La prédication en distanciel

Introduction

Au soir du 16 mars 2020, le pasteur est entré dans une nouvelle ère. Il est devenu, par la force des choses, un télé-pasteur ! La caméra, la webcam ou autre objectif de son smartphone sont devenus aussi les nouveaux paroissiens pour qui il se doit d’apporter la prédication ou autre étude biblique. Il connaissait déjà généralement quelques outils numériques pour son travail quotidien – logiciels bibliques, dictionnaires, concordances, ouvrages de théologie – mais ces nouveaux compagnons l’ont rejoint, et avec eux d’autres accessoires comme le micro et les éclairages circulaires, leds, voire même parfois un fond vert. Télé-pasteur aux allures d’influenceurs, de tiktokeurs, de youtubeurs… pour le plus grand bonheur de certains, mais surtout l’insondable frustration de bien d’autres. Savoir prêcher face à une caméra est en passe de devenir l’une des compétences les plus demandées dans le CV d’un pasteur en recherche d’Église et pourtant, parler avec aisance, seul face à une caméra, n’a rien de naturel. Ce peut être même très bloquant pour des personnes qui ont pourtant habituellement de la facilité à s’adresser à un public dans une conférence ou en Église. Depuis, les cultes ont repris dans des conditions plus ou moins habituelles, mais le besoin d’intervenir face à la caméra est entré dans les habitudes et demeure donc de plus en plus souvent, que ce soit sur Internet, pour une rencontre en visioconférence ou un enregistrement vidéo.

Communauté locale et communauté numérique

Actuellement, nous utilisons Internet de cinq manières différentes. Le cyberespace est utilisé comme une source d’information, un moyen de communication, un instrument de coopération, un moyen de présentation et un outil de simulation. En termes de potentiel de simulation de quelque chose de nouveau, Internet révèle sa capacité à transcender, c’est-à-dire à traverser l’espace et le temps à l’échelle mondiale. Cependant, ce que les Églises offrent le plus souvent dans l’espace virtuel est une simple simulation de ce qui est déjà disponible dans le « réel » existant. C’est pourquoi il est nécessaire de réfléchir à comment tirer le meilleur parti de la puissance d’Internet afin de l’utiliser comme un véritable outil pour une prédication en ligne qui réponde aux critères et besoins de ce médium. La théologie protestante a tout de même réfléchi au sens et à la forme d’une prédication sur Internet qui permettrait de transcender l’espace et le temps de manière globale dès les toutes premières années du Web. Il a été rapidement reconnu que l’approche théologique de cette réalité très diverse et toujours ouverte exige une homilétique nouvelle, renouvelée, différente car la théologie dirigée vers la communauté locale de l’Église rassemblée pendant le culte ou plus largement des réunions, ne peut être utile ici que dans une mesure limitée. Les conditions extérieures de la communauté numérique et de la communauté locale sont différentes. Néanmoins, dans les deux cas, nous avons affaire à un degré d’acuité et de spiritualité. Dans les deux communautés, les conditions formelles sont remplies, même si ce n’est que partiellement : ici et là, nous avons affaire à des personnes bien informées et à d’autres qui le sont moins, à des jeunes et à des vieux, à des femmes et à des hommes, à des intellectuels et à des personnes moins cultivées, etc. Chaque prédication, même virtuelle, doit tenir compte de toutes ces individualités. Une prédication en distanciel conserve le caractère d’une prédication, le prédicateur et l’auditeur se rencontrent essentiellement dans l’espace connu et déterminé, c’est-à-dire comme dans une église, créant une communauté, certes virtuelle, mais toujours ecclésiale.

