LA RÉFORME protestante

« Je n’ai pas honte de l’Évangile. Il est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec, parce qu’en lui est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit, le juste vivra par la foi. » Romains 1.16-17

Ce chapitre se propose de donner quelques repères sur la Réforme protestante, un mouvement religieux novateur qui rejette l’Église en tant qu’institution médiatrice, en proposant un christianisme non clérical. Le vocable « protestant » a été attribué en 1529 au cours de la seconde diète de Spire à cinq princes germaniques et aux représentants de quatorze villes libres de confession luthérienne, qui s’opposèrent au projet de l’empereur Charles Quint de réaliser l’unité religieuse au sein de son empire. Une déclaration fut rédigée et présentée à l’assemblée en ces termes :

« C’est pourquoi nous refusons le joug qu’on nous impose. Nous protestons par les présentes devant Dieu, notre unique créateur, conservateur, rédempteur et sauveur, et qui un jour sera notre juge, ainsi que devant tous les hommes et toutes les créatures que nous ne consentons ni n’adhérons en aucune manière pour nous et pour les nôtres au décret proposé dans toutes les choses qui sont contraires à Dieu, à sa sainte parole, à notre bonne conscience, au salut de nos âmes et au dernier décret de Spire. »

Dans ce contexte, protester signifiait professer sa foi, témoigner.

La Réforme protestante au 16e siècle, va mettre l’accent sur trois doctrines essentielles : « La justification par la foi, le sacerdoce universel des croyants et l’autorité de l’Écriture comme seule norme (norma normans) de toute prédication, de toute confession de foi (norma normata) et de toute vie ecclésiale. »((Hubert BOST, Protestantisme, in Pierre GISEL, ss dir., Encyclopédie du Protestantisme, Paris, Labor et Fides PUF, 2e édition revue, corrigée et augmentée, 2006, p.1123)).

Les historiens n’ont pas fini de s’interroger sur les causes de la Réforme du 16e siècle. L’explication morale a longtemps prévalu puis elle a été complétée par une explication politique concernant sa diffusion. Plus récemment, c’est l’explication économique et sociale qui a été privilégiée. Selon Jean Delumeau, la Réforme est d’abord « une réponse religieuse à une grande angoisse collective ». Elle assouvit un immense appétit du divin dont souffrait la chrétienté du Moyen Âge finissant.((Richard STAUFFER, La Réforme, Paris, PUF, 1970, Coll. Que sais-je ? 6e édition, pp.5-6.))

Pour le grand spécialiste du protestantisme Émile-Guillaume Léonard, « la Réforme, bien plus qu’une révolte contre la piété catholique, en fut l’aboutissement, la floraison ».(( Émile-Guillaume LEONARD, Histoire générale du protestantisme I La réformation, Paris, PUF, Paris, 1988, collection Quadrige, p.10.))

MARTIN LUTHER

La Réforme protestante a pour principal artisan le moine augustin Martin Luther. Personnalité complexe ; dénigré chez les catholiques et encensé chez les protestants. Il ne sera pas possible d’en brosser une biographie ici. On se contentera de présenter les grandes étapes de sa carrière.

Né en 1483 à Eisleben, le futur réformateur grandit dans une famille de condition plutôt aisée. Son père veille attentivement sur son éducation et le prépare à une carrière de juriste. Martin Luther fait de brillantes études à l’université d’Erfurt et, suivant le vœu de son père, commence l’étude du droit qui ne semble pas l’attirer. Il a plutôt un goût pour la philosophie.

Mais un événement va complètement changer la destinée du jeune étudiant. Le 2 juillet 1502, il échappe à la foudre qui tombe tout près de lui. Il voit la mort de près, et cette expérience le plonge dans une angoisse et une terreur profondes. Il implore aussitôt la protection de sainte Anne et s’engage à se faire moine, si la sainte le protège. Quinze jours plus tard, au grand dam de son père, il honore son engagement et entre au couvent des ermites de saint Augustin.

