Pratiques de délivrance : contexte culturel et interrogations théologiques

Ministère pastoral
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Qu’est-ce qui va bouger ou changer, dès lors que l’on admet l’existence des influences démoniaques et qu’on leur accorde une place prééminente dans la doctrine et dans la vie chrétienne ? Au niveau de la théologie systématique, ce sujet touche à la fois la doctrine de Dieu et celle de l’homme. Par exemple, en admettant l’existence des êtres ou des forces démoniaques, on suscite forcément des questions par rapport à l’origine du mal et sa responsabilité dans le monde. Qu’en est-il de la liberté de l’homme, du péché, de la souveraineté de Dieu ? Nous devons également revisiter notre conception de la création. Comment comprendre qu’au commencement elle était bonne (Genèse 1), et qu’elle fait toujours l’objet de la providence de Dieu ?

Avant d’aborder ces questions fondamentales, suscitées par la pastorale de délivrance, nous voulons mettre un coup de projecteur sur deux exemples concrets de pratiques courantes dans les milieux évangéliques. Ensuite, nous essaierons d’y voir plus clair à la lumière des développements dans la société en général.

Nous avons sélectionné un exemple d’accompagnement pastoral de délivrance dans le contexte d’une Église locale, et un exemple d’un ministère de délivrance dans le contexte d’une conférence inter-Églises((Ces exemples sont basés sur les recherches de doctorat, consacrées à la signification de la conversion dans les Églises évangéliques et pentecôtistes aux Pays-Bas. Cf. Miranda Klaver, This Is My Desire, a Semiotic Perspective on Conversion in an Evangelical Seeker Church and a Pentecostal Church in the Netherlands. PhD. thesis, Amsterdam University Press/VU University Amsterdam, 2011.)).

Exemple 1. Journée « Rencontre »

Dans le premier cas, nous sommes dans une Église de Pentecôte, plus précisément au sein d’un groupe de nouveaux croyants. On voit comment la délivrance fait partie de leur chemin de conversion. Dans un passé récent, les participants ont déjà fait la démarche personnelle de consacrer leur vie à Jésus-Christ. Après cela, ils ont également reçu le baptême dans l’Esprit, par imposition des mains. Maintenant ils sont conduits dans une séance de délivrance.

L’Église dont ils font partie, propose un cours de disciples à ceux qui ont suivi un cours Alpha et qui veulent aller plus loin. Ce cours consiste en sept soirées à thème, par exemple « prier comme Jésus », « amertume et pardon », suivies d’une journée (samedi) autour du thème « identité et autorité ». Dans l’annonce de cette journée, il est indiqué que les participants auront une expérience de « rencontre » (encounter), à savoir une rencontre avec Dieu. Cette expérience est modelée sur l’histoire de Jacob et sa rencontre avec Dieu à la rivière du Yabboq : comme Jacob a lutté avec Dieu et a renoncé à ses idoles, recevant un nouveau nom et une nouvelle identité, les participants vont vivre, eux aussi, une véritable transformation. 

Pendant le programme du matin, ils écoutent un exposé sur la vraie identité d’un croyant en Christ, l’idée centrale étant que chaque être humain est destiné à vivre en relation avec Dieu le Père. L’intervenant insiste sur le fait que Dieu a un cœur de Père, et à quel point notre image de Dieu est déterminée par l’image que nous avons de notre père naturel. Vers la fin de la matinée, le groupe doit comprendre combien il est important de pardonner à nos pères biologiques le manquement à leur devoir de nous montrer l’image d’un Dieu Père. Le message se résume ainsi : « Le pardon est la clé de la restauration de l’image de Dieu comme Père ». Ensuite, une prière écrite est distribuée. Sous la direction de l’intervenant, chacun répète les paroles de cette prière à haute voix.

Pendant le programme de l’après-midi, le concept de l’identité est développé dans un exposé sur « l’autorité spirituelle ». Les participants apprennent que des démons peuvent influer sur la vie des croyants et qu’il est nécessaire d’être libéré de ces puissances afin de vivre une « vie victorieuse », aussi appelée « vie de vainqueur ». L’influence des démons et des puissances est passée par des portes d’entrée démoniaques. Pour visualiser cela, l’intervenant présente l’image d’un corps avec plusieurs ouvertures, qui sont autant de portes d’accès pour des puissances maléfiques. Notons au passage que cette représentation ressemble beaucoup à la manière dont le philosophe Charles Taylor décrit l’homme comme un « moi poreux »((Charles Taylor, A Secular Age, 2007, p. 35-43.)). 
Le groupe entend que ces portes d’accès au mal peuvent résulter (1) de la désobéissance, (2) du traumatisme émotionnel, (3) de vœux intérieurs, (4) de malédictions, et (5) du refus de pardonner.

