L’ÉGLISE MÉDIÉVALE (7e-15e siècles)

Un chapitre important est consacré à la période médiévale car c’est à ce moment-là que les rapports entre le temporel et le spirituel sont posés avec acuité. L’Église, comme déjà signalé, est la seule institution qui a résisté après la chute de l’Empire romain d’Occident. Ce faisant, la papauté, forte de son prestige, élève des prétentions politiques. Inévitablement, elle entre en conflit avec les royaumes barbares qui se sont installés sur les ruines de l’Empire romain.

On distingue deux phases dans ces relations agitées entre l’Église et les États. D’abord, une phase de collaboration particulièrement visible sous les Carolingiens. Puis, une période plus conflictuelle avec la querelle des investitures aux 11e et 12e siècles. Cette crise s’inscrit dans le programme de réforme de l’Église qui cherche à se soustraire au contrôle des Ottoniens. Ces derniers sont issus de la dynastie originaire de Saxe, qui succède aux carolingiens. Ils sont les fondateurs du Saint-Empire romain germanique.

Le conflit prend une nouvelle tournure au 14e siècle avec l’affirmation du roi de France, Philippe IV le Bel, d’après laquelle le roi est empereur dans son royaume. Aussi essaie-t-il avec ses légistes de destituer le pape Boniface VIII. Il faudra attendre le 19e siècle pour que Napoléon mette un terme au conflit en se coiffant lui-même de la couronne impériale lors de la cérémonie du sacre à Notre-Dame de Paris en 1804.

Le Moyen Âge est aussi une époque fertile sur le plan théologique et ecclésiologique. Ce n’est pas une période obscure, contrairement à quelques idées reçues, mais un temps prolifique dans le champ de la pensée et des découvertes scientifiques, maritimes et artistiques.

L’historien est redevable aux hommes du Moyen Âge, et singulièrement aux moines qui, dans leurs monastères, ont su faire rayonner la culture occidentale.

Enfin, le monde médiéval est celui qui voit se développer et s’imposer des relations de dépendance d’homme à homme. En effet, en l’absence d’un pouvoir fort et protecteur, les hommes ont éprouvé le besoin de se placer sous la protection d’un plus puissant qu’eux. C’est la féodalité.

L’ALLIANCE DU TRÔNE ET DE L’AUTEL ?

L’installation des royaumes barbares issus de la décomposition de l’Empire romain d’Occident opère une mutation sociopolitique, marquée tout de même par une instabilité politique chronique. Celle-ci voit voler en éclats le fragile équilibre des royaumes barbares. La crise s’accentue dans la deuxième moitié du 7e siècle et jusqu’à la première moitié du 8e siècle. Les royaumes anglo-saxon, lombard et surtout franc se trouvent renforcés. « Si on a parlé de morcellement de l’Empire romain, il en va de même de celui des peuples barbares. »(( Robert FOSSIER, ss dir., Le Moyen Age, Paris, Éditions Armand Colin, 1982, p.373.))

Les Francs parviennent à s’unir autour de la personnalité de Clovis qui fonde la dynastie mérovingienne. Mais, celle-ci s’éclipse devant la dynastie carolingienne. Comme le déclare Michel Rouche :

« À la race sacralisée par le sang succédait la race consacrée par l’onction. Le charisme païen s’effaçait devant celui de la grâce divine. Une nouvelle légitimité naissait avec cette dynastie qui n’allait pas tarder à être appelée ‘’carolingienne’’. »(( Michel ROUCHE, in Robert FOSSIER, ss dir., Le Moyen Âge, op. cit., p.375.))

Sous le règne de Charlemagne se dessine une alliance du trône et de l’autel. Il est fait « père » des Romains en 754, ce qui fait de lui le défenseur de l’Église.(( L. FELLER. L’Église et la société en Occident : pouvoir politique et pouvoir religieux du VIIe siècle au XIe siècle, Paris, Éditions Sedes/HER, 2001, p.136.))

