La prédication participative

L’exercice de la prédication est au cœur de la pratique pastorale protestante. Il est un attendu fort des membres de nos communautés. Souvent considéré comme lieu privilégié pour se «nourrir » spirituellement, c’est là que, dans une saine pratique, le texte biblique est mis en perspective et qu’une parole prophétique est attendue émergeant de la mise en lumière du texte. On peut dire que, pour beaucoup, c’est là que Dieu parle. C’est là que le Sola Scriptura de la Réforme prend toute sa dimension. Poussée à son paroxysme, elle peut même devenir le moment privilégié de la « cure d’âme((E. THURNEYSEN, Doctrine de la Cure d’âme, Paris, Delachaux & Niestlé, 1958.)) ».

Pourtant, la pratique du ministère pastoral dans sa dimension d’écoute, conduit invariablement à accepter deux réalités : une bonne part de ceux qui ont écouté le message du dimanche matin n’ont pas vraiment entendu ce que l’orateur avait essayé de partager, et puis surtout, peu de vies semblent réellement transformées par la Parole de Dieu. N’allez pas imaginer qu’il s’agit là d’un propos désabusé. Simplement, il est dans l’ordre des choses. Déjà du temps de Jésus, bien peu de personnes comprenaient réellement ce qu’il essayait de partager alors que beaucoup étaient convaincus d’avoir compris. Il semble y avoir là une réalité spécifique à la communication humaine.

S’ajoutant à ce constat, lorsque l’on est soucieux de rejoindre des personnes « hors » Églises n’ayant pas la culture biblique nécessaire à une bonne compréhension, mais aussi, qui n’ont plus l’habitude d’écouter une « conférence » durant trente minutes, il faut accueillir qu’ils peuvent affirmer que « c’était vraiment intéressant », mais ne reviennent plus tout en maintenant un lien avec nous. Cela laisse songeur.

Cette triple constatation, conduit à questionner le « pourquoi » de la prédication afin de, peut-être, pouvoir se risquer dans un « comment » différent.

I. Le « pourquoi » de la prédication interactive

Dans les lignes qui vont suivre, un rapide survol est proposé. Il s’agit de l’envisager comme un tableau à regarder à une distance raisonnable. Il ne s’agit en aucun cas de faire un procès et d’affirmer avoir mieux à proposer, mais simplement, d’ouvrir un espace de liberté permettant le renouvellement d’une pratique.

Aussi, comme mentionné plus haut, l’inconscient collectif protestant a un attendu fort lié à la prédication. Cet attendu s’est construit essentiellement sur une base « culturelle ». Le terme « culturel » s’entend comme l’enracinement dans une histoire, une pratique, une culture, qui nous précède et dont nous ne sommes pas toujours conscients. Par conséquent, le propos est sans connotation positive ou négative.

Bien que des textes tel que Romains 10.14-17 encouragent vivement la prédication, ils ne proposent pas un enseignement normatif sur la question du déroulé du culte, ou de la forme de la prédication. À vrai dire, nous n’avons pas de texte dans le Nouveau Testament qui nous donne un cadre pour élaborer un « culte » adéquat. De nouveau, Romains 12.1 peut donner l’impression de nous offrir ce possible, mais dès que nous nous penchons sur la proposition du texte, il ne s’agit « que » de s’offrir soi-même.

