Jésus au cinéma

Avec la série The Chosen, diffusée en fin d’année dernière sur une chaîne de télévision française, et la sortie prévue (enfin) cette année de The Way Of The Wind – Le chemin du vent du réalisateur Terrence Malick, le personnage de Jésus, vu par le cinéma, anime les discussions et les points de vue. Dans la série américaine, c’est un Jésus voulu plutôt « normal » que l’on voit à travers la vie de ses disciples. Pour Malick, cette épopée biblique raconte l’histoire à travers une série de paraboles, afin de créer une « expérience hautement spirituelle ».

Incarner Jésus : un défi pour les acteurs 

Les évangiles témoignent que le Dieu invisible s’est laissé voir en la personne de Jésus, Dieu qui s’est fait homme. Fort logiquement, Grégoire de Nysse (4e siècle) a demandé : « Si le Fils de Dieu s’est fait homme en prenant la forme d’un serviteur et apparaissant dans la nature de l’homme, un homme parfait, pourquoi ne ferait-on pas son image ? »
Son interrogation a poussé des milliers d’artistes à y répondre. Pas étonnant que les évangiles détiennent le record d’adaptations avec plus de 300 films de cinéma ou de télévision dans lesquels le Christ apparaît.
Les défis particuliers qui en découlent dépassent ceux de l’artiste qui s’attelle à la tâche déjà monumentale de peindre l’Homme divin.
Comme le scénario est l’un des éléments principaux d’un film, l’histoire devient l’un des aspectsles plus délicats de ces adaptations. En effet, alors qu’une peinture peut se concentrer sur une seule scène ou même sur une seule personne, un film doit décrire tout un contexte. Or, les évangiles ne sont pas des romans ou des comptes rendus journalistiques de la vie du Christ.
Ensuite, même s’il est déjà difficile pour l’acteur de ressembler au Christ, l’acteur doit véritablement l’incarner. L’artiste ne doit donc pas se contenter de donner un visage et une forme au corps du Christ, il doit étoffer sa démarche, ses gesticulations, ses inflexions vocales, ses expressions faciales. Toute sa personnalité devient une interprétation de l’homme-Dieu.

Adapter l’Évangile ou pas

Avec l’avènement du cinéma parlant, Julien Duvivier lui donne pour la première fois une voix dans Golgotha (1935). Robert le Vigan y incarne Jésus et Jean Gabin un surprenant Ponce Pilate. On comprend que les dialogues peuvent vite devenir la difficulté de l’adaptation d’un évangile au cinéma. Le réalisateur et le scénariste doivent manœuvrer pour contourner cet obstacle sérieux.
Dans L’Évangile selon Matthieu (1964), le réalisateur Pier Paolo Pasolini choisit d’utiliser uniquement les mots de l’évangile de Matthieu pour ses dialogues. Cette solution est avantageuse, car le public est habitué à associer les mots de l’Évangile à Jésus. Ils sonnent ainsi plus naturellement.
Dans La Passion du Christ (2004), Mel Gibson a rédigé les dialogues en araméen, en hébreu et en latin. Cela donne un ton historique efficace et crée une distance entre les spectateurs et le sujet du film. Les spectateurs occidentaux du 21e siècle sont ainsi transportés dans un monde étrange pour eux. Jésus leur apparaît à la fois différent d’eux et majestueux.
À l’inverse, La dernière tentation du Christ (1988) est un exemple typique de dialogues contemporains. Adaptant le film du roman de 1955 de Nikos Kazantzakis, Martin Scorsese écrit dans un anglais familier. Cela change par rapport aux dialogues guindés des films des années 60/70 : Jésus de Nazareth (1977), Le Roi des Rois (1961), La plus belle histoire jamais contée (1965).

Un personnage universel, de tous les temps

Face aux défis, de nombreux films à teneur biblique ont voulu montrer Jésus de manière indirecte. Dans Ben-Hur (1925 et 1959) et La Tunique (1953), c’est un personnage du premier siècle qui rencontre le Christ. Les frères Coen reprendront efficacement ce stratagème dans leur excellent Ave, César (2016). On pourra aussi penser à d’autres comédies qui cherchent à désacraliser le personnage et l’histoire, et qui déclenchent naturellement de nombreuses protestations. C’est le cas du film des Monty Python, La vie de Brian (1979), La Folle Histoire du Monde (1981) de Mel Brooks ou plus récemment en 2015 Le Tout Nouveau Testament du réalisateur belge Jaco Van Dormael. D’autres films créent simplement des post-figurations du Christ : l’amour rédempteur d’une femme française dans Le Festin de Babette (1987), ou le sort misérable d’un âne exploité dans Au Hasard Balthazar (1966) de Robert Bresson. Ces personnages témoignent alors du pouvoir de transformation du Christ et des résonances universelles de son histoire.
Enfin, évoquons deux films qui se distinguent en relevant le défi de présenter un Jésus cinématographique, de manière symbolique. Godspell (1973) de David Greene et Jésus de Montréal (1989) de Denys Arcand présentent des récits évangéliques élégants et sincères bien qu’ils ne se déroulent pas dans la Palestine du premier siècle. Tous deux capturent le message et la saveur particulière des évangiles tout en incitant les spectateurs à regarder au-delà du portrait peint. Ils n’hésitent pas à présenter le personnage de Jésus lui-même dans leurs histoires du 20e siècle, et ils peignent leurs portraits filmiques respectifs de Jésus par des coups de pinceau qui ramènent inlassablement au personnage raconté dans les Évangiles.

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