L’autorité du pasteur dans l’Église
« Qui est le plus grand ? », telle est la question mesquine qui, pour la deuxième fois, agite les disciples (Lc 9.46) et qui a pour enjeu la désignation de celui qui a autorité dans le groupe. Eu égard au contexte – l’annonce de la mort et de la trahison de Jésus – la querelle peut nous paraître déplacée. Mais en la matière nous n’avons rien à envier aux douze : les disputes relatives au pouvoir jalonnent l’histoire de l’Église en général et celle de nos Églises évangéliques en particulier. Bien des divisions aux motifs apparemment « spirituels » cachent en fait des querelles de personnes et une certaine lutte pour le pouvoir. Pourquoi de telles disputes à propos de l’autorité ? Sinon parce que nous abordons la question de la manière à la fois la plus courante et la plus mauvaise qui soit : nous lions l’autorité à la grandeur et nous nous mesurons sans cesse aux autres à ce propos. C’est ainsi que, dans l’Église, chacun est tenté de voir midi à sa porte : tel croit à son autorité en raison de sa force de caractère, tel autre la suppose à la mesure de ses contributions financières, tel autre enfin la prétend proportionnelle à sa réussite professionnelle ou à sa position sociale… Jésus récuse une telle conception de l’autorité et la dit comparable à ce qui se passe dans le monde (Lc 22.25). Pour lui, l’autorité n’est pas affaire de grandeur affichée, mais de service humble et concret.
Avant d’aller au cœur du sujet, un détour par des questions de méthode s’impose. En effet, de trop nombreux anciens et pasteurs errent en la matière en faisant appel à des textes bibliques qui ne s’appliquent pas à leur situation.
A. Le Nouveau Testament d’abord
En ce qui concerne l’autorité du pasteur dans l’Église, le document de référence est le Nouveau Testament. Faire appel en la matière aux récits ou aux lois de l’Ancien Testament n’est pas sans difficulté, et parfois même sans danger, si aucun effort d’interprétation approprié n’est effectué. L’Écriture, elle-même, se présente comme un document double, Ancien Testament et Nouveau Testament, qui correspond à une distinction d’alliance : ancienne et nouvelle, témoignant, elles-mêmes, d’étapes différentes dans le plan de Dieu.
Le Nouveau Testament plus que l’Ancien Testament
C’est une chose que nous avons généralement bien comprise quand il s’agit du salut. Nous tenons pour acquis, en raison de l’enseignement de l’Épître aux Hébreux, l’inanité actuelle du système sacrificiel de l’Ancienne Alliance, parce que remplacé et accompli par le sacrifice unique, parfait et éternel de Jésus à la croix. Nous acceptons aussi la manière différente qu’a le Saint-Esprit d’opérer dans les cœurs : accordé avec parcimonie et par anticipation de l’œuvre du Christ sous l’Ancienne Alliance, il a été répandu depuis la Pentecôte avec abondance et de façon universelle sur tous ceux qui croient((Les expressions « avec parcimonie et par anticipation » et « avec abondance et de façon universelle » résument l’étude détaillée et convaincante de mon collègue Sylvain ROMEROWSKI, L’œuvre du Saint-Esprit dans l’histoire du salut, Charols, Excelsis, 2005.))… et l’on pourrait multiplier les exemples de distinction.
Or, curieusement, certains oublient cette distinction quand il s’agit de l’Église, de son fonctionnement, des ministres qui la composent et de l’autorité qui s’y exerce. Il ne me semble pas légitime d’assimiler sans autre qualificatif l’Église à Israël. Bien évidemment, l’un et l’autre sont liés puisque tous deux objets du plan de salut de Dieu – mais ils ne sont pas identiques. Israël est une nation avec une culture définie, des contraintes géopolitiques… L’Église est une réalité spirituelle qui transcende les cultures et se joue des frontières. Vouloir appliquer à l’Église le système de fonctionnement de la théocratie (finalement malheureuse) qu’a été Israël, ou pis de sa monarchie, c’est faire de l’Église un État – ce qu’elle n’est pas et ne sera jamais sans renoncer à son identité spirituelle. Dans la même veine, je crois abusif de défendre l’autorité d’un ministre sur la seule base d’un exemple vétérotestamentaire. J’ai ainsi entendu un pasteur se comparer à Élie et déclarer que les chrétiens étaient à son service comme Élisée et les cinquante fils de prophètes étaient au service d’Élie !