Par conséquent, ce que nous avons, de fait, dans le texte biblique du Nouveau Testament, ce sont des histoires qui nous « racontent » la venue du Messie, puis l’émergence de la communauté chrétienne avec des vécus communautaires dans des temps et des lieux donnés. Ce sont des textes qui parlent de l’importance de proclamer la Bonne Nouvelle et d’enseigner afin de faire « connaître » Dieu, son royaume, son règne, son salut, et puis aussi, des textes qui invitent à entrer, persévérer et grandir dans la vie nouvelle offerte en Jésus-Christ. Enfin, il y a ces textes qui nous enjoignent de vivre dans l’attente de son retour. En présentant le sujet sous cet angle, il ne s’agit en aucun cas de nier à l’Écriture son inspiration divine et de la réduire à ces propos. Simplement, de délimiter un cadre de travail : le monde, la vie du chrétien, de la communauté chrétienne et son devenir sont au cœur de la préoccupation des auteurs bibliques. Non pas le culte, ni la prédication. D’ailleurs, les rares informations que nous pouvons trouver des pratiques du christianisme primitif laissent entendre que la préoccupation était bien de cette nature((Ainsi, Pline le Jeune (91-113 apr. J.-C), dans l’une de ses lettres, dira « (les chrétiens interrogés) affirmaient que tout leur crime ou toute leur erreur s’étaient réduits à se réunir, en un jour fixé, avant le lever du soleil pour chanter par antiphonie un chant (carmen) en l’honneur du Christ comme en l’honneur d’un Dieu, et à s’engager sous serment non pas à tel ou tel crime, mais à ne commettre ni vol, ni meurtre, ni adultère, à tenir parole et à ne pas désavouer un bien prêté. Après quoi ils se seraient de nouveau réunis plus tard pour prendre ensemble un repas, mais (un repas) normal et innocent. » in Lettres X, 96,7.)).

Cela permet de poser la question de la provenance de notre insistance sur la prédication ou le culte. Ce moment durant lequel au moins 90 % du peuple chrétien est assis et spectateur. Pourquoi n’avoir pas davantage travaillé sur le vécu communautaire alors que le texte biblique en parle fréquemment ? Pourquoi cette insistance sur la prédication plutôt que sur la réalité de vies transformées « objectivement » ? Cela est d’autant plus surprenant que, bien des fois, on découvre avec stupeur que l’auditoire se dit nourri lorsqu’il a entendu une parole « moralisante » qui l’invite ou l’oblige à un changement de comportement, pourtant bien souvent suivie d’aucune pratique, ou alors si brièvement…

Certains trouveront le propos exagéré et peu bienveillant. Pourtant, si l’on se penche sur la réalité de l’impact des chrétiens d’aujourd’hui sur le monde dans lequel ils vivent, on a le devoir « moral » de se questionner. Pourquoi si peu de conversions parmi nous ? Pourquoi n’est-on pas connu pour notre amour et notre compassion perçus dans le vécu de la communauté chrétienne rassemblée ? En général, « la rue » nous explique que nous sommes tristes, ennuyeux, et le pire, jugeant et non pertinent culturellement((Sondage EEL Pau, septembre à décembre 2000.)).

Nous nous rassurons en nous disant que beaucoup sont appelés mais peu élus… Nous sommes le « reste » fidèle… Si cela est vrai, nous devrions néanmoins nous souvenir que c’était déjà le cas du temps de Jésus. Malgré tout, les foules le suivaient et avaient une attente envers lui. Aujourd’hui qui attend quelque chose de l’Église ? Bien peu de monde en vérité.

Alors, pour ce qui est de la prédication, du culte, d’où viennent nos pratiques si elles ne sont pas « bibliques », si elles ont si peu d’impact et ne sont pas plébiscitées par les membres de nos Églises ? Certainement, pour une part, de la pratique des synagogues. Nées du temps de la diaspora, les synagogues ont été un moyen privilégié pour garder vivant l’héritage du peuple d’Israël. Elles ont été le lieu dans lequel le texte biblique a continué d’être transmis afin de ne pas oublier ce que Dieu avait dit, promis, et fait au fil des siècles. Elles ont permis de garder vivante l’attente du Messie, de l’envoyé de Dieu qui viendrait sauver son peuple et rétablir son héritage. Beaucoup des premiers chrétiens venaient des synagogues((Marie-Émile BOISMARD, À l’Aube du Christianisme – Avant la naissance des dogmes, Paris, Cerf, 1998 ;
Gerd THEISSEN, Histoire sociale du christianisme primitif, Genève, Labor et Fides, 1996 ;
Oscar CULLMANN, La foi et le culte de l’Église primitive, Paris, Delachaux et Niestlé, 1963.)).

