Martin Luther King et la guerre

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Sa voix n’a pas arrêté la guerre du Viêt-Nam, mais elle doit être entendue aujourd’hui pour toutes les autres.
Martin Luther King et la guerre
Durant les premières années du Mouvement en faveur des droits civiques, King n’est guère attentif à la question militaire. « Intégration » est alors le maître-mot des combats qu’il mène.

Hésitations

Lorsqu’en 1965, son pays s’engage au Viêt-Nam, il se demande s’il ne faut pas s’en tenir aux combats en matière d’égalité raciale. Il se montre ainsi plus hésitant que son épouse Coretta Scott à prendre position contre le conflit en Asie du Sud-Est. Certes, il l’évoque dans l’une ou l’autre de ses prédications, mais ce n’est qu’au printemps 1967 qu’il s’exprime publiquement à ce sujet.

Décision

Peu avant, à l’occasion d’un temps de repos en Jamaïque, il est tombé sur un article de la revue Remparts, intitulé « Les enfants du Viêt-Nam ». Ces pages mettent fin à ses atermoiements : « Jamais plus je ne garderai le silence sur une question qui est en train de détruire l’âme de notre nation et de détruire des milliers et des milliers de petits enfants au Viêt-Nam. » C’est décidé : désormais il s’exprimera sans ambiguïté à ce sujet. Et sa première intervention majeure a lieu le 4 avril 1967 – soit un an jour pour jour avant son assassinat – à la Riverside Church de New York*.
C’est Vincent Harding, un proche, théologien et historien, qui rédige le premier jet de l’intervention. Celle-ci commence ainsi : « Ma conscience ne me permet pas de faire autrement. » Les réactions montreront clairement qu’une majorité estime qu’une telle prise de position est inopportune, mais King n’entend pas s’exprimer par opportunité. Il a fait sienne la première phrase de la déclaration du Comité exécutif de l’Association Religieux et laïcs préoccupés par la guerre du Viêt-Nam : « Il vient un temps où le silence est trahison… »

Conviction

C’est le chrétien, et plus encore le pasteur, qui poursuit :
« …il me faut être fidèle à une conviction : celle d’être appelé avec tous les hommes à me conduire en fils du Dieu vivant. Cette vocation de l’amour filial et fraternel se situe au-delà de l’appel de la race, de la nation ou de la religion. Et parce que le Père, j’en suis convaincu, se soucie profondément et spécialement de ses enfants endoloris, désemparés et rejetés, j’en suis venu ce soir à parler pour eux. »
Ce 4 avril, King se fait le porte-parole des sans-voix, des « petits », que ne démentira pas son engagement à venir avec la Campagne en faveur des pauvres.

Plaidoyer

« Nous devons arrêter dès maintenant. Je parle en enfant de Dieu et en frère des pauvres qui souffrent au Viêt-Nam. Je parle pour ceux dont la terre est dévastée, dont les foyers sont détruits, dont la culture est pervertie. Je parle pour les pauvres qui, en Amérique, paient doublement le prix de cette guerre : chez eux leurs espoirs sont en miettes, et au Viêt-Nam ils affrontent la mort et la corruption. Je parle en citoyen du monde, pour le monde qui reste médusé en voyant la voie que nous avons choisie. Je parle en Américain aux dirigeants de ma propre nation. Nous avons pris, pour une grande part, l’initiative de cette guerre. Nous devons prendre l’initiative de l’arrêter. »

Au-delà de la guerre du Viêt-Nam

King ne prêche pas ce soir-là, bien que la manifestation se tienne dans une église. Il n’en appelle pas aux convictions religieuses de ses auditeurs, il insiste sur la notion de fraternité plus qu’il ne propose une lecture politique des événements. Il pose un regard décalé, que d’aucuns jugeront naïf, mais qui invite à dépasser le court terme et à déceler les enjeux cachés de cet engagement militaire de son pays. Cette guerre n’est à ses yeux que le symptôme d’une maladie beaucoup plus profonde de l’esprit américain : « Une nation, précise-t-il, qui continue au fil des ans à dépenser davantage pour sa défense militaire que pour le progrès social approche de sa mort spirituelle. » À ses yeux, l’enjeu réel dépasse de loin celui d’une intervention militaire à l’autre bout du monde et ne concerne pas seulement son propre pays, quoique son positionnement soit révélateur. Le véritable enjeu est celui d’un choix radical : « coexistence non violente ou violent co-anéantissement ».
Ce défi est (hélas) toujours d’actualité.

* Il se trouve alors aux côtés de John Bennett, Président de la Faculté de théologie de Riverside, du rabbin Abraham Josua Heschel et du Professeur Henry Commager du College Amherst.

Aberrations

La guerre a fait beaucoup plus chez nous que balayer les espoirs des pauvres… Nous recrutons de jeunes Noirs, meurtris par la société, et les envoyons à 13.000 km* pour garantir en Asie du Sud-Est des libertés qu’ils n’ont pas au Sud-Ouest de la Géorgie ou dans l’Est de Harlem. Ainsi sommes-nous constamment confrontés avec une cruelle ironie au fait d’assister à la télévision aux combats de Noirs et de Blancs se faisant tuer ensemble pour une nation incapable de leur permettre de s’asseoir conjointement dans une même salle d’école…
Ne laissez jamais personne vous faire croire que Dieu a choisi l’Amérique comme sa force messianique pour être une sorte de policier du monde entier.

MLK, Sermon à Ebenezer Baptist Church, 30 avril 1967
* 8.000 miles

Les « Dix Commandements » pour le Viêt-Nam*

Tu ne croiras pas en une victoire militaire.
Tu ne croiras pas en une victoire politique.
Tu ne croiras pas les chiffres officiels sur le nombre des victimes.
Tu ne croiras pas que les généraux savent mieux.
Tu ne croiras pas la victoire de l’ennemi signifie le communisme.
Tu ne croiras pas que le monde soutient l’Amérique.
Tu ne tueras pas.

* Lus le 27 avril 1968 par Coretta Scott King, quelques semaines après la mort de son mari.

Pour aller plus loin
Serge Molla, Les idées noires de Martin Luther King et Martin Luther King, prophète, ouvrages publiés aux Éditions Labor et Fides.



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