Pourtant, « en même temps » comme on aime à le dire par les temps qui courent, une spécificité, sans doute la plus forte qui soit, se situe du côté de celle ou de celui qui écoute et regarde (éventuellement). Le récepteur du message n’est pas véritablement là, présent, assis sur un banc ou une chaise au cœur de l’assemblée réunie, mais ailleurs. Le terme « ailleurs », que je choisis délibérément, montre le flou présent sur sa situation… La technologie nomade actuelle offre, en effet, maintes utilisations possibles de la vidéo. Il (ou elle) peut être chez lui, tranquillement positionné et attentif, mais aussi en action dans sa maison, préparant le repas ou vaquant à quelque autre occupation domestique. Il (ou elle) peut être à l’extérieur, dans un véhicule, en train de faire du sport (en ayant, parfois uniquement, le son dans les oreilles sans même regarder l’image). Je m’arrêterai là sur ce positionnement du spectateur, mais les possibilités sont évidemment infinies, chacune lui donnant un cadre différent qui conditionne la manière dont sera reçu le message transmis. Un auditeur assis dans une assemblée aura, lui aussi, de multiples paramètres personnels qui pourront venir influencer l’écoute mais, le lieu partagé, le fait d’être ensemble seront tout de même des facteurs communs qui rassemblent. Ces particularités évoquées offrent sans nul doute une liberté encore davantage offerte à celui qui accueille la prédication quant à sa compréhension et son interprétation.

I. La réception de la prédication

Gerhard M. Martin, théologien évangélique allemand et l’un des pères du « bibliodrame », a déclaré que l’homilétique avait besoin d’un nouveau modèle qui, selon lui, passait par un « paradigme esthétique ». C’est pourquoi il a suggéré de considérer le phénomène du sermon à travers la lentille de ce qu’on appelle l’esthétique de la réception, faisant référence à la notion d’« œuvre ouverte » (ou « en mouvement »), décrite par le célèbre sémiologue, médiéviste et romancier italien Umberto Eco (1932-2016). Comme celui-ci le précise, cette ouverture ne dépend pas de l’intention de l’auteur de l’œuvre, mais de l’approche du destinataire qui interprète l’œuvre. Selon Martin, le modèle proposé par Eco permet d’appréhender de manière plus adéquate le processus de réception d’une prédication, car il permet d’explorer la structure de ce processus, qui est par nature à multiples facettes et ouvert à une série virtuellement infinie de modes d’interprétation possibles. C’est de cette manière, dit Martin, qu’il faut considérer le processus de prédication. Au cours de sa réception par les auditeurs, « une parole pour tous » peut prendre diverses « formes » spécifiques, donnant à chacun d’eux l’occasion d’inclure dans le processus de la prédication sa situation actuelle, son contexte de vie personnel, devenant ainsi « une parole pour moi ».

À cet égard, la tâche du prédicateur en distanciel serait de créer un large espace pour une série de possibilités diverses consistant non seulement à suggérer la relation de la parole de Dieu avec l’« ici et maintenant » des auditeurs, mais aussi à les encourager à une « écoute active » par des questions supplémentaires, de courtes pauses, la méditation, l’appel à l’imagination, etc. Cette autonomie des auditeurs, dans un certain sens, peut « soulager » les prédicateurs, défendant la souveraineté des auditeurs dans le processus d’interprétation de la parole de Dieu contre les tentations de contrôle total du processus par le prédicateur. Mais, en fin de compte, le concept de Martin est un appel à la fois pour les prédicateurs et les auditeurs à être actifs, à écouter activement, à situer et à interpréter leurs vies, leur monde et leur histoire à la lumière de l’Évangile. Si cette manière d’appréhender l’exercice de la prédication peut naturellement trouver place dans une forme plus classique, elle devient quasiment nécessaire dans l’exercice distanciel. Une prédication passant par le filtre de la caméra et du Web peut être ainsi vue comme une « œuvre d’art ouverte ou une œuvre d’art en mouvement » à une échelle que Martin n’aurait pas pu prévoir en formulant ses postulats homilétiques. Le Web, comme aucun autre moyen de communication, peut en effet fournir un message aux auditeurs – en particulier par le biais de cette culture de la simulation – avec un grand espace ouvert pour des réactions spontanées, des associations possibles et une réception émotionnelle, ainsi que pour permettre à leur situation personnelle d’être incluse dans le processus de la prédication.