C’est pourquoi il est important de repérer ces possibles « portes d’entrée ». Afin de les aider à en faire une cartographie, les participants reçoivent un questionnaire très élaboré, réparti en plusieurs catégories de péchés. Ensuite, ils sont invités à lire la liste attentivement et à cocher les péchés qui jouent un rôle dans leur vie. Après quoi, ils doivent confesser ces péchés par une prière personnelle.

Le questionnaire énumère beaucoup de catégories, allant d’une liste d’émotions négatives telles que la colère, la peur, l’inquiétude… jusqu’à une liste de pratiques occultes comme la clairvoyance et les séances de spiritisme.

Après avoir travaillé les listes et coché toutes les cases possibles, les participants doivent les mettre dans un destructeur de documents posé sur le devant de la salle, à côté d’une grande croix en bois. Autour de cette croix se trouvent plusieurs équipes de deux accompagnateurs, prêtes à prier avec ceux qui le souhaitent.

Exemple 2. Conférence de délivrance

Dans le deuxième exemple, nous sommes dans les locaux d’une Église pentecôtiste, en 2007, où se déroule une conférence de délivrance, organisée et animée par une association indépendante pour la pastorale de délivrance. Cette association est dirigée par un pasteur itinérant qui travaille avec une équipe composée de nombreux bénévoles de son Église. Ils ont loué les locaux de l’Église locale pour deux jours.

L’association s’occupe de tous les aspects de la conférence. Il y a une équipe de louange, une équipe… d’accompagnateurs pastoraux, une équipe de cuisine, une équipe technique, et des bénévoles pour les stands où sont vendus livres, CD et DVD.

Plus de trois cents personnes remplissent la salle : des pentecôtistes, des baptistes, des réformés, des catholiques et des évangéliques de tous bords, venus de différentes régions du pays, afin de se retrouver autour du thème de la délivrance.
Ici, le thème de la délivrance ne se situe pas dans un contexte de conversion comme dans le premier cas. Les intervenants s’adressent à leur public comme étant des croyants qui ont besoin d’en savoir davantage sur le monde « spirituel » invisible. Situant la délivrance dans ce contexte, ils introduisent une nouvelle perspective sur la réalité, concentrée sur la relation entre les mondes visible et invisible, soulignant l’importance du combat spirituel.

Les participants doivent apprendre comment discerner aussi bien l’influence du mal dans ce monde que les éventuels attachements au mal dans leur vie personnelle.

La journée commence par un temps de louange, les chants de réveil parlent presque tous de la victoire de Jésus sur les puissances : « Jésus tu es vainqueur », etc. Pendant cette première séance, un enseignement est donné sur la position du croyant dans le monde spirituel invisible. « Vous êtes nés de nouveau comme des vainqueurs », souligne l’intervenant. « Ici, vous allez apprendre comment devenir un vainqueur ». Les participants doivent comprendre que la délivrance est directement liée à l’identité du croyant en Christ. Passant en revue plusieurs passages des Épîtres de Paul, l’orateur met en avant l’autorité que les croyants ont reçue en Christ. L’essentiel de son message se résume ainsi : « Dans la délivrance, il ne s’agit pas tant de lutter contre les puissances que de réclamer la victoire remportée par Jésus-Christ sur ces puissances. Si vous voulez vivre une vie victorieuse, vous avez besoin de connaître votre position grâce à votre foi en Christ. La vérité est que vous êtes déjà libéré par le Christ, mais que des péchés peuvent vous empêcher de prendre cette position de force et d’autorité ».
Pendant la conférence, la délivrance est associée, d’une part à la puissance du mal dans la personne du diable « qui est toutefois déjà vaincu », et d’autre part à la puissance du péché à laquelle le croyant est confronté tous les jours. À maintes reprises, les intervenants soulignent la victoire décisive remportée sur le diable et les puissances du mal par la mort de Jésus sur la croix.

Concentrant leur attention sur la souffrance physique de Jésus sur la croix, ils mettent en avant la puissance du sang de Jésus. Selon cette vision du salut, la mort de Jésus signifie avant tout une victoire sur les puissances.
Les participants sont encouragés à s’examiner eux-mêmes, à confesser leurs péchés, à faire le nettoyage dans leur vie. Pour cela, ils doivent utiliser le même outil que nous avons vu...

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Les cahiers de l’École Pastorale

#14 - 4e trimestre 2012

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