Dans tous les cas, il sera donc sage de fonder sa théologie de l’Église et de son fonctionnement sur le Nouveau Testament et d’utiliser l’Ancien Testament avec circonspection, selon les indications qu’en donne le Nouveau Testament lui-même.
Tout le Nouveau Testament
Une fois ce premier principe acquis, il est nécessaire d’en observer un deuxième : se référer dans l’étude du sujet à tout le Nouveau Testament et pas seulement à une partie.
Pour des raisons aussi diverses que la paresse, le choix délibéré ou la mauvaise foi, nous sommes tentés de nous en tenir à quelques textes commodes et à négliger les autres. Les uns ne voient l’Église véritable que dans le récit des Actes, d’autres privilégient les lettres de Paul dans ce qu’elles ont de disciplinaire (parce que cela correspond à un trait de leur caractère), d’autres encore ne veulent y voir que l’enseignement sur la liberté chrétienne (jusqu’à trier ce qui est « paulinien » de ce qui ne l’est pas) … Nous devons résister à cette tentation, faire preuve d’honnêteté intellectuelle et surtout de respect pour la richesse du conseil de Dieu inscrit dans sa Parole.
Une saine interprétation de l’Écriture consiste à rassembler, autant que faire se peut, toutes les données sur un même sujet pour tenter de les harmoniser (la partie par le tout et non l’inverse). Si vous vous livrez à cet exercice en ce qui concerne l’autorité dans l’Église, c’est-à-dire en étudiant pour une bonne part les questions de structures et de fonctionnement de l’Église, vous serez frappés par la diversité des indications qui témoignent de la liberté que Dieu a laissée à son Église – inspirée par l’Esprit – pour s’adapter aux cultures de tous les lieux et de tous les temps. Autant l’Ancien Testament codifie avec minutie la vie cultuelle des Israélites, le fonctionnement du Tabernacle et du Temple qui lui succédera, autant le Nouveau Testament se limite à des indications sommaires sur les aspects formels de la vie de l’Église. La mise en place de structures et de règles de fonctionnement adaptées à nos circonstances est laissée, non pas à notre arbitraire, mais à notre sagesse éclairée par le Saint-Esprit. Une étude attentive de tout le Nouveau Testament sur ce sujet nous évitera d’être trop dogmatiques quant aux solutions que nous avons adoptées et trop critique quant aux solutions qu’ont adoptées d’autres communautés chrétiennes.