II. Le cadre du prédicateur

Maintenant, en nous plaçant du côté du prédicateur et en gardant en arrière-plan les considérations précédentes, un certain nombre de paramètres sont à prendre en compte, car la prédication en distanciel change clairement l’approche habituelle. Par exemple, beaucoup ont l’habitude de se nourrir de l’énergie que génère une salle pleine de gens, alors que parler devant une caméra peut être étrange, gênant et développer une certaine vulnérabilité pour celui qui s’y exerce. Il faudra donc, au préalable, balayer tous les aspects techniques qui deviennent vite des entraves, qui perturbent dans les deux sens la communication qui cherche à s’établir – tant pour le prédicateur que pour le spectateur.

Le cadre, avant toute autre chose, c’est-à-dire l’endroit où vous serez filmé. Si vous êtes seul face à la caméra, c’est l’endroit où vous allez emmener votre spectateur en tête à tête. Cet endroit sera donc choisi en fonction de l’ambiance que vous souhaitez créer. Intimiste et confidentiel, ouvert et chaleureux, confiné, joyeux, sérieux, ecclésial… tout est possible. Raison pour laquelle il faut y être particulièrement attentif étant donné l’importance de la communication non verbale qui y est attachée. Pensez que chaque objet dans le cadre sera là pour une raison et non juste parce qu’il était déjà présent. Cet objet a une signification, il fait passer un message.

Dans la suite logique, la lumière vous permettant d’être vu correctement sera déterminante. C’est un aspect important pour proposer une image correcte et agréable au regard. Filmez-vous à l’extérieur s’il fait beau ou dans une pièce suffisamment lumineuse à la base. Vous pourrez vous aider de projecteurs avec une lumière diffusée, pour éviter le côté « flash » désagréable à l’image. Attention aussi aux lunettes qui reflètent ce qu’il y a devant vous… Tout cela est un jeu de placement dépendant aussi du nombre de projecteurs que vous utilisez. Une lumière bien positionnée derrière vous pourra être intéressante pour casser les ombres et donner du relief. N’hésitez pas à vous renseigner sur ces détails techniques pour améliorer la qualité globale offerte.

Être bien vu donc, mais aussi parfaitement entendu. La prédication reste avant tout une prise de parole. Alors, je vous conseille de privilégier un micro-cravate branché sur votre caméra ou smartphone, possiblement fonctionnant sans fil pour ne pas être embarrassé ou, si vous utilisez un ordinateur pour de la prédication par visioconférence par exemple, alors investissez dans un bon micro USB, de type podcast, posé sur un pied devant vous.

Dernier conseil d’ordre technique : celui d’apprendre à parler avec un prompteur. Vous ne présentez évidemment pas le journal sur la première chaîne de télévision, mais le message que vous souhaitez transmettre est pourtant plus important… Alors, sachez qu’il existe aujourd’hui des applications sur ordinateurs et smartphones vous permettant d’avoir là une solution extrêmement aidante pour permettre un discours fluide à petit prix. Car derrière ce petit outil se joue la question du regard. Il n’est pas facile de parler avec quelqu’un qui ne s’engage pas ou ne montre pas de signes d’écoute active. C’est en fait, curieusement, sûrement la compétence la plus difficile à acquérir pour les novices. Parler en regardant la caméra est en effet extrêmement exigeant. Les personnes mal à l’aise avec les photos et pire encore avec les films voient la caméra comme un intrus, un espion qui va les juger et les exposer au jugement des autres. Et, quand ils sont mal à l’aise, alors ça se voit ! La caméra doit être vue comme une amie bienveillante qui vous écoute en souriant. Elle est un élément de transmission de ce que Dieu a mis sur votre cœur, de ce que vous avez préparé avec attention et qui est appelé à porter du fruit dans la vie de vos auditeurs. Votre regard a alors autant d’importance que votre discours. Il indique l’objet de votre attention. Alors, évitez les regards fuyants, de biais, vers le sol ou le plafond ou encore dans le vide pour réfléchir à ce que vous allez dire, ou de regarder le retour écran pour voir votre propre image… En présentiel déjà, mais a fortiori tellement plus encore en distanciel, le contact visuel avec le récepteur de votre message est indispensable, et il passe alors par l’objectif devant vous.

