La marche à orientation spirituelle (quel que soit le sens que l’on donne au mot) est devenue « tendance ». C’est en tout cas ce que l’auteur a récemment entendu de la bouche de ses collègues, qui venaient d’apprendre qu’il allait s’absenter plusieurs semaines. Mais que se cache-t-il sous cette pratique en plein développement ? Frédéric de Coninck en examine ici plusieurs aspects tout en adoptant une succession de regards différents : d’abord un point de vue empirique sur ce que l’on peut observer et entendre ; ensuite un écho à certains éléments de la spiritualité biblique ; enfin une tentative d’interprétation du phénomène et de positionnement par rapport à la spiritualité biblique.
Ce que l’on peut observer chez les pèlerins du chemin de Saint-Jacques
Que cherchent toutes ces personnes, chaque année plus nombreuses qui parcourent le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle ? Les reliques déposées dans la cathédrale n’en attirent que peu d’entre elles. Un nombre non négligeable se contente, d’ailleurs, de faire une partie du chemin ou même de fractionner leur marche, de sorte qu’il leur faut plusieurs années pour arriver à destination. Une minorité d’entre elles se déclare catholique pratiquante. Alors que cherchent-elles ?
En 2001, 13.000 pèlerins ont été enregistrés au point de passage entre la France et l’Espagne, à Saint-Jean-Pied-de-Port. Dix ans plus tard, en 2011, leur nombre a triplé : 39 000 (et plus de 45 000 en 2012). Le nombre de pèlerins, en Espagne, est dépendant des années dites « jacquaires » (lorsque la Saint-Jacques tombe un dimanche), mais rien de tel n’apparaît sur les statistiques françaises, ce qui montre bien le peu d’engagement des pèlerins cheminant en France, par rapport à la dimension rituelle du pèlerinage. À l’arrivée à Saint-Jacques-de-Compostelle, on comptait, la même année, en 2011, 180 000 pèlerins et, l’année suivante, en 2012, plus de 190 000 (la dernière année jacquaire remonte à 2010).
Il faut sans doute distinguer la motivation de ceux qui font une petite partie du chemin et de ceux qui s’engagent dans une marche au long cours. 50% des personnes arrivant à Saint-Jacques sont espagnoles. Un certain nombre d’entre elles viennent plutôt chercher un certificat d’honorabilité : si l’on peut prouver que l’on a marché au moins 100 Km à pied, on peut obtenir la « Compostella » qui permet, en Espagne, d’appuyer un CV si l’on postule à un emploi, pour témoigner que l’on est quelqu’un de fiable. Le bureau des pèlerins estime que 20% des arrivants se sont contentés du minimum requis de 100 km. Mais les autres ?
Par rapport aux chiffres habituels de la pratique religieuse, les statistiques frappent l’imagination : il y a une majorité d’hommes (57%) et beaucoup de jeunes (28% de moins de 30 ans)((Tous ces chiffres sont publiés par le bureau des pèlerins à Saint-Jacques : http://www.peregrinossantiago.es/esp/wp-content/uploads/informes/peregrinaciones2012.pdf)) : ces chiffres s’expliquent par le parcours assez physique de ce pèlerinage, mais ils sont intéressants quand on sait que la tranche d’âge des 20-30 ans mais aussi les hommes sont assez difficiles à mobiliser dans les Églises. À titre de comparaison, les pèlerinages de confiance de Taizé attirent entre 30 000 et 100 000 jeunes (suivant les lieux et les années) en Europe((Cf.http://fr.wikipedia.org/wiki/Communaut%C3%A9_de_Taiz%C3%A9#.C3.89changes_internationaux)). On se situe dans des ordres de grandeur comparables.
Quelle est leur position par rapport à la religion instituée ?
Voilà ce que disent les chiffres. Qu’en est-il de ce que déclarent les pèlerins sur le but de leur marche ? Les éléments qualitatifs, rapportés ci-dessous, ne résultent pas d’une enquête respectant les normes universitaires. Il se trouve que j’ai parcouru, à plusieurs reprises, divers tronçons du chemin de Saint-Jacques et que j’ai accompli, l’an dernier, l’ensemble du trajet pendant trois mois d’affilée, de sorte que j’ai eu l’occasion de… m’entretenir avec bon nombre de personnes. Il s’agissait de conversations libres et je n’ai pas cherché spécialement à connaître leurs motivations. Certaines m’en ont parlé, d’autres pas. Les fragments d’histoires personnelles qu’elles m’ont livrées variaient beaucoup, en profondeur, d’une personne à l’autre. Les récits que j’ai recueillis (sans les noter) me semblent assez convergents. On peut simplement supposer que j’ai induit un biais par ma propre appartenance à une communauté religieuse : j’ai probablement eu des contacts avec des personnes ayant une pratique religieuse plus régulière que la moyenne.
J’ai ainsi rencontré plusieurs personnes à l’appartenance ecclésiale affirmée, mais ce n’est absolument pas la majorité des cas. Beaucoup de ces pèlerins n’hésitent pas à dire qu’ils ne sont pas croyants, ou qu’ils ont du mal à se situer par rapport à cette question. Pour autant, un très petit nombre de personnes effectue cette marche comme une simple randonnée. Ce qui s’explique assez bien : il y a des endroits plus intéressants, avec plus de dénivelés et une nature plus sauvage, mais également moins de monde et des paysages plus divers, si l’on est un adepte de la randonnée.
La quasi totalité des personnes sont là pour accomplir une démarche personnelle. C’est parfois le fruit d’un événement difficile : deuil, séparation, vie familiale étouffante, travail devenu insupportable. Cela peut-être l’occasion de chercher une nouvelle orientation pour sa vie. Mais ces pèlerins ne cherchent pas spécialement le conseil d’une Église ou d’un ecclésiastique par rapport à ces transitions. Ils partagent leurs questionnements avec les autres pèlerins (quand ils le font), mais ils n’attendent aucun conseil. La règle tacite est de faire le minimum de commentaires par rapport à ce que quelqu’un partage. On peut partager en retour, mais non pas se lancer dans un discours normatif.
Un nombre non négligeable a connu des histoires douloureuses avec les Églises : exclusion, manque d’accueil, blessures, hypocrisie, etc. Ils n’envisagent pas de reprendre le fil d’une pratique qui a été interrompue.
D’autres ont simplement une idée assez vague de ce qui se passe dans une Église. Ils n’ont pas lu la Bible et ils ne souhaitent pas en savoir davantage. Il se trouve que je lis des passages de la Bible, en marchant. Je ne le fais pas ostensiblement, mais je ne m’en cache pas non plus. Personne ne m’a jamais demandé que je lui prête le Nouveau Testament que j’emmène avec moi, afin d’y jeter ne serait-ce qu’un coup d’œil.
L’Église catholique a aménagé des lieux d’accueil et d’écoute dans certaines étapes. Dans d’autres lieux, elle organise aussi des réunions de partage, en soirée. Ces lieux sont fréquentés,...