LA GUERRE EST CONTRAIRE À LA VOLONTÉ DE DIEU

« La guerre est contraire à la volonté de Dieu. » Voilà ce qu’ont affirmé publiquement les Églises catholiques et protestantes du monde entier en septembre 2022, réunies à Karlsruhe lors du Conseil Œcuménique des Églises. Ce Conseil est une communauté composée de 352 unions d’Églises dans plus de 120 pays, représentant plus de 580 millions de chrétiens dans le monde. « La guerre est contraire à la volonté de Dieu… ». Pourquoi tant de chrétiens le pensent-ils ?

UNE THÉOLOGIE BIBLIQUE DE LA NON-VIOLENCE

La Bible commence en nous racontant que lors de la création, « Dieu créa les humains à son image*. » Cette « image de Dieu », que tous les êtres humains portent en eux, est le fondement de la non-violence chrétienne. Si tous les humains sont créés à l’image de Dieu, alors celui que je crois être mon ennemi est en réalité mon frère. Lui porter atteinte serait porter atteinte à Dieu lui- même. Un peu plus loin, au moment où le peuple de Dieu se construit lors de la sortie d’Égypte, Dieu lui donne dix commandements pour marquer son identité de peuple de Dieu. Le sixième déclare :

« Tu ne tueras pas((Genèse 1.27 ; Exode 20.13 ; Deutéronome 5.17 ; Matthieu 22.35-40 ; Matthieu 5.43-48 ; Matthieu 5.38-42 ; Luc 22.49-51 ; 1 Pierre 2.20-24)). » La plupart des experts de la Bible s’accordent pour dire que ce commandement interdit le meurtre mais pas la guerre. Cependant, les livres de la Bible couvrent des milliers d’années et on peut discerner la direction qu’ils prennent. Le mouvement de la Bible agrandit la portée éthique des différents commandements.

En effet, quand un spécialiste des Écritures s’approche de Jésus pour lui demander quel est le plus grand commandement, Jésus ne répond pas : « Tu ne tueras pas » mais « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ta pensée. C’est là le commandement le plus grand et le plus important. » Jésus ajoute : « Et voilà le second commandement, qui est d’une importance semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » De nouveau, si celles et ceux qui suivent Jésus sont appelés à aimer Dieu et leur prochain, il leur est donc impossible de lui faire du mal.

Mais alors, que faire quand ils sont attaqués ? C’est bien parce que le travail pour la paix est contre- instinctif que Jésus en parle autant. À l’époque de Jésus, la Palestine était sous occupation romaine et les Juifs luttaient sous l’oppression d’un régime violent. Lourds impôts, travail forcé et abus sexuels faisaient partie de leur quotidien. Pourtant, Jésus les appelle, eux, le peuple opprimé par la Rome impériale, à ne pas résister violemment à celui qui fait le mal* et à aimer collectivement leurs ennemis*. Comme nous le verrons plus loin, Jésus a incarné ces convictions jusqu’à sa mort sur la croix.

Les chrétiens croient que ces propos de Jésus sont encore valables aujourd’hui pour toutes celles et ceux qui veulent le suivre, et qu’ils sont valables à tous les niveaux de conflit. Les conflits violents existent, en effet, sur une échelle d’intensité variable qui va du niveau inter-individuel (violence domestique, bagarre entre deux personnes), au conflit armé inter-groupes (guerre des gangs, émeutes), puis à la guerre. La seule différence, c’est le nombre de combattants, car on ne parle de guerre qu’au-delà de 50.000 combattants. Ce- pendant, les dynamiques sont tout à fait comparables. Décider de limiter les principes bibliques à certains barreaux de l’échelle serait particulièrement complexe. À partir de combien de personnes impliquées dans le conflit faudrait-il arrêter de tendre l’autre joue et entrer dans une logique de violence ? Cinq ? Vingt ? Cent-dix ?