III. La prédication

Une fois réglés les principaux aspects techniques, il est alors temps de considérer le cœur même de la prédication, son fond et sa forme, ainsi que l’attitude pour la transmettre. Ayant commencé cette réflexion par des questions de fond, il peut s’avérer utile d’envisager quelques points sur la forme pour vous aider dans l’exercice. Commençons par un point incontournable. Même si je n’aime pas le nivellement par le bas qu’utilisent souvent les grands médias, le fait est que l’attention que votre public vous accorde est limitée, surtout quand il n’est pas présent avec vous, dans un temps consacré. On estime en tout cas que la complexité du langage est souvent à l’origine du zapping sur YouTube. En plus, une fois encore, regarder une vidéo sur Internet est parasité par beaucoup de choses extérieures pour le spectateur… c’est tout le contexte qui l’entoure au moment où il regarde (personnes autour, le bruit, le lieu, d’autres activités en même temps…). Donc il est nécessaire d’être plus simple, mais efficace. Gardez à l’esprit que la forme écrite et la forme verbale sont différentes. Évitez les phrases longues, alambiquées ou ambigües pour permettre à cette « parole pour tous » de devenir une parole individualisée. Finalement cette parole de Luther reste d’autant plus efficiente pour une prédication distancielle :

« Il ne faut pas prêcher en employant de grands mots, magnifiques et savants, pour montrer aux gens qu’on est instruit et qu’on tient à sa réputation. Non, ce n’est pas le lieu de le faire ! Il faut s’adapter à ses auditeurs et, ce qui manque le plus à la plupart des prédicateurs, c’est de savoir parler de manière que le pauvre peuple en retienne quelque chose. C’est un grand art que de prêcher simplement. »

Si l’on communique aujourd’hui, à tort et à travers souvent, peu savent véritablement se connecter. Enjeu pourtant fondamental pour notre époque… Il est impératif que nous puissions nous connecter avec ceux qui nous entourent, que nous puissions les aider à se connecter eux-mêmes avec Dieu, sa Parole, avec leur propre vie, leur famille, leur entourage. Si certains prédicateurs aiment alors user d’emphase, il est préférable d’adopter le même ton que vous utilisez au quotidien lorsque vous parlez à un ami. Un ton informel, sympathique et agréable, tout simplement parce que regarder une vidéo, ou suivre une visioconférence, est, de nos jours, vu comme une sorte de discussion – même si le feedback ne peut être donné que par des commentaires écrits. Il s’agit là d’un langage propre au média, et cela, qu’importe le sérieux de votre sujet. À ce ton conversationnel s’ajoute le rythme. Vous aurez certainement observé ces personnes inexpérimentées qui font un discours en essayant de battre des records de vitesse d’élocution. Si vous parlez trop vite, vous passerez pour un stressé ou pour un excité. Si vous parlez trop lentement, vous risquez d’endormir votre auditoire. Votre respiration doit rythmer votre élocution. Respirez normalement et vous parlerez normalement. Profitez des virgules pour souffler et faire vivre votre phrase. Soyez suffisamment clair pour que chaque mot soit compréhensible en articulant convenablement. Accentuez les mots importants. Rien de plus soporifique qu’un discours uniforme. Face à un public ou à une caméra, l’enthousiasme que vous mettez à parler est bien évidemment essentiel pour réussir à intéresser et connecter une audience. Mais derrière un écran, quel qu’il soit, l’effet sera naturellement amplifié.

Prédication
Jean 6.15-21

Ce texte est une prédication que j’ai apportée, en vidéo, pendant le premier temps de confinement que nous avons connu en 2020. Il s’agissait d’une invitation dans une autre Église, une sorte d’« itinérance virtuelle ». Cette Église avait ses cultes en ligne tous les dimanches et cheminait à ce moment-là autour de textes de l’Évangile de Jean. Évidemment, j’ai gardé dans le texte le style oral afin de laisser ressortir la manière dont ce message était communiqué. Techniquement, je m’étais enregistré en 4k((Très haute définition.)) avec un bon smartphone posé sur pied, et une application prompteur pour lire mon texte.

