Nouvelle approche de la mission et position claire sur des questions éthiques – Évaluation des déclarations de Lausanne 4 – Séoul 2024
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Le quatrième congrès du mouvement de Lausanne s’est tenu il y a tout juste quelques mois. C’était à l’occasion du cinquantenaire du mouvement, du 22 au 28 septembre 2024 à Séoul-Incheon (Corée du Sud). Disponibles en ligne en français sur le site du mouvement de Lausanne((https://lausanne.org/fr, consulté le 02/04/2025.)), deux documents phares en sont ressortis : la Proclamation de Séoul et le Rapport sur l’état du Mandat Missionnaire. Dans l’article qui suit, le missiologue Evert Van de Poll propose une évaluation de ces deux documents, en lien avec les précédentes déclarations de Lausanne. Il met en évidence la nouvelle approche de la mission qu’il contient (modèle des 3 P : présence, proclamation, pratique), plaçant le discipulat au cœur du mandat missionnaire ainsi que les enjeux sous-jacents aux clarifications éthiques que la proclamation de Séoul propose, là encore en lien avec une vie de disciple conséquente.
Chaque congrès du Comité de Lausanne pour l’Évangélisation du Monde (LCWE((Le sigle LCWE renvoi au nom original anglais : Lausanne Committee for World Evangelisation.))) a produit une déclaration présentant une théologie de la mission et les défis majeurs pour l’évangélisation mondiale. La première fut le fameux Pacte de Lausanne (1974), suivi par le Manifeste de Manille (1989) et l’Engagement du Cap (2010). Le quatrième congrès mondial à Séoul-Incheon (Corée du Sud) en septembre 2024 a publié la Proclamation de Séoul, ainsi que le Rapport sur l’état du Mandat Missionnaire qui en est le complément((Lien pour la Proclamation de Séoul : https://lausanne.org/fr/statement/proclamation-de-seoul.
Lien pour le Rapport sur l’état du Mandat Missionnaire : https://lausanne.org/fr/report, consulté le 02/04/2025.)). Chaque déclaration s’inscrivant dans la continuité de ce qui a été affirmé par les congrès précédents.
L’objectif des auteurs de la Proclamation de Séoul était ainsi de développer, à partir du corpus des déclarations de Lausanne, un certain nombre de « lacunes bibliques et théologiques » identifiées dans les précédents documents et nécessitant une attention particulière((Voir l’introduction aux déclarations de Séoul : https://lausanne.org/fr/qui-nous-sommes/blog-fr/presentation-de-la-declaration-de-seoul, consulté le 02/04/2025.)). Elles sont au nombre de sept : l’Évangile, la Bible, l’Église, l’homme créé à l’image de Dieu, la vie de disciple, la famille des nations, et la technologie.
Le Rapport commence par un article sur le fondement théologique de la Grande commission, suivi de 23 courts chapitres contenant des informations statistiques sur les principales tendances qui façonnent le monde et l’Église, ainsi que sur les domaines nécessitant une plus grande action stratégique de collaboration dans le domaine de l’évangélisation. Il contient également douze rapports faisant état des enjeux et défis spécifiques vécus dans les douze grandes régions du monde identifiées par le LCWE.
Comment évaluer, en tant qu’observateur extérieur sympathisant du Mouvement de Lausanne, les documents du congrès de Séoul ? Dans ce qui suit, je tenterai de pointer un certain nombre d’aspects qui me semblent importants en lien avec la théologie de la mission et la pratique de l’évangélisation. Je finirai en relevant quelques omissions regrettables et en rapportant quelques discussions suscitées par le congrès et la Proclamation de Séoul.
Quelle est l’importance des documents de Séoul dans le domaine de la théologie de la mission ? Leur publication marque le 50e anniversaire de la réflexion missiologique dans le Mouvement de Lausanne qui a été dominé par le débat autour de la question comment articuler la « mission » de l’Église dans le monde. Ce débat a été lancé par le Pacte de Lausanne de 1974, qui proposait une définition globale de la mission de l’Église. Selon ce texte, la mission comprend principalement l’évangélisation, appelée la « proclamation » de l’Évangile, mais pas seulement… En effet, dans son célèbre paragraphe cinq, la définition de la mission est élargie pour y inclure la « démonstration » de l’Évangile par des actions humanitaires et sociales ainsi que la responsabilité de l’Église en faveur de la justice sociale. Depuis lors, théologiens et responsables missionnaires évangéliques ont débattu de la question de l’articulation entre ces deux composantes. Ce débat se focalise souvent sur la question de la priorité de l’une par rapport à l’autre. L’évangélisation est-elle l’élément le plus important et le plus urgent de la mission de l’Église ? Ou doit-on comprendre que la démonstration de l’Évangile par des actions concrètes est tout aussi importante et urgente ?
Alors que le Manifeste de Manille (1989) a plus ou moins confirmé le premier point de vue, celui de la « priorité de l’évangélisation », l’Engagement du Cap (2010) a clairement opté pour le second, formulant une approche de la « mission intégrale » dans laquelle la proclamation et la démonstration ont le même poids et doivent toujours aller de pair. Cette idée de la mission intégrale repose sur un autre concept théologique, celui de la missio Dei. La missio Dei est la mission que Dieu s’emploie à réaliser dans sa création, c’est-à-dire son plan de salut pour restaurer l’humanité et la création tout entière des conséquences du mal et du péché humain. Et la mission de l’Église, c’est de participer à cette mission divine.
Lorsque nous examinons les documents de Séoul, il est frappant de constater qu’ils ne reprennent pas ces idées de la mission intégrale et de la missio Dei. Les termes sont parfois repris, uniquement dans des citations tirées de l’Engagement du Cap, mais ils ne jouent pas de rôle clef dans l’argumentation théologique.
