Pauvreté et justice sociale chez Martin Luther King

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« La justice est indivisible ; l’injustice, où qu’elle se situe, constitue une menace pour la justice. » Cette formule, souvent reprise par MLK, énonce clairement qu’il n’a jamais clos l’espace de ses interventions.
Pauvreté et justice sociale chez Martin Luther King
Combattant sans relâche le racisme et la ségrégation, MLK a refusé de s’en tenir à la seule question des droits civiques. Il a progressivement étendu son champ d’action au fur et à mesure de sa prise de conscience de la dureté du réel.

Un combat n’empêche pas l’autre

Suite à la Campagne de Selma et à la signature par le Président Lyndon Johnson du Voting Rights Act, nombreux estiment le « problème noir » réglé. King, lui, ne relâche pas la pression. Bien au contraire, son opposition à l’engagement militaire de son pays au Viêt Nam (voir prochain numéro) et son engagement en faveur des pauvres vont grandissants.
King, l’homme du Sud, s’installe à Chicago en janvier 1966. Il réside en plein cœur du ghetto pour quelques mois, tout en tentant avec son organisation de comprendre et d’aider. Les résultats sont faibles, mais King ne perd pas pour autant son attention aux « petits ». En mai 1967, il explicite sa position à son équipe rapprochée : « Suite à un temps de réformes, nous sommes entrés dans une période où nous allons soulever certaines questions de base à propos de la société toute entière. »

MLK a en vue une société nouvelle

King pense alors q’une redistribution des pouvoirs, et la nouvelle approche, multiraciale, qu’il préconise, rassemblera des militants de toutes classes et de toutes origines. Décembre 1967, il dévoile publiquement le projet de la « Campagne en faveur des pauvres », destinée à contraindre le gouvernement à lever des fonds pour éradiquer la pauvreté dans son propre pays. Son organisation commence à recruter des activistes de toutes les organisations travaillant sur ce terrain, ainsi que des pauvres (Noirs, Blancs, Indiens, travailleurs immigrés, etc.), pour former une population mêlée qui érigerait une sorte de village et camperait à Washington l’été suivant.
Toutefois, si cette Campagne requiert toute son énergie, elle ne doit en aucun cas se faire aux dépens des plus faibles. Aussi, lorsque des éboueurs de Memphis en grève sollicitent son aide, il décide de répondre à leur demande : « C’est pour eux et leurs semblables que nous irons à Washington. »

L’Église, au service de la société

Pauvreté et justice sociale sont indissociables. Isoler l’une de l’autre est un non-sens : la présence de la première sous-entend l’absence de la seconde. Cette interprétation prend appui chez King sur ses solides conceptions théologiques. Le Dieu vivant qui l’a appelé est un Dieu d’amour et de justice, et l’Église qui se targue de le servir ne peut ni ne devrait l’oublier. Aussi a-t-elle mission à jouer un rôle de thermostat plutôt que de thermomètre de la société. L’amour dont elle veut et doit être témoin, c’est-à-dire la reconnaissance sans limite de Dieu, se conjugue ici avec la demande de justice.
Et si cela ne suffisait pas, King souligne l’interdépendance qui unit les êtres humains : « Aussi étrange que cela paraisse, je ne pourrai jamais être ce que je suis appelé à être que lorsque tu seras ce que tu es appelé à être. Tu ne pourras jamais être ce que tu devrais être que lorsque je serai ce que je suis appelé à être. »

Des prophètes l’ont dit avant lui

Combattre la pauvreté, et donc l’injustice, n’est alors pas un luxe, mais une exigence couplée à la confession de foi. King n’invente rien, il reprend seulement dans son propre contexte les paroles vigoureuses des prophètes bibliques. Pour lui, c’est dans le partage du pouvoir que se joue l’intégration véritable même si cela remet en jeu bien des intérêts que ceux qui en bénéficient n’ont souvent aucune envie de lâcher.

Et aujourd’hui ?

Nul doute que l’intégration est et demeurera au cœur des problématiques de nos États de droit. Ils devraient être soucieux de ne pas laisser une part de leur population s’enfoncer dans le chômage et la paupérisation tout en ne perdant pas de vue le défi migratoire.

Déclarer une guerre mondiale et totale à la pauvreté

Les nations riches doivent utiliser leurs vastes ressources et leurs richesses pour soutenir les pays en voie de développement, scolariser les non-scolarisés, et nourrir ceux qui ont faim. En dernière analyse, une grande nation est une nation compatissante. Aucun individu ni aucune nation ne peut avoir de la grandeur s’il ne se soucie pas de « ces plus petits ». Il est une conviction profondément ancrée dans la trame de notre tradition religieuse, c’est que les hommes sont faits à l’image de Dieu, qu’ils ont une âme d’une valeur métaphysique infinie, et qu’ils ont en héritage un legs de dignité qui leur confère un grand prix. Si nous le ressentons comme un fait moral profond, nous ne pouvons nous accommoder de voir des hommes affamés, de voir des hommes victimes de la famine et de la maladie alors que nous avons les moyens de les aider. Les nations opulentes doivent faire tout leur possible pour combler le gouffre entre la minorité riche et la majorité pauvre.
Discours de MLK à Oslo, le 11 décembre 1964 à l’occasion de son Prix Nobel

Sans commentaire

Un jeune Noir se rend un jour à Chicago, car il a entendu dire que tous les hommes y sont égaux. Au bout de trois mois, il perd son travail et en est réduit à mendier. Il frappe à une porte, où il est reçu très respectueusement.
– Bonjour, Monsieur. Que puis-je pour vous ?
Mais il ne reçoit aucune aide. En désespoir de cause, il s’en retourne dans le Sud, au Tennessee. Il frappe à nouveau à une porte ; un Blanc grassouillet vient lui répondre.
– Qu’est-ce que tu veux, nègre ?
– Patron, j’ai faim.
– Amène ta carcasse à la porte de derrière, j’te donnerai quelque chose à manger.
– Grâce soit rendue à Dieu, m’voici de r’tour à la maison !
Pour aller plus loin
Ésaïe 1.27 ou Amos 5.24

Serge Molla, auteur de Martin Luther King, prophète (Genève, Labor et Fides, 2018).



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