Comment se repérer dans tous ces exemples ?

La prédication

Y a-t-il plusieurs façons de prêcher ? Et qu’entend-on exactement par ce verbe, et par le nom « prédication » ? Oui, certainement, pour la première question : il suffit d’écouter plusieurs prédicateurs pour s’en rendre compte, et un petit retour en arrière dans l’histoire de la prédication le confirmera. Quant à la définition de la prédication, les articles de ce numéro hors-série des Cahiers de l’École pastorale permettent de l’approcher d’une manière originale.
L’histoire de l’Église montre aisément la diversité des pratiques homilétiques. D’un Chrysostome à la prédication flamboyante à un Jean Calvin à la prédication exégétique, jusqu’aux prédicateurs de réveils aux vigoureuses prédications d’appel et d’exhortation, puis aux média-prédicateurs actuels, à la prédication « narrative », la diversité règne. Cette diversité est intéressante, d’une part parce que les prédicateurs chrétiens ont construit, à partir d’une même mission fondamentale (faire entendre l’Évangile dans son contexte), des modèles de communication différents ; d’autre part parce qu’elle nous oblige à définir les critères qui permettent de penser la démarche homilétique.
Ce volume s’ouvre sur la prédication textuelle (que je préfère appeler « exégétique »), présentée par Cédric Eugène. Une forme de prédication qui soulève immédiatement l’importante question du rapport de la prédication à l’Écriture, et qui place au cœur du travail homilétique l’étude sérieuse et approfondie du texte biblique. La question première est : d’où vient la matière de la prédication ? Et la prédication « textuelle » répond non pas « de la Bible » (car c’est ce qu’on peut espérer de toute prédication), mais d’un passage précis de la Bible (d’une péricope, comme disent les exégètes). Une deuxième question suit immédiatement : comment passe-t-on du passage en question à la prédication ? Là, les choses se compliquent et les homiléticiens ne sont pas tous d’accord.
Cette forme de prédication peut se réclamer, dans l’histoire récente, de grands noms comme John Stott (qui est pour moi le pasteur du 20e siècle qui incarne le mieux ce modèle), et elle est à la base de l’enseignement de l’homilétique dans bon nombre d’écoles.
Elle doit faire face à plusieurs défis : premièrement n’est-elle pas marquée par une histoire et une culture spécifiques, probablement occidentales ? Deuxièmement vient la question pédagogique : comment communiquer les fruits directs de l’exégèse à un public qui n’a « que faire » de l’exégèse ? La formule n’est pas une critique de l’auditoire : la plupart des chrétiens n’ont pas besoin de connaître les méthodes ni le langage de l’exégèse ; c’est le travail des prédicateurs de leur rendre accessible les fruits de l’exégèse, dans un langage qui n’est pas celui de l’exégèse. La compétence en la matière, apparemment « naturelle », d’un John Stott ou d’un Bryan Chapell, ne doit pas cacher que la plupart des prédicateurs n’ont pas instinctivement les qualités pédagogiques nécessaires à une telle « traduction ». Troisièmement, cette approche doit traiter le rapport aux textes bibliques non directement didactiques : la poésie, la prophétie, le narratif qui communiquent leur message autrement que par l’argumentation. Quatrièmement, elle ne doit pas perdre de vue la dimension prophétique de la prédication, qui n’est pas un exposé. L’expression anglaise expository preaching (malheureusement traduite en français dans les tout premiers temps « prédication sous forme d’exposé ») pourrait prêter à confusion : la prédication n’est ni un cours, ni un exposé, ni une conférence, même si elle peut avoir des traits communs avec ces autres formes de communication. Elle est proclamation de l’Évangile et pas seulement transmission de connaissance.
Cette approche « textuelle » de la prédication a plusieurs grandes qualités. Tout d’abord, elle « contraint » le prédicateur. Il n’est pas libre ! Elle affirme aussi que le prédicateur est premièrement un exégète de la Bible. Il est aussi un pédagogue, à coup sûr, mais ce qu’il dit n’a d’autre valeur que d’être nourri des Écritures. Et c’est du rapport à l’Écriture qu’il fait jaillir l’interpellation qu’il adresse à son auditoire. L’exemple de prédication donné par Cédric Eugène le montre remarquablement bien.