Les documents de Séoul n’utilisent pas non plus le couple conceptuel proclamation et démonstration, probablement en raison de la connotation problématique de ces termes dans le débat missiologique depuis Lausanne 1974. Au lieu de cette paire, les auteurs en proposent une autre, très similaire : declare and display, que la Proclamation a traduit par « déclarer et rendre visible ». On aurait pu conserver l’allitération en traduisant « déclarer et démontrer ». Le thème général du congrès était « Que l’Église déclare et mette en évidence le Christ ensemble » (encore une autre traduction du mot display, on a eu du mal à s’accorder sur l’équivalent français). Des participants du congrès m’ont rapporté que ce thème était très bien développé dans le programme et les interventions du congrès, mais nous observons que c’est assez peu le cas dans le texte de la Proclamation. La dualité « déclarer / rendre visible » n’est mentionnée que quelques fois, et sans référence à l’ancienne dualité « proclamation / démonstration ».
Pour ce qui est de la compréhension de la mission de l’Église, l’accent est clairement mis sur le mandat missionnaire – le mandat d’évangélisation à la fin des évangiles synoptiques –, notamment en Matthieu 28.29-20, qui joue un rôle clé et sert de fil conducteur. Selon la Proclamation, la mission est avant tout la mission d’évangélisation. Le préambule donne le ton en soulignant « l’implication de l’Église dans cette grande priorité apostolique qu’est la proclamation de la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ afin d’apporter le salut aux personnes perdues à cause du péché ».
On peut supposer que les lecteurs évangéliques savent très bien en quoi consistent cette bonne nouvelle et ce salut. Pourtant, les auteurs ont jugé nécessaire de consacrer la première des sept sections à ce thème et de réitérer la théologie protestante évangélique classique du salut en Jésus-Christ. On peut donc se demander : pourquoi ce rappel ? Y a-t-il des tendances en faveur de compréhensions différentes de l’Évangile ? Malheureusement, les auteurs ne nous donnent pas d’indices pour savoir quel est l’enjeu.
La même question se pose à la lecture de la deuxième section, consacrée à la Bible et à sa juste interprétation. Les auteurs résument la « vision élevée », chère aux évangéliques, de la Bible comme « l’autorévélation de Dieu » et à ce titre, « distincte de toute autre, sans erreur, pleine d’autorité rassemblant et conduisant le peuple mis à part par Dieu » (II, 17). Et d’ajouter :
« Les affirmations essentielles sur la Bible dont l’Église a le plus besoin aujourd’hui concernent non seulement la nature de la Bible mais aussi son interprétation … [Ceci] exige donc une lecture de la Bible attentive à ses contextes historique, littéraire et canonique, guidée par l’Esprit saint et éclairée par la tradition interprétative de l’Église. » (II, Introduction)
« Le véritable enjeu de cette section est l’interprétation ‘fidèle’, c’est-à-dire ‘centrée sur l’Évangile’. »
« Le message central de l’Écriture est l’Évangile du royaume de Dieu, la proclamation de l’incarnation, de la mort, de la résurrection, de l’ascension et du retour de Jésus… C’est pourquoi nous lisons l’ensemble de l’Écriture conformément à cet Évangile et guidés par lui… L’interprétation évangélique (centrée sur l’Évangile) de la Bible… s’inscrit dans la longue tradition interprétative qui remonte à l’Église apostolique… On doit honorer cette tradition. » (II, 18 et 22)
Là aussi, pourquoi insister sur cette tradition interprétative ? Que je sache, le monde missionnaire évangélique y est déjà acquis. Ou bien, serait-il menacé par d’autres façons d’interpréter la Bible ? Lesquelles ? Les auteurs n’en disent rien, et ne nous permettent pas non plus de discerner l’enjeu sous-jacent à cette section.
En outre, il nous semble que la lecture de la Bible préconisée par la Proclamation conduit à une réduction de son contenu, riche et varié. Tout d’abord, la tradition interprétative dans laquelle les auteurs veulent s’inscrire n’est pas « centrée sur l’Évangile », mais plutôt « centrée sur le Christ ». Elle vise à chercher et trouver la personne et l’œuvre du Christ à travers l’ensemble des Écritures. Ceci ouvre une perspective plus large que l’Évangile.
Nous entendons par là que, dans la Bible, nous recevons aussi la doctrine de la création, celle de la loi naturelle et la loi révélée, l’enseignement moral du Nouveau Testament, le message des prophètes, le salut d’Israël, des nations et de toute la création. Tout cela ne se laisse pas réduire à « la Bonne Nouvelle ».
J’en viens à un deuxième aspect important de la Proclamation : au lieu de définir la mission de l’Église en termes de proclamation et de démonstration de l’Évangile, comme c’était le cas jusqu’à présent dans les déclarations du Mouvement de Lausanne, celle-ci est définie en termes d’évangélisation et de discipulat / vie de disciple((Le texte original anglais utilise le terme discipleship que la version officielle française traduit tour à tour par « discipulat » et « vie de disciple ».)). Les auteurs introduisent également un deuxième couple de mots qui revient au même : déclarer et montrer (l’Évangile). Les auteurs mettent en avant la mission que le Seigneur a confiée à ses disciples en Matthieu 28 qui :
« …comportait deux aspects d’égale importance. La responsabilité de l’évangélisation, résumée par le mandat : « baptisez-les pour le nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint » côtoie la responsabilité du soin pastoral, résumée par l’instruction : « enseignez-leur à garder tout ce que [le Christ] a commandé« . »
En insistant sur l’importance égale de ces deux mandats, les auteurs ont voulu éviter un nouveau débat sur la priorité dans la mission, comme nous l’avons connu les 50 dernières années. En développant les thèmes de...
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