Rien que le Nouveau Testament
Troisième et dernier principe à prendre en compte dans une étude de ce type : éviter d’aborder le Nouveau Testament avec la conviction que nous avons déjà la bonne réponse, que la tradition ecclésiastique à laquelle nous appartenons est éminemment biblique et qu’au fond, nous n’avons plus rien à apprendre, juste à trouver quelques textes qui confirmeront nos a priori. Agir de la sorte est la meilleure manière de ne pas progresser. C’est, de plus, manquer singulièrement d’humilité. Qui peut croire que son Église échappe totalement à l’installation de « traditions humaines » (dans le sens péjoratif) et n’a jamais besoin d’être réformée par la Parole et par l’Esprit ? Pour entendre l’Écriture, nous devons nous efforcer de n’écouter qu’elle en faisant abstraction de notre héritage et de notre culture. Mais restons humbles : c’est en pratique très difficile. Mon arrière-plan me rend sensible à certains accents du Nouveau Testament plus qu’à d’autres. Je ne peux m’empêcher d’aborder la question de l’autorité dans l’Église avec ma tradition baptiste et avec toute une culture de citoyen d’un pays démocratique. Un frère camerounais, récemment sorti de l’animisme et vivant dans un pays où la culture politique est celle du parti unique, verrait les choses sous un angle sensiblement différent. J’ai vécu deux ans au Nord-Cameroun où j’admettais alors volontiers que les jeunes réagissent à mon enseignement, posent des questions et lancent des débats sur tel ou tel sujet. Par contre, devant les mêmes attitudes, un ancien d’une Église camerounaise se crispait parce qu’il tendait à considérer qu’il s’agissait d’une forme d’insoumission et vivait cela comme une menace. En abordant le Nouveau Testament sur le sujet de l’autorité, il nous faut donc faire preuve d’humilité et rester conscients des limites de notre appréciation, y compris quand, comme c’est mon cas, on enseigne la théologie pratique dans un institut biblique.
B. L’autorité dans l’Église : les données du Nouveau Testament
Nous nous pencherons successivement sur le fondement de l’autorité (d’où vient-elle ?), sur son fonctionnement (qui est appelé à l’exercer ?), et enfin sur ses caractéristiques (quelles sont les qualités d’une saine autorité) ?
Son fondement : une autorité déléguée
L’examen attentif des textes nous conduit d’emblée à un constat massif : l’autorité est une prérogative divine, elle n’appartient jamais aux hommes qui l’exercent, quand bien même ils ignorent ou méprisent Dieu.
Jésus l’a dit de façon saisissante à Pilate qui le menaçait de son pouvoir : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut » (Jn 19.11). Paul le répète sous une autre forme dans l’Épître aux Romains à propos des autorités civiles : « … il n’y a pas d’autorité qui ne viennent de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées par Dieu. » (Rm 13.1b). Ce qui est vrai de toute autorité en général l’est plus encore de l’autorité dans l’Église en particulier : « … ce Christ qui domine toutes choses, il l’a donné pour chef à l’Église » (Ep 1.22). Sur la base de sa toute-puissance, il a envoyé ses disciples fonder l’Église à travers le monde et, ce faisant, leur a délégué une certaine autorité pour la conduire comme l’écrit Paul aux Corinthiens (1 Co 12.28) :
« Dieu a établi dans l’Église, premièrement des apôtres, deuxièmement des prophètes, troisièmement des enseignants ; puis viennent les dons suivants qu’il a faits à l’Église : les miracles, la guérison de malades, l’aide, la direction d’Église, le parler dans des langues inconnues. »
La part d’autorité que nous pouvons exercer dans l’œuvre de Dieu nous est toujours confiée par lui. Elle n’est et ne sera jamais notre propriété personnelle, quels que soient nos mérites, nos compétences ou notre expérience ; le croire, c’est nous exposer à l’abus de pouvoir((C’est le sens de l’avertissement de Jésus aux Pharisiens : « Ne vous faites pas non plus appeler chefs, car un seul est votre Chef : le Christ. » Mt 23.10)). Nous devons toujours exercer notre autorité avec la conscience qu’il s’agit d’abord d’une grande responsabilité, c’est-à-dire que nous devrons répondre de nos actes devant Dieu à ce propos. Paul rappelle ainsi solennellement aux anciens d’Éphèse dans son discours d’adieu : « Veillez donc sur vous-mêmes et sur tout le troupeau de l’Église que le Saint-Esprit a confié à votre garde… » (Ac 20.28).