La prédication thématique n’a pas bonne presse dans les milieux homilétiques aujourd’hui. Pourtant, paradoxalement, elle possède une riche histoire dans le protestantisme évangélique francophone moderne ; et elle demeure très pratiquée (peut-être même majoritairement) aujourd’hui. Dans son article, Nicolas Farelly montre à quelles conditions cette forme de prédication peut être vraiment édifiante : une synthèse thématique solide, des textes bibliques soigneusement choisis et étudiés, et correctement convoqués. On le constate : on est loin de la voie de la facilité.
Parmi ses atouts, la prédication thématique permet d’entrer en contact premier et direct avec les préoccupations des auditeurs. Ensuite, elle peut permettre de coller aux circonstances qui se présentent à l’Église. Elle peut également revêtir une dimension théologique ou doctrinale plus forte qu’une prédication exégétique (comme l’illustre bien la proposition de parcours présentée). Enfin, elle ouvre à une grande variété de sujets.
L’article relève, à juste titre, les écueils à éviter : mettre la Bible au service d’un thème, au lieu de lui donner la place première ; s’en tenir à la surface des choses, à cause de la grande quantité de données à traiter ; passer à côté, par biais personnel ou par facilité, de questions qui auraient surgi d’un mode de prédication plus exégétique et suivi.
Ce cadre étant posé, la méthode peut se déployer dans de bonnes conditions, pour le bien de l’assemblée.
La prédication sur le « texte du jour », présentée par Émile Nicole, éminent praticien de cette façon d’aborder la prédication, a l’immense avantage de déplacer l’accent : du choix du texte vers le travail sur le texte et la communication du message du texte. Les prédicateurs réguliers savent quelle place peut occuper le choix d’un texte biblique dans la temporalité de la préparation d’une prédication. « Sur quel texte biblique prêcher ? » peut être une question terrible, tandis que « quel message ce texte biblique communique-t-il aujourd’hui à l’Église de… ? » est une question à laquelle le prédicateur est supposé savoir répondre (ce qui ne veut pas dire que la réponse soit toujours facile à découvrir ou à entendre !). L’article montre cependant qu’il reste à traiter la question de ce qu’est le « texte du jour ». Normalement, ce n’est pas une question hebdomadaire, mais plutôt un choix de calendrier, effectué pour une durée longue. Un lectionnaire traditionnel ? Une liste de lectures quotidiennes ? Émile Nicole évoque l’intérêt qu’il y aurait à harmoniser les lectures bibliques individuelles des membres de l’Église et les prédications. Il serait en tout cas intéressant de prévoir ce genre de coordination sur telle ou telle période de l’année. Cette approche du choix du texte ne résout pas le problème de la méthode homilétique, mais elle a l’avantage de bien mettre en lumière la contrainte et la responsabilité du prédicateur : l’Écriture a quelque chose à dire à l’Église aujourd’hui. Il est de son rôle d’étudier attentivement le texte biblique pour montrer les questions qu’il soulève, pour en montrer la pertinence, et pour édifier la foi de l’Église. Contrainte : le prédicateur ne peut plus éviter les textes difficiles ; mais responsabilité positive : il peut étudier le texte comme il a appris à le faire, et consacrer davantage de son énergie à se demander comment en faire entendre le message d’une manière adaptée à son auditoire. Sur la ligne qui va du texte à l’auditoire, on pourrait dire que cette approche déplace le curseur du côté du texte ; mais ce n’est pas au détriment des auditeurs : c’est au contraire pour qu’ils puissent entendre un message pleinement adapté, qui ne soit ni paraphrase ni étude biblique mais bien proclamation.
La prédication narrative, dont Richard Gelin rend remarquablement bien les fondements et l’intention, naît de la dimension fortement narrative du texte biblique dans son ensemble. On pourrait même invoquer la ou les trame(s) narrative(s) sous-jacente(s) à l’ensemble de la Bible ou aux différents corpus bibliques. Ceci dit, les textes bibliques directement narratifs sont particulièrement adaptés à la prédication narrative. L’article montre bien, qu’on en ait conscience ou non, qu’il y a conflit de récits et que si ce n’est pas le récit de l’Évangile qui nourrit l’imaginaire chrétien, d’autres récits occuperont la place. Les travaux des missiologues sur la « vision du monde » pourraient être utilisés dans ce sens.