Prédication

Bonjour et heureux de partager ce temps « virtuellement » avec vous tous. Quand je dis « virtuellement », entendez-bien que je vous propose, tout de même, de vivre pleinement ce temps ensemble, mais à distance, chacun dans notre environnement particulier et avec nos préoccupations propres. Alors, je viens, en plus, vous retrouver aujourd’hui dans votre balade communautaire au gré de ce bel et particulier évangile de Jean que vous travaillez actuellement. Aujourd’hui, c’est au chapitre 6, versets 15 à 21, un récit que vous retrouverez différemment raconté dans Matthieu et Marc. Mais c’est bien Jean qui nous intéresse, et c’est donc une réflexion sur ce texte précisément que je vous propose… en vous invitant à l’observer d’une façon peut-être un peu différente.

« Voyant qu’ils allaient s’emparer de lui pour le faire roi, Jésus se retira sur la montagne, seul, et le soir venu, les disciples de Jésus descendirent à la mer.
Ils montent dans une barque et ils vont vers Capernaüm, de l’autre côté. Il fait déjà nuit, Jésus ne les a pas encore rejoints. Le vent souffle fort et il y a beaucoup de vagues. Les disciples ont fait à peu près cinq kilomètres. À ce moment-là, ils voient Jésus marcher sur le lac et s’approcher de la barque. Alors ils ont peur. Mais Jésus leur dit : “C’est moi, n’ayez pas peur.” Ils veulent le prendre dans la barque, mais aussitôt, la barque arrive à l’endroit où ils allaient. »

Alors donc, l’Évangile nous raconte que Jésus a marché sur l’eau… C’est d’ailleurs quelque chose que la plupart des gens savent au sujet de Jésus. Et on en sourit beaucoup, souvent sur les réseaux sociaux, avec une certaine moquerie accompagnant généralement le rappel de ce fait. Alors, comment prendre cela au sérieux ? Est-ce un prodige formidable qui nous est raconté, ou bien est-ce plutôt un symbole à considérer ? Pourquoi pas d’ailleurs, les deux propositions pouvant aisément se combiner. Bien des textes présentent des faits clairement historiques : Jésus a existé, il était artisan, il a parlé, il a eu des disciples, il a été exécuté par les Romains, etc. Mais il y a aussi des textes qui sont, certainement, à prendre au sens figuré. Quand, par exemple, l’Évangile nous dit que « Jésus est la lumière du monde », ce n’est pas vrai évidemment au sens physique (et, même avec le Christ dans nos vies, nous continuons à avoir toujours besoin de lampes pour nous éclairer le soir). Mais cette affirmation est vraie, par contre, au sens figuré : Jésus, son message, sa vie, sa personne nous permettent de voir plus clairement qui est Dieu et comment vivre nous-même dans ce monde comme témoin de cette lumière, en devenant d’ailleurs nous-mêmes des lumières, selon les propos de Jésus.

Alors, chacun est libre de penser si tel ou tel passage est à prendre au sens littéral ou davantage au sens figuré. D’ailleurs ce n’est pas tant ce qui compte en l’occurrence. Et je ne cherche en aucun cas à le remettre en doute, mais plutôt à vous proposer de le lire sous un angle différent, en ouvrant notre imaginaire. Car une chose est certaine, c’est que si ce récit est dans l’Évangile, c’est qu’il nous concerne. C’est qu’il nous parle du salut que Dieu donne. Et donc, dans tous les cas, cette histoire est intéressante comme « un signe », nous dit Jean dans ce même évangile. Plus précisément, un signe du salut que Dieu nous donne en Jésus-Christ.

Voyons donc ce que ce texte nous dit, à nous, aujourd’hui, en y observant le miracle que Jésus veut faire dans notre vie pour nous aider à vivre et à vivre bien.