En 1508, il est envoyé au couvent de Wittenberg pour enseigner la théologie à l’université. Malgré tout ce cheminement, son cœur est aussi troublé qu’auparavant. L’angoisse et la tristesse l’accablent : « Aux débuts de ma vie religieuse, confie-t-il à un ami, j’étais toujours triste, et je ne parvenais pas à me débarrasser de cet état d’âme. »

Il est choisi avec un de ses compagnons pour effectuer un voyage à Rome en 1511 dans le but de plaider la cause des Augustins qui tenaient à garder la stricte discipline de leur ordre. Le périple romain va complétement modifier sa vision de l’Église. En effet, il trouve dans la « ville éternelle » un clergé ignorant où les prêtres célèbrent la messe sans dévotion. L’expérience romaine n’a pas apaisé ses angoisses. Il cherche la miséricorde de Dieu dont il en fait une première expérience dans son commentaire du psautier en 1513.

Deux ans plus tard, en préparant son cours de théologie sur l’épître de Paul aux Romains, il est illuminé par ce verset :

« Je n’ai point honte de l’Évangile, c’est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit… parce qu’en lui est révélée la justice de Dieu par la foi et pour la foi, selon qu’il est écrit : le juste vivra par la foi. »

Martin Luther vient de redécouvrir la justification par la foi et non par les œuvres :

« Aussitôt je me sentis renaître et il me sembla être entré par les portes largement ouvertes au paradis même. Dès lors toute l’Écriture prit à mes yeux un aspect nouveau… »

À partir de cette découverte, les choses s’enchaînent rapidement. Jusqu’en 1519, Luther n’est pas encore en rupture avec l’Église établie. La théologie du réformateur est basée sur le salut, mais le conflit éclate autour de la question des « indulgences ».

Le pape Léon X (1475-1521) veut reconstruire la basilique Saint-Pierre à Rome. Pour cela, il promulgue « une indulgence » ((Pour l’Église catholique, les « indulgences » sont des « remises de peine » du temps passé au purgatoire pour les âmes après la mort.)) destinée à récolter les fonds nécessaires à son entrepris. Luther avait déjà réagi en 1516, estimant que les indulgences « sont devenues un ministère très honteux d’avarice ».

Ci-dessous quelques thèses de Martin Luther nous donnent une idée de la controverse initiée contre l’Église romaine :

1.    « En disant : Faites pénitence, notre Maître et Seigneur Jésus-Christ a voulu que la vie entière des fidèles fût une pénitence.

2.    Cette parole ne peut pas s’entendre du sacrement de la pénitence, tel qu’il est administré par le prêtre, c’est-à-dire de la confession et de la satisfaction.

3.    Toutefois elle ne signifie pas non plus la seule pénitence intérieure ; celle-ci est nulle, si elle ne produit pas au-dehors toutes sortes de mortifications de la chair.

4.    C’est pourquoi la peine dure aussi longtemps que dure la haine de soi-même, la vraie pénitence intérieure, c’est-à-dire jusqu’à l’entrée dans le royaume des cieux.

5.    Le pape ne veut et ne peut remettre d’autres peines que celles qu’il a imposées lui-même de sa propre autorité ou par l’autorité des canons.

6.    Le pape ne peut pardonner les péchés qu’au nom de Dieu.

7.    Dieu ne remet la coulpe à personne sans l’humilier, l’abaisser devant un prêtre, son représentant. »

Nous sommes à la fin du mois d’octobre 1517. Le succès de ses 95 thèses est considérable et déclenche une polémique qui secoue les bases du Saint-Siège.