 La politique de Charlemagne est donc novatrice en matière religieuse. Grâce à ses conquêtes militaires, le roi franc impose le christianisme aux peuples vaincus. Ainsi, l’influence du christianisme latin s’étend vers le nord et l’est (pays slaves, Pologne, Hongrie, Scandinavie, Norvège…)

Cela étant, la question de la nature du pouvoir du souverain carolingien se pose et contribue à faire naître de nouvelles relations entre le spirituel et le temporel. Le 25 décembre 800, Charlemagne est couronné empereur à Rome dans la basilique Saint-Pierre. C’est le pape Léon III qui pose la couronne sur sa tête. Ensuite, Charles est acclamé par l’armée franque en ces termes : « Charles, couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire ! » À la fin de la cérémonie, le pape s’agenouille devant le nouvel empereur. Mais, quelque chose déplaît fortement à Charlemagne. En effet, il a le sentiment de détenir son pouvoir du pape. Sa conception laïque du pouvoir est battue en brèche à l’issue de la cérémonie. Néanmoins Charlemagne, durant son règne, n’a jamais abandonné l’idée constantinienne du pouvoir. Celle-ci considère que le pape reste tout simplement le premier des évêques. On se souvient que, lors de son couronnement, c’est le pape qui s’agenouille devant lui. Il conçoit donc son pouvoir comme étant supérieur à celui du pape. Par ailleurs, il reprend également à son compte la conception romaine du pouvoir d’après laquelle l’empereur est source de la loi.

Somme toute, on peut dire que cette mésaventure marque le début des rapports conflictuels entre l’Empire et la papauté. Comme l’indique R. Fossier :

« Cette querelle est capitale pour la compréhension de tout l’idéal politique du Moyen Âge. »(( R. FOSSIER, op.cit., p.379.))

LE ROI MÉDIATEUR

Charlemagne conçoit sa fonction comme celle d’un médiateur entre Dieu et son peuple.

L’Empire à la tête duquel est Charlemagne reçoit l’appellation d’Empire Chrétien parce que la mosaïque de peuples qui le constitue est d’obédience chrétienne. Aussi, Charlemagne se sert-il de l’unité religieuse pour renforcer l’unité politique tout comme l’avait fait son prédécesseur Constantin au 4e siècle. L’empire de Charlemagne se fonde et s’agrandit grâce aux conquêtes militaires. Il souhaite avant tout sécuriser les marches de l’Empire et, par la même occasion, pacifier les territoires conquis. Néanmoins, la plupart des opérations militaires s’effectuent avec la bénédiction de l’Église. Le but est de convertir les peuples païens au christianisme, conversion obtenue le plus souvent sous la menace du glaive.

L’empereur impose à ses sujets une traduction unique de la Bible (la Vulgate) réalisée par des clercs cultivés tels qu’Alcuin et Eginhard qui lui écrira une Vita Karoli en 830. Sur le plan liturgique, il légifère pour que dans tout l’Empire, la messe soit dite de la même façon, suivant une liturgie identique pour tous. Le souverain carolingien conçoit l’unité de l’Empire sur le modèle de la trinité divine, de l’Église et du peuple chrétien. Mais le rêve d’unité politico-religieuse voulue par Charlemagne se brise à sa mort, en 813. En effet, l’Empire est partagé entre ses trois petits-fils (Charles, Louis et Lothaire) au traité de Verdun en 843. En outre, le spirituel cherche à tout prix à dominer le temporel. Néanmoins, le projet de cohésion occidentale comme un idéal à retrouver n’a jamais disparu. Il réapparaît pendant quelque temps avec Charles Quint au 16e siècle. Nous le retrouvons de nos jours en Occident avec l’Union Européenne. En somme, même si le règne des carolingiens fut éphémère, ils ont réussi, en très peu de temps, à donner à l’Occident une identité et une unité qui lui ont permis d’exister indépendamment de l’Empire d’Orient. Les carolingiens ont également créé une idéologie royale qui persistera au moins jusqu’au 19e siècle.

