Cet article vient compléter celui intitulé « Le pasteur et ses déserts » publié dans un précédent numéro des Cahiers de l’École pastorale – les deux étaient initialement rassemblés dans une même intervention donnée lors d’une session de l’École pastorale.
Parmi les déserts que peut traverser le pasteur, celui de la fragilité psychique est particulier. En s’appuyant sur l’exemple de fragilité psychique vécue par Charles Spurgeon, nous sommes invités à éviter les schémas réducteurs et à développer un regard équilibré, compatissant et bienveillant à l’égard de nos défis de santé mentale comme la dépression. Ce regard aidera l’accompagnant à faire face à son éventuelle fragilité, comme dans l’accompagnement spécifique de ceux qui souffrent.
Le style oral de l’intervention d’origine a été conservé.
Dans un article précédent((Jonathan WARD, « Le pasteur et ses déserts », Les Cahiers de l’École Pastorale, n°128, 2/2023, pp.5-40.)), nous avons évoqué certains défis du ministère qui peuvent conduire le serviteur vers des temps de désert. Aux défis inhérents à l’exercice du ministère s’ajoutent ceux qui sont liés à notre humanité, tels que les fragilités et les maladies physiques et mentales qui peuvent atteindre tout un chacun, que l’on soit pasteur ou pas, croyant ou pas…
Certaines de nos fragilités physiques et mentales seront déclenchées, révélées et renforcées par les difficultés inhérentes au ministère, et d’autres simplement par la vie. Notre santé mentale peut être mise à mal soit par des circonstances éprouvantes, conflictuelles ou traumatisantes, soit par la maladie physique qui agit sur l’état psychique, soit par les prédispositions génétiques dont nous avons hérité.
Lorsque notre santé mentale est touchée par nos circonstances, nous parlons de trouble exogène, à la différence d’un trouble endogène qui désigne un état de santé dont la cause est interne, donc liée à la constitution de la personne et à sa composition génétique.
Il est important de comprendre la réalité des deux, afin de mieux comprendre ce mal qui, d’après l’OMS((https://www.science-et-vie.com/archives/les-troubles-mentaux-en-chiffres-des-maladies-qui-pesent-lourd-au-niveau-mondial-36236, consulté le 30.01.2024.)), touche tôt ou tard environ 25 % de la population mondiale. Actuellement, 450 millions de personnes souffrent de maladies mentales et comportementales dans le monde, et 10 % de la population adulte est atteinte de maladie mentale et comportementale à un instant donné. La dépression et les troubles anxieux (anxiété généralisée, trouble panique, phobie, trouble obsessionnel compulsif, et stress post-traumatique) sont les troubles les plus courants.
La dépression est la deuxième cause de mort prématurée après les maladies coronariennes. Cela s’explique par le fait que la dépression est la cause principale de suicide((Ibid.)). Certaines personnes souffrent aussi de troubles chroniques, comme le trouble bipolaire ou la schizophrénie.
Nous vivons donc dans un monde où environ une personne sur quatre souffrira d’une maladie mentale au cours de sa vie. Si c’est le cas dans notre monde, c’est aussi le cas dans nos Églises. Et c’est aussi le cas parmi nos pasteurs.
Causes exogènes de la dépression
Regardons d’un peu plus près certaines causes exogènes, c’est-à-dire le rôle que peuvent jouer les circonstances douloureuses et qui peuvent nous entraîner dans le désert de la dépression ou dans une autre forme de trouble psychique.
Notre compagnon de route sera Charles Spurgeon, grand prédicateur baptiste du 19e siècle, né en Angleterre en 1834. Connu comme le « Prince des prédicateurs », il est pasteur à Londres pendant 38 ans, jusqu’à sa mort en 1892.
Lorsqu’il a 20 ans, on fait appel à lui pour être pasteur de la plus grande Église baptiste de Londres à l’époque. Quelques mois suffisent pour que sa renommée en tant que prédicateur s’étende dans tout le pays. Le bâtiment d’église devient rapidement trop petit. Il demande alors aux fidèles de ne pas venir tous les dimanches afin de laisser la place aux nouvelles personnes((https://en.wikipedia.org/wiki/Charles_Spurgeon, consulté le 30.01.2024.)). À l’âge de 22 ans, Spurgeon prêche régulièrement devant un public de plus de 10.000 personnes((https://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Spurgeon, consulté le 30.01.2024.)).
Au cas où nous serions tentés de voir en lui un surhomme à l’abri des fragilités dont le reste de l’humanité est atteint, Spurgeon souffre d’une santé très fragile. Affligé de rhumatismes, de goutte, et de néphrite, il fait de fréquents séjours à Menton pour récupérer. C’est d’ailleurs là qu’il meurt à 57 ans((Ibid .)).
