L’ÉGLISE DES PREMIERS TEMPS, des origines à la chute de l’Empire romain d’occident
« La parole de Dieu est vivante et efficace, plus tranchante qu’une épée quelconque à deux tranchants. » Hébreux 2.12
LES PREMIERS GROUPES CHRÉTIENS
L’historien Juif, Flavius Josèphe, mentionne l’existence des chrétiens. Il signale que ce nom de « chrétien » vient d’un certain Chrestos mis à mort sous Ponce Pilate. Dans la version grecque des Antiquités, on lit le témoignage suivant :
« Vers le même temps survient Jésus, homme sage, si toutefois il faut le dire homme. Il était en effet faiseur de beaucoup de prodiges, le maître de ceux qui reçoivent avec plaisir des vérités. Il se gagna beaucoup de Juifs et aussi beaucoup du monde hellénistique. C’était le Messie (le Christ). Et Pilate l’ayant condamné à la croix, selon l’indication des premiers d’entre nous, ceux qui l’avaient d’abord chéri ne cessèrent pas de le faire. Il leur apparut en effet le troisième jour, vivant à nouveau, les divins prophètes ayant prédit ces choses et dix mille merveilles à son sujet. Et jusqu’à présent la race des chrétiens, dénommée d’après celui-ci, n’a pas disparu» ((Flavius Josèphe, La Guerre des Juifs, écrit vers 70 après Jésus-Christ.)).
À ce témoignage de Flavius Josèphe, on peut associer, beaucoup plus tardivement, L’Histoire ecclésiastique d’Eusèbe de Césarée, décédé en 340 après Jésus-Christ. C’est une source essentielle qui nous éclaire sur l’Église des premiers temps((On peut consulter le manuscrit et quelques extraits sur le site de la BNF. Consulté le 3 novembre 2018.)). Eusèbe est un passionné de littérature. Collaborateur d’un prêtre, il fait une carrière ecclésiastique qui le conduit à l’épiscopat. Il devient en 337 le panégyriste de l’empereur Constantin, ce qui fonde sa réputation. Il réunit autour de lui des copistes et entreprend la révision et la diffusion de livres saints.
À quel moment pouvons-nous situer le début de l’histoire de l’Église ? Est-ce après la résurrection de Jésus ? Pour les spécialistes, les débuts de l’Église peuvent se situer à la Pentecôte : il est question d’un événement qui surprend par sa nouveauté. Les disciples rassemblés à Jérusalem reçoivent l’Esprit Saint et abandonnent leur cachette pour annoncer au grand jour et avec audace le message de l’Évangile.
Le mot « Église », ekklêsia en grec, devient alors une réalité. Ce n’est pas la première fois que l’on rencontre ce terme. Jésus avait lui-même évoqué l’Église comme une entité à venir : « Je bâtirai mon Église et les portes du séjour des morts ne prévaudront point contre elle((Matthieu 16.18))… »
Lorsqu’il est employé pour la première fois dans le livre des Actes des apôtres, il s’applique directement à la communauté jérusalémite. Le mot n’est pas nouveau, il dérive du grec et désigne l’assemblée générale des citoyens d’une ville. Au début, l’usage de ce terme est sans connotation spirituelle. La seule utilisation religieuse d’ekklêsia se trouve dans un texte de l’Ancien Testament « qehal Yahvé », qui désigne l’assemblée convoquée par Moïse.
L’Église chrétienne naît donc à la Pentecôte, elle est le peuple de l’Esprit, un corps constitué qui rassemble des croyants qui reconnaissent en Jésus le Messie.
Irénée, dans son Adversus haereses, définit l’Église comme le peuple de l’Esprit :
« Car où est l’Église, là est l’Esprit de Dieu ; et où est l’Esprit de Dieu, là est l’Église et toute grâce ; et l’Esprit est vérité. Ainsi, ceux qui n’y participent pas ne reçoivent pas des mamelles maternelles l’aliment de vie, ne boivent pas à la source qui s’épanche du Corps du Christ».(( Cité par J. LEBRETON. In Histoire de l’Église depuis les origines jusqu’à nos jours, Augustin FLICHE et Victor MARTIN, ss dir., tome 2 : De la fin du 2e siècle à la paix constantinienne, Paris, Éditions Bloud & Gay, 1946, p.9.))
Le jour de la Pentecôte, les bases de l’Église sont posées.
On distingue alors trois caractéristiques de l’Église. Elle est universelle, c’est-à-dire qu’elle rassemble les hommes et les femmes quels que soient leur rang social, leur niveau académique ou encore la couleur de leur peau. Ainsi, le don des langues, ce jour-là, est le signe de l’universalité de l’Église.
Elle est aussi cosmopolite. Elle parle toutes les langues. Chacun peut entendre et recevoir l’Évangile dans sa langue maternelle.
Enfin, elle est missionnaire : la Bonne Nouvelle est annoncée dans le monde connu. Les disciples avaient reçu l’ordre de Jésus : « Allez par toute la terre et faites des disciples, les baptisant au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »(( Matthieu 28.19))
Une autre singularité du premier groupe chrétien est son caractère proprement urbain. Les Églises fleurissent dans les villes et attirent un public hétéroclite. Jérusalem est évidemment le foyer principal où les apôtres Pierre et Jacques semblent avoir exercé un rôle de premier plan.