LE PROBLÈME DE LA « GUERRE JUSTE »

Pourtant, cette non-violence qui semble si forte dans les évangiles n’a pas toujours été vécue dans l’histoire de l’Église. La doctrine dite de la « guerre juste » y a longtemps régné. Énoncée d’abord par Saint Augustin (354-430), puis modifiée au fil des siècles, la doctrine de la « guerre juste » déclare que dans certaines circonstances, la guerre est moralement acceptable. Cependant, les principes qui encadrent la « guerre juste » sont quasiment impossibles à vérifier et ont constamment été abusés. On peut évoquer, par exemple, les croisades du Moyen Âge, considérées à l’époque comme des « guerres justes » mais que plus personne aujourd’hui n’oserait qualifier de justes.

Par ailleurs, une « guerre juste » doit avoir pour but de rétablir la paix et le droit. Or, la paix et le droit ne peuvent pas être établis par la guerre. Au contraire, les injustices et les crimes d’une guerre causent des traumatismes qui entraînent souvent la guerre suivante. Seule la non-violence, qui se fonde sur la conviction de la valeur profonde de chaque vie humaine, peut établir la paix. Les chrétiens le savent, et l’Église catholique se détourne aussi peu à peu de la doctrine de la « guerre juste ». Le Pape François, lui-même, a écrit dans l’encyclique Fratelli Tutti :

« Nous ne pouvons donc plus penser à la guerre comme une solution, du fait que les risques seront probablement toujours plus grands que l’utilité hypothétique qu’on lui attribue. Face à cette réalité, il est très difficile aujourd’hui de défendre les critères rationnels, mûris en d’autres temps, pour parler d’une possible ”guerre juste”. Jamais plus la guerre. »

L’ALTERNATIVE NON VIOLENTE À LA GUERRE

Si la « guerre juste » n’existe pas, et qu’un chrétien est appelé à refuser la guerre sous toutes ses formes et ses justifications, se pose alors la question de ce qu’il doit faire. En effet, personne ne pourrait accepter un pacifisme qui se résume à rester au chaud devant sa cheminée alors que d’autres combattent. Plus qu’un simple refus, les chrétiens se doivent de présenter une alternative. Cette alternative non violente, en plus d’avoir le mérite d’être en accord avec les enseignements que nous avons reçus de Jésus, a de nombreuses fois prouvé son efficacité. Si nous prenons, par exemple, les actions de Martin Luther King ou de Gandhi, nous avons là des situations où un mouvement non violent a pu changer radicalement la société et arriver à ses fins sans pour autant faire couler de sang.

Ces premiers activistes pacifistes et leurs succès ont ouvert la voie à une véritable « stratégisation » de la non-violence. Ainsi, Gene Sharp, un universitaire américain, a révolutionné la théorie des actions militantes en prouvant qu’il était possible de renverser des dictatures et de résister à des invasions par des méthodes non violentes. La clef de voûte de sa pensée étant le fait qu’il est absurde de chercher à s’attaquer à des oppresseurs par la violence, car c’est bien là leur plus grande force. Logiquement, pour renverser ces « colosses aux pieds d’argile », il faut s’attaquer à leur point faible : la logistique, l’opinion publique, les services d’État. Dans tous ces aspects, le pouvoir est obligé de s’appuyer sur les citoyens déjà en place plutôt que sur ses propres forces.

Les écrits de Gene Sharp, traduits et distribués mondialement, sont régulièrement présents parmi les soulèvements populaires, comme en Lituanie, en Égypte, en Algérie, en Ukraine, et dans de nombreux autres pays. Bien que certains de ces mouvements se soient tournés vers la violence, notons l’étude universitaire intitulée Why civil resistance works, rédigée par deux chercheuses américaines, Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, qui ont analysé 323 cas de résistances et de révolutions dans le monde au 20e siècle. Cent-cinq de ces conflits étaient sans armes et deux-cent-dix-huit armés, avec des objectifs marqués tels que mettre fin à l’occupation, gagner l’autonomie d’un territoire ou renverser un dirigeant. Elles en sont arrivées à la conclusion que les révolutions non violentes sont deux fois plus efficaces que les révolutions violentes. Même quand elles n’ont pas atteint leur but, les conséquences à long terme des mouvements non violents tendent vers la démocratie, tandis que les révolutions violentes augmentent le risque de guerre civile ou de dictature, qu’elles aient réussi ou non.

