L’article plaide en faveur de la pratique de la prise de décision par consensus dans l’Église, qu’elle soit une Église locale ou une union d’Églises. Après avoir défini le sens et la pratique du consensus, il en pose les fondements théologiques dans la nature de l’Église-communion. Selon l’auteur, la prise de décision par consensus reflète davantage cet appel à la communion que la prise de décision par vote. Mais la recherche de consensus n’est pas pour autant la panacée, elle exige une déontologie et une qualité d’attitudes des participants, afin d’éviter les pièges propres à ce processus de décision. Une expérience de terrain apporte un éclairage supplémentaire.
Il faut l’affirmer haut et fort : pour un groupe, une Église ou un pays, le vote n’est pas la seule manière de prendre une décision. Peut-être est-ce la moins mauvaise manière de faire pour une nation, même si elle est certainement améliorable par la pratique de consultations populaires, de conventions citoyennes, voire par le vote à jugement majoritaire((https://fr.wikipedia.org/wiki/Jugement_majoritaire.))… Dans les Églises protestantes et évangéliques, la pratique du vote s’est imposée depuis des décennies, que ce soit au niveau des unions d’Églises ou des Églises locales, lors des assemblées générales par exemple. J’ai même constaté l’usage du vote au sein d’un conseil d’Église…
S’agissant donc de l’Église, il est possible que, pour certaines décisions, par exemple l’appel et la nomination d’une personne à un ministère de pasteur, d’ancien ou de diacre, la prise de décision par vote (à bulletin secret) soit une pratique souhaitable, garantissant la liberté individuelle, limitant la personnification des avis à propos du candidat, et permettant une décision acceptée par tous. Cela dit, en Église, la prise de décision par vote mérite d’être améliorée par un processus préalable d’explication, de discussion, d’écoute, de mûrissement, de prière, de discernement, et par une attention particulière aux minorités après le vote.
Mais, pour beaucoup de sujets traités dans les Églises locales ou à l’échelon des unions d’Églises, d’autres manières de prendre les décisions peuvent être encouragées – à juste titre je le crois ! Parmi elles((Pour une réflexion biblique/théologique sur la prise de décision en Église et sur quelques manières de faire, dont la prise de décision par consensus, voir Paul HEGE, sous dir, Décider en Église – Casse-tête ou opportunité ?, Dossiers de Christ Seul 1/2016, Montbéliard, Éditions Mennonites, 2016. Voir aussi Danny E. MORRIS et Charles M. OLSEN, Discerning God’s Will Together – A Spiritual Practice for the Church, Nashville, Upper Room Books, 1999, qui présentent vingt modèles de prise de décision en Église.)), la prise de décision par consensus. Pourquoi ? Comment ? La suite essaie de répondre à ces questions((Cet article tire son origine d’un exposé apporté le 1er mai 2023 dans le cadre de la Pastorale des Églises mennonites de France. Le style oral a été en partie conservé.)).
Qu’est-ce que la prise de décision par consensus ?
Le consensus((De consensus en latin, accord, au sens de « sentiment commun » ou « sens commun ». Le terme a évolué aujourd’hui, de « accord positif et unanime » à « accord large ».)) désigne généralement, aujourd’hui, un accord très large auquel un groupe est parvenu sur un sujet donné, suite à un processus d’information, de délibération et de prise de décision, sans recours à un vote formel, mais à l’aide d’autres moyens d’expression. Un « accord très large » au sein d’un groupe est donc bien davantage qu’un accord majoritaire, sans pour autant recueillir une unanimité.
La prise de décision par consensus repose sur deux aspects clés.
a. D’abord, elle se base sur des niveaux de consentement différenciés, à savoir que les participants peuvent adhérer à une proposition en étant plus ou moins d’accord avec elle. Cinq niveaux d’accord sont devenus courants parmi les praticiens((La formulation qui suit est rédigée à la première personne du singulier. Elle est donc valable pour un groupe dans lequel des individus expriment leur avis, par exemple dans une Église locale. Dans le cas d’une union d’Églises, où des Églises locales (représentées par leurs responsables) expriment leur avis, la formulation devra recourir à la première personne du pluriel. Cf. Pastorale des Églises mennonites – Règlement intérieur, 2024 (document en cours de validation).)) :
- j’adhère pleinement à la proposition, sans réserve ;
- j’adhère à la proposition, qui me va ;
- je peux vivre avec cette proposition, bien que j’aie quelques réserves à son sujet ;
- j’ai des réserves majeures par rapport à cette proposition, mais je ne veux pas bloquer le groupe dans le processus ni m’opposer à la mise en œuvre de la proposition par la suite ;
- j’ai besoin que l’on discute encore de cette proposition qui me questionne fortement, je choisis donc de bloquer le processus pour l’instant.
On voit bien la différence avec la prise de décision par vote ; dans ce dernier cas, l’avis est exprimé en termes binaires (oui ou non, même si le vote blanc ou l’abstention expriment aussi une position), sans nuances. Les niveaux de consentement introduisent une gradation dans le « oui », et favorisent la possibilité de parvenir à un accord différencié dans l’intensité de l’approbation de chaque participant ou groupe. La possibilité de dire « non » existe, elle est prise très au sérieux puisqu’elle bloque le processus. Mais, là où un vote peut empêcher de parvenir à un accord du fait d’un seuil de majorité non atteint, la recherche de consensus peut le rendre possible. Pour le dire simplement : la prise de décision par consensus est plus flexible que la prise de décision par vote.
b. Second aspect clé, la prise de décision par consensus implique une qualité d’expression et de dialogue qui permet à tous, y compris aux personnes en désaccord, de reconnaître avoir été véritablement entendues et respectées, et d’accepter une décision commune tout en ayant des réserves ou des objections, au nom d’une forme de priorité reconnue au groupe. On pourrait même parler d’une qualité relationnelle entre les personnes d’un groupe, préservée par une manière de s’écouter et de se parler, et nourrie par des moments informels. Là où le vote tranche et parfois blesse, la recherche de consensus relie et rassemble.
Pourquoi prendre des décisions par consensus ?
Notre sujet concerne l’Église, sa nature et son fonctionnement.
Partons de la nature de l’Église qui est la société, la communauté, appelée à refléter, à sa mesure, la qualité relationnelle présente au sein du Dieu-Trinité, qui propose à l’humanité « un exemple de relation qui permet la différence sans hiérarchie, qui soutient l’égalité tout en conservant à chacun sa personnalité((Antoine NOUIS, Les Cahiers du caté, tome 1, Lyon, Réveil publications, 2002, p.107.)) ». Le terme classique pour décrire cette qualité de relations que l’Église a vocation à vivre, c’est celui de koïnonia en grec (communion)((Au lieu de partir de la notion de « communion », on pourrait aussi développer l’image du « corps » du Christ pour fonder théologiquement le consensus : les membres appartiennent au corps du Christ, ont reçu des dons du Saint-Esprit, cherchent à vivre de manière coordonnée et unie dans un tel corps, et considèrent que toutes les parties du corps sont...