Deux pasteurs, une seule chaire

Un pasteur pour quoi faire ? Un pasteur à quoi ça sert, au juste ? Et comment le devient-on ? C’était pour répondre à cet ensemble de questions que vous aviez fait venir le secrétaire général de l’époque, il y a maintenant neuf ans de cela, déjà, à l’occasion du discernement que vous meniez pour faire suite au ministère pastoral de votre pasteur précédent, et réfléchir plus précisément sur votre souhait à faire appel à Jean Berger((Le nom a été changé.)) comme pasteur de votre communauté. Nous connaissons la suite de l’histoire, et vous pouvez collectivement en être fier. Une croissance que les Églises de notre Fédération vous envient notablement, soutenue par un projet d’Église, une vision d’Église claire, intentionnelle, missionnelle, et un projet de bâtiment ambitieux. Tout simplement bravo pour la foi que vous avez manifestée ensemble. Vous avez là un outil formidable pour avancer dans la mission que le Seigneur vous confie dans cette ville ; et bravo à Jean pour la vision qui le porte avec les responsables de la communauté, pour la persévérance et le cœur missionnaire et pastoral manifesté. On en voudrait davantage, des pasteurs de cette trempe dans notre fédération, croyez-moi. Vous avez fait le bon choix, il y a neuf ans de cela.

Mais voilà… Voilà que Jean, et vous avec, êtes victimes de votre succès. Cette croissance voulue, elle est là. Le bâtiment pour la recevoir, il est là. Et ça ne va pas s’arrêter là ! Dieu vous a pris au mot… Alors, comment continuer maintenant pour aller plus loin ?
Si le lieu de culte vous met au large, c’est le costume pastoral qui est maintenant trop petit. Pour faire face au défi collectif, Jean vous l’a manifesté, au conseil d’Église d’abord, en Assemblée générale ensuite : son désir et son besoin d’un soutien pastoral ; son souhait d’une deuxième ressource pastorale, à ses côtés, pour mieux vous servir, et servir ensemble votre vision commune. C’est aujourd’hui la raison de ma venue. Comment imaginer et vivre le pastorat à deux dans une Église ? Comment ça peut marcher ? Quels bénéfices en tirer ? Quels écueils éviter ?

J’ai donné à ce message un titre légèrement accrocheur : « Deux pasteurs, une seule chaire » – retenez ce que veut suggérer cette image : une unité composée –, avec le désir de vous aider à avancer dans cette réflexion d’un vécu d’Église avec deux bergers, ce qui n’est effectivement pas commun. C’est un modèle que nous ne connaissons effectivement que trop peu dans nos Églises évangéliques classiques. Pour situer et dire simplement les choses, à ce jour, dans notre fédération d’Églises (qui compte autour de 120 communautés), seules deux Églises sont dotées d’une équipe pastorale composée de deux pasteurs rémunérés. Une troisième Église est aussi en réflexion à ce sujet. Nous ne disposons donc que de peu de référentiels pour savoir comment bien préparer, penser et vivre les choses. Le fonctionnement habituel de nos Églises est un pasteur pour une Église. Les Églises et les pasteurs sont « formatés » pour cela. Et cela fonctionne plutôt bien, on sait faire. Mais alors « deux pasteurs, une seule chaire » : comment faire ?

Ma réflexion ce matin sera donc nourrie de mon expérience pastorale à Lyon, inscrite ces dix dernières années dans le vécu de deux binômes pastoraux successifs. Le premier avec le pasteur John Wilson (pendant cinq ans), le deuxième avec le pasteur Kévin Le Levier, depuis trois ans au service d’une Église qui grandit. Mon intervention se construira en deux parties. La première : un pasteur, à quoi ça sert ? La deuxième : deux pasteurs, pour quoi faire ? Dans la première partie, je ferai un rappel qui me semble fondamental des trois grandes fonctions pastorales : nourrir, conduire et prendre soin, selon la compréhension que nos Églises de la Fédération baptiste ont du rôle pastoral. La deuxième : deux pasteurs, pour quoi faire ? s’articulera autour d’une réflexion et d’un partage d’expérience sur la façon de vivre intelligemment les missions pastorales à deux au service de la communauté et de sa mission, portant le souci de valoriser le bénéfice d’un travail à deux, et en débusquant les écueils à éviter.

