La famille est au cœur de bien des débats, dans la société comme dans l’Église. De fait, elle évolue, mais il faut bien reconnaître qu’il n’est pas évident, pour les pasteurs comme pour l’ensemble des chrétiens, de faire la part des choses dans toutes les remises en causes auxquelles elle est confrontée : certaines sont nécessaires, mais d’autres regrettables, voire dangereuses. Dans l’article qui suit, originellement publié dans l’ouvrage Familles en mutation, approches œcuméniques, dirigé par Jacques-Noel Pérès (collection Théologie à l’Université, Paris, Desclée de Brouwer, 2011), Louis Schweitzer fait donc le point, retraçant les fondements bibliques ainsi que les grandes lignes d’une vision chrétienne de la famille. Une perspective qui devrait accompagner nos Églises dans leur réflexion et leur discernement face aux bouleversements que traverse la famille aujourd’hui.
L’image que la société se fait de la famille a changé très rapidement. Et lorsque nous parlons de la «vision chrétienne» de la famille, bien des gens vont penser «la vision ancienne», celle de la société bourgeoise du 19ème siècle.
Or, de nombreux facteurs sont venus faire voler en éclat cette conception. L’égalité entre les hommes et les femmes qui vient supprimer la hiérarchie classique, les difficultés de la relation parents – enfants, le divorce fréquent et relativement habituel qui induit les recompositions familiales multiples, la libéralisation de la sexualité, la montée en puissance de la revendication des droits des homosexuels qui remet en question le couple hétérosexuel comme fondement de la famille, le caractère romantique de l’amour qui ne dure que ce qu’il dure et qui remet en cause la fidélité essentielle puisqu’il s’agit avant tout d’être fidèle à la vérité de ses sentiments. Non seulement, la famille classique semble dépassée dans la réalité, mais elle l’est encore plus dans les revendications. Une personne seule devrait pouvoir bénéficier de l’AMP (assistance médicale à la procréation), de même que les couples homosexuels. Comme le mariage devrait pouvoir correspondre à toutes les unions (et pas seulement hétérosexuelle), de même le mot famille ne devrait plus avoir de référence classique mais suivre simplement l’évolution de la réalité sociale. Dans cette perspective, la vision chrétienne ne peut plus être considérée que comme une vision qui a eu son moment historique, mais dont on ne peut plus parler au présent, sauf à se faire taxer de réactionnaire et de nostalgique d’une époque définitivement révolue.
Il n’est pas simple de réagir à une telle mise en cause. Elle touche au cœur et semble effectivement correspondre à l’expérience de tous, y compris l’expérience pastorale de beaucoup. Peut-on réagir et, si oui, comment ?
Il me semble que la première chose à faire serait de revenir sur la définition de cette «vision chrétienne de la famille». Sur quoi doit-elle être fondée ? Sur la pratique ancienne de certaines sociétés chrétiennes ? Sur la conception qui a été celle de la société il y a quelques siècles ou quelques décennies ? Ne pourrait-on pas dire que cette perspective chrétienne reste en grande partie devant nous ? Certes, elle a été concrètement vécue à des époques diverses sous des formes diverses, mais elle nous est présentée, dans la révélation, comme un projet que nous avons à mettre en œuvre à frais nouveaux pour aujourd’hui, comme cela a toujours été le cas.
Ensuite, nous essaierons de voir les implications concrètes de cette conception et la manière dont elle pourrait répondre à des questions d’aujourd’hui. Ne nous faisons pas d’illusions. Cette vision ne pourra sans doute pas être facilement acceptée par tout le monde car elle va à l’encontre de toute une pensée qui a envahi notre société et qui est fondée sur des principes et des valeurs différents. Nous verrons qu’elle n’est pas simplement ce que tout le monde pensait autrefois et qu’il ne s’agit pas de l’opposer comme un modèle mythique aux familles réelles que nous rencontrons, mais que nous pourrons la proposer comme boussole et vision d’espérance dans la pastorale des familles d’aujourd’hui.
Les fondements d’une vision chrétienne de la famille
Un protestant (surtout s’il est de sensibilité évangélique) va tout naturellement se tourner vers la révélation biblique pour trouver un fondement théologique à la famille. Mais comment faire ? S’agit-il de constater l’existence de la famille comme un des ordres de la création ou de se pencher sur ce que la révélation en Jésus-Christ peut nous apporter de spécifique ? …
Reconnaissons que l’Ancien Testament nous présente une vision de la famille liée à son temps que nous aurions un certain mal à vouloir reprendre aujourd’hui. Polygamie, famille patriarcale, etc. Certes, le Nouveau Testament ne nous présente plus les mêmes situations, mais son insertion dans le contexte de l’époque est-elle plus normative que celle des livres de l’Ancien Testament ?
Il me semble néanmoins qu’une distinction assez radicale s’impose.
La vision de l’Ancien Testament
Dans l’Ancien Testament, le mariage est une donnée de la société. Il s’agit manifestement de la cellule première, fondatrice même de la société. C’est elle qui assure la sécurité des personnes par la solidarité qu’elle manifeste. De nombreuses lois sont là pour préciser les devoirs des membres de la famille les uns vis-à-vis des autres. Et chacun se rappelle que la veuve et l’orphelin sont les symboles même de la fragilité sociale car ils risquent de devenir extérieurs à la protection familiale. La manifestation la plus claire est sans doute celle qui est indiquée dans le 4ème (ou 5ème) commandement de la loi : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que te donne le Seigneur ton Dieu » (Ex 20.12). Ce respect dû aux parents souligne, entre autres, et dans le cadre d’une attitude générale de respect, le devoir de les prendre en charge lorsque, l’âge venant, ils seront dans le besoin. Les Dix commandements comportent d’autres commandements concernant la famille : l’interdiction de l’adultère et le refus de la convoitise qui concerne d’ailleurs aussi bien la femme du prochain que tout ce qui relève de sa propriété. Même les lois spécifiquement sociales comme celle du jubilé incluent la dimension familiale en précisant des obligations de rachat entre proches (Lv 25.25). C’est dans un ordre d’idée semblable que le beau-frère se voit, par la règle dite du lévirat, obligé d’épouser, et donc de prendre socialement en charge la femme...
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