Le jeune novateur menacé est sommé de se rétracter, mais il reste campé sur ses positions. Ainsi, le 15 juin 1520, la papauté réagit par la bulle Exsurge Domine qui menace Luther d’excommunication. Citons un extrait pour en évaluer la tonalité :

« Levez-Vous, Seigneur, et jugez de votre propre cause. Rappelez-Vous vos reproches à ceux qui sont remplis de folie tout au long du jour. Écoutez nos prières car les renards ont surgi cherchant à détruire la vigne dont Vous seul avez foulé le pressoir. Lorsque Vous étiez sur le point de monter à Votre Père, Vous avez confié le soin, la règle et l’administration de la vigne, une image de l’Église Triomphante, à Pierre, en tant que la Tête et le Vicaire ainsi qu’à ses successeurs. Le sanglier de la forêt vise à la détruire et toutes les bêtes sauvages se nourrissent d’elle. Levez-vous, Pierre, et remplissez cette charge pastorale qui Vous a été divinement confiée tel que mentionné ci-dessus((Le Pape Léon X, Bulle pontificale Exsurge Domine, du 15 juin 1520 condamnant les erreurs de Martin Luther et de ses disciples, https://laportelatine.org/formation/magistere/bulle-exsurgedomine-condamnant-erreurs-martin-luther-disciples-1520, consulté le 2 septembre 2022.))… »

La lecture de la bulle suscite émotion et indignation chez le moine augustin qui n’hésite plus à qualifier le pape d’Antéchrist.(( Richard STAUFFER, op. cit., p.24.))

Décidé à ne pas se soumettre, Luther brûle publiquement la bulle pontificale et signe par cet acte audacieux la rupture avec Rome.

Il est cité à comparaître devant la diète de Worms que doit présider le nouvel empereur Charles Quint en avril 1521. Il n’ignore pas les dangers auxquels il s’expose. Néanmoins, il souhaite à tout prix confesser sa foi devant ses adversaires. Lorsqu’il est interrogé devant la diète de Worms, il déclare ceci :

« Je n’ajoute foi, ni au pape ni aux conciles seuls… Je suis lié par les textes scripturaires que j’ai cités et ma conscience est captive des paroles de Dieu. Je ne puis ni ne veux me rétracter en rien, car il n’est sûr ni honnête d’agir contre sa propre conscience. Que Dieu me soit en aide((Ibid., p. 28.)). »

Un mois plus tard, l’édit de Worms met Luther au ban de l’Empire. Luther doit son salut à la protection de Frédéric III (1463-1525), dit le Sage, qui le place pour quelque temps au château de la Wartburg dans les environs d’Eisenach en attendant que les tensions et les passions religieuses diminuent.

Ensuite, la réforme luthérienne se propage très rapidement dans l’Europe du Nord, spécialement dans les royaumes scandinaves : Danemark, Suède, Norvège, Finlande. Les commerçants jouent un rôle important dans cette diffusion en vendant des livres et en véhiculant les idées de la Réforme. On peut aussi citer les prédicateurs qui sillonnent les villes et les villages en prêchant le message de l’Évangile et en distribuant les écrits du réformateur de Wittenberg.

Dans le royaume de France, les œuvres de Martin Luther sont publiées et diffusées avec le concours de l’imprimeur bâlois Johann Froben (1460-1527). L’historien Marc Venard signale que « les universités ont été l’un des canaux privilégiés de la pénétration des idées luthériennes en France. Elles étaient fréquentées, et pas seulement celle de Paris, par de nombreux étudiants d’origine germanique qui se faisaient eux l’écho des événements d’Allemagne ».((M. VENARD, La diffusion du message luthérien, in Histoire du Christianisme, Tome 7, De la réforme à la réformation (1450-1530), op. cit., 1992, p.743.)).

En Suisse, Ulrich Zwingli (1484-1531) est un humaniste féru de culture scolastique, admirateur et disciple d’Érasme, dont la traduction en grec du Nouveau Testament latin exerce une profonde influence sur sa pensée. Zwingli organise la Réforme à Zurich. Il s’est nourri des écrits de Luther. Cependant, il s’oppose à lui en particulier sur le baptême et la cène, dont il fait une lecture symbolique. Selon lui, le Christ n’est pas humainement présent sous les espèces du pain et du vin, mais il est présent dans l’assemblée des croyants qui deviennent le corps du Christ. À Strasbourg, ville ouverte aux différentes sensibilités religieuses, la Réforme est lancée à partir de 1523 avec l’installation de Wolfgang Capiton et de Martin Bucer, tous deux très influencés par Luther. À Genève, la Réforme est initiée par la bourgeoisie et conduite par Guillaume Farel, bientôt soutenu par Jean Calvin. Le rôle qu’a joué ce réformateur français mérite une notice biographique.