I. Un pasteur, à quoi ça sert ?

Je parlais de trois grandes fonctions dans mon introduction, telles que nous les définissons dans nos textes fédératifs, et je les illustre ce matin par trois verbes qui expriment le rôle du berger : nourrir, conduire, et prendre soin du troupeau. Et j’ajouterai : « dans cet ordre ». Premièrement : nourrir.

1. Nourrir

Oui, premièrement, et j’insiste là-dessus, le pasteur est appelé à donner une nourriture consistante, suffisante et pertinente au troupeau, c’est-à-dire à la portion du peuple de Dieu que le Seigneur lui confie. Il n’est pas d’abord l’écoutant compassionnel, l’animateur de la communauté ou le manager d’une entreprise ecclésiale. Non, le pasteur est d’abord l’homme de la Parole : un théologien, un prédicateur. Quelqu’un qui prend le temps de scruter les Écritures, qui s’en passionne. Un homme qui lit, approfondit, se renouvelle et prend le temps de le faire parce que sa communauté lui donne le temps de le faire, et lui demande de le faire.

Karl Barth, et John Stott à sa suite, disaient dans une formule maintenant bien connue : « Le pasteur travaille avec la Bible dans une main, et le journal dans l’autre. » Le pasteur, prédicateur de la Parole, théologien de son Église locale, est ainsi à la fois un bibliste (homme versé dans les Écritures), et un prophète attentif à la culture dans laquelle il est appelé à servir et dans laquelle le peuple de Dieu évolue. La Bible dans une main, le journal dans l’autre. Tout cela demande du temps pour avoir une parole aiguisée, qui stimule, oriente, déplace, bouscule. Une parole à la fois enracinée et actuelle, pertinente pour le peuple de Dieu aujourd’hui. Voilà ce que vous devez attendre d’un pasteur. D’abord.

J’ai une première question pour vous ce matin. Dans l’ensemble des charges que vous confiez à Jean et des moyens que vous lui donnez pour fonctionner ; face à la vision ambitieuse qui est devant vous, que vous nourrissez, et qu’il nourrit avec vous, laissez-vous réellement le temps à Jean de consacrer l’équivalent de deux journées de travail biblique et théologique de fond et de préparation par semaine ? Lui accordez-vous réellement l’espace nécessaire pour écouter Dieu, creuser les Écritures, écouter la société qui l’entoure, préparer les messages, les études bibliques, et les supports pour les groupes de maison ? Deux journées par semaine, c’est un minimum pour cela. Trois, les semaines où il y a prédication et étude biblique ou support de groupe de quartier à préparer. Les as-tu Jean ? Parlez-en avec lui, notamment en vue de ce projet de recrutement d’une deuxième ressource pastorale.

Beaucoup de pasteurs malheureusement ne prennent pas ce temps nécessaire pour se renouveler, approfondir leur piété et leur théologie. Ils fonctionnent. Ils font tourner la boutique. Servent quelques années, parfois avec les mêmes prédications réchauffées, puis changent de lieu de service quand ils sont usés. Et beaucoup quittent tout simplement le ministère parce qu’ils ont davantage donné qu’ils n’ont reçu. Il y a là un point de vigilance quand une Église grandit, quand le pasteur se trouve débordé, notamment par une vision ambitieuse : s’il perd son temps de ressourcement, il perd son troupeau avec. Soyez ensemble vigilants.

Église, prends soin de Jean comme il prend soin de toi. Donnez-lui le moyen de se ressourcer pour mieux vous nourrir, sur la durée, d’une manière consistante, suffisante et pertinente. Le pasteur est un théologien, prédicateur de l’Évangile. Il est également un conducteur, c’est mon deuxième point.

