Quelque chose ne tourne pas rond – Le péché dans tous ses états

Chronique de livres

Cornelius Plantinga

Charols, Excelsis, 2025, 320 pages, 20 €.

Lors d’un échange en conseil d’Église sur l’accessibilité des prédications pour des non-chrétiens, le débat tourne autour du mot « péché » considéré comme faisant partie du « patois de Canaan » incompréhensible pour le commun des mortels. Certains sont d’avis de ne plus l’utiliser, mais personne ne s’accorde sur un synonyme qui rende compte avec autant de pertinence ce que ce mot signifie dans la Bible.

Le livre de Cornelius Plantinga a pour mérite de prendre à bras le corps ce sujet trop souvent ignoré par une société de plus en plus permissive. L’auteur ne cache pas son intention d’écrire pour « des non-théologiens, pas uniquement pour des chrétiens » (p.12). Son ouvrage revêt donc une dimension apologétique, car il cherche à exposer la doctrine biblique traditionnelle du péché en se référant à notre culture moderne. Cornelius Plantinga est en effet convaincu de notre besoin « d’être exposé aux grands thèmes issus de la compréhension traditionnelle du péché, sous des formes qui soient éclairées par différents éléments de la pensée moderne, le tout présenté sous un jour nouveau, dans un langage ordinaire, et illustrés par un grand panel de références littéraires et journalistiques » (p.13).

C’est l’objet de son livre dans lequel il démontre la complexité du péché qui agit, non pas de manière autonome, mais comme un intrus, un parasite qui corrompt l’harmonie, la plénitude et le bien-être voulus par Dieu dès le commencement et que Cornelius Plantinga nomme le shalom. En cherchant à ruiner le shalom, à le « saccager », le péché se dresse contre Dieu, tel « un affront coupable et personnel à un Dieu personnel » (p.34). Pour l’auteur « le péché humain est une violation de notre finalité, qui est de construire le shalom, de glorifier Dieu et de se réjouir en lui pour toujours » (p.40).

Cornelius Plantinga se réfère souvent à C.S. Lewis ainsi qu’à Augustin dont il partage la conception devenue classique du « mal comme privation du bien ». Ainsi, pour lui, le péché « n’est pas une véritable entité, mais un voleur d’entités ; pas un organisme à part entière, mais une sangsue collée à un autre organisme » (p.147). Il utilise des exemples concrets de la vie de tous les jours pour illustrer son propos. Par exemple, pour parler de l’engrenage du mal, il prend le cas d’un voleur de jeux vidéo qui se met à mentir quand on l’interroge. Le livre est parsemé d’images choc qui rendent plus palpable cette doctrine chrétienne. Un exemple parmi d’autres : « le péché tue parce qu’il se multiplie à l’image des cellules cancéreuses » (p.95)

L’ouvrage nous aide à prendre toute la dimension de certaines doctrines traditionnelles en lien avec le péché, comme celle de la dépravation totale de l’être humain qui n’affecte pas seulement sa raison mais aussi ses motivations. Le péché s’insinue dans les relations, dans les structures de la société de manière perfide et souvent complexe. Il est tapi même là où l’on ne le soupçonne pas parce qu’on pense bien faire ou ne pas mal faire.

L’auteur s’intéresse à la transmission du péché d’une génération à l’autre. Il examine les causes du mal dont l’origine ultime nous échappe. Quelle est la part d’influence de la société, de Satan ? Qu’en est-il de la responsabilité de l’homme ? Il analyse l’hypocrisie de nos récits (la mascarade), d’une certaine pratique religieuse qui participe à la corruption en faisant « entrer le mensonge au plus profond de nous-mêmes ». « Nous voulons garder nos masques jusque dans nos propres cœurs. » (p.180) Il explore les liens entre le péché et la folie. C’est « comme si vous débranchiez la prise de votre propre respirateur » (p.199). Mais aussi avec l’addiction qui est perçue comme une tragédie où le péché enferme la personne en manque dans un cycle de dépendance. « À son paroxysme, la dépendance devient une forme d’idolâtrie : nous sommes prêts à tout pour notre idole, y compris à mourir pour elle. » (pp.232-233) Pour Cornelius Plantinga, le péché se manifeste aussi bien dans l’attaque, quand le pécheur agresse son prochain comme c’est le cas dans l’envie, que dans la fuite quand il le néglige de multiples manières. À partir de l’exemple de Caïn, de Saül mais aussi de Salieri qui enviait Mozart[1], il montre que l’envie n’est pas une simple convoitise. « Elle est une forme de ressentiment face aux biens d’autrui, associé au désir de l’en priver. » (p.262) Quand il parle de la fuite, Cornelius Plantinga s’appuie sur la terrible expérience de Stanley Milgram menée à l’université de Yale au début des années soixante pour montrer comment on peut être amené à se justifier de ses actes pour échapper à ses responsabilités. Les modes d’évasion sont multiples : la conformité, la connivence, l’abandon, la spécialisation, la minimisation, le laisser-aller, le repli sur soi, le divertissement excessif.

Publié en anglais la première fois en 1995[2], l’ouvrage a été élu livre de l’année par Christianity Today en 1996. La description du péché y est terrifiante parce que très réaliste, si bien qu’on ne peut que se retrouver à un moment ou à un autre dans ce qui y est exposé avec tant de lucidité. Mais tout en disséquant le péché dans tous ses états, l’auteur prend soin de rappeler plusieurs fois la seule solution au mal : l’amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ. « Le péché de l’homme, conclut-il, est tenace, mais ne le sera jamais autant que la grâce de Dieu, et il est bien moins persévérant ou disposé à souffrir pour parvenir à ses fins. » (p.306) L’ouvrage se lit aisément. On peut cependant regretter que certaines illustrations soient plus appropriées pour un lectorat américain, mais l’auteur, né en 1946, a enseigné la théologie aux États-Unis. Il est président émérite du Calvin Theological Seminary et chercheur associé au Calvin Institute of Christian Worship. Il est l’auteur de plusieurs livres et articles.


[1] Référence au film Amadeus sorti en 1984

[2] Sous le titre « Not the way it’s supposed to be »

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#140 - 2026-09-01

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