JEAN CALVIN

Esprit pénétrant, Jean Calvin est né en 1509 à Noyon, en Picardie. Destiné dès son enfance à la prêtrise, il se brouille avec son père et se détourne de la théologie au profit du droit. Il effectue de brillantes études à Orléans puis à Bourges. Après la mort de son père, à partir de 1531, il séjourne à Paris mais il ne semble pas s’établir dans la capitale. Il se contente de faire des allers-retours incessants à Noyon.

Paris, à l’époque du jeune Calvin, est une marmite bouillonnante d’idées, de littérature, d’arts. Dans ce contexte, il est impossible qu’il n’ait pas eu connaissance du mouvement luthérien, condamné officiellement par le concile de Paris en 1528. Pendant son séjour parisien, il approfondit sa connaissance du grec et de l’hébreu. Il fréquente le « gratin intellectuel » de Paris, en particulier Guillaume Budé. D’après quelques spécialistes, c’est vers 1528-1530 qu’il commence à s’intéresser attentivement aux idées nouvelles véhiculées par Érasme, Luther, et des pré-réformés français tels que Lefèvre d’Étaples, Farel et Guillaume Briçonnet, évêque de Meaux.

À quel moment situer sa conversion ? Elle ne fut pas subite. À la différence de Luther, ce ne sont pas les abus de Rome qui l’ont indisposé mais plutôt un « rigoureux examen de la doctrine qui l’amenèrent à se séparer du catholicisme ».(( Histoire de l’Église depuis les origines jusqu’à nos jours, op. cit., tome 16, p.177.))

En 1533, Nicolas Cop, recteur de l’université, prononce, sous l’influence de Calvin, un discours audacieux qui déroge à la tradition. Il évoque le rôle prépondérant de la grâce dans l’événement du salut, la justification par la foi et non par les œuvres et il recommande la lecture de l’Évangile. Ces idées sont suspectes et déchaînent les passions. Le recteur s’enfuit à Bâle pour échapper aux poursuites de la Sorbonne. Quant à Calvin, il se réfugie à Noyon en attendant que la tempête s’apaise. Il diffuse les idées de la Réforme dans le Poitou et la Saintonge, parfois publiquement, et quelquefois secrètement quand la persécution sévit. Il reviendra dans la capitale sous la protection de Marguerite de Navarre, la sœur du roi François Ier, sensible aux idées nouvelles. Mais la malheureuse affaire des affiches (placards) de 1534 va l’en éloigner définitivement puisque les protestants ne seront plus tolérés dans le royaume de France.

C’est à Genève, ville libre où Calvin se fixe en 1536, qu’il va développer sa doctrine et donner une confession de foi et une organisation aux Églises réformées.

L’œuvre théologique majeure de Calvin demeure l’Institution de la Religion chrétienne, dont la première édition latine paraît en 1536. Puis l’ouvrage est sans cesse revu et augmenté jusqu’en 1559, date de la première confession de foi réformée d’inspiration calviniste. L’ouvrage offre un exposé de théologie systématique. Tout y est : la doctrine, la discipline, l’organisation de l’Église et l’apologie des martyrs. Dans sa dédicace au roi François Ier, Calvin passe en revue les accusions dont sont victimes les protestants de France, il les réfute les unes après les autres et en conclusion, il prie instamment le roi de ne pas se laisser « impressionner par ces fausses accusations par lesquelles nos adversaires s’efforcent de susciter chez vous crainte et terreur : à savoir que ce nouvel Évangile, comme ils l’appellent, n’aurait pas d’autre objectif que de susciter des séditions et de mal agir en toute impunité… »(( Jean CALVIN, Institution de la religion chrétienne, Aix-en-Provence Charols, Éditions Kerygma Excelsis, 2009, p.XLIV.))