Le début de l’histoire que nous venons d’entendre nous place dans un temps particulier du cheminement de Jésus avec ses disciples. En effet, il s’est isolé et eux le quittent pour aller vers Capernaüm… seuls, sans lui. Quelle est donc la situation décrite ici ? C’est une situation de séparation. Jésus est simplement, à ce moment-là, absent de leur vie, ils lui tournent le dos et, peut-on dire, ils l’oublient. En fait, plus précisément, c’est Jésus qui se retire et qui sort de leur vie. Vous pourrez relire le contexte, et vous verrez que Jésus choisit, après un moment de forte expérience partagée, cet isolement pour se protéger de la foule et de ses intentions. Mais je précise, rien n’est dit dans cet évangile – les deux autres abordent les choses autrement – sur une quelconque consigne ou ordre de mission donné aux disciples. Le texte reste silencieux. Nous savons seulement que les disciples décident de partir et de descendre de la montagne, loin de Dieu et du Christ, pour aller ailleurs. Il est vrai qu’il existe des situations, chez nous aussi, où notre foi va mal, sans que ce soit particulièrement de notre faute. Chacun a des moments plus ou moins difficiles. Comme notre corps qui attrape un virus – c’est encore tellement au cœur de ce temps actuel – notre foi peut souffrir d’un refroidissement ou d’un affaiblissement. Cela a moins de risques d’arriver si nous entretenons notre foi régulièrement, je vous l’accorde, et nous en reparlerons, mais quand même, cela peut arriver…

Entre nous, parfois c’est aussi un peu de notre faute, si nous perdons la foi. Non ?… C’est à mon avis comme cela que nous pouvons entendre les choses ici. Pourquoi est-ce que le Christ les quitte et disparaît de la sorte ? Le texte nous dit que c’est parce que la foule voulait faire de Jésus leur roi, et qu’il refuse parce que le projet de Dieu n’est pas de gouverner, dans ce sens particulier, mais au contraire de nous permettre de voler de nos propres ailes, de nous libérer. Tiens, d’ailleurs, cela m’évoque le fait qu’il y a des personnes qui perdent la foi ainsi. Juste parce qu’elles veulent faire de Dieu ce qu’il n’est pas, ou bien qu’elles attendent de lui des choses qu’il ne fait pas. Et il arrive que ces gens perdent la foi, disant : « Si Dieu existait, il n’y aurait pas tous ces problèmes dans le monde ! » Mais d’où sortent-ils cette curieuse idée ? C’est tout simplement le fruit de l’imagination humaine… Du coup, ils attendent Dieu là où il n’est pas, et le résultat c’est qu’ils sont évidemment déçus. Alors…

Que faire pour ne pas perdre la foi ?

Il faut, je crois, l’entretenir avant tout. Notamment par l’apprentissage de la Parole, pour avoir plus de chances de ne pas imaginer n’importe quoi sur Dieu. Pour reprendre ce que je disais juste avant : l’attendre où il ne peut être. Et puis, la nourrir, la soigner, lui donner des vitamines, passe par notre relation personnelle avec lui. Là, c’est notre piété, notre engagement qui est en jeu. Mais bon, nous ne sommes pas parfaits, et il arrive, encore une fois que, malgré toute notre bonne volonté, notre foi faiblisse, à la manière de ce que les disciples de Jésus sont en train de vivre dans cette histoire.

Ici, non seulement les disciples « perdent la foi », mais en plus, ils réagissent de travers. Encore une fois j’insiste, en restant là sur ce que nous dit cette page d’évangile. Christ a disparu, leur foi s’est évanouie, ils auraient pu le rechercher (comme on peut tout à fait chercher Dieu quand on l’a perdu ou qu’on ne le connaît pas encore). Les disciples auraient, au moins, pu attendre que le Christ revienne. Mais non, ils s’éloignent encore de lui et ils empirent la situation :