Mais si, dans un premier temps, les communautés chrétiennes se sont organisées sur la base de cette pratique ancienne, les diverses hérésies et le manque de responsables compétents, les ont conduites à construire une pratique « normée » par des liturgies enracinées dans l’histoire de l’Église et ses grandes figures. Ainsi, le texte biblique était entendu avec les grands credo du christianisme. Le centre du service n’était pas la prédication, mais le partage du pain et du vin. Une homélie avait bien lieu, mais à l’exception des orateurs de renom, elle n’était pas le point d’orgue du service religieux. Bien des croyants ont ainsi été nourris spirituellement au fil des siècles.
Avec les différents mouvements de pré-réformation de l’Église, puis la Réforme elle-même, la redécouverte du texte biblique dans son ensemble et sa richesse, conduisirent à prendre conscience et à se rappeler que Dieu avait donné là un moyen privilégié pour, certainement, éviter les dérives hérétiques, mais aussi pour permettre de connaître Dieu. On redécouvrait le texte biblique comme lieu pertinent de la manifestation de Dieu. Le partage de l’Eucharistie (lieu de la présence de Dieu !) étant souvent devenu lieu de superstition. On mit alors en avant la Parole comme lieu de révélation et d’accueil de Dieu. Ce glissement ne se fit pas sans heurts. Il se fit jour, entre autres, dans l’interprétation de ce qui se produit « réellement » lors du partage du pain et du vin. Cela renforça l’importance et la « centralité » de la Parole.

Nos milieux évangéliques sont empreints de cette histoire.

Plusieurs d’entre eux, nés en réaction à l’attiédissement des Églises officielles et au libéralisme, étaient portés par de fortes personnalités à la prédication « puissante ». Souvent soucieux de répondre à des besoins sociaux criants, ils revendiquaient un retour à l’essentiel, au cœur de l’Évangile, la croix et la résurrection du Christ. La repentance et la vie nouvelle en Jésus-Christ. Ils avaient le souci du pauvre, du petit. Leur modèle était l’Église primitive « embellie ». Ils parlaient de « sauver ». Ils avaient très fortement conscience du choix à faire entre la vie et la mort. Le salut n’était pas seulement question de connaissance, de mieux vivre, mais très concrètement, de vie ou de mort((Jacques BLANDENIER, Le Réveil : Naissance du Mouvement évangélique en Suisse romande au XIXe siècle, Nyon, Je Sème, 1976 ; Paul PERRET, Nos Églises dissidentes, Nyon, Je Sème, 1966.)). C’est ainsi que ce sont développés des services religieux avec chants, prédications, témoignages. L’essentiel était d’arracher les « perdus » à la mort. Pour ce faire, il fallait les rejoindre dans leur culture, dans leurs besoins. Plusieurs œuvres sociales et missionnaires sont nées en réponse à ces prises de conscience((Jacques BLANDENIER, L’essor des missions protestantes du XIXe au milieu du XXe siècle, Nogent-sur-Marne, IBN, 2003.)).

Les grandes chorales parlaient aux émotions, le prédicateur parlait à l’intelligence, et ceux qui rendaient témoignage montraient la réalité, la pertinence, du changement produit par l’Évangile accueilli. Culturellement, chacun pouvait comprendre, se sentir rejoint. La musique des cantiques était souvent liée à des chants populaires, la manière de communiquer était accessible au plus grand nombre. Les témoignages laissaient entendre que chacun pouvait recevoir ce que Dieu avait promis. Le texte biblique était au centre du message, puis était étudié dans de petits groupes dans lesquels les échanges étaient souvent nourris.

L’histoire dans laquelle ils étaient inscrits, mais aussi ce souci du « perdu », le désir de vivre comme les premiers chrétiens, d’honorer Dieu en pratiquant le souci de l’autre, conduisirent les communautés « réveillées » à développer le mode de fonctionnement qui est encore le nôtre aujourd’hui.