2. Conduire

Le texte de notre Fédération portant sur « Le ministère pastoral », voté en Congrès en 2000, le formule ainsi : « Le candidat [au ministère pastoral] doit pouvoir aider l’Église à avancer, favoriser l’engagement des uns et des autres et stimuler la capacité d’initiative de la communauté […]. Il est important que le candidat discerne bien ce qui distingue l’animation (dans son rôle de direction spirituelle) de la prise de pouvoir qui impose à une communauté les vues personnelles du pasteur. » Tout est dit, et bien dit en lien avec notre ecclésiologie baptiste dite congrégationaliste, qui vise : un, la collégialité dans les décisions prises par les responsables de la communauté, et deux, l’implication de tous les membres dans le discernement de la volonté de Dieu pour son Église, dans une saine articulation entre l’autorité d’un seul (le pasteur), de plusieurs (les responsables) et de tous (l’Assemblée). Ainsi, dans nos Églises, le pasteur n’a pas vocation, et je sais que Jean ne fonctionne pas ainsi, à décider de tout et tout seul. Il demeure qu’une charge de direction spirituelle bien comprise lui est confiée. Celle-ci elle est double.

  • Premièrement, le pasteur est celui qui est appelé à éclairer les responsables et éclairer le discernement communautaire quant à la direction spirituelle, la vision ou encore le projet d’Église (on appelle ça comme on veut) que la communauté veut poursuivre. Il est appelé précisément à le faire en tant que ministre de la Parole, c’est-à-dire à partir de l’Évangile. À l’écoute des Écritures, de l’Esprit et du contexte dans lequel vous vivez votre mission. Et c’est pour ça que j’ai tenu à présenter les choses dans un ordre. Avant d’être un conducteur, le pasteur est situé comme un homme ou une femme de la Parole. C’est là sa part fondamentale et première dans ce rôle de direction spirituelle. Et je vous rappelle ma question : Jean dispose-t-il maintenant du temps indispensable pour prendre ce recul nécessaire, à l’écoute des Écritures, de l’Esprit, de la communauté et du contexte dans lequel vous vous trouvez ? A-t-il ce temps essentiel pour vous aider à discerner ? Il faut du temps pour cela, pour être pertinent et permettre à la communauté d’aller plus loin. Non pas pour lui dire ce qu’elle doit faire, mais l’éclairer par l’Évangile, piloter son discernement, viser sa maturité.
  • Le deuxième aspect du rôle de conducteur afférant au pasteur est celui de manager. Et je veux l’entendre dans le meilleur sens du terme. J’ai commencé en disant que le pasteur n’était pas d’abord cela, mais il est aussi cela. Si l’on comprend bien et si l’on ordonne bien les choses, il est appelé à veiller sur les personnes engagées dans l’Église, en particulier les responsables d’activités, de départements. Veiller à ce que chacun soit à sa juste place. Veiller à ce qu’il reçoive, comme lui, autant qu’il donne, pour bien vivre son ministère et tenir dans la durée. Anticiper les besoins, les changements ; consolider les équipes ; résoudre les conflits, mettre de l’huile dans les rouages, etc. Je passe rapidement là-dessus, sans minorer pour autant cet aspect du ministère qui est aussi utile que chronophage. Je veux souligner par-là, ici encore, le besoin de ressources pastorales supplémentaires, lorsqu’une Église grandit et atteint une certaine taille critique, à ajouter pour multiplier. Non pas pour qu’un deuxième ministère, avec le premier, fasse le travail des membres, mais au contraire pour aider chacun à trouver sa place dans la mission de Dieu, et ainsi démultiplier l’action collective. Dans les Églises anglo-saxonnes, qui n’hésitent pas à se donner les moyens de leurs ambitions, il est coutume de dire que, pour continuer à grandir et franchir des plateaux de croissance avec succès, il faut ajouter une ressource, un « staff » (pasteur ou ministère spécialisé : ministère diaconal, pasteur jeunesse, etc.) à chaque tranche de cent personnes supplémentaires au culte. Sinon la croissance est bloquée. Pourquoi ? Parce que le collectif dont on ne prend pas assez soin ne peut plus bien fonctionner. C’est la réalité de 95 % de nos Églises en France qui plafonnent souvent à 80 personnes au culte environ. Nous avons du mal à dépasser ces plateaux. Alors Église, allez de l’avant pour inspirer d’autres communautés à leur tour.

Le pasteur, un théologien qui nourrit, un berger qui conduit, mais aussi un serviteur qui prend soin. C’est mon troisième point.

