Jonas, un prophète en fuite (Jonas 1)
Cette prédication a été préparée après avoir enseigné un semestre d’exégèse sur le livre de Jonas à la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine. Parmi les commentaires exégétiques utilisés et recommandés pour ce livre, on retiendra ceux d’Amy Erickson((Amy ERICKSON, Jonah – Introduction and Commentary, Illumination Commentary Series, Grand Rapids MI, Eerdmans Publishing Co.,2021.)), Daniel Timmer((Daniel C. TIMMER, Obadiah, Jonah and Micah: An Introduction And Commentary, Tindale Old Testament Commentaries vol.26, Downers Grove, IL, IVP Academic, 2021 à paraître en français aux Éditions CEB.)) et Claude Liechtert((Claude LIECHTERT, Le prophète s’avance masqué : commentaire et traversée biblique du livre de Jonas, Leuven Paris Bristol, CT Peeters, 2021.)). L’objectif de cette prédication était de montrer aux étudiants un exemple de ce qui pouvait être fait en s’imposant trois contraintes homilétiques : 1. prêcher uniquement sur un seul chapitre du livre de Jonas, 2. faire ressortir l’humour et l’ironie du passage, 3. prêcher sous forme narrative. La prédication a été donnée telle quelle à l’Église évangélique libre Paris Alésia((https://urlz.fr/j3tX.)) et revue et adaptée au contexte d’un culte pour tous par Nathalie Perrot à l’Église Protestante Évangélique de Meulan((https://urlz.fr/j3tZ.)).
Prédication
Introduction
Bonjour à tous, je m’appelle Colombe, fils de la vérité. Et si je suis là aujourd’hui c’est pour vous raconter toute la vérité me concernant. Comment ça, vous ne me connaissez pas !? Mais si, je suis sûr que si ! Allez, essayez de deviner : je suis un personnage fameux de la Bible et mon histoire fait partie des fameux récits de tempête. Alors non, je ne suis pas Jésus, ni Noé. Je suis Jonas, fils d’Amittaï, et mon nom signifie « Colombe », « fils de la vérité ». Alors vous pouvez m’appeler Jonas, oui, mais vous verrez que le sens de mon nom n’est pas un détail !
Si je suis là aujourd’hui, c’est pour rétablir la vérité. Eh bien oui, logique, je suis fils de la vérité. Oui, rétablir la vérité parce que :
- Certains se déchirent sur l’historicité de mon récit ;
- D’autres encore disent que j’ai été avalé par une baleine ;
- D’autres encore disent que la prière que j’ai prononcée dans le ventre du grand poisson a été ajoutée après coup à mon histoire…
Et avec tous ces débats, j’ai comme l’impression qu’on est passé à côté du sens même et du message de toute mon histoire. Étant donné que je suis là pour rétablir la vérité, j’aimerais revenir sur mon histoire. Cette histoire est là pour vous aider vous, aujourd’hui, car je n’aimerais surtout pas que vous commettiez les mêmes erreurs que moi.
Alors si vous le permettez, j’aimerais vous inviter à écouter le premier chapitre du livre qui raconte mon histoire. La lecture sera faite dans la Nouvelle Bible Segond. Livre de Jonas, chapitre 1.
Lecture
Jonas, prophète en Israël
Purée, à chaque fois que je lis mon histoire, je suis tout retourné. C’est terrible, c’est comme si c’était hier. Et pourtant, mon histoire remonte au 8e siècle avant notre ère alors que j’étais prophète en Israël sous le règne de Jéroboam II. Ça, mon histoire ne le dit pas, mais on le sait grâce à 2 Rois 14.25. Jéroboam n’était vraiment pas un bon roi, alors que moi, j’étais vraiment un bon prophète. Enfin, ça, c’est ce que je croyais…
J’étais plutôt le genre de prophète vraiment bien droit dans ses bottes. Qui ne dévie ni à gauche ni à droite. Eh oui, je vous l’ai dit, j’étais un descendant direct de Monsieur Vérité. Côté job, j’avais une bonne situation, mais j’étais surtout très privilégié : j’étais prophète, c’est-à-dire porte-parole de Dieu, de YHWH, le seul vrai Dieu d’Israël.
