La boussole pour une vie qui plaît à Dieu – Proverbes 16.1-9
Suite à un travail de mémoire dans le cadre de mon mastère à la FLTE, j’ai trouvé très stimulant d’étudier le livre des Proverbes. Une meilleure compréhension de son genre littéraire m’a aidé à voir comment mieux profiter de sa richesse. J’ai aussi réalisé que quelques principes issus de cette découverte pouvaient faciliter la prédication des collections d’aphorismes (chapitres 10 à 31) dans le respect de l’intention de ses sages auteurs. Ces deux aspects (compréhension et prédication) sont traités dans deux articles publiés cette année dans l’ouvrage paru chez Excelsis et dirigé par Antony Perrot : Redécouvrir la sagesse biblique.
J’ai évidemment mis en pratique, dans l’Église que je sers comme pasteur, avec une série de prédications à partir de cinq à dix aphorismes consécutifs, commençant au début du chapitre 10 et respectant l’ordre dans lequel ils nous sont fournis. Pour la dernière de la série, j’ai voulu terminer par 16.1-9 qui se trouve au centre de la première collection d’aphorismes (10.1 à 22.16) et dont Salomon est l’auteur. Ce groupement d’aphorismes un peu particulier est matérialisé par une densité unique du nom du Seigneur dans le livre (huit fois pour neuf versets) et pourrait bien être le cœur théologique de la collection.
Voici quelques éléments dont il faut tenir compte pour comprendre la démarche. Ceux-ci sont démontrés dans les deux articles cités plus haut.
Bien que chaque aphorisme doive être interprété d’abord seul, il doit l’être à la lumière de l’introduction du livre (1.8 à 9.18) qui lui fournit son cadre herméneutique. Ensuite, la pensée des sages sur un sujet n’est complète qu’avec une vue d’ensemble des aphorismes. Chaque aphorisme fournit une partie de la vérité, apportant sa touche à un tableau plus grand qui est, lui, le message inspiré.
Suite au prologue (1.1-7), le lecteur est appelé à se positionner dans l’attitude intérieure du jeune qui reçoit l’enseignement de ses parents. Les sages, s’identifiant aux parents, ont alors choisi de ne pas regrouper ces enseignements par thèmes et de nous les laisser découvrir dans le « désordre » dans lequel ils nous apparaissent. Il y a là un procédé pédagogique, qui s’appuie certainement sur le phénomène de pensée associative, pour guider la méditation du lecteur sur l’application de la sagesse à différents domaines et ainsi mieux se laisser transformer.
Parfois, il existe des aphorismes qui ont volontairement été placés ensemble (on les appelle clusters). Ces liens sont généralement indépendants de leur thématique, mais manifestés par des outils poétiques dont certains sont perceptibles en français. 16.1-9 appartient à cette catégorie. Au sein d’un regroupement avéré, les mêmes règles d’interprétation que précédemment s’appliquent. Toutefois, il faut résister à chercher un thème commun qui contraindrait l’interprétation de chaque aphorisme. De plus, les aphorismes médités ensemble trouveront du sens pour chaque lecteur dans un ordre différent, mais vers un sens commun garanti par le cadre herméneutique.
Enfin, afin de préserver les éléments poétiques du texte, notamment le choix des mots, une traduction utile sera littérale. La traduction proposée ici est proche de la version Darby, parfois corrigée par la NBS (qui a d’habitude ma préférence) et les propositions d’un rabbin américain qui a produit un commentaire très complet sur le livre des Proverbes, Michaël V. Fox.
Prédication
Durant le confinement, nombreux sont ceux qui ont découvert le site web GeoGuessr. Il s’agit d’un jeu en ligne qui propose de plonger le joueur dans l’environnement de Google Street View, c’est-à-dire sur une photo à 360 degrés prise sur une route ou un chemin, à n’importe quel endroit du globe, en pleine ville ou au milieu de nulle part. Parmi tout ce qu’il voit, le joueur doit repérer les indices pertinents, quitte à se déplacer le long des routes, pour se localiser le plus précisément possible sur le globe. Les sages auteurs du livre des Proverbes enseignent la sagesse à leurs lecteurs comme on pourrait apprendre à quelqu’un à jouer à GeoGuessr. Dans une situation ou une autre, comment savoir quel comportement est sage, quels choix sont cohérents avec la crainte du Seigneur ? Par exemple, les sages enseignent que, pour subvenir à ses besoins, la manière compte plus que le résultat. La voie sage consiste à être travailleur et prévoyant (10.1-5) alors que la folie conduit vers la violence et les gains rapides qu’elle promet (1.8-19). Il faut reconnaître qu’une observation superficielle du monde sans révélation divine pourrait laisser penser que l’injustice est payante, rapidement. N’est-ce pas l’observation du psalmiste (Ps 37 ; 73) ? Celui qui désire plaire à Dieu doit oublier tout ce qu’il croit savoir et se considérer comme un fils qui doit tout apprendre de l’enseignement de ses parents, comme un joueur de GeoGuessr débutant qui ne sait pas ce qui est signifiant ou non dans son environnement pour atteindre son but.
