La laïcité expliquée à mes paroissiens

Le monde actuel

Concept historiquement clef pour les Églises de professants, la laïcité est au cœur d’une actualité de plus en plus chaude : port des signes religieux, prières dans la rue, questions de la célébration des fêtes religieuses et des menus dans les cantines, crèches de Noël, polémique autour de la question du genre, charte de la laïcité à l’école, éviction des religieux du Comité Consultatif National d’Éthique… Le sujet est fort malmené ces derniers temps, la tendance générale étant clairement à l’évacuation de l’expression religieuse de l’espace social.
Pour autant la laïcité n’est pas cela. Bien au contraire, son plus beau combat devrait être la défense de nos libertés fondamentales : liberté de croire ou de ne pas croire, de le dire dans tous les cas et de vivre en conséquence sans être inquiété. Il est aussi urgent, dans la société comme dans l’Église, de travailler à la réhabilitation d’une juste compréhension de la laïcité. Parce qu’il en va d’un principe social qui nous tient à cœur, mais aussi de la possibilité de notre témoignage chrétien.
C’est à cela que s’attelle ici Erwan Cloarec(Erwan Cloarec est l’auteur de deux ouvrages aux Éditions Croire-Publications : « Foi et politique : de quoi je me mêle ? » (2011), et plus récemment « Laïcité : athéisme d’État ou principe de liberté ? » (2015).)) en donnant des outils pour décrypter dans l’Église ce qu’est la laïcité : sa définition, ses enjeux… Le deuxième article sur le sujet sera plus technique, opérant un zoom sur les aspects juridiques liés à la question de la liberté d’expression.

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Dans un précédent article écrit pour les Cahiers de l’École Pastorale((Erwan Cloarec, article paru dans les Cahiers de l’École Pastorale n°80, « Comment évoquer et vivre la question politique dans l’Église ? ».)), je traitais de l’importance d’oser aborder dans l’Église des sujets liés à l’actualité politique ou sociétale – fût-elle chaude – au détour d’une prédication, d’un enseignement biblique, voire lors de soirées spécialement dédiées. L’attente est forte et l’enjeu important, l’idée étant de viser à s’approprier, dans un cheminement de réflexion éclairé par l’Écriture, les grands débats citoyens du moment. Non pas au final pour délivrer des consignes de vote ou adopter ensemble une posture partisane, non, mais simplement pour aiguiser chez les croyants une conscience citoyenne, un intérêt pour la chose publique, en dialogue avec l’Évangile.

Fort de cette conviction, et reprenant en bonne partie le propos d’un petit livre récemment écrit sur le sujet, j’aimerais, dans les lignes qui suivent, donnerquelques billes pour un enseignement dans l’Église sur la question de la laïcité. Réfléchir à ce qu’elle est, et à ce qu’elle n’est pas. Essayer ensemble de l’apprivoiser, de la comprendre, pour mieux l’habiter. D’une manière intelligente, respectueuse, et décomplexée. L’enjeu n’étant pas mince : beaucoup de nos paroissiens semblent, en effet, comme tétanisés, rendus muets face à une présentation falsifiée de celle-ci. Présentation malheureusement abondamment relayée, ces derniers temps, par les médias et les responsables politiques… Ainsi, j’ai bien souvent constaté que lorsqu’il m’est donné de parler sur ce thème dans l’Église ou auprès d’amis croyants, les langues se délient et les questions fusent, pratiques et immédiates : ai-je le droit au travail de parler de ma foi autour de la machine à café ? En tant qu’enseignant, serais-je répréhensible si je partageais l’Évangile auprès de mes collègues ? Et dans l’espace de la rue, quelles sont les conditions et les restrictions posées par la puissance publique au regard des manifestations de la foi, personnelles ou collectives ?, etc.
Appuyée sur la pédagogie de Jean Baubérot et Micheline Milot, deux grands spécialistes du sujet((Jean Baubérot et Micheline Milot, Laïcités sans frontières, Paris, Éditions du Seuil, 2011.)), j’aimerais donc, dans un premier temps, travailler à réhabiliter une juste compréhension de la laïcité, ceci à partir de quatre principes fondamentaux. Dans un second temps, nous nous attarderons sur deux concepts clefs, et bien mal compris jusque dans nos Églises : les notions de sphère privée et de sphère publique. À partir de là, la lecture de l’article de Nancy Lefèvre, sur la question de la liberté d’expression, sera d’un grand profit.