Calvin ne veut pas seulement réformer l’Église mais la société tout entière. C’est pour cela qu’il propose un nouveau modèle d’Église dont il précise les marques :

« Voilà ce qui manifeste l’Église visible. Partout où nous voyons que la Parole de Dieu est prêchée et écoutée et les sacrements administrés en suivant l’institution de Christ, il n’y a pas à douter que là est une Église. »(( Ibid., Livre IV, chapitre premier, p.956.))

Il n’est pas certain que le roi ait lu cette épître, absorbé qu’il était par les intrigues de cour ou un caprice de la duchesse d’Étampes.

Néanmoins, le réformateur français veut une Église visible et autonome par rapport à l’État, mais qui conserve une relation avec le pouvoir politique. D’ailleurs, c’est à Genève qu’il va poser les bases de l’Église telle qu’il la perçoit. Cette ville, jadis commerciale, deviendra le centre de rayonnement intellectuel de la foi réformée. Les gens accourent de toute l’Europe pour écouter les prêches de Calvin. C’est dans cette ville que le réformateur français développe également une « pensée et une action sociale et économique au service de Genève. En ce sens, il contribue à l’enrichissement économique de la ville, en faisant en sorte que l’argent serve l’intérêt public ».(( Jérôme COTTIN, Jean Calvin et la modernité de Dieu 1509-1564, Eckbolsheim, Éditions du Signe, 2008, p.36.))

En outre, Calvin s’insurge contre l’injustice sociale qu’il considère comme étant le fruit du péché contre lequel il faut absolument lutter. On peut conclure que Calvin fait preuve d’une pensée originale et moderne. Max Weber dans son fameux livre Le protestantisme et l’esprit du capitalisme fait de Calvin le précurseur du capitalisme.

On reproche à Calvin le supplice de Michel Servet en 1553. Cet acte paraît aujourd’hui insupportable et injustifiable. Toutefois, il faut éviter l’anachronisme et placer cette action dans le contexte du 16e siècle. La tolérance n’était pas une valeur répandue à cette époque. D’ailleurs, comme le rappelle Guillaume de Félice dans son Histoire des Protestants de France :

« Ce n’est donc pas Calvin qui a dressé le bûcher de Michel Servet : c’est le seizième siècle tout entier. »(( Guillaume de FÉLICE, Histoire des Protestants de France, depuis les origines de la réformation jusqu’au temps présent, Paris, Librairie protestante, 1850, p.55.)) Faut-il simplement rappeler que Michel Servet a été condamné par l’Inquisition catholique et que son effigie a été brûlée en France avec l’ensemble de ses publications jugées hérétiques ? Néanmoins, cette condamnation reste une tache dans la vie du réformateur français.

LA RÉFORME EN FRANCE

À la mort de Calvin en 1564, on compte plusieurs Églises réformées dans le royaume de France et solidement implantées dans le Midi. Cependant, la France n’a pas basculé dans la Réforme. En effet, depuis le Concordat de Bologne convenu en 1516 entre François Ier et le pape Léon X, la religion catholique, apostolique et romaine est religion d’État. Aussi, le protestantisme français sera toujours minoritaire et, pendant plus de deux siècles, de 1525 à 1787, sera confronté aux persécutions, à l’exception de quelques accalmies durant le règne d’Henri IV.