Mais la fragilité qui va marquer la vie de Spurgeon plus que toute autre, c’est la dépression. Comme Martin Luther avant lui((Diana GRUVER, Companions in the Darkness: Seven Saints Who Struggled With Depression and Doubt, Madison, WI, Inter-Varsity Press, 2020.)), et comme d’autres personnages à travers l’histoire, Charles Spurgeon est atteint dans sa santé mentale, depuis ses jeunes années jusqu’à la fin de sa vie. Il connaît de profondes détresses de l’âme, des crises de dépression tellement pénibles qu’il déclare : « Je suis l’objet d’accès de dépression de l’âme si effrayants que je ne souhaite à aucun d’entre vous de jamais connaître un abattement poussé à de telles extrémités comme celui que je traverse((Zack ESWINE, Charles Spurgeon et la dépression, Châteauneuf-du-Rhône, CLC Éditions France, 2016, p.13.)). »
Dans une prédication intitulée « La guérison pour les blessés », Spurgeon nous rappelle qu’il existe « plusieurs types de cœur brisé((Ibid., p.27.)) » :
a. L’abandon : Avoir été négligé ou trahi par un proche, un collègue, ou un ami… le pasteur n’est pas à l’abri ! D’ailleurs, il est peut-être plus vulnérable que la moyenne, vu l’importance qu’il accorde aux relations et à la collaboration, car il faut une communauté pour bâtir une Église, pas juste un pasteur. David exprime bien cette expérience de trahison douloureuse dans Psaumes 55.13-15 :
« Il n’était pas un ennemi, celui qui m’insulte aujourd’hui ;
autrement je le supporterais.
Il n’avait pas de haine pour moi, celui qui m’attaque ;
sans quoi je l’aurais évité.
Mais c’est toi, quelqu’un de mon propre milieu,
mon ami dont j’étais si proche !
Ensemble nous échangions de douces confidences
dans la maison de Dieu où nous marchions d’un même pas((Version Nouvelle Français Courant, Paris, Société biblique française – Bibli’O, 2019.)). »
b. Le deuil : Au cours de notre vie, nous devons faire face à beaucoup de deuils. Il s’agit non seulement des personnes qui nous sont chères, mais aussi des rêves non atteints, des projets bloqués, des tentatives qui échouent, des adversaires qui triomphent…
c. La pauvreté : La perte de son emploi, entraînant des soucis financiers qui mettront une pression sur le couple et la famille. La pauvreté dans nos pays d’occident était un problème visible et répandu au 19e siècle à l’époque de Spurgeon, où il n’y avait pas les aides et les allocations dont nous bénéficions aujourd’hui. Pourtant, la pauvreté est encore bien présente à certains endroits, et la précarité du poste pastoral, qui ne permet pas d’ouvrir les droits au chômage en France, ne facilite pas les choses pour le pasteur qui se retrouve être « le fusible qui saute » à cause du mécontentement des fidèles, et qui peut se faire éjecter d’un jour à l’autre, sans revenus, et sans logement si celui-ci est au bénéfice du presbytère.
d. La culpabilité : Les regrets, le mal que nous avons causé à autrui, qui ne peut être réparé.
Cette liste n’est pas exhaustive, bien sûr, car nous pourrions y rajouter le handicap, la maladie, les accidents, les violences physiques, psychologiques et sexuelles, et une quantité d’autres choses que la vie nous fait subir.
Une chose est à souligner, cependant : La tristesse a sa place dans la vie du chrétien car le chagrin est un don de Dieu qui nous est fait. « C’est de cette manière que l’on traverse l’épreuve » affirme le pasteur Rick Warren qui a perdu son fils par le suicide((Zack ESWINE, op. cit., p.27.)).
Ainsi, le chemin que nous allons emprunter pour traverser nos déserts, est un chemin composé de chagrin (même si ça ne l’est pas uniquement) car c’est dans l’expression du chagrin que nous validons et honorons ce qui a été perdu. L’inverse serait le déni. C’est la raison pour laquelle la tristesse, dans les temps bibliques, est exprimée par la lamentation et marquée par des gestes et des rites comme le déchirement des vêtements, le port de l’étoffe de deuil et la cendre sur la tête.
Même si les pertes, les deuils et la tristesse font partie de notre existence, « il arrive parfois que la tristesse générée par des circonstances douloureuses prenne une sombre tournure. Elle se transforme en quelque chose de différent. Le chagrin ne cesse pas et cette créature sinistre que l’on appelle dépression sort de sa tanière((Ibid., p.28.)). »
« Il existe certaines formes de maladie, observe Spurgeon, qui affectent à un tel point le cerveau et tout le système nerveux que la dépression devient une mélancolie symptomatique de la maladie((Ibid..)). »
On voit que Spurgeon a bien étudié et compris la chose, car c’est bien du cerveau dont il s’agit et dont nous sommes parfois à la merci – cet organe complexe qui fonctionne à la fois comme une centrale électrique et une usine chimique.
Toutes nos actions, nos décisions, notre humeur, notre langage, notre mémoire, nos sensations– toutes nos facultés motrices, intellectuelles et émotionnelles – sont régulées par la capacité de notre...