Avec la mort de Charlemagne et la désagrégation de l’Empire qu’il dirigeait, le pouvoir devient local. Il passe ainsi entre les mains d’hommes moins puissants : les ducs, les comtes, les guerriers, l’aristocratie… En conséquence, en l’absence d’un pouvoir centralisé, l’anarchie s’installe à tel point que plusieurs historiens ont qualifié le 10e siècle de siècle d’agitation et de désordre. Mais ce n’est pas tout à fait exact : il vaudrait mieux parler de siècle de fragmentation politique et d’essor du monachisme.

RÉPONSES AUX VIOLENCES DE LA SOCIÉTÉ MÉDIÉVALE

Je m’appuierai sur l’éclairant article d’André Vauchez((A. VAUCHEZ, « Naissance d’une chrétienté (milieu du Xe fin du XIe siècle », in Le Moyen Âge, R. FOSSIER, ss dir., tome 2, op. cit., pp.79116.)) pour commenter ce chapitre. Les descendants de Charlemagne ont souhaité poursuivre son œuvre de réforme de l’Église et de christianisation de la société. C’est sans doute Louis le Pieux, entouré des prélats de cour, qui s’est montré le plus audacieux dans ce domaine, finissant même ses vieux jours dans un monastère. Entre le 10e et le 12e siècle sont posées les bases d’une chrétienté. Les églises rurales se multiplient en Occident mais sont placées sous la domination des seigneurs territoriaux. De ce fait, elles échappent au contrôle de la hiérarchie ecclésiastique. Aussi, tout l’effort des réformateurs du 11e et 12e siècle consistera à soustraire ces églises au pouvoir des laïcs pour les placer sous celui de la hiérarchie de l’Église. Cette période est caractérisée par la violence, à tel point qu’on a pu parler de siècle de fer. Quelles alternatives à la violence ? Comment canaliser ce désordre ? Nous allons voir que différentes solutions sont proposées.

En 1015, devant le climat de désordre et d’insécurité qui paralyse la société médiévale, l’évêque Adalbéron de Laon compose un poème merveilleux pour son ami le roi Robert le Pieux. Selon lui, la société terrestre est un reflet dégradé du royaume des cieux.

Trois ordres structurent la société : ceux qui prient (les clercs), ceux qui combattent (aristocratie laïque) et ceux qui travaillent (les paysans et artisans). Pour notre auteur, il devrait pouvoir exister entre ces trois groupes des rapports de subordination et de solidarité. Chaque catégorie est en effet interdépendante l’une de l’autre et tout aussi utile l’une que l’autre. Ce schéma tripartite de la société a pour but de surmonter les tensions sociales très importantes à cette époque. L’historien A. Vauchez y voit une tentative de figer les structures sociales en les sacralisant((A. VAUCHEZ, op.cit., p.90.)). Adalbéron est plutôt conservateur. À l’entendre, chacun devrait « rester à sa place sans chercher à sortir de sa condition  » ((Ibid.)). Nous apercevons ici les traits d’une société résolument conservatrice, hostile à tout changement. Seules comptent la pérennité, la stabilité, la tradition. Cette société d’ordre est voulue par Dieu donc il ne faut surtout pas chercher à en modifier les structures au risque d’être taxé d’ambitieux, voire d’esprit subversif((Ibid., p.92.)).

L’autre remède proposé aux maux qui affligent la société est le monachisme qui s’épanouit et dont l’influence va grandissant. Bien que l’on ne croie plus aujourd’hui aux terreurs de l’An mille, il ne faut cependant pas rejeter la thèse selon laquelle les hommes avaient le sentiment de vivre les temps derniers à l’approche du premier millénaire après Jésus-Christ. Ainsi, les monastères connurent une croissance et furent rapidement perçus comme des citadelles spirituelles de la chrétienté médiévale. Les grands abbés de cette époque, tels que Odilon de Cluny ou encore Didier du Mont Cassin, conçurent leurs monastères comme des « arches de Noé »(( Ibid., p.93.)).