Les remarquables progrès de la Réforme, sans aucun encouragement officiel, sont à l’origine des premières persécutions. L’Église catholique s’inquiète et pousse le roi à réagir contre l’hérésie. Quelle arme employer contre les nobles (comme Coligny), les savants (comme Ambroise Paré), les écrivains (comme Agrippa d’Aubigné), les artistes (comme Bernard Palissy) et tout un peuple gagné à la Réforme ? On n’en voit qu’une : la violence. Ceci entraîne les guerres de religion qui opposent les catholiques aux protestants. L’intolérance religieuse atteint son paroxysme avec le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572 qui touche de nombreux chefs huguenots et provoque l’exil massif de protestants à l’étranger. L’édit de Nantes, promulgué en 1598 par le roi Henri IV, apporte un répit, mais la politique de Richelieu, puis celle de Louis XIV qui révoque l’édit de Nantes par celui de Fontainebleau en 1685 affaiblit considérablement et durablement le protestantisme français. Pour ne pas renier leur foi, un grand nombre de huguenots préfèrent gagner la Suisse, l’Allemagne, l’Angleterre, les Pays-Bas et apportent leurs compétences au bénéfice de leurs nouveaux pays d’accueil. D’après l’historien Jean Delumeau, si l’émigration de quelques protestants qui représentaient une élite économique et technique fut une catastrophe pour la France, force est de reconnaître que plusieurs protestants français, singulièrement les marchands et industriels restèrent en France sous l’apparence d’une conversion au catholicisme((Jean DELUMEAU, Naissance et affirmation de la Réforme, PUF, Paris, 2e édition, 1968, p.198.)). Malgré les pressions exercées par le pouvoir royal pour tenter d’arracher des abjurations, les protestants français survécurent dans la clandestinité en s’installant parfois dans des régions montagneuses comme, par exemple, dans les Cévennes. Ils eurent aussi recours aux armes comme l’illustre la révolte des Camisards de 1702 à 1705.

Les temps changent et les tensions religieuses retombent. Les philosophes des Lumières prêchent la tolérance, ils veulent éclairer les monarchies européennes (cf. Voltaire dans l’affaire Calas). Leurs messages séduisent le pouvoir. Ainsi, en 1787, Louis XVI promulgue l’édit de tolérance qui favorise le retour de beaucoup de huguenots dans leur pays. Mais il faudra attendre la Constitution du 3 septembre 1791 et le décret d’application du 27 septembre qui accorde à tout homme « la liberté d’exercer le culte religieux auquel il est attaché ». Ce faisant, les protestants obtiennent l’égalité des droits et la pleine citoyenneté.

« LA RÉFORME RADICALE »

« Repentez-vous, et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, pour le pardon de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit. » Actes 2.38

La « réforme radicale » a été ainsi désignée en raison de l’intransigeance de ceux qui estimaient que la Réforme initiée par Luther et ses collaborateurs n’allait pas suffisamment vite et se montrait un peu trop timide à leur goût. Ses principaux animateurs, Félix Manz et Conrad Grebel, ont d’abord applaudi aux prédications de Zwingli. Mais bientôt ils reprochèrent à ce dernier d’être inféodé au pouvoir séculier qu’ils contestaient.

Ils réclamaient la séparation de l’Église et de l’État ainsi que le baptême des adultes par opposition au « pédobaptisme ». Par ailleurs ils évoluèrent vers une conception eschatologique de l’histoire humaine. C’est dans cet esprit qu’ils instaurèrent, sous l’influence de Jan Matthys et Jean de Leyde, un royaume à Münster en Westphalie. Ils reçurent le nom d’anabaptistes (rebaptiseurs) de leurs adversaires catholiques et luthériens qui les combattirent conjointement. Il faut dire que quelques « anabaptistes » se sont rendus coupables de fanatisme, ce qui a suscité une grande méfiance à leur égard.

Persécutés et pourchassés à partir de 1526, les principaux animateurs du mouvement périrent de mort violente. Pour cela, on a eu recours à d’anciennes lois qui punissaient de mort le rebaptême, les hérésies et la sédition. Mais, globalement, les peines les plus courantes étaient le bannissement et l’emprisonnement((Marc LIENHARD, Les anabaptistes, in Histoire du Christianisme des origines à nos jours, Tome 8 Le temps des confessions (15301620), op. cit., 1992. p.163.))