Une manière de veiller sur l’exercice des responsabilités qui nous sont confiées, c’est d’ausculter le vocabulaire que nous employons, car il est souvent révélateur de certaines inclinations, pour ne pas dire de certaines tentations. Au cours de mon ministère, j’ai parfois entendu des formulations curieuses pour désigner l’exercice de l’autorité dans l’Église : le pasteur et les anciens ont autorité sur l’Église. La terminologie est-elle bibliquement correcte ? Après un examen minutieux des expressions bibliques, voici le résultat :
- Les disciples ont reçu puissance et autorité sur les démons (Lc 9)
- Les disciples ont reçu autorité de marcher sur les serpents et les scorpions et sur toute la puissance de l’ennemi (Lc 10)
- Au vainqueur est donnée autorité sur les nations (Ap 2.26, lettre à Thyatire)
Jamais une telle formulation ne s’applique à l’exercice de l’autorité dans l’Église, sinon pour la condamner en 1 Pierre 5.3 où, à propos de prendre soin du troupeau, il est écrit : « N’exercez pas un pouvoir autoritaire sur ceux qui ont été confiés à vos soins((« non comme dominant sur ceux qui vous sont échus en partage » (Segond 1910))) ». Or je crains que cette formulation « avoir autorité sur » ne trahisse une certaine volonté ou tentation de domination. L’apôtre Paul, qui ne manquait pas d’autorité, utilisait un autre vocabulaire dont nous devrions nous inspirer. À la fin de la 2e épitre aux Corinthiens (13.10), il dit : « … je vous écris tout cela pendant que je suis encore loin, pour qu’étant présent, je n’aie pas à faire usage, avec sévérité, de l’autorité que le Seigneur m’a donnée pour construire et non pour renverser. »
L’autorité que nous avons reçue est donc liée à un service précis au sein de la communauté. Elle s’attache à un ou plusieurs aspects de l’édification du corps de Christ. Nous avons autorité pour construire, et non sur des personnes. Pour le dire autrement, avoir une autorité dans l’Église signifie être autorisé par Dieu à remplir un certain service pour édifier son corps.
L’autorité dans l’Église est donc le résultat d’une délégation de la part de Dieu et l’objet d’une grande responsabilité pour ceux qui l’exercent. Reste à voir, quant au fondement de l’autorité, comment le Seigneur a délégué cette autorité et les modalités de cette délégation aujourd’hui.
Nous ne pouvons faire l’impasse sur un texte de l’évangile de Matthieu (16.18-19) qui a fait couler beaucoup d’encre et qui a servi de base à la notion de succession apostolique dans l’Église catholique romaine :
« Et moi, je te déclare : Tu es Pierre, et sur cette pierre j’édifierai mon Église, contre laquelle la mort elle-même ne pourra rien. Je te donnerai les clés du royaume des cieux : tous ceux que tu excluras sur la terre auront été exclus aux yeux de Dieu et tous ceux que tu accueilleras sur la terre auront été accueillis aux yeux de Dieu. »
Je n’entrerai pas ici dans le débat exégétique et théologique sur l’interprétation du texte, mais me contenterai d’affirmer ce que je crois juste et que je tiens pour l’essentiel d’Henri Blocher.
La tradition romaine voit dans cette parole de Jésus une désignation de l’apôtre Pierre comme primat : le Seigneur accorderait ici à Pierre une primauté transmissible, dont héritent ses successeurs sur le siège épiscopal de Rome. Cette primauté s’accompagnerait du pouvoir des clés, transmissible par la même occasion, qui permettrait au souverain pontife d’exercer une autorité jusque dans la promulgation et la formulation de dogmes, de règles de doctrines. Cette thèse ne résiste guère à un examen attentif des textes. Avec beaucoup d’autres, Henri Blocher considère que Jésus bâtit l’Église, non sur l’apôtre en tant que personne, mais sur la vérité qu’il vient de confesser : « Tu es le Christ, le fils du Dieu vivant », et donc sur le rocher qu’il est en tant que Messie et fils de Dieu. Quant au pouvoir des clés et à l’expression « lier-délier », elles renvoient à un vocabulaire palestinien. La clé est le symbole remis aux docteurs et a pour équivalent moderne notre parchemin académique. Le pouvoir de lier et délier indique quel rôle décisif le Seigneur confie à Pierre et autres apôtres dans l’histoire du salut : fixer la doctrine et établir une discipline. Il n’est nullement question d’une transmission de ce pouvoir à d’autres après eux et, à mon sens, il n’existe pas de succession apostolique au sens strict du terme à moins de considérer que le canon n’est pas clos !