Est-ce la peur de l’An mille qui favorise le développement de la piété, ou est-ce l’agitation et la violence qui propulsent la personne du moine sur la scène publique ? Le monachisme du 10e siècle est différent de celui du 6e siècle. À cette époque, les moines se retiraient dans le désert ou dans les montagnes pour fuir la corruption de leur monde. Mais au 10e siècle, au contraire, ils se retirent dans des monastères pour prier et pour suivre la règle de saint Benoît. Ils font vœu de pauvreté, de chasteté et d’obéissance, ce qui fait d’eux des hommes d’exception, proches des anges et donc aptes à intercéder pour les pécheurs. À la tête du monastère, on trouve un abbé issu d’une noble famille et qui dirige son établissement avec une grande compétence. C’est à cette période que la prière en faveur des morts se généralise.

Les monastères deviennent des entrepôts gigantesques de richesses. Si bien que certains historiens parlent « d’économie du sacré » quand ils étudient cette période de l’histoire. C’est parce que le peuple avait foi en la piété des moines, que les monastères ont accumulé des richesses colossales. Celles-ci étaient perçues comme le signe de la bénédiction de Dieu en faveur du saint en l’honneur duquel le monastère avait été fondé. Il faut cependant préciser qu’une partie des richesses du monastère revenait au bas peuple sous forme d’aide sociale.

Le calabrais Joachim de Flore, mort en 1202, prédisait pour la seconde moitié du 13e siècle, un monde dans lequel les moines gouverneraient l’univers et dans lequel l’humanité se convertirait aux valeurs évangéliques. L’univers constituerait alors « un monastère peuplé de saints qui célébreront la gloire du Seigneur, et ce royaume durera jusqu’au jugement dernier »((Jean DELUMEAU, La peur en Occident ; XVIe-XVIIIe siècles, Paris, Éditions Fayard, 1978, p.263.)). L’enseignement de Joachim de Flore influencera l’ordre des Franciscains au 14e siècle.

L’idéal monastique a occasionné le développement de la piété. Comme nous l’avons déjà signalé ci-dessus, les églises se multiplient à cette époque. Elles apparaissent comme des lieux d’asile aux regards des hommes du Moyen Âge. Elles ne peuvent être profanées sous peine d’excommunication. Elles font aussi office de refuge en cas d’invasion ou de menace guerrière. Au total, ces églises exercent une fonction sociale qui se décline dans le baptême du nourrisson, le mariage, les enterrements et la célébration des sacrements.

La foi des croyants n’est pas intériorisée mais est au contraire rythmée par des signes visibles et des rites tangibles. Il n’était pas rare qu’un homme abandonne la vie civile pour une vie érémitique, ou qu’un chevalier se retrouve au cloître pour faire son salut à la fin de sa vie. De tels retournements fascinaient et frappaient l’esprit. Au reste, on attachait une grande importance aux aspersions d’eau bénite, aux processions, ainsi qu’à l’exorcisme pratiqué par les évêques. Le sacre royal attirait une foule immense. La croyance au diable était fortement ressentie comme le laissent apparaître l’iconographie et les scènes du jugement dernier sur le portail des cathédrales.

LA PAIX ET LA TRÊVE DE DIEU

Signalons une autre réponse que le corps religieux et la paysannerie proposent pour détourner la violence sociale : la Paix de Dieu et la Trêve de Dieu.

Le mouvement conciliaire de la Paix de Dieu apparaît dans la seconde moitié du 10e siècle. Elle est une « réponse précoce aux violences, pillages et exactions auxquels se livrent les grands pour imposer leur autorité et dont les victimes sont l’Église et surtout la paysannerie ».((Christian LAURANSON, « La Paix de Dieu », in Claude GAUVARD, A. de LIBERA, M. ZINK, ss dir., Dictionnaire du Moyen Âge, Paris, PUF, 2002, pp.1035-1037.))