Les anabaptistes ont trouvé un second souffle en Hollande avec Menno Simons qui en devint le chef spirituel en offrant un visage pacifié de ce groupe. Menno Simons fonda des communautés de type baptiste, composées de ceux qui avaient fait l’expérience de la « nouvelle naissance ». Ces chrétiens furent bientôt connus sous le nom de mennonites : ces assemblées mennonites connurent une croissance intéressante en Europe centrale et orientale.

Pendant ce temps, la Réforme calviniste s’est solidement implantée dans d’autres pays : Écosse, Suisse, Hollande, et bientôt les États-Unis d’Amérique.

En Angleterre, le passage à la Réforme s’effectue sur fond de conflit entre le roi Henri VIII et le pape Clément VII au sujet du divorce du roi d’avec son épouse, Catherine d’Aragon. Mais l’anglicanisme s’installe en Angleterre sous le règne éphémère d’Edouard VI et d’Élisabeth Ire (1533-1603). C’est l’Église du pays qui, dans sa presque totalité, se sépare de Rome pour devenir l’Église d’Angleterre, une Église théologiquement protestante mais qui évolue dans un cadre ecclésiastique relativement proche du catholicisme romain.

Il faut remarquer le pluralisme du protestantisme dès sa naissance. Ainsi, plusieurs réformes existent comme l’observe Jean Bauberot((Jean BAUBEROT, Le protestantisme, in Jean DELUMEAU, ss dir., Le fait religieux, Paris, Éditions Fayard, 1993, p.184.)), plusieurs convictions s’affrontent.

LES BAPTISTES ANGLAIS ET AMÉRICAINS

L’Église d’Angleterre, après la Réforme, ne reconnaissait à aucune autre Église le droit d’exister dans le pays. Certains chrétiens se séparèrent de l’Église nationale pour protester contre le fait qu’elle reconnaissait tous les Anglais comme membres d’Église (puisque tous étaient baptisés), qu’ils soient croyants ou non-croyants. Ces « non-conformistes » ont, eux aussi, été persécutés et quelques-uns d’entre eux ont cherché refuge en Hollande. Là, deux hommes,

John Smyth et Thomas Helwys, furent gagnés aux convictions baptistes au contact des Mennonites. Ils devinrent les animateurs du mouvement baptiste anglais à leur retour en Angleterre. C’est en 1612 que la première Église baptiste fut fondée près de Londres.

Depuis, les Églises baptistes ont connu un développement fulgurant Outre-Manche. Parmi les figures marquantes de ces Églises, on peut citer John Bunyan, auteur du Voyage du pèlerin et William Carey, pionnier des missions modernes.

Le continent américain est touché par l’Évangile avec l’arrivée des « Pères pèlerins » en 1620, à bord du Mayflower. Ce sont des croyants non-conformistes, soucieux de vivre leur foi dans la liberté qui s’installent en Amérique avec l’ambition de faire de ce nouveau pays la nouvelle Jérusalem.

Le principal fondateur des Églises baptistes des États-Unis est Roger Williams, surtout connu comme le grand défenseur de la liberté religieuse. Il inspira la constitution de l’État de Rhode Island où, pour la première fois au monde, le droit à la liberté religieuse était reconnu officiellement. Ainsi c’est aux États-Unis, où il n’existait pas d’Église nationale, que les baptistes ont connu un développement spectaculaire. Une de leurs caractéristiques a toujours été le zèle missionnaire.

On peut dire que les réformateurs du 16e siècle ont apporté des réponses aux questions qui taraudaient l’esprit de leurs compatriotes. Ils ont aussi mis en avant la personne du Christ rédempteur pour surmonter l’angoisse que nourrissait la croyance en un Dieu considéré comme un juge impitoyable. Ainsi, ils ont développé le principe de la grâce et de la foi par lequel

Dieu justifie le pécheur. L’accent a été mis sur l’Écriture reçue comme Parole de Dieu, digne de foi et capable de réglementer la conduite humaine. Chaque croyant est un prêtre, un sacrificateur. Donc en dehors de Jésus-Christ, il n’a plus besoin de passer par un intermédiaire pour prier Dieu. Enfin, les réformateurs ont présenté leur conception de l’Église, assemblée de croyants. La vraie Église existe là où la Parole de Dieu est prêchée et les sacrements correctement administrés.