D’après l’historien romain Suétone, la religion nouvelle aurait atteint Antioche et Rome vers l’an 40. À l’instar de Jérusalem, Antioche en Syrie a été un centre d’expansion du christianisme dans le monde hellénistique. Les Juifs et les Grecs y sont nombreux. Lorsque Paul et Barnabas se rendent dans cette localité, ils trouvent des communautés chrétiennes déjà constituées. L’auteur des Actes des apôtres nous apprend qu’il y avait des prophètes et des docteurs dans l’Église d’Antioche.(( Actes 13.1)) C’est d’ailleurs à Antioche que, pour la première fois, les croyants ont reçu le nom de chrétiens en référence à Christ.(( Actes 11.26)) Ce terme porte une résonnance politique, il renvoie assurément aux partisans du Christ. Mais comme le signale Jean Daniélou :
« Le fait que le groupe des chrétiens reçoive ainsi un sobriquet officiel atteste que la communauté avait une consistance assez grande pour apparaître au niveau de la vie officielle. »(( Jean DANIELOU, L’Église des premiers temps, des origines à la fin du IIIe siècle, Paris, Éditions du Seuil, 1985, p.31.))
LA CONVERSION DE SAUL DE TARSE
C’est avec l’apôtre Paul que l’Église connaît un développement fulgurant. De persécuteur qu’il était, il devient un actif et infatigable propagateur de l’Évangile. C’est le miracle de la grâce, il n’y a pas d’autre explication. Paul produit un formidable travail théologique destiné à asseoir la doctrine de l’Église primitive. Les épîtres qu’il rédige sont des réponses théologiques et pratiques aux questions soulevées dans les Églises. En outre, Paul donne une structure communautaire aux Églises qu’il implante dans les mégapoles de l’Empire. C’est sous l’action de son ministère auprès des païens que l’Église revêt cette dimension universelle. Il a la clairvoyance de s’entourer de proches collaborateurs qui sont des relais efficaces dans son entreprise missionnaire.
La propagation de l’Évangile a été favorisée par l’universalisme culturel en vigueur dans l’Empire. Tout le mérite de Paul repose sur la faculté qu’il avait de « penser le christianisme non comme une voie du judaïsme, mais comme une communauté dans la cité, structurée, intégrée, en faisant des choix de société incontournables ».(( Marie-France BASLEZ, op. cit., p.57.))
Les Églises, nous l’avons signalé plus haut, sont implantées dans les grandes mégapoles de l’Empire. Aussi, aux 2e et 3e siècles, la quasi-totalité des provinces de l’Empire sont touchées par la ferveur missionnaire des chrétiens. D’après Eusèbe de Césarée, l’évangélisation de l’Égypte découlerait de l’action de Marc, mais cette affirmation repose sur la tradition et aucun écrit reconnu ne confirme cette idée. On sait, d’après Actes 18.24-25, qu’Apollos était originaire d’Alexandrie et qu’il avait été « instruit dans les voies du Seigneur dans sa patrie ».
En Gaule, on enregistre des progrès étonnants du christianisme. Le récit du martyre des chrétiens de Lyon en 177, dont Irénée fut une victime, nous apporte la preuve de la vitalité du christianisme dans cette région.
Ce mouvement d’évangélisation déborde les frontières de l’Empire et la Perse est touchée dès le 3e siècle.
À côté des apôtres, des évangélistes et des évêques qui leur ont succédé, on trouve une foule de disciples anonymes qui ont, eux aussi, par leur témoignage, contribué aux progrès de l’Évangile. Non seulement les chrétiens cherchaient à communiquer leur foi à leurs concitoyens, mais lorsqu’ils se déplaçaient, ils s’efforçaient de répandre la Parole de Dieu et de créer de nouvelles Églises. C’est ainsi que des commerçants, des ouvriers, et même des esclaves, ont pris une part active à l’évangélisation du monde.
LA FORMATION DU CANON BIBLIQUE
À mesure que les Églises se développaient, les écrits apostoliques ont commencé à circuler. Ils font autorité dans les communautés qui les reçoivent à tour de rôle. Les croyants, conduits par l’Esprit Saint, ont consigné dans des écrits l’enseignement des apôtres. On les réunira ensuite dans un seul corpus qui formera le canon du Nouveau Testament reconnu par les différentes Églises fondées par les apôtres. Cette démarche obéit à plusieurs objectifs concourant à l’édification du corps de Christ.
Il faut savoir que les Églises étaient éloignées géographiquement les unes des autres. Les lettres qu’elles se transmettaient après les avoir soigneusement recopiées, étaient un moyen de manifester leur unité en leur donnant ainsi le sentiment d’appartenir à une seule communauté. Ces circulaires leur permettaient de se protéger contre l’enseignement des faux docteurs qui se propageait en même temps que celui des apôtres.
En dehors des écrits canoniques, il existait d’autres textes dits « apocryphes », c’est-à-dire, cachés, mystérieux. Leur lecture conserve une valeur historique et peut être édifiante, mais ils n’ont pas été reçus comme faisant autorité dans l’Église. Il a fallu la perspicacité des Pères de l’Église pour sélectionner les livres qu’ils estimaient dignes de foi car émanant des premiers apôtres.
LES PÈRES APOSTOLIQUES ET LES PÈRES DE L’ÉGLISE
Les Pères Apostoliques
L’appellation « Pères Apostoliques » désigne les disciples directs des apôtres qui ont exercé un rôle majeur dans la compilation et la transmission de l’enseignement théologique des apôtres.
Clément de Rome est celui qui est le plus souvent cité. Il a exercé la charge d’évêque dans cette ville. Il fait partie de la génération qui a entendu la parole de Jésus à travers l’enseignement des apôtres. Clément est conscient de la place de la transmission écrite, en conséquence, il regroupe les écrits des paroles du Seigneur pour assurer leur diffusion dans les Églises. Il adresse une lettre ouverte de l’Église de Rome à l’Église de Corinthe vers l’an 95, peu après la persécution par l’empereur Domitien. C’est vraisemblablement le plus ancien texte chrétien connu après le Nouveau Testament. Clément insiste sur la persévérance dans la foi et sur la notion d’ordre et de discipline dans l’Église. Son texte fourmille de citations de la Bible. Clément fait allusion à l’apôtre Paul et le présente comme un modèle de foi et de patience :
« C’est par suite de la jalousie et de la discorde que Paul a montré quel est le prix de la patience. Chargé sept fois de chaînes, exilé, lapidé, il devint le héraut du Seigneur au levant et au couchant, et reçut pour prix de sa foi une gloire éclatante. Après avoir enseigné la justice au monde entier, jusqu’aux bornes du couchant, il a rendu son témoignage devant les autorités et c’est ainsi qu’il a quitté ce monde pour gagner le lieu saint, demeurant pour tous un illustre modèle de patience. »(( Épître de Clément de Rome aux Corinthiens, in Les Pères Apostoliques, Paris, Éditions du Cerf, Paris, 1990, p.75.))