Il s’agit, dans ce contexte, de protéger les plus faibles, c’est-à-dire ceux qui sont sans armes, tels que les clercs, les marchands, les paysans. Dans les assemblées, les participants s’engagent solennellement sous peine d’anathème ou d’excommunication à respecter le serment de paix qu’ils ont prêté((Ibid.)).

La Trêve de Dieu fait suite à la Paix de Dieu. Elle poursuit les mêmes objectifs que la Paix de Dieu mais va un peu plus loin en interdisant toutes activités militaires certains jours, en particulier le dimanche, puis du mercredi soir au lundi matin. Elle touche ensuite les périodes liturgiques telles que Noël, Carême et Pâques.((C. LAURANSON, « La Trêve de Dieu », op. cit., pp.1406-1407.))

Bientôt, la violence sera dirigée contre l’infidèle, le musulman. C’est en 1095 que le pape Urbain II prêche la première croisade à Clermont. Depuis le 7e siècle, une religion nouvelle a vu le jour. Il s’agit de l’Islam, fondé par Mahomet, qui aurait consigné dans un livre (le Coran) la révélation reçue de l’ange Gabriel. La conquête musulmane en Palestine, en Égypte, dans toute l’Afrique du Nord et en Espagne, est fulgurante. Charles Martel arrive à freiner la progression musulmane à Poitiers, en 732.

Au 11e siècle, les Turcs, musulmans eux aussi, mais se réclamant de la dynastie ottomane se montrent beaucoup moins tolérants. La chrétienté réagit par l’appel du pape qui autorise les chrétiens d’Occident à secourir les chrétiens d’Orient et singulièrement Jérusalem, « la Ville Sainte », qui est tombée entre les mains des infidèles. L’idée se répand rapidement et plusieurs croisades sont organisées, avec des fortunes diverses. Les croisades ne sont pas une entreprise missionnaire, mais une tentative de conquête militaire. L’Église, à la suite du pape, semble croire davantage à la puissance des armes qu’à celle de l’Évangile. Si certains s’engagent par désir de servir le Christ, d’autres le font par goût de l’aventure. Et bien souvent, les Croisés se conduisent comme tous les conquérants : ils pillent et détruisent. C’est ainsi que Constantinople est mise à sac au cours de la quatrième croisade. Cette action sème le trouble et creuse définitivement un fossé entre les deux communautés grecques et latines. Sur le plan militaire, les croisades ont échoué en dépit de quelques succès relatifs. Jérusalem est restée sous la domination turque. En revanche, on a pu mesurer l’influence de l’autorité pontificale dans cette entreprise.

PAPAUTÉ ET ROYAUTÉ : LES CRISPATIONS

La période qui court du 11e au 13e siècle est marquée par une instabilité politique en Europe. Paradoxalement, on y voit s’accroître la puissance du spirituel au détriment du temporel. Pour cela, l’Église aspire à réformer le clergé. Elle y parvient en imposant le célibat aux prêtres, en luttant contre la vente des charges religieuses (la simonie), enfin, en obtenant la désignation des évêques qui était la prérogative des empereurs depuis Charlemagne.

Devant le désordre politique, c’est l’Église qui résiste le mieux. Aussi profite-t-elle de cet avantage pour tenter de « regrouper tout l’Occident sous son sceptre ». On assiste donc à l’apogée de la puissance pontificale. Désormais, tout gravite autour de l’Église : la culture, la vie politique, le rayonnement artistique. La papauté cherche à contrôler tous les rouages du monde médiéval. Elle ne tardera pas à entrer en conflit avec les souverains nationaux, en particulier autour de la désignation des évêques et de la pratique de la simonie. D’un côté, l’Église souhaite réformer la société, de l’autre le politique cherche à contrôler le spirituel. Cette crise a pris le nom de « Querelle des investitures » et s’est prolongée au moins jusqu’au 19e siècle.