À la différence du monachisme, les réformateurs ont encouragé la pratique et le vécu de la foi dans la cité. Ce faisant, ils ont renouvelé l’image d’un Dieu « Tout Autre », accessible à chaque individu. Ils ont introduit des valeurs morales dans l’économie et la politique. Ils ont également contribué au rayonnement de l’art et de la musique à l’exemple de Clément Marot et de Jean-Sébastien Bach.

LA CONTRE-RÉFORME

Devant l’affirmation de la Réforme protestante, l’Église catholique n’a pas tardé à réagir. On l’a mentionné plus haut avec la bulle pontificale Exsurge Domine du pape Léon X. Mais la réaction plus théologique se fera avec la convocation d’un concile œcuménique en 1545 par le pape Paul III (1468-1549). Celui-ci va durer près de dix-huit ans et marque un tournant majeur dans l’histoire du catholicisme par la réforme des dogmes et de la discipline dans l’Église.

Le choix de la ville de Trente comme lieu de rassemblement pour le concile n’est pas innocent. On sait que la ville, actuellement située en Italie du Nord, se trouvait au 16e siècle, à la frontière du Saint-Empire germanique.

Ce concile se propose d’abord de régler le problème de division causé par la Réforme protestante. Ensuite, il vise à réformer l’Église catholique de l’intérieur et contrer les critiques des protestants. Il y a eu plusieurs sessions marquées par des interruptions. Les prélats d’Italie et d’Espagne furent les mieux représentés, tandis que les Français le furent moins en raison des tensions politico-religieuses entre le Saint-Empire et le roi François Ier. Les protestants étaient présents au cours de la seconde session mais, comme on peut l’imaginer, leurs revendications n’ont pas été entendues. Aussi, quittèrent-ils le concile en mars 1552.

Au total, on assiste à une réaffirmation de la foi catholique, en particulier le maintien des doctrines de la transsubstantiation, de la justification par la foi et par les œuvres. Les sept sacrements furent confirmés, de même que la doctrine du purgatoire, de la pratique des indulgences et du célibat des prêtres. En définitive, comme le souligne Robert D. Linder : « Le concile clarifia et reconfirma la plus grande partie des doctrines du Moyen Âge. »(( Robert D. LINDER, Rome réagit, in Le guide illustré de l’histoire du christianisme, op. cit., p.410.)) Par ailleurs, le concile réaffirme et renforce l’autorité pontificale. Ce dernier obtient le pouvoir de faire appliquer les décrets du concile et exige la soumission des dignitaires ecclésiastiques à son autorité. Enfin, en 1559, on dresse une liste de livres mis à l’index par l’Église. Tous les écrits de Luther et ceux de quelques autres humanistes y figurent.

Le pape reconnaît officiellement la Compagnie de Jésus, c’est-à-dire les Jésuites, en 1540.

L’influence de la Contre-Réforme est perceptible dans la liturgie et les ornements des églises catholiques. Cette représentation contraste avec la sobriété des temples protestants. Ceux-ci sont dépourvus de statues et l’architecture ne ressemble guère à celle du catholicisme. On peut néanmoins noter l’apparition d’un ordre visuel différent qui attribue à l’architecture huguenote un caractère identitaire affirmé. Celui-ci suppose le rejet de tout ce qui peut rappeler les Églises catholiques traditionnelles. Dans ce nouveau décor, la chaire occupe une place centrale, pour faire écho à la sola scriptura.

On peut dire que la Contre-Réforme catholique réussit à stopper la diffusion du protestantisme. Plus encore, elle parvient à faire reculer l’influence de celle-ci en particulier dans certaines régions comme la Pologne.

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