Les apôtres ne désigneront d’ailleurs pas des successeurs, mais s’adjoindront des collaborateurs et veilleront à la nomination d’évêques ou anciens dans les Églises locales. Et l’autorité de ces derniers ne sera pas fonction du prestige de ceux qui les auront nommés, mais de la fidélité qu’ils manifesteront à leur enseignement, c’est-à-dire à l’Écriture et donc au Seigneur qu’elle révèle. En un sens, l’autorité spirituelle qu’ils sont appelés à exercer dans l’Église et à son service leur est déléguée par les apôtres, mais vient du Seigneur lui-même. Et elle demeurera effective dans la mesure où ils resteront fidèles à la Parole du Seigneur et non en vertu d’un quelconque héritage. C’est pourquoi Paul dit à Timothée : « Veille sur toi-même et sur ton enseignement, avec persévérance, car en agissant ainsi tu sauveras et toi-même et ceux qui t’écoutent » (1 Tm 4.16).
Sur un plan pratique, les modalités de délégation de l’autorité au pasteur et au conseil de l’Église varieront en fonction de l’organisation adoptée. Expérience personnelle ou observée chez d’autres, il me semble néanmoins important de respecter certains principes cités ci-après par ordre décroissant d’importance :
- La délégation d’autorité doit impérativement prendre en compte la question de la vocation. Autrement dit, elle n’est pas simple processus démocratique ou administratif, mais garde prioritairement une dimension spirituelle. La personne est-elle appelée à exercer le ministère qui lui sera confié (vocation interne) ? Et y a-t-il suffisamment d’indices probants (vocation externe) qu’elle a les qualités personnelles et les compétences pour assurer le service envisagé ?
- La délégation d’autorité doit s’accompagner d’une vraie responsabilité. Il s’agit en la matière de trois choses complémentaires :
- Accorder un véritable espace pour que le pasteur et les membres du conseil puissent faire preuve d’initiative, de créativité. Si l’autorité déléguée consiste juste à exécuter ce que d’autres ont décidé et à soumettre la moindre décision à un groupe ou à l’assemblée, il y a un problème de confiance qui ne tardera pas à se traduire par un problème de leadership.
- Prévoir les modalités selon lesquelles le pasteur et les membres du conseil rendent compte de leur action et de leurs décisions courantes. Dans notre système associatif, le conseil d’administration et l’assemblée générale sont les lieux ordinaires où chaque responsable rend compte de son travail. Cela peut être renforcé soit par des réunions de membres entre les assemblées générales, soit par une assemblée générale extraordinaire quand la situation est difficile ou la décision à prendre importante ou inédite (classiquement ce qui a trait à l’achat, à la vente ou à la rénovation des immeubles).
- Mettre en place une évaluation périodique de l’exercice du ou des ministères confiés. Il s’agit non seulement de prévoir des mandats limités dans le temps et des possibilités de reconduite par vote ou cooptation, mais d’objectiver par des entretiens et éventuellement des questionnaires à destination de l’Église qu’une personne est toujours à sa place et qu’elle exerce avec fidélité la charge qui lui a été confiée.
- La délégation d’autorité doit s’effectuer en cohérence avec les textes ou les usages qui régissent le fonctionnement de l’Église. Les régimes d’exception, les passe-droits ou les simples incohérences sont potentiellement générateurs de conflits et laissent une porte ouverte aux mauvais coucheurs comme au Diviseur. C’est pourquoi il me paraît sage de ne pas se contenter de simples habitudes, mais d’avoir des textes (statuts et règlement intérieur) précis et de ne pas hésiter à les faire évoluer si les circonstances l’exigent.
