« La recherche de Dieu : le pari de Pascal »

Définition et idées reçues

Le fond de la pensée de Blaise Pascal est limpide : la misère de l’homme sans Dieu, la félicité de l’homme avec Dieu. Son style est agréable, ses observations sont percutantes. Mais ses amis libertins semblent rester indifférents. Comment les amener à prendre les choses au sérieux ? D’autant plus qu’ils ont acquis le réflexe – largement partagé par nos contemporains – de ne pas regarder les choses en face :

« Les hommes n’ayant pu guérir la mort, la misère, l’ignorance, se sont avisés, pour se rendre heureux, de n’y point penser((Chap. XXVI – Misère de l’homme : janvier 1670, Éditions de Port-Royal.)) : c’est tout ce qu’ils ont pu inventer pour se consoler de tant de maux. Mais c’est une consolation bien misérable, puisqu’elle va non pas à guérir le mal, mais à le cacher simplement pour un peu de temps, et qu’en le cachant, elle fait qu’on ne pense pas à le guérir véritablement. »

Pascal est bien conscient que ses amis, comme les humains en général, ne cherchent pas Dieu. La raison seule ne suffit pas pour convaincre quelqu’un, mais l’on ne peut pas s’en passer non plus ! Pascal se donne donc comme ligne directrice pour ses écrits : « Deux excès : exclure la raison, n’admettre que la raison((Fragment 253.)). »

Les gens ne sont pas très cohérents. Ils cherchent à se donner raison, à justifier leur incrédulité à moindre frais. J’aime bien l’humour ironique de Pascal :

« Qu’ils apprennent au moins quelle est la religion qu’ils combattent, avant de la combattre((Fragment 194.)). »
« Ils croient avoir fait de grands efforts pour s’instruire, lorsqu’ils ont employé quelques heures à la lecture de quelque livre de l’Écriture, et qu’ils ont interrogé quelque ecclésiastique sur les vérités de la foi. (…) Il ne s’agit pas ici de l’intérêt léger de quelque personne étrangère, pour en user de cette façon ; il s’agit de nous-mêmes et de notre tout((Fragment 194.)). »

Et voilà l’enjeu. Il ne s’agit pas d’un jeu intellectuel, mais de sa propre vie : « Vous êtes embarqué » selon l’expression saisissante que nous allons retrouver dans son « pari ». Il s’agit de nous-mêmes, de notre propre vie. L’indifférence n’est même pas logique ! Comme aujourd’hui, face à la mort, la moindre des choses pour un citoyen cohérent serait d’acheter la Bible pour connaître le christianisme, le Coran pour comprendre l’islam, la Bhagavad Gita ou les vedas pour découvrir l’hindouisme, et ainsi de suite. Il serait tout à fait sensé de s’informer sur leurs propositions face à la question existentielle du sens de la vie. Mais ce n’est pas le cas. On fait comme tout le monde. On suit le mouvement. On dit que l’on n’a pas le temps. On peut penser à l’expression classique : métro, boulot, dodo… Et encore, celle-ci ne mentionne même pas le temps passé à s’occuper des enfants, à faire les courses… ou à planifier son prochain week-end à Prague ou à Barcelone.

Alors Pascal se rend compte qu’il faut provoquer une prise de conscience chez les personnes qui semblent indifférentes à l’égard de la foi. Il a voulu communiquer l’enjeu du choix, la logique de la recherche de Dieu, l’incohérence du refus de réfléchir à ces questions, bref, il veut que les gens réagissent à « l’inculture religieuse », comme on le dit de nos jours. Son idée du pari vise à toucher les « libertins » qui passent leur temps à parier. Puisqu’ils comprennent bien cette activité et le concept de l’enjeu, ils seraient illogiques de ne pas s’appliquer le même raisonnement quand il s’agit de l’enjeu de l’éternité !

Mais avant de nous intéresser à la démarche de Pascal, un petit mot s’impose pour écarter un énorme malentendu sur l’objectif de ce célèbre pari. Il est évident que Pascal ne prétend pas que le pari, à lui seul, va amener quelqu’un à la foi. Il connaît trop bien la Bible pour croire cela un seul instant. En fait, il développe dans son pari l’idée que l’être humain se doit d’utiliser sa raison de la façon la plus cohérente qui soit et que cette logique va le pousser à chercher Dieu. Pascal compte sur la promesse de Jésus-Christ lui-même qui a affirmé : « Cherchez et vous trouverez. Frappez et l’on vous ouvrira. » (Matthieu 7.7) Une fois qu’il est clair, pour Pascal, que le pari en lui-même ne saurait « convertir » personne, nous allons nous pencher sur lui pour suivre son raisonnement. Vous trouverez en annexe de larges extraits de ce « fragment » des Pensées qui développe le pari.

Parcourons donc les étapes de ce texte :

1)    La pure raison abstraite ne nous permet pas de trancher par rapport à Dieu.
« Vous dites donc que nous sommes incapables de connaître s’il y a un Dieu. Cependant il est certain que Dieu est, ou qu’il n’est pas ; il n’y a point de milieu. Mais de quel côté pencherons-nous ? La raison, dites-vous, n’y peut rien déterminer. (…) Il se joue un jeu, à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile((Nous dirions pile ou face aujourd’hui.)). Que gagerez-vous ? Par raison vous ne pouvez...

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