3. Prendre soin

Je passerai relativement rapidement dessus, en rapportant simplement cette phrase qui a marqué le début de mon ministère. C’était à l’École pastorale, le pasteur Richard Gelin, aujourd’hui à la retraite, disait : « Un pasteur, c’est quelqu’un qui a du temps pour toi. » Du temps pour recevoir, du temps pour visiter, de la disponibilité pour écouter, consoler, accueillir, conseiller, encourager. Être là. Dépositaire souvent de confidences que l’on n’a jamais dites à d’autres. Parce que c’est un homme, une femme à qui l’on peut faire confiance, porteur du ministère de la Parole et de la grâce. Quelqu’un qui est tenu au secret professionnel, et à qui l’on va venir confier, avec confiance, tout un tas de situations de vie : difficultés conjugales ; sentiments de dépression ; tentations suicidaires ; galère professionnelle ; difficultés financières, addictions diverses (alcool, pornographie…) ; crise de foi ; conflit dans l’Église… Voici ce qui fait le quotidien du pasteur, et qui n’est, heureusement, pas toujours su dans l’Église. C’est également ce qui fait que le ministère pastoral est une charge bien lourde. Le pasteur reçoit, parce qu’il a « du temps pour toi ». Cette part du ministère est belle et bien chronophage, là encore. Parfois les nuits en sont affectées. Et quand une communauté grandit, cette part du ministère augmente de manière proportionnelle, et le pasteur ne peut pas sacrifier cette part, qui correspond, pour lui, à une charge particulière. S’il ne doit évidemment pas être le seul à porter le souci pastoral de la communauté – les anciens, le conseil y sont associés ; il y a le besoin d’un soin mutuel dans les petits groupes notamment –, mais le pasteur demeure avec un rôle particulier. Face à une situation d’adversité, de solitude, celui à qui l’on peut par excellence s’ouvrir.

Je m’arrête là pour cette première partie, et je glisse vers la deuxième partie, que j’ai largement commencée, par les questions posées. Un pasteur, à quoi ça sert, nous y avons répondu ; maintenant, deux pasteurs, pour quoi faire ?

II. Deux pasteurs, pour quoi faire ?

1. Des bénéfices à retirer

Je parle d’expérience : dix ans, peu ou prou, que je fonctionne à deux. Et je mesure mon privilège. Vraiment.

Les enquêtes en France, et ailleurs, montrent que l’une des grandes difficultés du ministère pastoral procède de sa solitude. On est seul face à ce que l’on nous confie. Seul face à la charge et aux enjeux spirituels qui sont les nôtres. Bien sûr, il y a le conseil d’Église, c’est important. Mais au conseil d’Église, ni moi ni Jean ne nous amusons à dire tout ce que vous nous confiez. Précisément parce que vous nous faites confiance. Il y a cette direction spirituelle qui est sur nos épaules et que vous nous avez confiée. Bien sûr, cette charge spirituelle, nous la partageons en collégialité, mais c’est aussi spécifiquement la nôtre selon l’appel spécifique que nous avons reçu. Dans un contexte de croissance, les besoins sont importants, nombreux, urgents. Les arbitrages pas toujours simples à faire. La charge est lourde.

À deux, les choses peuvent être plus légères. Le fardeau partagé. Dans les bénéfices à retirer donc, le premier correspond à la possibilité concrète de partager les trois grandes fonctions du ministère précédemment développées, et pouvoir y consacrer le temps nécessaire pour bien faire. Veiller à être un théologien qui se ressource, se renouvelle ; un prédicateur de l’Évangile fidèle et pertinent ; un enseignant consistant et audacieux, parce qu’il prend le temps de l’écoute de Dieu. Quand on le néglige, on l’a vu, le ministère et la communauté dépérissent. Je l’ai dit de la même manière pour la dimension de la direction spirituelle : prendre de la hauteur, écouter Dieu, la communauté dans son contexte prend du temps. Pour prendre soin de l’Église au quotidien, être un bon manager, il faut aussi du temps, sinon tout le monde s’épuise (cf. Moïse et Jethro en Exode 18). Prendre soin, écouter, accueillir les confidences, encourager, consoler, conseiller exige une grande disponibilité. Je le redis, quand une Église passe le cap des cent comme vous l’avez fait, il ne faut pas hésiter et aller de l’avant en développant l’équipe de ministère, au risque, sinon, de stagner, voire de régresser. Alors bravo d’oser creuser dans cette direction, et de réfléchir aux moyens financiers pour le faire ; Dieu est avec vous.

