La violence conjugale dans les communautés chrétiennes antillaises – Une perspective anthropo-culturelle

Le mariage et la sexualité

Sur la question de la violence conjugale dans les communautés chrétiennes antillaises, trois remarques s’imposent.

D’abord, la Guadeloupe et la Martinique((La Guadeloupe et la Martinique qui partagent l’expérience de la colonisation française forment ce que le langage commun nomme, en français, les « Antilles ». Ces deux îles sœurs sont très semblables et plus proches entre elles que des autres îles de l’arc caraïbe (petites et grandes Antilles), mais elles ont aussi leurs spécificités propres.)), dites sociétés créoles((« Le terme de créole possède deux étymologies, l’une portugaise (crioulo), l’autre, espagnole (criollo), qui viennent du même mot latin criare, signifiant soit “nourrir” soit “élever” ou plus précisément “serviteur nourri dans la maison”. Une personne qu’on appelait à l’origine “Créole” désignait d’abord quelqu’un qui avait été “élevé sur place”, c’est-à-dire “qui est du pays”. Le mot a servi avant tout à désigner l’enfant blanc né et élevé dans les colonies d’outre-mer : la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane française, la Réunion, la Louisiane, etc. Par la suite, le mot créole a été employé pour désigner la population noire – on parlait alors de “Créoles de couleur” – et, par voie de conséquence, la langue de cette population, le créole. Le mot a même été étendu aux animaux et aux objets : les vaches, les poules et le café pouvaient être créoles, à la condition qu’ils proviennent des colonies. Être “créole”, c’était donc, avant tout, provenir ou avoir été élevé dans les terres des colonies. » in https://www.axl.cefan.ulaval.ca/amsudant/creole.htm.)), ne sont pas épargnées par la montée et l’amplification de la violence((Raymond BOUTIN, « Le continent américain et le monde antillais ont une longue tradition de violence à laquelle la Guadeloupe n’échappe pas. », revue CARE, Paris, éd. Caribéennes, 1988, p.9.)).

Ensuite, face à celle-ci, la société antillaise n’est pas passive. Elle se mobilise de plus en plus, comme le signale la sociologue Patricia Braflan-Trobo, membre de l’association Le Manifeste des 308. Cette dernière insiste sur le fait que des femmes et des hommes de ces contrées ont décidé de s’attaquer frontalement, main dans la main, têtes collées, à cette problématique de la condition des femmes, souvent les premières victimes des brutalités conjugales et familiales((http://patriciabraflantrobo.blogspot.com/2013/03/fanm-ki-ka-zo-ka-e-zo-ke.html.)).

Enfin, dernière constatation, les Églises protestantes évangéliques antillaises ne sont pas très présentes dans ce débat. Tout laisse à penser que c’est un sujet tabou. Lorsqu’elles s’expriment, c’est avec une certaine superficialité et frilosité. En nous référant au travail et aux actions de l’État et des associations laïques dans ce domaine((Guide infos femmes : http://www.guadeloupe.gouv.fr/content/download/7921/58633/file/GuidedesFemmes-1.pdf.)), nous observons que la voix des Églises est ténue, parfois inaudible ou timide. En considérant la situation d’un autre point de vue, il semble qu’il manque dans les Églises un travail de réflexion pastorale interne sur la problématique et l’état de la maltraitance conjugale en son sein.

Comment expliquer ce silence ?

On pourrait avancer trois raisons.

En premier lieu, beaucoup de chrétiens voient l’Église comme une vitrine où l’on expose à la figure du monde des exemples de couples qui « marchent bien », « bien-portants » et a contrario, on marginalise ceux qui sont « malades ».

La deuxième raison est liée à l’aide pastorale en direction des couples en difficulté. Certains chrétiens craignent que leurs difficultés intimes ne soient divulguées et doutent du secret professionnel. D’où aussi les hésitations qu’éprouvent certaines femmes à se confier au pasteur, ou à consulter un spécialiste des questions matrimoniales. Le côté îlien consolide cette peur, où la proximité géographique favorise la proximité sociale, avec son cortège de commérages.

En dernier lieu, on peut aussi penser au fait que, dans la culture antillaise, le ministère pastoral se heurte à une difficulté de nature quasi pathologique : la « parole est prisonnière ». En effet, tout comme il y a des cultures de vie et de mort, il y a aussi des cultures qui libèrent et d’autres qui emprisonnent. Pour le philosophe Jacky Dahomay, les Guadeloupéens parlent difficilement d’eux. Les linguistes ont fait remarquer que la littérature antillaise n’est pas une littérature du « je », mais du « on » (yo) : il lui manque « l’épaisseur de la subjectivité, on parle de tout, sauf de soi (mwen)((https://www.liberation.fr/societe/2015/05/22/il-y-a-une-memoire-qui-libere-et-une-memoire-qui-emprisonne_1314755.)) ».

Depuis quelques décennies, les anthropologues et les sociologues, majoritairement anglophones((Parmi les auteurs français, nous pouvons citer Fritz GRACCHUS, Les lieux de la mère dans les sociétés afro-américaines, Paris, éd. Caribéennes, 2000.)), étudient le fonctionnement ou les « dysfonctionnements » spécifiques du couple et de la « famille caribéenne((Cf. note 14.)) ». Ces études ont alimenté un débat sur l’influence de l’esclavage et de l’entreprise coloniale dans les rôles sociaux attribués aux hommes et aux femmes et leur impact sur la conjugalité et la parentalité (Condon et Byron((Cité in https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2014-6-page-36.htm.)) ; Gracchus((Fritz GRACCHUS, ibid.)) ; Mulot((Cf. Stéphanie MULOT, in « La matrifocalité caribéenne n’est pas un mirage créole », L’Homme, 207-208, 2013, pp.159-191.))). Les échos de cette discussion, repris et réutilisés au gré des intérêts des uns et des autres, se retrouvent dans les discours sur l’origine des violences – conjugales, intrafamiliales, ou celles des jeunes – et sur la responsabilité attribuée à la « monoparentalité » (Gautier, 1996 ; Mulot, 2013).

Toutefois, il convient de noter que la maltraitance dans le foyer est un fait social universel, dont les causes sont à rechercher dans une pluralité de facteurs divers, selon les contextes. Toutes les communautés humaines, culturelles, sont concernées par la violence au sein du couple. Celle-ci ne peut être ethnicisée, « racialisée » ou biologisée, au risque de tomber dans des écueils stigmatisants. Partant du postulat que les communautés chrétiennes sont des ensembles humains vivant dans des contextes historiques particuliers, nous faisons l’hypothèse qu’elles sont aussi influencées...

Cet article est réservé à nos abonnés

Commandez votre exemplaire ou abonnez-vous pour poursuivre votre lecture !

Article précédent

Le pardon dans les textes bibliques

Réservé abonnés
Article suivant

Face aux violences conjugales – Repères juridiques

Réservé abonnés

Article publié dans

Les cahiers de l’École Pastorale

#21 - Octobre 2020

Voir le magazine

À lire dans Le mariage et la sexualité