« Quand les voies de quelqu’un plaisent au Seigneur, Même ses ennemis, il les met en paix avec lui. » (16.7)
Quand les sages mentionnent la « voie » d’un être humain, il faut l’entendre comme une véritable direction de vie, de celles où il n’y en a que deux : l’une menant à la vie et l’autre à la mort (2.7-8 ; 12-15 ; 19-22). Régulièrement dans le livre, les sages affirment que Dieu va récompenser ceux qui cherchent à lui plaire, et ceci de différentes manières : la prospérité, la sécurité, la vie et ici la paix. L’affirmation est péremptoire, celui qui choisit la justice aura peut-être des ennemis mais, par l’action du Seigneur, ceux-ci finiront par ne plus en être. Bien sûr, si l’on pouvait être certain que choisir la voie sage sera toujours récompensé, ce serait plus encourageant ! Mais si les sages ont besoin de nous l’enseigner, c’est bien que ce n’est pas évident au premier abord. En fait, l’expérience du lecteur de la Bible lui a appris par ailleurs que, pour le moins, le principe de rétribution n’était pas infaillible. Plus que cela, il ne lui aura pas échappé que nombre de justes de l’Ancien Testament (voir Hébreux 11) et tout particulièrement Jésus lui-même n’ont pas eu l’occasion de vérifier que leurs ennemis se mettaient en paix avec eux ! Cependant, résistons à la précipitation et ne concluons pas trop vite que les sages sont des idéalistes naïfs. Il convient de se rappeler que, si tous les aphorismes sont vrais, ils ne le sont pas tout seuls. Poursuivons notre lecture.
« Mieux vaut peu avec justice que beaucoup de revenus injustes. » (16.8)
Nous voilà peut-être un peu rassuré : non, les sages ne sont pas eux-mêmes candides et ils n’ignorent pas l’échec, au moins apparent, du principe de rétribution. C’est pourquoi, quand d’un geste ils promettent la richesse au juste, de l’autre ils l’éclairent sur la conduite juste à tenir si la prospérité promise devait tarder : il vaudra alors mieux pour lui garder sa voie juste plutôt que chercher à s’extirper de sa condition par de mauvais moyens. Le lecteur est cependant circonspect. Dieu ne peut-il pas assurer la réalisation des promesses de prospérité et de paix qu’il fait au juste ?
