nourrir votre foi, approfondir votre réflexion et rester accompagné tout au long de l’année.

Voir nos abonnements