  • Le texte d’ailleurs précise qu’ils descendent. C’est vrai que l’on dit que l’on monte à Paris quand on vient d’un peu plus loin sur la carte. Mais cette descente pourrait aussi être un signe. Comme pour nous dire qu’ils régressent, qu’ils se portent moins bien. Allez, permettez-moi ce sous-entendu.
  • Ils quittent la montagne pour descendre vers la mer. Cette image est claire car la montagne, dans la Bible, évoque la proximité de Dieu, la possibilité de le prier, et aussi de recevoir ce qui vient de lui. Par contre, la mer évoque le chaos, l’absence de Dieu, la souffrance, la sauvagerie et la mort spirituelle. Moi qui aime l’océan… compliqué à entendre. Mais c’est pourtant un classique du rapport à la mer dans l’Antiquité et dans certaines cultures encore aujourd’hui.
  • Enfin, le texte nous dit que c’est le soir. Certains manuscrits ajoutent même qu’au moment où ils sont au bord de la mer, « les ténèbres s’emparent des disciples ». L’obscurité évoque le froid, la peur, la solitude, la difficulté de savoir où l’on va, de voir les pièges de la vie. Ces difficultés s’emparent d’eux, les mènent alors par le bout du nez.

Que cherchent-ils, ces hommes et ces femmes qui ont perdu le Christ, perdu la foi ? Ils veulent à tout prix atteindre Capernaüm. Pour rejoindre ce but, ils abandonnent Jésus, alors qu’un instant avant ils voulaient faire de lui leur roi. Ce qu’ils cherchent à Capernaüm est sans doute essentiel pour eux.

La Bible insiste souvent sur le sens des noms propres. Le nom de Capernaüm, signifie « la consolation et le pardon ». Serait-ce cela que recherchent les disciples à tout prix ? Le réconfort, la paix intérieure, le pardon. Cette recherche est légitime, bien sûr, mais ici, ils cherchent à l’atteindre par leurs seules forces, sans Jésus, sans Dieu, et du coup ils s’enfoncent au lieu de s’en sortir. L’humanité est si souvent comme ça.

« Les ténèbres s’étaient emparées d’eux, et Jésus ne les avait pas encore rejoints. » On ressent sans doute alors que, dans leur angoisse, ils commencent un peu à se désoler de l’absence du Christ. Pourtant les choses semblent s’empirer, en tout cas selon leur point de vue : il y avait les ténèbres et, à la mer qui les domine, s’ajoute un vent violent. Pour comprendre ce que cela signifie, il faut se souvenir d’un autre récit biblique, ce qui est facile ici car c’est peut-être celui qui est le plus connu… et, qui plus est, se trouve facilement dans les nombreuses pages que contient ce livre. La mer agitée, les ténèbres et un grand vent c’est en effet exactement ainsi que la Genèse décrit l’univers avant que Dieu n’agisse pour créer ce qui est bon.

« Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. La terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme, et l’Esprit de Dieu [c’est-à-dire le vent divin] était au-dessus des eaux. Dieu dit : Que la lumière soit ! Et la lumière fut. » (Gn 1.1-3)

Et donc, dans ce récit de l’Évangile, le vent qui se lève peut être entendu métaphoriquement comme la puissance créatrice de Dieu. Ce vent qui effraie les disciples, c’est Dieu qui est là, qui se rend présent dans ce désastre où ils se sont fourrés, dans leur vie, leurs cœurs agités de tempêtes, de noirceur, de peur et de mort. Parce que, c’est l’un des grands enseignements de ce récit : quand nous l’abandonnons, Dieu ne nous abandonne pas. Et il est encore là pour nous secourir, comme une mère pleine de tendresse pour son enfant même quand il est rebelle.