Mes collègues estimaient que j’étais vraiment bon dans ce que je faisais. Je me donnais à fond. En tout cas, je ne voulais surtout pas être comme certains de mes collègues. On les appelait les faux prophètes. C’est le genre de prophètes qui annoncent quelque chose qui ne se réalise pas. Vous voyez le genre ? Eh bien ça, ce n’était pas possible pour moi !
Et voilà qu’un jour, le Seigneur s’adresse à moi, comme il avait l’habitude de le faire d’ailleurs. Et là… et là… il me demande d’aller prophétiser contre Ninive ! Non, mais Ninive quoi ! Vous vous rendez compte de ce que cela signifie pour un israélite du 8ème siècle d’aller prêcher à Ninive !? Ninive, la grande Ninive !
En fait, j’avais plus de mille raisons de fuir :
- Les Ninivites n’étaient pas juifs – mais ça encore, on avait l’habitude de s’adresser à des nations païennes – les Ninivites étaient surtout super méchants (v.2) ! Sérieusement, tout le monde avait peur d’eux à l’époque.
- Demander à Ninive de se repentir, c’est vachement risqué. Eh bien oui, comme je vous l’ai dit, c’est un coup à finir faux prophète ça. Deutéronome 18.22 dit que « Quand ce que dira le prophète n’aura pas lieu et n’arrivera pas, ce sera une parole que l’Éternel n’aura point dite. C’est par audace que le prophète l’aura dite. » Et ça pour moi, ce n’est pas possible.
- Et puis surtout, surtout, je savais comment tout ça allait finir. Comme je le dis au chapitre 4.2, je savais que Dieu serait un Dieu clément et compatissant, patient et grand par sa fidélité et qui renonce au mal. Je savais que si Ninive se repentait, Dieu allait les pardonner. Et ça, bah je ne pouvais tout simplement pas le supporter. Pour moi, la bonté de Dieu était tout simplement incompatible avec le principe de justice. Enfin ça, c’est ce que je croyais…
Une chute vertigineuse et un prophète déshumanisé
Lorsque l’Éternel s’est adressé à moi, je ne voyais qu’une seule possibilité : fuir. Et ça, le Psaume 55.7-9 le dit mieux que moi, écoutez bien :
« Je me dis : Ah ! si j’avais des ailes comme la colombe ! Je m’envolerais et je trouverais une demeure. Je fuirais bien loin, j’irais séjourner au désert. Je m’échapperais bien vite, je serais plus rapide que le vent impétueux, que la tempête. »
J’étais donc déterminé à fuir. Fuir aussi loin que possible. Fuir le plus loin possible. Fuir à l’extrême opposé de Ninive. Fuir aux extrémités de la terre. Et à mon époque, la fin du monde connu, le plus loin que je puisse imaginer, c’est Tarsis.
Alors moi Jonas, moi la colombe, je prends mes pattes à mon cou, et je prends mon envol pour Tarsis. Enfin… mon envol… là encore, c’est ce que je croyais. Le narrateur, celui qui raconte mon histoire, parle plutôt de chute vertigineuse. Et il a raison. Le texte dit que je commence par « descendre » à Jaffa (v.3), puis après avoir trouvé un bateau « je descends dedans » (v.3). Lorsque la tempête se présente (v.5), « je descends au fond du navire ». Lorsque les marins tirent au sort pour savoir qui leur attire ce malheur, le sort « tombe » sur moi. C’est alors que les marins me jettent par-dessus bord et que je « descends » jusqu’au fond de la mer. Ce chapitre 1, c’est bien l’histoire de ma chute, ma descente aux enfers. Et cette histoire est d’autant plus saisissante lorsqu’elle est comparée à l’action de Dieu.