L’école du dimanche pour les enfants vit le jour afin d’apprendre à lire aux enfants défavorisés et de cette manière non seulement de leur annoncer l’Évangile, mais aussi de les éduquer afin qu’ils construisent leur propre foi grâce à la possibilité de lire le texte biblique par eux-mêmes.

Si, pour une part, les cultes reprenaient partiellement la forme d’antan, ils reprirent aussi la forme des grandes rencontres d’évangélisations. La musique prit une place importante, souvent la parole fut donnée à plusieurs et l’occasion offerte aux fidèles de s’adresser à Dieu publiquement mais individuellement par le biais de prières « libres ».

On n’avait pas cherché à changer la forme, on avait simplement essayé de rejoindre et de permettre au plus grand nombre de comprendre et vivre quelque chose avec Dieu. Il y avait une réelle prise en compte des besoins du monde et par conséquent, naturellement, une adéquation avec sa culture((Jacques A. BLOCHER & Jacques BLANDENIER, L’évangélisation du monde – Des origines, Nogent-sur-Marne, IBN et GM, 1998 ; Jacques BLANDENIER, L’essor des missions…, op. cit.)).

Aujourd’hui, 200 ans après, nous suivons toujours ce modèle, mais en ayant perdu sa raison d’être. Le souci des « perdus » n’est plus vraiment une thématique centrale du message évangélique, pas plus que de répondre aux besoins du monde d’aujourd’hui. Si, théologiquement, nous restons convaincus que tous n’iront pas au paradis, pratiquement, nous sommes satisfaits de savoir que nous, nous y irons. Tout doucement, nos communautés sont devenues des « antichambres » du paradis dans lesquelles chacun attend l’ouverture de la porte pour lui-même((Plusieurs sondages montrent qu’un obstacle important pour aller à l’église est le public présent dans l’église…)). Bien peu se préoccupent de notre monde et nous ne sommes pas connus pour nos propositions pertinentes aux besoins du monde d’aujourd’hui, que ce soit en termes sociaux ou écologiques.

Pour les plus convaincus, on crée un groupe « mission » et un groupe « évangélisation », comme si le Nouveau Testament laissait entendre que seuls quelques spécialistes passionnés étaient concernés. N’ont-ils pas reçu ce don, eux ? Comme si le souci des perdus et du monde était réservé à quelques « commandos » spécialisés qui avaient reçu « le » charisme ? Il arrive que, pour se donner bonne conscience, on laisse entendre qu’en fait, eux, doivent juste « organiser ». Parfois, il arrive que cela soit ainsi…

Enfin, nous aimons la forme dans laquelle nous pratiquons notre foi et y sommes attachés. Cette forme, pour beaucoup, est devenue un critère d’orthodoxie, de foi justement vécue. On est souvent prêt à tolérer une « incartade », mais pas à changer.

Alors, pourquoi une prédication participative, un culte différent ? Simplement pour essayer de trouver un chemin qui « aujourd’hui » aide à rejoindre ceux qui sont « hors » Églises. Ce qui habite notre réflexion est l’incarnation du Verbe. Il s’est fait homme afin de nous rejoindre dans notre « réalité » pour nous sauver.

Après avoir longuement questionné, lu différentes analyses sociologiques, nous avons pris conscience que beaucoup n’étaient pas contre Jésus ni opposés à un questionnement sur la vie. Nous avons le privilège de vivre dans un monde en recherche de sens, en recherche d’un paradis perdu((Guillaume CUCHET, Comment notre monde a cessé d’être chrétien : Anatomie d’un effondrement. Paris, Seuil, 2018 ; Danièle HERVIEU-LÉGER, Le pèlerin et le converti, Paris, Flammarion, 2001 ; Sondage « Les Français et le retour du religieux » Le Monde des religions, septembre 2005 ; Sondage IFOP 2010 « Étude auprès des protestants et des pasteurs », IFOP, 2012 ; Sondage la Vie « Spiritualité, la nouvelle quête des français » La Vie, 19 février 2015 ; Sondage Opinionway pour La Croix « Les jeunes et la religion » juin 2016 ; etc.)).