Dieu est encore là, mais peut-être parce qu’ils ont une « mauvaise théologie », une mauvaise compréhension de qui il est vraiment et, parce qu’ils vont mal, ils ne savent pas reconnaître Dieu là où il est, à côté d’eux. Ce « ils ne savent pas » au sens que lui donnent nos amis belges… : un savoir qui est aussi un pouvoir, une capacité. Ils ne saisissent pas que le salut, que Dieu leur apporte dans leur détresse, est comme un souffle créateur, comme une transformation de leur univers. Ils attendaient de la lumière, mais cette lumière ne vient pas comme une lampe que l’on allume à l’extérieur, mais comme une opération qui grefferait des yeux à un aveugle. Ils attendaient la consolation et la paix, mais la joie et la paix véritables ne sont pas offertes à travers des conditions de vie faciles, mais comme un autre rapport aux circonstances de notre propre vie.

Mais, malgré tout, ce souffle de Dieu commence à les animer car le texte nous dit qu’ils commencent « à ramer 25 à 30 stades » c’est-à-dire environ 5 km. L’Évangile promet à celui qui cherche Dieu qu’il le trouvera. Nous voyons ici que cela peut prendre quelque temps. On peut se dire aussi que cette distance qu’ils devront faire à la force de leurs bras, montre la nécessité de passer par une certaine pratique de la foi. Oui, c’est utile, comme je vous le disais au début, de tirer sur les rames de la lecture biblique et de la compréhension de la Parole, du mâchage des Écritures et de la prière, pour apprendre à reconnaître la présence de Dieu à nos côtés et le salut qu’il nous offre. Même le Christ choisit de prendre une part de son temps précieux pour prier, seul sur la montagne. Alors, à moins que nous ne soyons plus solides spirituellement que lui, nous avons besoin de consacrer du temps régulièrement pour ramer un peu afin d’avancer vers Dieu, ramer en partie tout seul et en partie avec les autres qui sont dans la même barque que nous. Ça aide vraiment. Et c’est alors que les disciples découvrent que Jésus Christ, c’est-à-dire le salut de Dieu, s’avance vers eux. C’est un prodige !

Normalement, on le sait, ce n’est pas possible de marcher sur l’eau et, par analogie encore, de faire son chemin dans cette vie qu’évoque ici la mer, toute secouée de chaos et de mort. La présence du Christ marchant sur la mer évoque clairement le salut de Dieu qui vient même dans nos vies pécheresse, nos vies en révolte contre lui. Et ce Jésus qui marche sur l’eau évoque la force que Dieu nous donne pour pouvoir avancer dans la vie vers la consolation et la paix, même au travers de difficultés extrêmes, qui normalement auraient dû nous engloutir. Étape par étape, ils progressent spirituellement dans leur rapport avec Jésus. Ils seront d’abord capables de sentir le souffle, puis de reconnaître la présence du Christ près d’eux, ils seront ensuite délivrés de leur méfiance vis-à-vis de Dieu, et enfin ils voudront prendre le Christ à nouveau dans leur barque.

Mais ce n’est pas fini, car le texte ajoute qu’« aussitôt qu’ils veulent le prendre dans leur barque, elle aborda au lieu où ils allaient. » Extraordinaire précision du texte, si précieuse à notre compréhension et en même temps, pleine d’humour !

Ils cherchaient Capernaüm, le réconfort et le pardon. Cette recherche de consolation n’est pas refusée par le Christ. Au contraire, le but de leur recherche, la solution qu’ils cherchaient sans la reconnaître, c’est précisément lui. Mais il fallait probablement ces efforts et ce temps d’évolution intérieure, pour découvrir un peu Dieu et le désirer. Il fallait un temps et un effort de repentance, pour saisir ce qu’il y avait d’orgueil et de folie dans leur démarche tout humaine. À l’instant où ils veulent faire monter le Christ dans la barque de leur vie, ils arrivent « là où ils allaient », nous dit le texte. Ils avaient quitté le Christ pour s’élancer vers le but essentiel de leur vie. Ils découvrent que la solution de leur recherche, c’était Jésus. Le chemin vers la consolation, le chemin vers la paix : c’est ce salut de Dieu qu’il incarne.

Jésus avait refusé d’être roi, refusé de les transformer en esclaves. Eux, ils découvrent maintenant qu’il est leur liberté et leur épanouissement, pour le meilleur et pour la vie.

Amen.

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