La méthode, cependant, malgré la convergence des éléments fondamentaux, ne va pas de soi. Comment préparer une prédication narrative et quelle forme peut-elle prendre ? Rien que pour l’intérêt de ces questions, il vaut la peine de s’y essayer. Où se positionnent le prédicateur et l’auditoire dans le monde narratif ainsi créé ? Ce sont des questions qui valent pour la prédication en général, mais que la prédication narrative met en lumière plus que toute autre. L’exercice n’est pas facile, et je pense que la prédication narrative restera exceptionnelle dans un ministère de prédication régulier, mais cela en vaut la peine.
La prédication participative enrichit significativement l’expérience homilétique collective, en sollicitant activement l’assemblée. On peut parler pour la prédication en général d’« écoute active » de l’assemblée, et même de « dialogue homilétique », mais dans le cas d’une prédication participative, cette écoute et ce dialogue prennent une forme visible. Flavien Négrini, qui a l’habitude de cette pratique en contexte d’implantation d’Église, la défend en interrogeant premièrement la forme de nos prédications classiques au fil de l’histoire de l’Église ; deuxièmement en se demandant où est passé le « souci des “perdus” » dans la prédication, ; et troisièmement en invoquant le « fonctionnement » des êtres humains d’aujourd’hui. Ces questions méritent d’être posées. Car la notion même de prédication telle qu’on l’entend généralement – et malgré ses adaptations possibles – a des présupposés qui sont loin d’être universellement partagés, par exemple l’utilité de l’écoute d’un discours continu, l’autorité sous-jacente, etc.
La prédication participative met en lumière plusieurs points et questions intéressants, par exemple celle des compétences attendues d’un prédicateur : au-delà de l’exégèse biblique, qui demeure, faut-il viser la qualité de prise de parole publique, la clarté d’expression et autres compétences nécessaires à la production d’un discours continu ? Ou plutôt la vivacité d’esprit, la capacité à accueillir des paroles diverses et à y réagir, à susciter des questions, la volonté d’entrer en débat, l’esprit de synthèse, etc.
La prédication participative, mensuelle dans le cas proposé, est un exercice qu’il vaut la peine de tenter si les circonstances le permettent (la taille du groupe par exemple). Non pas pour le seul plaisir du changement, mais pour s’assurer que le discours homilétique ne tourne pas sur lui-même mais qu’il atteint vraiment son but et qu’il suscite authentiquement des réactions.
Parmi les autres prédications qui prennent en compte un auditoire spécifique, il faut mentionner la prédication jeunesse et la prédication intergénérationnelle.
Luigi Davi aborde la prédication jeunesse en posant la distinction entre prédication et enseignement, celui-ci se prêtant mieux à la prise en compte de ce type d’auditoire et à l’innovation pédagogique, l’enseignement étant essentiellement thématique il peut s’appuyer sur les questionnements des jeunes. La prise en compte d’un auditoire spécifique pose la question des possibilités d’adaptation de la prédication et donc de la souplesse du modèle. Jusqu’où suis-je prêt à faire évoluer ma façon de faire, autrement dit, à quel point le modèle habituel (ou l’un des modèles habituels) fait-il partie des éléments fondamentaux de ma pratique ? La prédication jeunesse, selon l’article, doit aussi s’adapter à la société digitale : elle sera donc forcément très illustrée, sous la forme d’images, d’anecdotes, de témoignages, etc. Le relationnel y occupera une bonne place : humour, convivialité, chaleur. Et le vocabulaire et les applications choisis renforceront la clarté et l’accessibilité.