Par contre, beaucoup sont en rupture avec les institutions, quelles qu’elles soient. Et aussi, beaucoup rejettent l’Église par méconnaissance peut-être, mais souvent à cause de ce qu’elle a porté comme blessures et souffrances à ce monde. Nous aimerions pouvoir dire que ce sont surtout les « autres » Églises qui ont eu un mauvais témoignage. Mais comment expliquer qu’aujourd’hui des hommes et des femmes se déclarent chrétiens évangéliques tout en refusant d’adhérer à une communauté évangélique ?

Aussi, notre théologie s’est laissé saisir par cette affirmation de Jésus qu’il est la vie et qu’hors de lui, se trouve la mort. Nous avons aimé ce texte de 2 Corinthiens 5.14, dans lequel il dit : « L’amour du Christ nous étreint, à cette pensée qu’un seul est mort pour tous et donc que tous sont morts. »

Cela nous a donné le courage d’essayer de bouger nos cadres pour tenter de mieux rejoindre, d’être entendus, mais aussi d’entendre et d’accueillir. Nous avons essayé de découvrir ce qu’eux aimaient, quand ils écoutaient et pourquoi ils écoutaient. Et à tâtons, nous avons essayé de trouver un chemin vers eux avec ce que nous sommes dans le respect de ce qu’ils sont. Nous avons appris à les côtoyer comme des personnes aimées de Dieu et méritant toute notre attention et notre respect. Nous avons essayé d’accepter de recevoir ce qu’ils avaient reçu pour nous enrichir avant de les écraser par notre science et leur perdition.

Disant cela, nous avons aussi entendu plusieurs raconter avoir été saisis par Dieu de manière surprenante. Certains au détour d’un chemin, d’autres dans le désert, parfois poussé à entrer dans une église et là, à cause d’une liturgie qu’ils ont trouvé belle, ont entendu Dieu. D’autres encore, raconter avoir reçu un dépliant d’évangélisation par lequel Dieu se révélait, d’autres parler des cantiques entendus dans l’une de nos communautés évangéliques. Et puis tant d’autres parcours de vie. Toutes ces histoires existent et nous encouragent, mais elles expriment la grâce de Dieu révélée à une minorité, une petite minorité. Sans les nier ni les mépriser, nous avons choisi de nous laisser encourager par elles afin de persévérer pour rejoindre le plus grand nombre, la foule, le monde.

C’est dans cet état d’esprit que sont nés des cultes « différents ». Le terme « culte », dans son sens premier, signifie « service ». Nous avons donc décidé que la meilleure manière de servir Dieu et de le glorifier était d’obéir à son invitation « d’aller » pour être porteurs de son royaume et de son salut pour ce monde.

Pratiquement, nous avons réalisé qu’en France, le dimanche matin, restait pour beaucoup de non-pratiquants, un moment « religieux inconscient ». Nous avons aussi entendu que nos amis « hors » Églises étaient soucieux de pouvoir s’exprimer et pas seulement d’écouter. Ils avaient, pour plusieurs, à cœur de nous faire connaître leurs questions, mais aussi leur ressenti sur ce qui était dit. En les écoutant, nous avons découvert que la Bible était pour eux un livre vraiment intéressant, mais si compliqué à appréhender et à comprendre !

Cet ensemble de constats a stimulé notre créativité et nous a obligés d’accepter que notre manière de vivre le culte n’était pas vraiment accessible à un non-initié, ou même simplement à une personne en recherche spirituelle désirant « juste » trouver des réponses à ses questions.

Nous avons aussi constaté que plusieurs de nos amis ne chantaient qu’exceptionnellement. Particulièrement les hommes, d’ailleurs relativement peu représentés dans nos communautés évangéliques. Simplement, car pour nombre d’entre eux, le meilleur moyen pour parler de choses profondes est autour d’un apéritif, d’un repas, ou alors en faisant quelque chose. C’est dans ces moments que l’on refait le monde !

En relisant les évangiles et les Actes des Apôtres, et sans vouloir embellir plus que nécessaire l’histoire de l’Église primitive, nous avons pris conscience que Jésus est souvent à table, même dans l’Apocalypse, il se propose de venir partager un repas avec nous si nous l’accueillons (Ap 3.20).