Ignace d’Antioche figure parmi les Pères Apostoliques les plus connus. Il a laissé plusieurs écrits dont la qualité théologique n’est plus à prouver. Il est le premier à parler de la structure hiérarchique de l’Église en accordant une place centrale à la personne de l’évêque. Dans sa lettre aux Smyrniotes, il écrit ceci : « Suivez tous l’évêque, comme Jésus-Christ suit son Père… Que personne ne fasse, en dehors de l’évêque, rien de ce qui regarde l’Église… » Il est aussi le premier à employer dans cette même épître le terme « catholique » pour désigner l’Église universelle : « Là où paraît l’évêque, que là soit la communauté, de même que là où est le Christ Jésus, là est l’Église catholique. »(( Ignace d’Antioche aux Smyrniotes, in Les Pères Apostoliques, VIII, 1-2, Paris, Éditions du Cerf, 1990, p.207-208.))
On peut aussi citer Polycarpe qui fut évêque de Smyrne. Personnalité attachante, il prêche inlassablement la fermeté dans la foi et la fidélité au Seigneur en toutes circonstances. Il a beaucoup écrit mais on garde de lui sa lettre aux Philippiens. Ponios, un scribe qui l’a bien connu, nous a rapporté le récit de son martyre. Lorsque le proconsul lui ordonna de maudire le Christ, il fit cette déclaration : « Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m’a fait aucun mal ; comment pourrais-je blasphémer mon roi qui m’a sauvé ? »(( Le martyre de Polycarpe, in Les Pères Apostoliques, IX, 3, p.249.))
Refermons cette liste avec Papias qui fut évêque de Hiérapolis dans les années 110-130. Nous n’avons conservé de lui que quelques fragments. C’est surtout Irénée, évêque de Lyon et disciple de Polycarpe, qui évoque sa mémoire et ses écrits. Il n’a pas connu personnellement les apôtres mais ceux qui les ont côtoyés, en particulier, Aristion et Jean le presbytre, qu’il ne faut pas confondre avec l’apôtre Jean.
Les Pères de l’Église
« Nous renversons les raisonnements et toute hauteur qui s’élève contre la connaissance de Dieu, et nous amenons toute pensée captive à l’obéissance du Christ. » 2 Corinthiens 10.5
On appelle « Pères de l’Église » les théologiens, défenseurs de la foi chrétienne, qui ont exercé une profonde influence dans l’élaboration de la doctrine chrétienne. Ils peuvent être classés en deux catégories : les Pères grecs et les Pères latins.
Les Pères grecs
Le Nouveau Testament a été écrit en grec, langue connue dans tout l’Empire romain. C’est aussi en grec que les premiers Pères de l’Église ont écrit. Ils n’étaient pas seulement des « intellectuels » et des théologiens mais des témoins de Jésus-Christ, engagés dans le combat de l’Église. Un grand nombre d’entre eux a souffert le martyre pour avoir ouvertement confessé leur foi en Christ. Ce fut le cas de Justin Martyr au 2e siècle qui, avant de mourir, a eu le courage d’écrire une longue lettre à l’Empereur pour prendre la défense des chrétiens.
Parmi eux, Origène (185-254) a été le plus grand érudit des Pères grecs. Il est l’auteur d’une œuvre abondante dans l’histoire de l’Église primitive. Sa maîtrise du grec et de l’hébreu lui a permis de fournir un important travail d’interprétation personnelle de l’Ancien Testament. Selon lui, l’Écriture peut être interprétée suivant trois sens : littéral, moral et allégorique. Il a été un penseur profond et un fervent serviteur de l’Église. Grâce à son travail exégétique, il reste le père de la théologie systématique. Parmi les nombreux ouvrages qu’il a écrits, on signalera « Contre Celse », une œuvre polémique contre les adversaires païens du christianisme. Pourtant, malgré son respect pour l’Écriture, Origène a développé des idées douteuses sur la préexistence de l’âme et sur le salut universel de tous les hommes après la mort.
Parmi les Pères grecs, il faut encore citer Jean Chrysostome (bouche d’or), qui fut le prince de la prédication, attirant des foules nombreuses et ne craignant pas de résister à l’Empereur. Ce dernier le poussa à l’exil lors duquel il mourut en 407.
Les Pères latins
Ils sont appelés ainsi en raison de l’utilisation du latin comme langue de communication qui s’est d’abord imposée à Rome, et ensuite dans tout l’Occident. C’est ainsi que le Nouveau Testament fut traduit en latin. Tertullien (160-220) fut le premier théologien à utiliser le latin pour exposer et défendre la foi chrétienne.
Plus tard, saint Jérôme (340-420) réalise une traduction en latin de toute la Bible, connue sous le nom de « Vulgate ». Elle restera pendant plusieurs siècles la traduction officielle de l’Église catholique romaine. Depuis le concile de Vatican II (1962-1965), elle est remplacée par la « Bible de Jérusalem » (pour le français).
Le plus grand théologien de l’Occident est incontestablement Augustin d’Hippone. Nous reviendrons sur son histoire dans le chapitre consacré aux hérésies. L’expansion du christianisme, la réflexion et la production théologique se firent dans la douleur des persécutions.