Le premier conflit qui surgit entre le temporel et le spirituel au 11e siècle oppose deux fortes personnalités : l’empereur Henri IV d’Allemagne et le pape Grégoire VII. Dans ce conflit, le pape semble l’emporter provisoirement puisque Henri IV fait pénitence à Canossa et implore le pardon du Souverain Pontife, durant trois jours, dépouillé de ses ornements royaux, avant d’arracher dans les larmes le pardon du pape. Grégoire VII apparaît comme un réformateur, il formule une véritable théocratie romaine qu’il consigne dans son fameux Dictatus papae en 1075.

Avec Innocent III (1198-1216), la papauté atteint son apogée et étend son influence sur l’Europe. D’origine aristocratique, il a fait de brillantes études en droit civil et canonique. Durant son pontificat, il déploie son talent et son habileté à résoudre les différents problèmes religieux et séculiers qui se présentent à lui. Il est convaincu que le pape est supérieur au roi parce qu’il tire son autorité de Dieu. Il développe sa thèse dans un texte resté fameux où il compare le pouvoir du pape à la clarté du soleil et celui du roi à celle de la lune. Ainsi le pape éclaire-t-il le roi.

Mais la partie est loin d’être gagnée pour la papauté. Au 14e siècle, Philippe IV le Bel et ses légistes rappellent au pape Boniface VIII que le roi de France tire son pouvoir directement de Dieu. Le pape répond par l’excommunication et se voit traité d’hérétique par ses adversaires qui l’accusent d’être monté frauduleusement sur le trône de saint Pierre. Le roi de France charge Guillaume Nogaret, un de ses légistes, de notifier au pape l’acte d’accusation et de l’arrêter. La théocratie pontificale ressortira très affaiblie de ce conflit. On assiste au triomphe de l’indépendance du temporel qualifié en France de « gallicanisme ».

Le coup de grâce est porté par Napoléon en 1804 lors de la cérémonie du sacre impérial. En se coiffant lui-même de la couronne, il montre qu’il n’est pas « l’homme du pape ».

En dehors de ce conflit, on assiste à tout un bouillonnement intellectuel, littéraire et artistique. C’est le temps des cathédrales construites un peu partout en Occident avec la mise au point d’une architecture sublime, le gothique flamboyant. Ces constructions imposantes marquent l’emprise du divin sur l’humain. C’est une intense aspiration à la perfection, « au beau », qui est la nature de Dieu.

LES ORDRES MENDIANTS

Une autre forme de spiritualité s’exprime avec l’apparition de nombreux ordres mendiants au début du 13e siècle. Les deux principaux sont celui des franciscains, issu de François d’Assise, et celui des frères prêcheurs, fondé par Dominique Guzman. Ces deux ordres frappent les esprits en raison de la nouveauté dont ils font preuve.

François d’Assise est issu d’une famille de riches marchands de draps installée dans la petite ville d’Assise. En février 1208, après avoir entendu la lecture d’un passage de l’évangile de Matthieu((Matthieu 10.7-16)), qui parle de l’envoi des disciples en mission, François accueille ce texte comme un appel personnel. Dès lors, il abandonne tout ce qui reflète le signe d’une richesse extérieure et décide de vivre dans la pauvreté. Son idéal de vie attire d’autres personnes qui se regroupent autour de lui et contribuent à donner un essor au mouvement de François d’Assise. Ce dernier est animé par un profond amour pour les hommes et pour la proclamation de l’Évangile. C’est poussé par ce zèle évangélisateur qu’il effectue plusieurs voyages missionnaires, en particulier chez les musulmans. Au regard de l’histoire, François d’Assise apparaît comme une personnalité attachante, marquée par une foi mystique. Pour lui, vivre selon l’Évangile consiste à accepter l’insécurité matérielle en se situant sur le même pied d’égalité que les plus pauvres, les marginaux, les lépreux…(( A. VAUCHEZ, Les ordres mendiants et la reconquête religieuse de la société urbaine », in Histoire du christianisme, tome 5, op. cit., p.770.))