Ces différentes prises de conscience nous ont ouvert un champ considérable de possibles pour revisiter nos manières de faire et questionner leur pertinence. Mieux encore, elles nous ont donné le droit de nous tromper, d’essayer, de recommencer, de changer. Elles nous ont obligés à être honnêtes avec les résultats obtenus et à apprendre à être à l’écoute de Dieu, de sa compassion pour ce monde. Surtout, elles nous ont obligés à laisser Dieu être le chef de l’Église avec ou sans résultat. Nous apprenons à servir et, de manière assez surprenante, ce sont d’abord nos vies qui sont transformées.

Alors, pourquoi une prédication participative ? Car aujourd’hui le culte est au cœur du vécu communautaire de nos Églises évangéliques, la prédication en est souvent le point d’orgue. Il reste un moment religieux « reconnu » dans la population non-pratiquante. Plusieurs pourraient s’y rendre lorsqu’ils se questionnent sur leur vie. On peut y accéder et en sortir relativement « anonymement » ou y aller accompagné d’amis. Néanmoins, aujourd’hui plus qu’hier, on trouve important de pouvoir dire ce que l’on pense et ne pas subir un « enseignement » sans en être aussi acteur. Et pourquoi devons-nous répondre à ces besoins ? Tout simplement parce que Dieu nous invite à lui donner notre vie pour aller auprès de ceux qui sont perdus et leur annoncer la bonne nouvelle du royaume de Dieu, la prédication participative étant l’une des multiples manières de le pratiquer. Bibliquement, rien n’empêche de repenser notre manière d’organiser notre culte afin de mieux rejoindre les hommes et les femmes de notre temps. En le faisant, notre foi est visitée, transformée et grandie.

Alors, si le propos peut paraître en certains endroits « rugueux » et jugeant, ce n’est pas le but visé. Mais, tendre à une analyse pertinente de sa réalité permet de trouver des solutions aux « vrais » problèmes rencontrés.

II. Comment mettre en place une prédication « participative » ?

Comme exprimé plus haut, l’objectif étant de rejoindre un public « hors » Église, notre démarche s’est construite à leur écoute. Dans la diversité des attentes entendues, nous avons choisi d’en retenir quatre. Il est important de souligner que ces attentes ont été entendues par le biais d’un sondage effectué par nos soins en 2000 (plus de 2.000 réponses « pertinentes »), d’articles lus, mais surtout de relations vécues. Elles s’inscrivent d’abord dans la réalité de relations régulières d’amis « hors » Église. Cela signifie que nous avons considéré ces attentes comme « normatives », mais liées à notre réalité.

En effet si, dans un premier temps, nous avons cherché à développer notre compréhension de la société dans sa globalité, notre mise en pratique a cherché à rejoindre d’abord ceux avec qui nous sommes en lien.

Les quatre attentes identifiées sur lesquelles nous avons construit notre réflexion sont les suivantes :

  • pouvoir être anonyme, se recueillir en silence, entendre un texte, une parole qui fait du bien ;
  • pouvoir poser ses questions, être acteur de ce qui se vit ;
  • avoir un espace pour être accueilli, entendu dans l’intimité ;
  • entendre une spiritualité ouverte et accueillante.

En lisant ces attentes, sans doute serez-vous embarrassés. Certaines ne sont-elles pas contradictoires ? Rassurez-vous, effectivement, elles le sont.

Par conséquent, nous avons essayé au fil des ans, de proposer différents types de cultes « participatifs ». Il peut répondre à deux des attentes exprimées : poser des questions, réagir et entendre une spiritualité ouverte et accueillante. Il se déroule une fois par mois en temps « normal ». La première attente a été la plus « négligée », même si nous avons essayé d’en tenir compte par le biais des cultes plus « classiques » et surtout par un accueil discret et peu intrusif, par le renoncement aux moments de prières libres durant le culte et par l’explicitation de chacun des moments de nos rencontres afin que nos amis ne se sentent pas « obligés » de faire quelque chose ou soit mis en difficulté car à contretemps d’une pratique connue de la plupart des participants.