LES PERSÉCUTIONS
« Le sang des martyrs est semence de l’Église. » Tertullien
Au premier siècle, autour des années 60, les premiers groupes de chrétiens installés dans les grandes villes de l’Empire vont subir des persécutions. Les premières persécutions ont une dimension locale. Ce sont les chefs religieux juifs qui s’élèvent contre leurs compatriotes accusés de trahir la loi de Moïse. Le livre des Actes rapporte plusieurs cas, notamment pour des questions portant sur la doctrine, les lois mosaïques et les questions alimentaires. À l’agressivité de l’opinion publique s’ajoute une condamnation officielle issue des juristes de la chancellerie impériale.(( Claude LEPELLEY, Les chrétiens et l’Empire romain, in ss dir. Luc PIETRI, Le nouveau peuple (des origines à 250), tome I de l’Histoire du Christianisme, 2000, p.231.))
La persécution des premiers chrétiens provoqua un courant d’exil ayant pour conséquence un essaimage dans différentes villes. Pendant deux siècles et demi, le christianisme naissant a été persécuté par l’État romain. Cette persécution n’est au début ni permanente, ni universelle. Pourtant, elle se généralise au milieu du 3e siècle. Certains chrétiens ont préféré la mort à l’abjuration, mais d’autres, sans doute moins courageux, ont renié leur foi. On peut se demander pour quelles raisons les chrétiens ont-ils subi l’hostilité de l’opinion publique qui a amené ensuite le pouvoir romain à les réprimer aussi sévèrement ?
Paul est arrêté à Jérusalem en 58 car il prône l’abandon des lois mosaïques. En 60, il invoque les privilèges de la citoyenneté romaine et obtient le droit d’être jugé à Rome. Festus, le procurateur de l’époque, lui accorde ce droit. Dans sa lettre aux Romains, il exhorte les chrétiens à obéir aux autorités estimant que les magistrats tiennent leur pouvoir de Dieu pour le bien public. En prêchant la soumission aux autorités romaines, Paul veut sans doute protéger la jeune communauté chrétienne des éventuelles persécutions.
Les autorités romaines ne faisaient aucune distinction entre chrétiens et juifs comme le laisse supposer l’évangéliste Luc dans le livre des Actes.(( Actes 18.12-17)) On assiste à la naissance d’un antichristianisme que l’apôtre Pierre dénonce dans ses épîtres. Par exemple, dans sa première épître, il recommande aux chrétiens d’avoir une bonne conduite parmi les païens pour que ces derniers soient confondus dans les domaines où ils calomnient et accusent les croyants.(( 1 Pierre 2.12, 3.15-16, 4.4-5, 4.12-19))
En 64, l’empereur Néron fait porter la responsabilité de l’incendie de Rome aux chrétiens. L’historien romain Tacite est très certainement une source éclairante sur cet épisode.
LE TÉMOIGNAGE DE L’HISTORIEN ROMAIN TACITE
Dans un passage bien connu de ses Annales, Tacite évoque la persécution des chrétiens sous le règne de Néron en ces termes :
« Mais aucun moyen humain, ni largesses princières, ni cérémonies expiatoires ne faisaient reculer la rumeur infamante d’après laquelle l’incendie avait été ordonné. Aussi, pour l’anéantir, il supposa des coupables et infligea des tourments raffinés à ceux que leurs abominations faisaient détester et que la foule appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate avait livré au supplice ; réprimé sur le moment, cette détestable superstition perçait de nouveau, non pas seulement en Judée, où le mal avait pris naissance, mais encore dans Rome, où tout ce qu’il y a d’affreux ou de honteux dans le monde afflue et trouve une nombreuse clientèle. On commença donc par se saisir de ceux qui confessaient leur foi, puis, sur leurs révélations, une multitude d’autres, qui furent convaincus moins du crime d’incendie que de haine contre le genre humain. On ne se contenta pas de les faire périr : on se fit un jeu de les revêtir de peaux de bêtes pour qu’ils fussent déchirés par la dent des chiens ; ou bien ils étaient attachés à des croix ou enduits de matières inflammables, et, quand le jour avait fui, ils éclairaient les ténèbres comme des torches… aussi, quoique ces gens fussent coupables et dignes des dernières rigueurs, on se mettait à les prendre en pitié, car on se disait que ce n’était pas en vue de l’intérêt public, mais pour la cruauté d’un seul qu’on les faisait disparaître. »(( Tacite, Annales XV, 44. Collection des universités de France, texte établi et traduit par Henri GOELZER, Paris, société d’Édition « Les Belles Lettres », 1957.))
Comme on peut aisément le constater, c’est un jugement pour le moins très défavorable aux chrétiens que Tacite nous livre ici. Il décrit les châtiments qui leur sont infligés et considère que leur croyance est une superstition détestable. Tacite est rejoint par Suétone qui estime que la persécution des chrétiens fut une bonne mesure prise par Néron.(( Suétone, Vie des douze Césars, Livre IV, Néron, Paris, Éditions Gallimard, 1975, pp.332-333.))
L’Apocalypse de Jean, rédigée probablement à la fin du 1er siècle, indique un profond changement depuis les déclarations de Paul au sujet de l’obéissance aux autorités. Jean qualifie Rome de grande prostituée qui s’enivre du sang des martyrs de Jésus.(( Apocalypse 17.3-6, 17.9, 18.7-8.))
On a tendance à dire que les persécutions romaines n’étaient pas fondées dans la mesure où les Romains étaient tolérants en matière de religion. Mais les chrétiens étaient exclus comme on peut le vérifier avec la déclaration de Tacite que nous venons de mentionner. Le texte de Tacite est éclairant à plus d’un titre. D’abord, il nous laisse entendre que les chrétiens étaient présents dans la ville de Rome et qu’ils étaient détestés en raison de leur non-conformisme supposé. Le fait que Néron persécute les chrétiens invite à réfléchir sur la visibilité de ces derniers. En effet, le souverain les distingue des Juifs.