Parallèlement à l’ordre des franciscains, l’ordre des dominicains, du nom de son fondateur, saint Dominique, exerça une grande influence au 13e siècle. Tout comme François, Dominique est issu d’une famille noble. Il poursuit le même objectif, celui du salut des âmes au moyen de la prédication de l’Évangile. Cependant, il se différencie de saint François sur la notion de pauvreté dont il ne fait pas un absolu. Il accorde une place importante à la culture, ce qui l’entraîne sur le terrain de l’opposition aux Cathares. Le pape confie aux frères prêcheurs, entre 1231 et 1233, l’office de l’Inquisition.

L’hérésie cathare qu’on appelle aussi albigeoise, s’est développée et implantée assez solidement vers 1167 dans le midi de la France, à Toulouse et à Carcassonne. En 1250, on signale la présence de deux autres églises : celle d’Agen, en pleine décadence, et celle d’Albi. Les adeptes de ces communautés sont marqués par un souci de pureté morale, en réaction à l’immoralité du clergé et le rejet de l’autorité pontificale. De plus, l’enseignement des cathares est fondé sur un dualisme. Ils proclament l’existence de deux dieux : l’un bon et créateur du monde invisible et spirituel, l’autre mauvais, créateur du monde visible et matériel. Ils considèrent la matière, y compris le corps humain, comme mauvaise et régie par le dieu mauvais, que les cathares identifient au dieu de l’Ancien Testament. Aussi, faut-il libérer les âmes de cette matière dans laquelle elles sont emprisonnées. Le progrès et la popularité des cathares au 13e siècle, déclenchent contre eux une persécution extrêmement violente. En 1208, le pape Innocent III (1198-1216) lance contre eux une croisade. C’est un succès puisque la puissance politique des cathares s’effondre complètement.

À la croisade succède l’Inquisition, qui lance une persécution impitoyable contre eux. Des massacres, suivis de la création du tribunal de l’Inquisition, redoutable instrument de répression, finissent par venir à bout des Albigeois. L’emploi de l’Inquisition pour faire triompher la doctrine romaine perdurera jusqu’au 17e siècle.

L’OCCIDENT ET LA PESTE NOIRE

Deux actes sonnent le glas de l’époque médiévale : la peste noire et l’effondrement de l’Empire romain d’Orient en 1453. Ce dernier laisse les nations européennes impuissantes, sinon indifférentes, devant l’invasion des Turcs ottomans.

Quant à la peste noire, l’ampleur de la pandémie marque le Moyen Âge finissant. Elle commence en 1345-1350 dans un contexte déjà bouleversé : la démographie émergente a considérablement explosé avec comme conséquences un manque de bois pour le chauffage, moins de gibiers et une insuffisance de pâturages pour les bovins. À noter aussi le refroidissement du climat et la surexploitation des champs qui donnent des rendements beaucoup plus faibles. C’est pourquoi des famines et des disettes surgissent.

La peste noire arrive dans ce contexte, par des bateaux génois qui reviennent de la mer Noire, haut lieu d’échanges commerciaux. La progression de l’épidémie est spectaculaire en Europe. Bien entendu, ce sont les populations les plus vulnérables qui paient le plus lourd tribut à la maladie.

Comme d’habitude, on cherche un bouc émissaire face au fléau. On soupçonne les Juifs d’avoir empoisonné l’eau des puits et provoqué l’épidémie. Résultat : des massacres de Juifs ont lieu en Allemagne et en France. La peste noire soulève aussi un vent de panique et affecte profondément les individus en désorganisant complètement les rapports sociaux. Par ailleurs, elle contribue à augmenter les tensions sociales entre les différentes classes.

Enfin, le fléau modifie la perception des individus face à la mort. Désormais cette épreuve fait naître une vision pessimiste de la vie. La représentation du Christ en est modifiée. Si on le représentait sous les traits de la sérénité et de la douceur avant l’épidémie, il n’en est plus ainsi après. Le Christ apparaît sous les traits de la gravité, souffrant et torturé.