« Le Seigneur a tout fait avec un objectif, et même le méchant pour le jour du malheur. » (16.4)
Face à la quantité de « pourquoi ? » qui émerge en nous dans l’expérience de l’injustice, une réponse divine directe serait la bienvenue. Donner du sens à son malheur ne console-t-il pas un peu, et ne rend-il pas la poursuite de la justice envisageable malgré tout ? En méditant le verset 4, on aurait aimé que le jour du malheur dont il est question soit celui du jugement dudit méchant. Mais si l’utilisation de cette expression pourrait parfois concerner un horizon aussi ultime, il est en réalité plus certain qu’elle désigne simplement le jour où il arrive quelque chose de mal au lecteur (Ps 27.5). Ainsi, les sages n’expliquent jamais l’échec de la justice (nulle part dans le livre), mais proclament que même le méchant qui produit notre malheur a été produit par Dieu. Ils nous laissent alors considérer que, jusque dans ce qui nous semble injuste, Dieu n’a pas à s’expliquer et qu’il reste souverain. Ce n’est pas qu’il n’a pas pu assurer la justice, c’est qu’il ne l’a pas voulu, en tout cas pas de cette manière. Il nous serait tentant de limiter l’application de ce verset à Judas livrant à la mort le Sauveur du monde, mal nécessaire pour un plus grand bien, mais pour ce qui est des difficultés que je traverse, j’ai besoin d’un peu de temps pour digérer l’information, d’autant que, si Dieu peut faire naître du bien au sein du mal (Gn 50.20), c’est bien malgré le mal. Dieu n’a pas besoin du mal pour faire du bien. Cependant, réflexion faite, si l’affirmation d’une souveraineté de Dieu sans faille implique qu’il permet l’injustice, me laissant dans le désarroi, c’est en réalité la seule lueur d’espoir pour moi. En effet, si l’échec apparent des promesses de Dieu à donner au juste paix et prospérité échappait à sa volonté, alors nous serions définitivement voués à l’expérience du mal. Nous serions alors sans espoir d’un changement futur. Bien que cela semble encore incompréhensible et nébuleux, celui qui craint Dieu, celui qui a confiance en sa souveraineté, en sa sagesse, en son amour et en ses promesses peut garder espoir. Je peux ne pas comprendre pourquoi Dieu l’a permis, mais je peux garder confiance qu’il peut encore rétablir la justice. N’est-ce pas une partie de l’explication de la réponse de Dieu à Job (ch.38 à 41) ? N’est-ce pas de cela que sont loués les héros de la foi de l’épître aux Hébreux ? Celui qui veut devenir sage a ici une information supplémentaire, bien que ce ne soit pas formulé ainsi, la seule conclusion possible est qu’il est encouragé à vivre par la foi. Mais est-ce que tout s’arrête là ?
« Toutes les voies de quelqu’un sont pures à ses propres yeux, mais c’est le Seigneur qui évalue les esprits. » (16.2)
Le lecteur est encore pris à contre-pied : s’il s’est mis à l’écoute de l’enseignement des sages, c’est qu’il compte bien conduire sa vie d’une manière qui plaise à Dieu, c’est-à-dire reconnaître la voie juste et l’emprunter ! Mais, à quoi peut-il bien me servir d’avoir la carte si ma boussole est faussée ? L’affirmation du verset 2, si nous sommes honnêtes, nous devons bien reconnaître qu’elle est vraie, et se manifeste par le biais cognitif reconnu comme étant le plus commun, le biais d’attribution. Quand vous conduisez et qu’un « chauffard » vous coupe la route, vous pestez et vous vous dites qu’il ferait bien d’apprendre à conduire (dans le cas où vous êtes polis). Mais si, un autre jour, votre passager vous fait remarquer que vous avez oublié de mettre votre clignotant, vous allez instantanément vous justifier : c’est un oubli exceptionnel, évidemment que vous êtes toujours un bon conducteur. « Les voies de quelqu’un sont pures à ses propres yeux. » Notre condition humaine vient avec la responsabilité de faire des choix, et la conviction que nous faisons les bons. On veut bien reconnaître quelques erreurs parfois, mais on est tellement sûr d’avoir généralement raison ! Et vous, savez-vous comment conduire votre vie dans la voie juste ? Les pharisiens, eux aussi, en étaient réellement et sincèrement convaincus.
« La planification intérieure appartient aux humains, mais du Seigneur vient la réponse de la langue. » (16.1)
Je réfléchis à ce que je veux dire, mais je ne maîtrise pas ce qui sort de ma bouche. Combien de fois avons-nous pu expérimenter que, déjà là, dans la distance la plus courte entre notre raisonnement et sa réalisation, nous ne maîtrisons pas grand-chose ? Mais, si le Seigneur est souverain sur le moyen du malheur, il l’est aussi sur mes paroles, quelles qu’elles soient. Ça ne veut pas dire que tout ce que je dis est validé par Dieu (certainement pas !), mais Dieu l’a autorisé. Au plus intime de mon être, l’autorité de Dieu dépasse déjà la mienne. À l’échelle de la conduite de ma vie sur la voie de la justice, il y a fort à parier qu’il en va de même.
« Tout cœur orgueilleux est en dégoût au Seigneur ; assurément il ne sera pas acquitté. » (16.5)
Si les sages m’enseignent mon incompétence morale, ce n’est pas pour que je la considère pendant quelques secondes, et que je continue comme avant, ni que je me terre dans l’inaction de peur de mal agir. La sagesse est tout sauf l’inaction ! Mais l’opinion trop haute que nous avons de nous-même est un véritable obstacle pour plaire à Dieu et donc pour savoir être juste. Elle est le fondement de notre condamnation et provoque son dégoût. Il n’y a pas là seulement un enjeu parmi d’autres, mais peut-être bien un enjeu ultime, alors que, pourtant, nous sommes tellement sûrs de nous.