La répression a été extrêmement violente, à tel point que près de trente ans après, Clément de Rome rappelle dans une lettre ces événements tragiques en donnant la mesure du traumatisme subi. Il écrit :
« C’est à cause de la jalousie et de l’envie que les plus grands et les plus justes d’entre eux, les colonnes, ont subi la persécution et combattu jusqu’à la mort… »(( Épître de Clément de Rome aux Corinthiens, V.1-7, in Les Pères de l’Église, Paris, Éditions du Cerf, 1986, p.73-74.))
Les chrétiens subiront un autre choc en 70. Ils ne sont pas directement visés mais le siège de Jérusalem, suivi de la prise de la ville, entraîne la mort de plusieurs chrétiens et affaiblit durablement la communauté chrétienne de Jérusalem puisqu’elle y perd plusieurs membres, notamment Jacques, frère de Jésus.
D’après Clément de Rome, les colonnes de l’Église Pierre et Paul subirent le martyre sous le règne de Domitien :
« Pierre victime d’une injuste jalousie subit non pas une ou deux, mais de nombreuses épreuves, et après avoir ainsi rendu témoignage, il s’en est allé au séjour de la gloire, où l’avait conduit son mérite. »
LE TÉMOIGNAGE DE PLINE LE JEUNE
Les persécutions se poursuivent au 2e siècle. La source majeure qui nous est parvenue est la correspondance de Pline le Jeune avec l’empereur Trajan. Il est utile de reproduire quelques extraits pour comprendre les enjeux :
« Je me fais un devoir, seigneur, de vous consulter sur mes doutes. Car qui peut mieux que vous me guider dans mes incertitudes ou éclairer mon ignorance ? Je n’ai jamais assisté aux informations contre les chrétiens ; aussi j’ignore à quoi et selon quelle mesure s’applique ou la peine ou l’information. Je n’ai pas su décider s’il faut tenir compte de l’âge, ou confondre dans le même châtiment l’enfant et l’homme fait ; s’il faut pardonner au repentir, ou si celui qui a été une fois chrétien ne doit pas trouver de sauvegarde à cesser de l’être ; si c’est le nom seul, fût-il pur de crime ; ou les crimes attachés au nom, que l’on punit. Voici toutefois la règle que j’ai suivie à l’égard de ceux que l’on a déférés à mon tribunal comme chrétiens. Je leur ai demandé s’ils étaient chrétiens. Quand ils l’ont avoué, j’ai réitéré ma question une seconde et une troisième fois, et les ai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, je les y ai envoyés : car, de quelque nature que fût l’aveu qu’ils faisaient, j’ai pensé qu’on devait punir au moins leur opiniâtreté et leur inflexible obstination. J’en ai réservé d’autres, entêtés de la même folie, pour les envoyer à Rome car ils sont citoyens romains.
Bientôt après, les accusations se multipliant, selon l’usage, par la publicité même, le délit se présenta sous un plus grand nombre de formes. On publia un écrit anonyme où l’on dénonçait beaucoup de personnes qui niaient être chrétiennes ou avoir été attachées au christianisme. Elles ont, en ma présence, invoqué les dieux, et offert de l’encens et du vin à votre image que j’avais fait apporter exprès avec les statues de nos divinités ; elles ont, en outre, maudit le Christ… J’ai donc cru qu’il les fallait absoudre. D’autres, déférés par un dénonciateur, ont d’abord reconnu qu’ils étaient chrétiens, et se sont rétractés aussitôt, déclarant que véritablement ils l’avaient été, mais qu’ils ont cessé de l’être, les uns depuis plus de trois ans, les autres depuis un plus grand nombre d’années, quelques-uns depuis plus de vingt ans. Tous ont adoré votre image et les statues des dieux ; tous ont maudit le Christ.
Au reste, ils assuraient que leur faute ou leur erreur n’avait jamais consisté qu’en ceci : ils s’assemblaient, à jour marqué, avant le lever du soleil ; ils chantaient tour à tour des hymnes à la louange du Christ, comme en l’honneur d’un dieu ; ils s’engageaient par serment, non à quelque crime, mais à ne point commettre de vol, de brigandage, d’adultère, à ne point manquer à leur promesse, à ne point nier un dépôt ; après cela, ils avaient coutume de se séparer, et se rassemblaient de nouveau pour manger des mets communs et innocents. »(( Lettres de Pline le Jeune, traduites en français par de SACY et J. PIERROT, Livre X, 47. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/ bpt6k5812686d/f2.item.r=Pline%20le%20Jeune,%20lettres%20X. Consulté le 3 novembre 2018.
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Le témoignage de Pline le Jeune est éclairant et assez édifiant à ce propos. D’abord, on apprend que Pline est gouverneur de la province romaine de Pont-Bithynie qui s’étendait au nord de l’Asie Mineure. Il a été envoyé comme légat impérial dans cette province. En 112, il doit juger des chrétiens qu’on accuse de divers chefs. Il se montre surpris par le nombre très élevé des partisans de cette nouvelle religion. Il s’interroge sur le motif pour lequel les chrétiens sont poursuivis. Est-ce seulement pour des crimes commis ? Ou sur le simple fait de leur religion ?
Pline mène son enquête avec sérieux, il interroge beaucoup de croyants dans l’espoir de leur arracher des aveux. On est alors renseigné sur la propagation du christianisme dans les villes et les villages. La composition des chrétiens : jeunes, vieux, femmes, hommes de tout rang social.(( Ibid., https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5812686d/f2.item.r=Pline%20le%20Jeune,%20lettres%20X. Consulté le 3 novembre 2018.))
Par ailleurs, les chrétiens apparaissent aux yeux de Pline, comme ceux qui s’engagent par serment à ne commettre aucune mauvaise action. Pline qualifie ces croyances de superstitions déraisonnables et sans mesure. Ce qui heurte Pline, c’est le refus des chrétiens de sacrifier à l’empereur ou à l’effigie impériale par l’encens et le vin. Le légat de l’empereur estime que ce refus est un entêtement et une obstination inadmissibles. Le comportement des chrétiens et leur résistance à rendre hommage à l’empereur sont donc qualifiés de manque de loyalisme et d’attitude subversive.