Si l’on ajoute à ces jeunes tous les autres, des enfants aux plus âgés, on pourrait dire qu’on se retrouve devant une assemblée ordinaire (mais ce n’est pas tout à fait le cas, puisque les enfants ne participent pas toujours à l’ensemble du culte, et que les Églises ont parfois des tranches d’âge majoritaires), et qu’on doit faire face à un auditoire intergénérationnel. Nathalie Perrot propose logiquement de penser la prédication intergénérationnelle au cœur d’un culte intergénérationnel. Si les enfants, ou même les ados, participent à l’ensemble du culte et qu’on ne pense à eux qu’au moment de la prédication, ce sera probablement trop tard ! Les prédicateurs savent qu’on peut avoir tendance à s’adresser à certaines personnes en particulier dans l’assemblée : souvent ceux et celles qui paraissent les plus réceptifs. Mais est-ce que c’est au détriment des autres ? De même, au sein d’un auditoire multiple, on peut avoir tendance à s’adresser en particulier à un groupe. Une fois, j’ai volontairement fait l’expérience en faisant une référence semi-explicite à un élément culturel surtout connu des jeunes : cette référence a eu pour effet de diviser l’auditoire, pour un bref moment, en parlant fortement aux uns et en les faisant réagir, tout en laissant les autres dans une incompréhension complète. Si des enfants sont présents, et des adultes, et des jeunes, à qui s’adresser ? L’article propose que la réponse est à chercher dans le choix du sujet de la prédication, dans la forme de la prédication, dans le langage employé, le tout en ayant conscience des stades d’évolution de l’être humain dans son rapport à la foi.
Autre public spécifique, celui de la prédication d’évangélisation, présentée par Raphaël Anzenberger. Les classiques sont affirmés : prêcher l’Évangile tel que la Bible le présente, peut-être pour éviter de prêcher ce que les auditeurs ont envie d’entendre ; prêcher sur le texte biblique, mais sans dogmatisme méthodologique (c’est-à-dire que les prédications sur un verset particulier, comme chez certains grands évangélistes du passé, demeurent une possibilité sérieuse) ; etc. On sait que l’appel à la conversion demeure un passage obligé de ce type de prédication, parfois jusqu’à la caricature. D’où l’intérêt des réflexions pleines de sagesse de l’article à ce sujet. Si l’on peut dire que toutes les prédications méritent un certain suivi, celui des prédications d’évangélisation est particulier, et c’est un autre trait original de ces prédications, en plus de l’auditoire et de l’appel. Il serait intéressant de se demander comment transcrire ces éléments dans l’ordinaire du culte des Églises, souvent mixte du point de vue du rapport à la foi.
De la même famille que la précédente mais plus précise, la prédication apologétique, présentée par Florent Varak, est au minimum une coloration particulière de la prédication, mais plutôt une prédication à visée spécifique, faisant l’objet d’un choix de texte biblique spécifique, et d’une démarche de type missiologique. Ce type de prédication pose à nouveau la question de l’adaptation du prédicateur à son auditoire, mais y ajoute plus fortement que dans d’autres modèles le rapport du prédicateur à la culture ambiante et sa capacité à montrer l’apport original et positif de l’Évangile à la vie humaine. Au bout du compte cependant, l’article souligne avec raison qu’il s’agit d’une prédication christocentrique et porteuse de sens.
À ces différents modèles et différentes approches vient se superposer, enfin, la prédication en distanciel, présentée par Jean-Luc Gadreau. Que la prédication soit en distanciel ne répond pas à la question du type d’auditoire, ni de la forme du discours, mais ajoute, pour ainsi dire, une couche technique à l’ensemble. En fait, c’est plus compliqué que cela, puisque cette couche technique a par exemple pour effet de démultiplier l’auditoire, qui devient encore plus divers (et inconnu), de l’éloigner du prédicateur, puisqu’il peut être à n’importe quel endroit et surtout dans n’importe quelles circonstances. Les conseils d’ordre technique de l’article permettent de faire le tour des principaux points à traiter du côté du prédicateur. Mais il reste le discours lui-même : simplicité, efficacité, ton de la conversation, rythme adapté… sont les mots d’ordre. On pourrait dire que c’est aussi nécessaire pour toutes les prédications. C’est vrai, mais prêcher seul devant une caméra, ou devant un double auditoire présentiel/distanciel, exige une prise de conscience encore plus forte de ces nécessités.

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Les cahiers de l’École Pastorale

#23 - Avril 2023

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