LE PRIX DE LA NON-VIOLENCE

Ainsi, nous pouvons affirmer que les pistes d’actions non violentes sont une alternative viable, pragmatique et efficace en réponse et à la place de la violence. Il nous faut toutefois souligner deux points-

Premièrement, il nous faut avoir l’humilité de reconnaître qu’il n’existe pas de « formule magique » ou de solution parfaite. Si la non- violence doit être considérée, et c’est le cas aujourd’hui, comme un outil efficace pour mener à bien une stratégie, elle n’est pas applicable partout de manière efficace. Tout comme un rouleau de peinture ne peut servir à enfoncer un clou, il existe des situations où la non- violence ne propose pas la solution la plus pragmatique. Et c’est alors le deuxième point qu’il nous faut souligner : en tant que chrétiens, nous réclamant disciples du Christ, il nous est demandé d’être non violents, y compris lorsque cela n’est plus efficace. Les évangiles regorgent d’exemples où Jésus refuse à ses disciples ou à lui-même une porte de sortie facile mais violente. Ainsi, dans l’Évangile selon Luc, alors que les autorités viennent arrêter Jésus, « [les disciples] , voyant ce qui allait arriver, dirent : Seigneur, frapperons-nous de l’épée ? Et l’un d’eux frappa le serviteur du souverain sacrificateur, et lui emporta l’oreille droite. Mais Jésus, prenant la parole, dit : Laissez, arrêtez ! Et, ayant touché l’oreille de cet homme, il le guérit. »

On a ici une situation où la violence serait parfaitement légitime : l’arrestation de Jésus se fait sans base, si ce n’est que les autorités religieuses souhaitent le voir mourir. Jésus s’est déjà éclipsé plus d’une fois lorsqu’on a cherché à lui nuire, tout pourrait laisser penser aux disciples qu’il pourrait ici encore s’échapper. Cela aurait pu conduire à d’autres enseignements, d’autres paraboles, d’autres miracles si Jésus avait continué son ministère.

Mais Jésus a refusé cette violence, conscient que cette posture le conduisait à la croix, mais aussi à la résurrection et sa victoire contre la mort. Et nous avons là un point de vue chrétien fondamental pour répondre à la question de la violence. Nous ne sommes pas pacifistes parce que c’est efficace (bien que cela le soit), mais parce que Christ nous le demande. Les apôtres ne disent pas le contraire lorsqu’ils écrivent, comme Pierre dans sa première épître :

« En effet, quelle gloire y a-t-il à supporter de mauvais traitements pour avoir commis des fautes ? Mais si vous supportez la souffrance lorsque vous faites ce qui est bien, c’est une grâce devant Dieu. Et c’est à cela que vous avez été appelés, parce que Christ aussi a souffert pour vous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces. Lui qui n’a point commis de péché, et dans la bouche duquel il ne s’est point trouvé de fraude ; lui qui, injurié, ne rendait point d’injures, maltraité, ne faisait point de menaces, mais s’en remettait à celui qui juge justement ; lui qui a porté lui-même nos péchés en son corps sur le bois, afin que morts aux péchés nous vivions pour la justice ; lui par les meurtrissures duquel vous avez été guéris.

Les chrétiens savent que leur foi peut s’accompagner de souffrances et de persécutions. Mais ils doivent aussi se rappeler que celles-ci peuvent également être les conséquences de leur mode de vie de disciples de Jésus. Or, rappelons-le : il a été victorieux. Dans sa mort, il a triomphé du péché par l’amour.

Nous devons le reconnaître : cette réalité nous met mal à l’aise. Nous avons besoin, en effet, d’une grande humilité et d’un esprit de prière et de grâce pour nous défaire de nos attentes d’efficacité humaine afin de pouvoir répondre à l’appel que nous recevons de la part du Seigneur dans sa Parole.

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