Dans sa réponse à Pline((Ibid., Livre X, 98.)), l’empereur Trajan propose de relaxer ceux qui acceptent de renier le christianisme et de sacrifier aux dieux romains. En revanche, il faut condamner à mort les récalcitrants. On sait qu’Ignace d’Antioche a subi le martyre à Rome sous le règne de Trajan. Toutefois, sur la base de cette correspondance, on peut dire qu’il n’y a pas de volonté impériale de persécution systématique. Des rescrits((Un rescrit est une réponse élaborée dans le conseil impérial et qui fait jurisprudence.)) apparaissent comme des réponses ponctuelles posées par des gouverneurs de provinces.
En 112, Pline jugeait normal de condamner à la peine de mort des personnes accusées de pratiquer le christianisme et qui, par conséquent, refusaient d’abjurer leur croyance. Il dit avoir soumis à la torture deux femmes esclaves soupçonnées d’appartenir au culte chrétien, mais il n’a pas réussi à obtenir plus de renseignements. Il qualifie alors cette croyance de superstition extraordinaire et bizarre.
La religion romaine était considérée par l’Empire comme un facteur de cohésion et d’unification morales. Ainsi, les opposants semblaient être des dangers potentiels. Avec Tacite, Pline partage le même mépris pour la croyance des chrétiens qui, selon lui, est une superstition insensée.(( Correspondance de Pline le Jeune avec Trajan, op. cit.))
Enfin, la croyance des chrétiens leur attirait la haine populaire accentuée par l’isolement dans lequel ils se retrouvaient. L’apôtre Paul recommandait dans ses écrits de ne pas avoir de communion avec les païens en particulier à l’occasion de leurs fêtes et réjouissances collectives accompagnées de rites païens. On imputait donc aux chrétiens la responsabilité des catastrophes naturelles, la conséquence de la colère des dieux. C’est ainsi que le baiser de paix s’apparente pour les païens à de l’orgie débouchant sur l’inceste. Autre rumeur, les chrétiens étaient soupçonnés d’adorer une tête d’âne. Tertullien réfute toutes ces rumeurs dans son Apologie.
Mais c’est surtout au 3e siècle que les persécutions des chrétiens se sont intensifiées. Dèce et Domitien, Galère et Dioclétien détiennent la palme de l’horreur dans l’histoire de l’Église. La persécution atteignit son plus haut degré de cruauté sous le règne de Dioclétien. Un événement va changer le cours de l’histoire de l’Église : la « conversion » au christianisme de l’empereur Constantin au 4e siècle.
LA CONVERSION DE CONSTANTIN
Les avis sont partagés. Plusieurs historiens rejettent l’idée d’une conversion au motif que Constantin aurait reçu le baptême sur son lit de mort en 337. Jusqu’en 326, il apparaît comme un empereur cruel. Pour s’en convaincre, il suffit de rappeler qu’il fit massacrer plusieurs membres de sa famille, en particulier sa femme Fausta et son fils bâtard Crispus. Par ailleurs, il s’est montré particulièrement violent envers ses ennemis vaincus.
Est-ce donc une conversion de raison plutôt que d’adhésion ? La question n’est pas tranchée tant il reste quelque chose d’impénétrable dans toute conversion. Quoi qu’il en soit, le christianisme sort de sa clandestinité, il est reconnu officiellement comme une religion à part entière sous le règne de cet empereur. Plus encore, il devient religion d’État. Les successeurs de Constantin resteront sur la même ligne en favorisant le christianisme.
Ainsi, on peut dire qu’avec la conversion supposée ou réelle de Constantin et de ses successeurs, on assiste à un retournement de situation. Le christianisme tient sa revanche. De persécuté qu’il était, il devient religion officielle en vertu de la promulgation de l’édit de Milan en 313, avec une propension à devenir persécuteur. Certains historiens refusent d’appliquer le terme de conversion à Constantin mais préfèrent parler de « son engagement en faveur du christianisme ».((Marie-France BASLEZ op. cit p 186.))
En tout cas, c’est lui qui contribua à donner davantage de visibilité au christianisme dans l’Empire romain à partir de 320. Le dimanche devient officiellement « le jour du Seigneur ». Par conséquent le repos est devenu obligatoire pour tous en 325.
Les constructions d’églises se multiplient, au même titre que les pèlerinages qui ont pour conséquence de resserrer les liens entre les communautés chrétiennes dans l’Empire. On assiste donc à ce que l’on pourrait qualifier de christianisation de l’Empire et à la romanisation de l’Église. Que faut-il entendre par là ? D’une part, l’Empire accueille le christianisme et, d’autre part, l’Église va épouser en quelque sorte les structures administratives de l’Empire dans son fonctionnement interne. C’est ainsi qu’on passe à la hiérarchisation de l’Église, parce que l’empereur avait besoin d’interface, et bien évidemment, ce sont les dignitaires qui joueront ce rôle. On voit peu à peu se développer un « césaropapisme » avant l’heure, mais déjà promu à un bel avenir. Les empereurs « chrétiens » vont vouloir jouer le rôle « d’évêques extérieurs ».
LES TURBULENCES THÉOLOGIQUES (2e-5e SIÈCLES)
« Examinez toutes choses et retenez ce qui est bon. » 1 Thessaloniciens 5.21
Nous avons déjà signalé que l’Église des premiers siècles s’est organisée et développée assez rapidement. Pourtant, elle a dû affronter des controverses théologiques qui ont menacé son unité. Dès les balbutiements de l’Église, les autorités religieuses juives se sont opposées à la doctrine prêchée par les apôtres de Jésus. À la fin du deuxième siècle, l’Église doit réagir face à la crise gnostique. C’est un mouvement assez compliqué à étudier tant ses expressions sont multiples et variées. Au début, la gnose a comme principal foyer quelques provinces d’Asie Mineure, mais plus tard, elle se développe dans les mégapoles de l’Empire, en particulier Alexandrie et Rome.