Les quatre points cardinaux de la laïcité

Je commence habituellement mes interventions dans l’Église sur le sujet par un temps d’atelier en petits groupes de 4 à 5 personnes. À partir de cette citation de Michel Onfray :

« La laïcité se bat pour permettre à chacun de penser ce qu’il veut, de croire à son dieu, pourvu qu’il n’en fasse pas état publiquement((Michel Onfray, Traité d’athéologie, Paris, Grasset, 2006, p. 278.)) »,

j’invite les participants à répondre aux trois questions suivantes, temps utile pour l’appropriation du sujet et de ses enjeux :

  1. Que pensez-vous de la conception de la laïcité véhiculée ici par Michel Onfray ? Vous semble-t-elle juste ?
  2. Tentez à votre tour une définition de la laïcité : ce qu’elle est, ce qu’elle n’est pas.
  3. Au final, la laïcité vous semble-t-elle plutôt une opportunité ou un obstacle à la foi dans notre contexte français ?

Ce temps d’atelier, d’une durée approximative de vingt minutes (afin de laisser du temps si la conversation est active dans les groupes, ce qui, en général, ne manque pas), est suivi d’une phase de restitution et d’échange interactifs. À partir de là, je poursuis la présentation suivante en rebondissant sur les différentes remarques produites dans les groupes, faisant un zoom çà et là sur tel ou tel aspect soulevé.

Une déclaration universelle sur la laïcité au 21e siècle, signée par 250 intellectuels de 30 pays en 2005, et publiée dans le journal Le Monde affirmait ceci, il y a quelques années :

« Un processus de laïcisation émerge quand l’État ne se trouve plus légitimé par une religion ou une famille de pensée particulière et quand l’ensemble des citoyens peut délibérer pacifiquement, en égalité de droits et de dignité, pour exercer leur souveraineté dans l’exercice du pouvoir politique. […] Des éléments de laïcité apparaissent donc nécessairement dans toute société qui doit harmoniser des rapports sociaux marqués par des intérêts et des conceptions morales ou religieuses plurielles((Déclaration universelle sur la laïcité au XXIe siècle, Le Monde, 10 décembre 2005.)) ».

Au-delà de nos frontières françaises((Considérant que la tentation est grande en France de considérer notre sacro-saint modèle laïc – la fameuse laïcité à la française – comme l’expression la plus haute et la plus pure de la laïcité, nous proposons d’embrasser la notion par un regard plus vaste. Considérant avec Micheline Milot et Jean Baubérot la diversité sous laquelle se présente aujourd’hui la laïcité dans divers pays, nous tentons de dégager un « essentiel de la laïcité », les éléments qui la constituent en son cœur.)), la laïcité est ainsi largement conçue comme un mouvement d’émancipation de la citoyenneté de la férule de telle ou telle religion, courant spirituel ou philosophie particuliers. C’est la fameuse séparation de l’Église et de l’État. Et si nous tentions un sondage auprès de nos concitoyens pour saisir ce qu’ils entendent par cette notion de laïcité, c’est probablement ce qui s’en dégagerait : la laïcité est d’abord, dans les esprits, marquée par ce principe (serré) de la séparation de l’Église et de l’État. Pour autant, n’est-elle que cela ? Ce dispositif de séparation constitue-t-il l’alpha et l’oméga de la laïcité, ou seulement un moyen utile en vue d’atteindre d’autres buts ?

Baubérot et Milot montrent bien, dans leur ouvrage dédié à la question, que dans les différents contextes nationaux qui ont présidé à la naissance de ce principe laïc, l’idée de...

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Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#98 - 4e trimestre 2015

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