Le recours à la pornographie, longtemps associé au masculin, concerne de plus en plus les femmes.
LES DONNÉES À NOTRE DISPOSITION
D’après le site Pornhub, celles-ci représentent 26 % de ses utilisateurs. Selon les enquêtes, 50 à 80 % des femmes en regardent plus ou moins souvent((HALLEUX M. La consommation de pornographie joue-t-elle un rôle dans la relation entre fausses croyances et sexualité chez les femmes de 18 à 25 ans ?, Mémoire de master en sexologie, Université de Louvain, sept. 2022.
BULOT C, LEURENT B, COLLIER F. Pornographie, comportements sexuels et conduites à risque en milieu universitaire, Sexologies, 1 oct. 2015 ; 24(4) :187-93.)).
Quelle est leur expérience avec la pornographie ? Quel type de support recherchent-elles ? Existe-t-il des différences et des similitudes avec les comportements masculins ? Les données manquent pour répondre de manière exhaustive à ces questions, car le phénomène est assez récent, en tous cas, à l’échelle de la recherche. De plus, la sexualité des femmes d’une manière générale ne va pas encore de soi dans l’espace public, leur vécu de la pornographie renvoie à la masturbation des femmes qui est encore assez taboue.
Peu d’études peuvent nous enseigner sur la proportion de femmes qui vivent un usage problématique de la pornographie, c’est-à-dire une addiction au sens clinique du terme. Une petite étude française de 2022 avance que 3,7 % de la population générale serait concernée, avec 11 % chez les hommes et 0,7 % chez les femmes((VARESCON I, Les addictions comportementales : aspects cliniques, psychopathologiques et sociétaux, Rééd. avec mise à jour, Bruxelles, Éditions Mardaga, 2022.)). Tout en restant prudents avec ces résultats, sachant que peu d’utilisateurs de pornographie vivent en réalité une addiction avérée, nous pouvons supposer que les femmes semblent être assez peu nombreuses à être concernées.
LA PORNOGRAPHIE EST SOUVENT VÉCUE COMME UN PROBLÈME
Toutefois, même en l’absence d’addiction, le rapport avec la consommation de pornographie n’est pas forcément paisible pour tout le monde et particulièrement pour les femmes. Certaines personnes sont à l’aise avec leur choix et l’assument pleinement((En tant que sexologue, je ne suis pas là pour changer cet état de fait mais pour accompagner les gens dans leur choix et leur vécu. Si c’est trop inconfortable, je peux passer la main mais l’accueil inconditionnel est la condition à toute relation professionnelle de qualité.)). Ceci dit, beaucoup d’autres ne le vivent pas aussi sereinement. Est-ce que c’est vraiment ce que je veux ? Pourquoi vais-je chercher ces images ? Est-ce que c’est « bien » ? Quand un choix est fait, mais qu’il ne correspond pas pleinement à notre système de valeurs, un inconfort psychique l’accompagne : c’est la dissonance cognitive. On veut et, en même temps, on ne veut pas. Tout le travail d’accompagnement sera de faire le tri entre les messages à écouter et les fausses culpabilités. En résumé, faut-il arrêter de culpabiliser car il n’y a pas lieu, ou changer de comportement pour retrouver la paix ?
QUELLE IMAGE DE LA FEMME ?!
Pour les femmes, le malaise est potentiellement accentué par le fait que l’immense majorité des contenus pornographiques est pensée et créée pour les hommes. À ce titre, ils diffusent majoritairement une certaine vision du fantasme masculin. Ces derniers sont d’ailleurs 2,5 fois plus nombreux que les femmes à en consommer et y passent plus de temps((CP – Fréquentation en hausse des sites pornographiques par les mineures : urgence à agir ! – Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes [Internet]. [cité 12 août 2023]. Disponible sur : https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/violences-faites-aux-femmes/actualites/article/cp-frequentation-en-hausse-des-sites-pornographiques-par-les-mineur-es-urgence.)). La pornographie reflète-t-elle ou influence-t-elle les représentations de la sexualité ? Je ne résoudrai pas cette question ici, mais toujours est-il que l’image des femmes véhiculée par la pornographie ne va pas franchement dans le sens de leur émancipation sexuelle. Les femmes sont généralement objectivées et soumises à des pratiques souvent dégradantes, bien qu’à l’écran, elles semblent particulièrement apprécier le moment, y compris en cas de violence caractérisée. De plus, la représentation du plaisir sexuel féminin n’illustre pas vraiment la physiologie du corps des femmes. Et pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses à se connecter sur les sites pour adultes. Les motifs sont les mêmes que pour les hommes : avoir un support pour s’exciter et se masturber. D’après une enquête IFOP commandée pour un industriel de la pornographie((2057-1-study_file.pdf [Internet]. [cité 9 août 2023]. Disponible sur : https://www.ifop.com/wp-content/uploads/2018/03/2057-1¬ study_file.pdf)) (à prendre donc avec prudence car il ne s’agit pas d’une vraie étude scientifique), 72 % des femmes estiment que les films X sont dégradants pour l’image de la femme. Si 50 % des hommes estiment la même chose, ils n’ont pas la même place dans ce constat. Les femmes regardent des contenus qui leur offrent une image dégradée d’elles-mêmes. Mais n’oublions pas que la pornographie n’est qu’un effet grossissant de normes sociales présentes dans bien des supports, comme la publicité par exemple. En effet, les femmes sont bombardées d’images de soumission sexuelle à leur partenaire masculin, que le contenu soit explicitement sexuel ou non. Un article scientifique reprenant plusieurs études en conclut que les femmes intègrent ce rôle de soumission, c’est-à-dire qu’elles associent implicitement la sexualité à la soumission. Il en résulte une « plus faible capacité à l’autonomie sexuelle et une plus grande difficulté à être sexuellement excitées »(( SANCHEZ DT, KIEFER AK, YBARRA O, Sexual submissiveness in women: costs for sexual autonomy and arousal, Pers Soc Psychol Bull, avril 2006 ; 32(4) : 512-24.)). Il existe des alternatives dites féministes dans lesquelles la sexualité est égalitaire et le consentement des acteurs et actrices est respecté. Ce type de support gagne lentement du terrain, mais reste encore marginal.
PORNOGRAPHIE ET SEXUALITÉ
La place de la pornographie dans la vie sexuelle des personnes qui consultent est d’une variabilité extrêmement importante. La sexualité est un domaine faisant appel à toutes les dimensions de notre vie : le corps, le psychisme, les connaissances et représentations, la relation. Une difficulté ne vient jamais d’une cause unique. À ce titre, la place de la pornographie dans la sexualité sera analysée comme les autres sujets : au cas par cas et en tirant toutes les ficelles possibles afin d’évaluer l’impact sur chaque aspect de la vie de la personne, mais aussi les éventuelles fragilités ou difficultés existantes. Le type de support consommé,...