Les gnostiques n’ont pas laissé d’écrits qui nous permettraient d’appréhender leurs enseignements. D’ailleurs, nous les connaissons seulement grâce à ceux qui ont combattu leurs doctrines. L’un des thèmes de la pensée théologique gnostique porte sur la question fascinante et angoissante de l’origine du mal. Ce qui les conduit irrémédiablement au dualisme. En face du Dieu Tout-Puissant, fidèle et bon, on trouve des démiurges, anges et archontes qui sont beaucoup moins puissants mais qui dominent le monde matériel.
Deux représentants du gnosticisme peuvent être évoqués : Valentin et Marcion.
Le premier est né en 103 après Jésus-Christ. Fortement influencé par Basilide, il a exercé son activité théologique principalement à Rome. Les doctrines de Valentin ont été combattues par Irénée et Tertullien :
« Ils ne confient pas leurs mystères même à leurs disciples, avant de les avoir tout à fait gagnés ; ils ont le secret de persuader avant d’instruire. »(( LEBRETON, op. cit., p.15.))
Le second gnostique, plus connu, est Marcion (85-160). Il est un adversaire redoutable de l’Église au deuxième siècle. Il est né à Sinope, une province du Pont, où les chrétiens étaient nombreux et les Églises très bien implantées et organisées. Il fut excommunié par son père, évêque du Pont. Marcion quitta sa province et vint s’installer en Asie Mineure. Il rentra d’emblée en conflit avec Polycarpe, évêque de Smyrne, qui le qualifiait de « premier-né de Satan ». La doctrine principale de Marcion était contenue dans son livre des Antithèses qui ne nous est pas parvenu. Il oppose l’Ancien Testament au Nouveau Testament. Il finit par répudier l’Ancien Testament et ne garder du Nouveau Testament que l’Évangile de Luc. Marcion est aussi dualiste, il attribue la création du monde invisible au Dieu suprême et le monde visible comme l’œuvre du démiurge. Il suppose que le Dieu de la création et de l’ancienne alliance est un dieu mauvais. Au contraire, le vrai Dieu s’est révélé en Jésus-Christ. Les thèses de Marcion sont rejetées par les responsables chrétiens de son époque et Marcion est excommunié en 144.
À partir du 4e siècle, les querelles théologiques s’intensifient. Elles portent globalement sur la personne de Jésus : comment un être peut-il avoir deux natures, une nature divine et une nature humaine ?
Pour tenter de répondre à ces questions, des conciles œcuméniques sont convoqués à l’initiative des empereurs chrétiens. Constantin convoque le premier concile œcuménique en 325 à Nicée pour traiter de la question de la divinité de Jésus. Arius, un moine d’Alexandrie, a secoué énergiquement l’Église en affirmant que Jésus n’était pas consubstantiel au Père. Ce faisant, Jésus apparaissait comme un petit dieu et non comme égal au Père. L’arianisme est combattu au concile de Nicée et Arius est chassé de l’Empire, mais il trouve asile dans d’autres territoires.
Un évêque de Constantinople, Nestorius, développe une thèse qui admet la double nature divine et humaine de Jésus, mais précise que celle-ci est juxtaposée sans une véritable union. Pour ce théologien, Jésus était habité de deux personnalités. La doctrine de Nestorius sera condamnée au concile d’Éphèse en 431. Marie y est admise comme mère de Dieu.
Une autre présentation théologique au sujet de la personne de Jésus est véhiculée , à peu près à la même période, par Eutychès, moine de Constantinople. Pour se démarquer de Nestorius, Eutychès soutient la double nature de Jésus mais affirme que la nature humaine chez Jésus est complètement absorbée par la nature divine. La position théologique d’Eutychès sera combattue lors du concile de Chalcédoine en 451 au cours duquel est reconnue la double nature du Christ, vraiment Dieu et vraiment homme : consubstantiel au Père par sa divinité, et de la même substance que les hommes par son humanité.(( Pierre MARAVAL, « Le concile de Chalcédoine », in Histoire du christianisme, ss dir. de J. Mayeur – Ch. et L. Pietri – A. Vauchez – M. Venard, tome 3 : Les Églises d’Orient et d’Occident (432-610), Paris, Éditions Desclée, 1998, p.92.))
Augustin et le pélagianisme
Cette hérésie tire son nom de Pélage. Originaire de Grande-Bretagne, il s’établit à Rome entre 390 et 400. Dans la capitale, il fonde son prestige dans les milieux ecclésiastiques en menant une vie exemplaire. Il prône un rigorisme ascétique et s’impose peu à peu comme un directeur de conscience et « maître de la vie spirituelle ». Pélage parvient à minimiser voire à évacuer la notion de péché originel. Selon lui, l’homme naît naturellement bon et devient pécheur par imitation.(( J.-M. NICOLE, Précis d’histoire de l’Église, Paris, Éditions Institut biblique de Nogent-sur-Marne, 1990, p.56.))