Enfin, depuis le confinement de mars 2020, nous avons travaillé un style de culte davantage « interview » pour intégrer l’attente d’une spiritualité ouverte et accueillante et être accessible à ceux qui regardent à distance.

Le culte mensuel « différent » s’est intitulé « culte interactif ». Il se déroule en général le premier dimanche de chaque mois. À cette occasion, le texte biblique est annoncé la semaine précédente. Le dimanche venu, un « mémento » est distribué. Il contient quelques informations sur la communauté qui reçoit, les annonces des activités de la semaine à venir, et le texte biblique qui va être abordé, dans la version qui sera lue durant le culte. L’objectif de ce « mémento » est, d’une part de répondre à des questions que nos amis se posent sans nous les dire (par exemple : est-ce que c’est une secte ? Américains ?) et d’autre part, de leur laisser le texte biblique qui sera abordé ce jour-là.

Le choix du texte biblique est déterminant pour la qualité des échanges. Il est souvent polémique, ou alors traite d’une problématique actuelle ou passée, mais qui pose question aujourd’hui. Nous y reviendrons.

Le culte débute comme d’habitude mais déjà il est annoncé qu’il sera l’occasion d’échanger. Nous trouvons important que chacun puisse se préparer, s’il le désire, à intervenir. Le déroulement de la rencontre est explicité ainsi que sa raison d’être. Conscient qu’il est désagréable de ne pas savoir ce qui va se passer et comment l’on va devoir se comporter, on explique chaque moment. Si l’on se lève pour chanter, on invite l’auditoire à se lever, puis on l’invitera à se rasseoir à l’issue du cantique. Nous tenons à ce que les auditeurs ne se sentent pas mal à l’aise, surpris.

Une prière d’introduction, puis lecture d’un psaume. Un cantique est introduit et chanté. Cela permet de souligner que nous ne sommes pas dans une conférence ou un lieu d’échanges, mais bien dans un temps orienté vers Dieu et qu’il est au cœur de notre rencontre. Nous aimons faire percevoir qu’il est présent au milieu de nous. À l’issue du cantique, les enfants sont invités à rejoindre des groupes qui correspondent à leur âge, et nous nous retrouvons entre adultes.

Alors est à nouveau présenté le déroulement. Puis on explique la raison d’être et le contexte du texte qui a va être partagé.

Enfin, le texte est lu.

D’un point de vue technique, nous essayons d’avoir un micro qui circule dans les rangs pour que ceux qui prendront la parole soient clairement entendus. Il faudra donc une ou deux personnes pour le, ou les gérer au fil des échanges.

De nouveau, l’animateur rappelle rapidement le contexte puis entre dans les questions qui peuvent être suscitées par le texte. Par exemple, Matthieu 16.5-23. Ce qui interpelle à sa lecture c’est d’abord l’incompréhension des disciples. Ce sera donc la première question. Pourquoi n’arrivent-ils pas comprendre, entrer dans ce que dit Jésus alors qu’ils sont ses amis ? La seconde question abordera la question du « pouvoir » donné par Jésus. Qu’est-ce que ce pouvoir ? Pourquoi le donner à Pierre qui peut paraître parfois si peu « compétent » ? Etc. On essaie toujours de partir du général pour arriver au « particulier ».

Il y aura bien entendu la question du pouvoir de la papauté.

Et puis, pourquoi Pierre, qui a été capable de dire clairement qui était Jésus, se retrouve-t-il « satan » ?