« Le cœur de l’être humain planifie sa voie, et le Seigneur affermit ses pas. » (16.9)
Dans l’orgueil de croire que je connais ma voie (mon chemin vers la vie), le problème n’est pas de la planifier, c’est de croire que, moi, je peux savoir si elle est juste ou non, que moi je peux assurer qu’elle l’est et le reste. Il est bien normal que je planifie ma voie, mais il faut bien que je sois conscient que le seul qui assure que mes pas restent sur la bonne voie, c’est bien le Seigneur. Et c’est là que doit se placer ma confiance, non pas en ma capacité à maîtriser ma parole ou mes actes, non pas dans ma capacité à les améliorer, mais dans l’assurance que c’est Dieu seul qui a la capacité de me garder sur la voie qui mène à lui, malgré mes paroles et malgré mes actes.
« Par la bonté et la fidélité, le mal commis est pardonné, et par la crainte du Seigneur, on se détourne du mal. » (16.6)
Que l’humain soit orgueilleux au point de croire que sa voie est pure est un état de fait. Que l’orgueil le condamne l’est tout autant. Le problème n’est pas de planifier, mais de croire que nous affermissons nos propres pas. La solution n’est donc pas de ne pas être orgueilleux (le peut-on seulement ?), mais bien d’espérer en Dieu et de se confier en sa bonté et sa fidélité : c’est grâce à sa bonté et c’est par sa fidélité que Dieu nous acquitte de notre arrogance ! Craindre Dieu, c’est croire contre toute espérance que Dieu est bon et fidèle et que c’est pour cela qu’il assurera notre arrivée à bonne destination. Bien sûr, nous savons que sa bonté et sa fidélité l’ont poussé à devenir un homme et à mourir pour nous, moyen de ce pardon. Tous ceux qui, alors, ont mis leur confiance en Dieu ne savaient pas que c’est ainsi qu’il le ferait. Mais, tout comme pour eux, cette crainte de Dieu, qui est confiance et non servilité, devient notre boussole. Sans la foi personne ne peut plaire à Dieu, et la foi c’est de croire que Dieu existe et qu’il rémunère celui qui le cherche (Hé 11.6). Nous sommes placés dans un monde où les pistes sont brouillées et notre boussole interne faussée mais, quel que soit l’endroit de la carte où nous nous trouvons, nous pouvons ne pas perdre le nord de vue : placer sa confiance en la bonté et la fidélité de Dieu ! Les pharisiens avaient bien la carte sous les yeux, mais ils avaient perdu le nord et ils n’ont pas reconnu la bonté et la fidélité de Dieu quand elle était là, juste sous leurs yeux, en train de les appeler à lui faire confiance.
« Fais rouler ce que tu accomplis vers le Seigneur et tes pensées seront affermies. » (6.3)
Dieu nous a retiré la maîtrise et le contrôle : nous ne pouvons pas être assurés nous-même de rester juste. Mais il ne nous a pas interdit de nous investir dans sa création et d’accomplir ! Ça fait partie de ce que le Seigneur a donné aux humains. Mais, quoi que je fasse, accepter de « faire rouler » vers Dieu, c’est en quelque sorte accepter de perdre le contrôle sur le résultat, accepter que, bien ou mal, réussite ou échec, la suite appartient à Dieu, à celui qui, de toute façon, garde nos pensées sur la voie qui mène à lui. C’est pouvoir recevoir avec Paul un « ma grâce te suffit » et affirmer avec Jésus que, même quand nous savons pertinemment qu’elle n’est pas conforme à la nôtre, nous préférons que ce soit la volonté de Dieu qui s’accomplisse.
Pourquoi ? Parce que c’est un Dieu de bonté et de fidélité qui assure avec certitude que, tôt ou tard, dans cette vie ou la suivante, la justice sera rétablie. Nous sommes dans l’illusion quand nous croyons comprendre, mais à lui, rien n’échappe. C’est lui qui est notre carte et notre boussole, c’est lui qui s’est engagé à transmettre sa sagesse à celui qui le craint, au long du chemin, au long de la seule voie qui mène à une éternité dans sa présence et son amour.