Deuxième point, deuxième bénéfice, qui est un prolongement du premier : à deux c’est mieux parce que l’on peut partager ce que l’on vit, prier, se soutenir. C’est pour moi un bénéfice clef au quotidien. Face à la complexité des situations, face à des enjeux aux conséquences éternelles, on a besoin d’échanger, de vider notre sac. Parfois, quand ça « frotte » dans la communauté, c’est bon de pouvoir pousser un « coup de gueule ». C’est bon de pouvoir relire avec un autre les situations, et parfois se laisser reprendre. On a besoin de la sagesse de l’autre, de dépersonnaliser un certain nombre de choses. On a besoin d’être encouragé. On a besoin de prier. Je l’ai souvent vécu. C’est un bien inestimable, une clef pour tenir dans la durée, avec le souffle nécessaire.

Enfin, troisième bénéfice lié au fait de travailler en équipe pastorale, c’est la complémentarité. Complémentarité des dons, des approches, des grâces reçues. Jean, dont j’ai fait l’éloge tout à l’heure, n’a pas la totalité des dons, toute la plénitude des trois fonctions pastorales décrites dans la première partie. Sans vouloir le diminuer, il a aussi des points faibles ! Un deuxième ministère peut alors venir le compléter utilement sur tel ou tel aspect. C’est quelque chose que j’ai expérimenté dans mes collaborations respectives, pour le bien de l’Église. Cela m’amène à mon deuxième point : des écueils à éviter. Des pièges à débusquer.

2. Des écueils à éviter

L’écueil principal à éviter, et qui génère un lot non négligeable de conflits, voire d’échecs, dans les collaborations, c’est le risque que les pasteurs se marchent sur les pieds. Qu’ils entrent en concurrence. C’est malheureusement souvent le cas lorsque la collaboration n’a pas été suffisamment pensée en amont ; lorsque ceux qui exercent ces ministères ne sont pas au clair sur leurs missions communes et leurs missions propres ou qu’ils ne disposent pas à la fois des espaces de concertation et de liberté qui leur seront nécessaires. Ceci, de manière réfléchie avec le rôle des autres acteurs ecclésiaux (conseil d’Église, équipe d’anciens, responsables de départements, etc.) C’est ce que j’ai observé, et parfois accompagné, dans plusieurs unions d’Église. Il est donc bon et sain de réfléchir au modèle selon lequel on veut fonctionner, et définir des cahiers des charges en conséquence. Non pas pour enfermer chacun dans un rôle, mais pour libérer le potentiel de tous.

Schématiquement, il existe quatre manières d’organiser la collaboration dans une équipe pastorale de deux ou plus.