De plus, après avoir stigmatisé les Juifs, l’Église commence à être elle-même mise en cause. On se demande si la peste noire n’est pas un châtiment contre une chrétienté décadente. Les attaques ne ménagent plus le pape, bien au contraire.

LES PRÉ-RÉFORMATEURS

Le protestantisme n’a pas surgi de nulle part. Bien avant que Luther n’affiche ses 95 thèses sur l’immense porte de la cathédrale de Wittenberg en 1517, des personnalités se sont distinguées par leur volonté de vivre et de prêcher le pur Évangile. Elles revendiquent la réforme de l’Église et la lecture directe des Écritures sans passer par des intermédiaires religieux. Nous en retenons trois, tout particulièrement.

Pierre Valdo (1140-1206) est passé par une expérience de conversion. On trouve chez ce croyant une aspiration à vivre sa foi dans la simplicité des préceptes évangéliques. Riche, il vend ses biens et distribue le produit de la vente aux pauvres de son époque. Valdo réalise que la grande majorité de ses concitoyens est illettrée. Par conséquent, il entreprend une traduction de la Bible en langue vulgaire pour favoriser sa diffusion et sa compréhension. Il prêche continuellement l’Évangile, si bien qu’une petite communauté se forme autour de lui. On la baptiste les « Pauvres de Lyon ». Les activités de Valdo commencent à inquiéter la hiérarchie ecclésiastique alors même que le prêcheur ne remet pas en cause les dogmes de l’Église. Pourtant, la papauté réagit et condamne l’enseignement de Pierre Valdo, ce qui l’oblige à entrer dans la clandestinité. Durant la période médiévale, ce groupe de croyants subit l’intolérance religieuse et se rapproche irrémédiablement de la Réforme lors du synode Chanforan en 1532. Les Vaudois ne sont pas épargnés lors des persécutions au 16e siècle à tel point que leur effectif diminue considérablement. Toutefois, l’identité vaudoise est préservée et son existence se vérifie encore aujourd’hui à travers l’Église évangélique vaudoise, présente dans le Piémont italien.

John Wycliffe (1330-1384) est une autre figure de précurseur de la Réforme. Son nom est aujourd’hui intimement associé à la traduction de la Bible. Mais au 14e siècle, John Wycliffe revendique l’autorité de la Bible face au clergé qu’il considère éloigné de la sainte Écriture. Tout comme son prédécesseur Pierre Valdo, il entreprend une traduction de la Bible en langue vulgaire. Il plaide pour une réforme profonde de l’Église en Angleterre. Pour lui, l’Église ne peut reconnaître comme unique chef que le Christ et non le pape. Par ailleurs, il réfute la doctrine catholique de la transsubstantiation qu’il qualifie d’hérésie. Durant son existence, ce croyant suscite de fortes oppositions. Son enseignement est condamné à titre posthume au concile de Constance en 1415. Toutefois, les idées de Wycliffe retrouvent un regain d’intérêt au 16e siècle, surtout dans le mouvement de Réforme dans les îles britanniques.

Jean Huss (1371-1415) subit l’influence de John Wycliffe, et se montre sensible aux idées de réforme de l’Église qui circulent en Europe. Son ministère pastoral se déroule dans la chapelle de Bethléem à Prague où ses prédications attirent une foule soucieuse de vivre le vrai Évangile. Il plaide pour une Église moins hiérarchisée et plus proche des fidèles. Sa défense des thèses de John Wycliffe lui vaut d’être excommunié. Il se voit contraint et forcé de quitter Prague en raison de sa prise de position contre les indulgences. Soucieux de défendre ses positions théologiques, il se rend au concile de Constance où il est arrêté, jugé et condamné au bûcher pour hérésie. Néanmoins cette condamnation ne décourage pas ses partisans. Bien au contraire, ils développent de nombreuses communautés où ils communient avec le pain et le vin. En 1915, la ville de Prague rendra un hommage à Jean Huss en inaugurant une immense stèle en souvenir de ce précurseur de la Réforme.

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