Écoutez. Dieu m’avait dit « Lève-toi, va à Ninive. » (v.2) Mais, face à ma désobéissance, Dieu décide alors de « faire lever un grand vent (litt.) » (v.4). Les marins s’y mettent et « lancent » le chargement par-dessus bord. Le chef de bord a beau me dire de me « lever » pour invoquer Dieu, mais rien n’y fait. Alors « le Dieu du ciel qui a fait la mer et la terre ferme » (v.9) continue de faire « monter » la mer de plus en plus (v.11 et 13). Et le seul moment où je suis littéralement « élevé », élevé comme on élève un holocauste en offrant une colombe (Lv 1.14), et bien c’est pour me jeter par-dessus bord (v.15). Alors que, dans l’histoire de Noé, la colombe avait été lâchée pour voir si les eaux avaient diminué, moi Jonas, la colombe, je suis lâché en pleine mer par « le Dieu du ciel qui a fait la mer et la terre ferme » (v.9). Et autant vous dire que j’ai fini plus mouillé que Noé dans cette histoire !
En somme, moi je tombe, je descends jusqu’aux profondeurs de la terre, au cœur des mers, et tout se lève contre moi. Mais le narrateur ne s’arrête pas là… Car dans cette histoire tout est grand. Face à cette « grande ville de Ninive » (v.1), face à ce « grand vent » (v.4), face à la « grande peur » des marins (v.10), face à cette « grande tempête » (v.12) et « la grande crainte du Seigneur » des marins (v.16), moi Jonas, moi la colombe, je parais petit, tout petit. Et le narrateur enfonce le clou… Si seulement j’avais réfléchi à la parole du Seigneur, si seulement j’avais considéré la parole de Dieu. Même le bateau « pense se briser » (litt.). Mais moi, on me jette à l’eau comme on jette le chargement d’un bateau pour l’alléger.
Cette histoire, c’est l’histoire de ma descente, de ma chute, au plus profond des mers et je suis là tout petit, insignifiant, partageant le sort de la marchandise qui coule, qui coule. Moi Jonas, moi la colombe, je suis élevé pour être jeté à la mer. Le narrateur donne l’impression que je ne suis rien, un moins que rien. Et il a raison.
Mais le Seigneur, par sa grâce et sa grâce seule, m’a permis de faire de belles rencontres sur ce bateau. Des humains, des vrais. Des gens très différents de moi certes, des marins. Mais des marins qui avaient soif de Dieu, des marins qui cherchaient des réponses. Et c’est d’eux que j’aimerais vous parler maintenant. Comme le narrateur le souligne, ce sont les premiers à craindre / à avoir peur, dans la tempête. Je les revois encore crier chacun vers leur Dieu. Le bateau sur lequel nous étions était très lourd – un peu comme tous les bateaux à destination de Tarsis en fait. Et ça, le prophète Ézéchiel le dit mieux que moi au chapitre 27 de son livre. Bref, notre bateau était rempli d’or, de bijoux et de toutes sortes de richesses. Et, alors que la tempête se levait, les marins commençaient à jeter les cargaisons par-dessus bord. Si ce geste peut paraître anecdotique étant donné la situation, il voulait dire beaucoup pour eux. En réalité, en jetant de l’or et des bijoux à la mer, ils tentaient d’apaiser la colère des trois dieux responsables de la tempête : Baal Shamen, Baal Malage et Baal Tsaphon. Alors que ces marins cherchaient des solutions, se battaient avec la mer et leur Dieu, moi je me cachais le plus loin possible de Dieu, je dormais. Du coup, j’ai parfois eu des pensées suicidaires et j’en suis peu fier, on croit parfois que c’est la seule manière de les faire taire, ces pensées qui me font vivre un enfer. Oui ces pensées qui me font vivre un enfer((Référence à Stromae à adapter en fonction du contexte.)).
Je me rappelle que le capitaine du navire était lui-même venu me trouver en me demandant d’invoquer mon Dieu. Mais j’étais resté là, silencieux, immobile. Après avoir fait tomber les sorts, ils étaient revenus nombreux cette fois pour m’adresser toute une série de questions. Ils cherchaient absolument à savoir qui nous attirait ce malheur. Bien que le sort m’eût désigné, ils avaient bien compris que quelque chose de plus se jouait-là. Les dieux de la tempête étaient censés être apaisés, le sort m’avait désigné, mais… la tempête continuait. Ils me demandèrent ensuite quelle était ma mission. Le mot qu’ils avaient employé montre qu’ils avaient bien compris que j’étais un messager. Mais de qui ? Un messager du mal lui-même ? Et ils continuaient de me harceler de questions : « D’où viens-tu ? Quel est ton pays ? De quel peuple es-tu ? ». Et j’ai fini par craquer. Je leur ai tout raconté. Que j’étais un prophète hébreu, que le Seigneur m’avait envoyé à Ninive, mais que j’avais fui pour Tarsis. Fallait que ça sorte.