  1. Le modèle de la spécialisation. En général, c’est un pasteur généraliste et un ministère spécialisé. C’est majoritairement le modèle en Suisse par exemple. Quand une Église grandit, on appelle prioritairement un pasteur jeunesse à côté du pasteur de la communauté. Ce dernier demeurant un généraliste, continuant à assumer les trois grandes fonctions décrites plus haut, mais avec un collaborateur qui va le « décharger » d’un secteur clef de la communauté.
  2. Le modèle de « l’indifférenciation égalitaire ». Le rôle de chacun est ici interchangeable, sans dominante ni couleur ministérielle spécifiquement identifiée. Je me mouille : si c’est un modèle absolument légitime et qui peut fonctionner – j’en ai connu – c’est aussi celui qui porte le plus grand potentiel conflictuel. Chacun étant appelé sur les mêmes « territoires », le risque d’être « dressé en concurrence » est réel. La réussite dans la collaboration passera par un dialogue permanent, possiblement coûteux en temps. Ce modèle porte aussi le risque de ne pas assumer, valoriser et tirer « profit » des complémentarités entre des profils divers. Vous comprenez que ce modèle n’a pas ma préférence, mais il est possible.
  3. Le modèle hiérarchique. Modèle majoritaire dans les pays anglo-saxons et en France dans les Églises de type pentecôtiste-charismatique d’une certaine taille. Un pasteur principal, sénior, avec, à ses côtés, un ou des pasteurs adjoints, des pasteurs dont l’autorité procède du premier. Les uns et les autres peuvent être assez généralistes quant aux grandes fonctions pastorales (entretiens ; actes pastoraux ; enseignement ; responsabilités de secteur), mais il y a clairement un « chef » qui développe la vision, organise le travail, détient l’autorité.
  4. Un modèle d’association complémentaire. C’est celui que nous avons choisi de vivre à Lyon. Un modèle qui n’est pas le seul ni le meilleur, mais celui qui nous semblait adapté à notre contexte et à notre projet. C’est l’idée que les deux pasteurs sont pleinement pasteurs, et que l’autorité de l’un ne procède pas de celle de l’autre. Il n’y a pas un pasteur principal et un pasteur adjoint. Kevin, à mes côtés, est pleinement pasteur. Et en même temps, nous avons des profils différents, ce qui est bien et bon. Alors que nous pensions à recruter un deuxième pasteur il y a quatre ans, j’ai demandé au conseil de l’Église d’identifier mes dons, mes qualités. Le but n’était pas de me flatter narcissiquement, mais de pouvoir servir la communauté à ma juste place. Le conseil a travaillé ensemble, et ils m’ont dit ce qu’ils attendaient de moi. En conséquence, ils ont pu dire ce qu’ils attendraient d’un autre à mes côtés. À partir de ce profil, nous avons défini un cahier des charges que nous avons adressé à la commission des ministères de notre fédération. Par la grâce de Dieu, elle venait tout juste de recevoir, un mois auparavant, une candidature correspondant parfaitement à ce que nous attendions. Merci Seigneur ! Si je résume, dans notre fonctionnement actuel, si nous partageons avec mon collaborateur pastoral les grandes fonctions pastorales : ensemble, et au même titre, nous nourrissons, prenons soin et dirigeons le troupeau, je suis davantage attendu sur une fonction d’impulsion/leadership global et sur les missions de représentation extérieure. Mon collègue est davantage situé dans tout ce qui est discipulat, responsabilité de l’enseignement dans les petits groupes, et dans le suivi pastoral de la diaconie de l’Église. Ensemble nous rendons compte à l’Église de notre charge commune, avec les profils divers qui nous constituent.

Au regard de ces différentes possibilités, à vous de réfléchir maintenant. Quel modèle est le plus adapté à votre Église, à votre projet, à votre contexte ? Lequel correspondrait davantage à votre culture de l’autorité ? Cela vous appartient. J’ose vous suggérer néanmoins une chose : commencez peut-être par dire à Jean ce que vous attendez de lui. Ce que vous reconnaissez en lui. C’est l’occasion d’un encouragement également. Et dites ensuite de quel profil complémentaire vous avez besoin pour faire avancer votre projet d’Église.

Ensuite vous choisirez le modèle dans lequel votre équipe fonctionnera.

III. Conclusion

Je finis en filant la métaphore conjugale : « deux pasteurs, une seule chaire ». Vous connaissez la formule : « Le mariage, c’est apprendre à résoudre, à deux, des problèmes que l’on n’aurait pas connus tout seul. » Recruter un deuxième pasteur, c’est s’exposer à voir se multiplier la vie, c’est s’exposer encore au risque de la croissance et au risque que le costume pastoral soit bientôt à nouveau trop petit. Quand ? Je ne sais pas, mais je préfère vous prévenir du risque ! À Lyon, quatre ans plus tard, nous sommes en train de réfléchir à nouveau à l’élargissement de notre équipe. Le recrutement, en plus des deux pasteurs, de deux mi-temps : un poste de coordinateur (gérer l’Église du quotidien, prendre soin des responsables, gérer les événements, la communication, etc.) et un responsable enfance-jeunesse (prendre soin des petits, des ados, des familles, des parents).

Alors, que le Seigneur vous conduise. Et s’il vous amène vers de nouveaux problèmes à penser et résoudre, alors tant mieux ! Bravo pour le désir que vous nourrissez et la foi que vous manifestez. Qu’il vous tienne fidèle dans votre croissance.

Amen.

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