À l’issue de chaque question nous proposons une synthèse de ce qui a été proposé par l’auditoire, puis nous offrons une ou deux pistes de réflexion supplémentaires. Parfois elles rejoindront les échanges, d’autres fois pas. Elles ne seront pas proposées comme la vérité qui est enfin dite, mais comme des pistes de plus à creuser. Lorsque les propositions d’une personne de l’auditoire sortent du « cadre » légitime du texte, il en est simplement fait mention : « Peut-être que le texte en lui-même ne cherche pas à dire ce que vous proposez pour les raisons suivantes… » Enfin, en conclusion, seront proposées des pistes d’appropriations ou de réflexions. Dans le texte mentionné, se demander : pourquoi il est si difficile de croire ce que Jésus dit ? ce que Jésus fait ? Qu’est-ce qui pourrait nous aider ?
L’idée poursuivie est que les participants retournent au texte chez eux et continuent de le creuser pour eux-mêmes, tout en offrant un cadre qui aide à respecter le texte. Croyant que le texte biblique est « parole de Dieu » nous aimons à penser que Dieu continue à parler à ceux qui s’y risquent.

Durant ces moments, souvent, les échanges sont nombreux. Néanmoins, il est vrai que pouvoir s’appuyer sur une ou deux personnes qui naturellement aiment ce genre d’échanges aide énormément. Comme nous ne l’organisons pas, cela reste toujours un défi, et il est arrivé que le texte soit peu adéquat ou que le public ne soit pas, ce matin-là, particulièrement en verve. Alors il faudra accepter d’aller plus vite et parfois de répondre à la place du public.

À la fin des échanges, après que la conclusion a été proposée, un temps de chants reprenant la thématique est introduit. Deux ou trois chants, pas davantage. Notre proposition est qu’ils puissent trouver un moyen de répondre à ce qui a été vécu s’ils le désirent. Les chants sont de cette manière une prière que l’on peut s’approprier si l’on ne sait pas comment faire ou que l’on n’a pas la liberté de prier seul avec Dieu. Parfois, durant ce second temps, et plus particulièrement s’il est suivi du partage de la Cène, il est proposé que ceux qui en éprouvent le besoin puissent rejoindre deux membres de la communauté. Ceux-ci se sont discrètement retirés à l’arrière de la salle. Ils se sont préparés à les accueillir afin de, simplement, prier pour un besoin qu’ils aimeraient exprimer, confier à Dieu. Il ne s’agit pas de faire de la « relation d’aide », mais d’aider ceux qui découvrent Dieu à prendre conscience qu’il est réellement là pour eux et que la communauté chrétienne est un lieu de sa présence et de sa manifestation.

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Prédication
Matthieu 16.5-23

Les notes suivantes sont affichées sur un écran pour permettre à l’assemblée de suivre. Les réponses aux questions peuvent alors apparaître progressivement, selon le sens de l’échange.

Diapo 1
Déroulement

  • Contexte
  • Trois questions
  • Conclusion

Diapo 2
Contexte

  • Entre amis
  • Après un miracle
  • Après un refus

Diapo 3

D’après vous, pourquoi les disciples ne comprennent-ils pas la question ?
Quels liens entre le levain des pharisiens et leur incompréhension ?

  • Enfermés dans leur perception du présent
  • Le manque de foi en Jésus

Diapo 4

Pourquoi Jésus donne-t-il ce pouvoir « extrême » à Pierre ?
Est-ce que quelqu’un aujourd’hui est encore dépositaire de ce pouvoir ?

  • Il n’y a pas de « pouvoir »
  • Don de Dieu et confession de foi
  • C’est Jésus qui est l’unique dépositaire de ce pouvoir par son œuvre
  • L’Église et les chrétiens en sont « médiateurs » (Mt 18.18 et Jn 20.23)

Diapo 5

Pourquoi Jésus est-il si sévère avec Pierre ?
Aurait-il déjà perdu « son » pouvoir ?

  • Une « vraie » tentation
  • C’est l’œuvre de Jésus à la croix qui ouvre/ferme le ciel
  • Le Christ crucifié est le seul « vrai » Christ, Fils de Dieu

Diapo 6
Conclusion

  • Est-ce que je comprends « vraiment » ce que Jésus dit et propose ?
  • Suis-je conscient de ce qui m’est confié ?
  • Qu’est-ce que j’en fais ?
  • Mais, par-dessus tout : qui est réellement Jésus pour moi ?

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