Les questions de ces marins méritaient une réponse, non ? Comment rester muet plus longtemps ? Ils subissaient le châtiment que je méritais, c’était moi qui attirais sur eux la tempête ! Et c’est pour cette raison que j’ai décidé de me sacrifier. Bon, entre nous, je savais que la mort était le seul moyen pour échapper à Dieu. Alors autant me jeter à l’eau… Mais là encore, j’ai été impressionné par les marins. Après leur avoir suggéré de me lancer à la mer, ils ont continué à ramer, à ramer, pendant des heures et des heures. J’étais saisi par leur volonté de se sortir à tout prix de cette tempête. Mais rien à faire. La mer se déchaînait toujours plus contre eux. C’est comme si ce combat, c’était le leur, pas le mien.
Et c’est alors que l’impensable se produisit. Eh non, je ne parle pas du grand poisson. Les marins invoquèrent le Seigneur. Non pas Baal Shamen. Ils invoquèrent YHWH, le Dieu d’Israël. Et ils dirent « Seigneur, s’il te plaît, fais en sorte que nous ne disparaissions pas à cause de la vie de cet homme, et ne nous charge pas d’un sang innocent. » Eh bien oui, les marins étaient face à un dilemme. Périr par la faute d’un homme coupable ou se rendre coupable de la mort d’un homme. Ils choisirent la seconde option. Et franchement, je les comprends. Et ce n’est pas moi qui vais leur jeter la pierre ! Il fallait que je sois jeté à l’eau pour que la mer se calme. Et c’est ce qui s’est passé.
C’est alors que la crainte des marins s’est transformée en crainte de l’Éternel. Et c’est ça le grand miracle du début de mon histoire. Cette rencontre avec les marins – et la conversion de Ninive – m’ont permis de réaliser un certain nombre de choses que j’aimerais partager avec vous, à cœur ouvert((Cette partie peut être développée ou déclinée différemment selon la sensibilité du prédicateur.)) :
- Les gens qui ne connaissent pas notre Seigneur vivent dans une véritable tempête dans laquelle leur vie est inquiétée jour après jour (même si on ne s’en rend pas compte !)
- Ces personnes ont leurs idoles, leurs faux dieux et mettent tout en œuvre pour tenter de s’en sortir. Ils rament, ils rament eux aussi.
- De plus, ces gens ont eux aussi de vraies questions : la question de l’origine du mal ou de comment calmer la tempête qui fait rage.
- Il faut alors prendre le temps d’entendre ces questions et même de se laisser interpeller par elles. Croire que l’on peut, nous aussi, grandir à travers la question de l’autre.
- Et là il ne faut surtout pas croire qu’on est meilleur qu’eux. C’est par la grande œuvre de salut que le Christ a opéré que nous sommes chrétiens. C’est parce que le Christ s’est vidé de lui-même en se faisant vraiment esclave, en devenant semblable aux humains ; reconnu à son aspect comme humain, il s’est abaissé lui-même en devenant obéissant jusqu’à la mort – la mort sur la croix.
- Alors face à la question de l’autre, il vaut parfois simplement la peine de dire qui on est, d’où l’on vient et qui on craint. Pas parce que notre histoire est extraordinaire – la mienne ne l’était pas – mais parce que Dieu est à l’œuvre dans l’Histoire du monde, aujourd’hui encore.
- Car Dieu cherche des personnes qui puissent l’adorer comme les marins l’ont fait.
- Alors, que le Seigneur Jésus vienne nous équiper, nous aider dans notre témoignage quotidien auprès des marins qui nous entourent. Ils en ont besoin. Et nous en avons besoin.