La doctrine de Pélage a été combattue par Augustin d’Hippone. Né en 354 à Thagaste en Afrique du Nord, Augustin a connu une période instable pendant laquelle il s’interrogeait sur le sens de la vie humaine. Sa première émotion intellectuelle intervient après la lecture de l’Hortensius de Cicéron, un éloge savoureux de la philosophie. Il lit la Bible mais il la trouve « incompréhensible et barbare ». Alors, il fréquente pendant neuf ans une secte manichéenne, mais il s’en détourne, déçu après avoir vu des « élus » se retourner en hennissant au passage d’une femme fort jolie à l’allure légère. Dans sa vingt-neuvième année, il s’installe à Rome et fait la connaissance de l’évêque Ambroise de Milan dont l’intelligence et l’éloquence le séduisent et qui exerçe une grande influence sur lui. Dans ses Confessions, Augustin nous rapporte comment il s’est converti au christianisme. Dans le jardin de sa maison, il entendit une voix qui lui disait : « Prends et lis. » La lecture de l’épître de Paul aux Romains devait apaiser durablement sa crise et sa quête spirituelles. Il faut noter que sa mère Monique qui était chrétienne a exercé une influence déterminante dans sa décision. Après sa conversion magnifiquement relatée dans ses Confessions, Augustin va jouer un rôle important dans la formulation de la doctrine chrétienne sur la grâce et sur l’Église. Il a réaffirmé fermement le dogme du péché originel. L’homme naît pécheur, il est incapable de réaliser le bien par ses propres moyens. Par conséquent, il a besoin de la grâce de Dieu pour être sauvé. Augustin nous a laissé une œuvre monumentale. Il fut témoin du sac de la ville de Rome en 410 par les Wisigoths (peuple germanique), un événement qui traumatisa les habitants de la « ville chrétienne ». Devant les critiques des païens, et le désarroi des croyants, Augustin répliqua par un ouvrage retentissant : La Cité de Dieu. Ce livre poursuit un double objectif. D’abord combattre intellectuellement la religion des païens, puis tenter de définir les modalités d’un ordre politique chrétien. L’Église doit-elle être au service du temporel ou l’inverse ? Une telle problématique était révolutionnaire pour l’époque. Pour Augustin, l’ordre politique doit desservir le plan de Dieu. En fait, Augustin a voulu présenter dans La Cité de Dieu non une « théorie de la politique, mais des considérations morales et religieuses sur la destinée humaine ».(( P. de LABRIOLLE, Saint Augustin, I.3, in sous dir. Augustin FLICHE et Victor MARTIN, De la mort de Théodose au concile de Chalcédoine (395-451), tome 4 de l’Histoire du Christianisme, 1937, p.56))
La pensée d’Augustin a nettement influencé la période du Moyen Âge. D’après J.-M. Nicole, Augustin « serait le père du catholicisme par sa doctrine de l’Église et le père du protestantisme par sa doctrine de la grâce ».(( J.-M. NICOLE, op. cit., p.60)). Aux 4e et 5e siècles, on découvre également un changement de gouvernement de l’Église.
Les vêtements sacerdotaux se généralisent et pas seulement pendant l’exercice du culte. La tonsure s’introduit, le célibat commence à être considéré comme une vertu supérieure au mariage. La pratique du baptême des enfants se répand largement. La fonction des évêques devient de plus en plus hiérarchique. L’évêque de Rome commence à être regardé comme supérieur aux autres, compte tenu de la place de la ville éternelle, plus proche du pouvoir politique. Ainsi, le titre de pape, autrefois attribué à tout dignitaire religieux, va être progressivement confisqué par les évêques de Rome.
Un nom illustre parfaitement l’émergence de la puissance pontificale, celui de Léon Ier, dit le Grand. C’est lui qui a été reconnu par la postérité comme étant le premier pape de Rome. Il faut reconnaître au personnage un charisme exceptionnel, non seulement sur le plan théologique, mais également dans l’action politique. Sa médiation auprès d’Attila, roi des Huns, a contraint ce dernier à rebrousser chemin et a hissé Léon Ier au pinacle de la gloire en Italie. C’est à partir de son pontificat que la papauté cherchera à imposer son autorité au pouvoir politique durant tout le Moyen Âge.
LA CHUTE DE L’EMPIRE ROMAIN D’OCCIDENT
Il ne nous appartient pas d’analyser en profondeur les causes de la chute de l’Empire romain d’Occident. Disons simplement que la thèse selon laquelle le christianisme en a été l’agent au 5e siècle est scientifiquement difficile à établir.(( Jules LEBRETON et Jacques ZEILLER, De la fin du deuxième siècle à la paix constantinienne, in ss dir. Augustin FLICHE et Victor MARTIN, tome 2 de l’Histoire de l’Église depuis les origines à nos jours, Paris, Bloud & Gay, 1935, p.485.))
L’Empire est déjà fragilisé sur ses frontières par les peuples barbares. En 410, les Vandales font le sac de Rome. Soixante ans plus tard, les peuples barbares portent le coup de grâce à Rome. Le dernier empereur, Augustule, est déposé. C’en est fini de l’Empire, du moins sur sa frange occidentale, puisqu’il continue d’exister sur sa partie orientale jusqu’en 1453.
L’Église a payé un lourd tribut aux invasions des peuples barbares. Cependant, si toutes les structures de l’Empire romain ont disparu avec leur installation dans l’Empire, force est de reconnaître que la seule institution qui ait résisté est l’Église. Mais c’est surtout sous le pontificat de Grégoire le Grand (590) que s’affirme la volonté du spirituel de contrôler aussi le temporel. Ce pape arrive au pouvoir dans un contexte de décomposition du pouvoir politique. Grâce à son charisme, il réussit à prendre le commandement en organisant la défense de Rome ainsi que son ravitaillement, tout en négociant la paix avec les Lombards à l’insu de l’empereur de Constantinople. Cet épisode marque déjà une volonté d’indépendance de l’Occident vis-à-vis de l’Orient. Dans le domaine spirituel, Grégoire se montre tout aussi entreprenant. Il administre avec talent les domaines de l’Église, en renforçant, en particulier, les Églises en Gaule et en Espagne, et en envoyant des missionnaires en Angleterre. Le pontificat de Grégoire le Grand opère une transition entre « le monde de la Rome impériale et celui de la chrétienté médiévale ».(( R. A. TODD. Le clergé, les évêques et le pape, in Le Guide illustré de l’histoire du Christianisme, Paris, Éditions le Centurion, 1982, p.195.))
En effet, c’est à partir de ce modèle d’organisation de l’Église que s’établira la société médiévale.