Son fonctionnement : une autorité partagée
Qui dans l’Église est appelé à exercer l’autorité ? Une ou deux personnes, un groupe de responsables, ceux qui exercent un ministère seulement, ou toute l’assemblée ?
Mes recherches autour de cet article m’ont conforté dans l’idée que l’autorité n’est pas l’apanage d’un seul dans l’Église, ou d’un petit groupe, mais bien de toute la communauté. J’en veux pour preuve l’image que Paul utilise pour désigner l’Église : celle du corps, en insistant sur le fait que chacun y occupe une place voulue par Dieu et utile pour l’ensemble (1 Co 12.7,27) :
« En chacun, l’Esprit se manifeste d’une façon particulière, en vue du bien commun… Or vous, vous constituez ensemble un corps qui appartient au Christ, et chacun de vous en particulier en est un membre. »
On est loin d’une structure typiquement hiérarchique et forcément élitiste par son organisation pyramidale. Dans ce système, seul le sommet a une importance déterminante, la base restant d’importance relative par la masse souvent inerte qu’elle forme. Rien de tel dans un corps où toutes les parties, même les plus discrètes, participent à la vie de l’ensemble. Chacun des membres a une part de responsabilité et donc aussi d’autorité dans la vie et la santé de la communauté. Paul ne cesse d’exhorter par ses lettres, non seulement les évêques, les anciens et les diacres, mais aussi et surtout chacun des chrétiens de tel et tel lieu à veiller à la bonne marche de l’ensemble :
« … supportez-vous les uns les autres avec amour. Efforcez-vous de conserver l’unité que donne l’Esprit, dans la paix qui vous lie les uns aux autres. » ou encore « parce que vous révérez le Christ, vous vous soumettrez les uns aux autres », (Ep 4.2-3 ; 5.21).
Cette autorité partagée par tous à l’égard de tous ne conduit pas pour autant à l’uniformité. Les références de Paul au corps mettent en valeur la diversité des fonctions et aussi l’importance des ministères pour une vie harmonieuse de l’Église. Loin d’être présentés comme les détenteurs ultimes de l’autorité dans l’Église en raison de leur connaissance de l’Écriture, de leur spiritualité ou de leur fonction, ceux qui exercent un ministère sont considérés comme veillant particulièrement à l’autorité de l’Église, à la fidélité de tous au Seigneur et à Sa Parole. Leur rôle est de rendre aptes « ceux qui appartiennent à Dieu… à accomplir leur service en vue de la construction du corps du Christ » pour que tous puissent parvenir à « l’état d’adultes, à un stade où se manifeste toute la plénitude qui nous vient du Christ » (Ep 4.12,13). Certains commentateurs considèrent d’ailleurs que les ministères dont il est question dans ce chapitre correspondent aux « articulations » (BS) ou « jointures » (BFC) du corps du v.16, permettant « la cohésion et l’unité » de l’ensemble.
Voici quelques exemples néotestamentaires pour illustrer l’autorité partagée dans l’Église.
- Entre les Églises : Barnabas et Paul se heurtent à Antioche à un enseignement judaïsant qui provoque une vive querelle. On (l’Église ?) décide d’envoyer Paul et Barnabas, avec quelques frères, pour parler de cette affaire avec les apôtres et les responsables de l’Église de Jérusalem. Cette démarche aboutit à la tenue de ce qu’il est convenu d’appeler la conférence ou le synode de Jérusalem et qui permet d’élaborer une position commune (cf. Ac 15). Autrement dit, dans une affaire d’importance, menaçant le contenu même de la foi, l’autorité est partagée entre les Églises, et même les apôtres qui sont à la manœuvre n’agissent pas seuls, ils sont accompagnés de frères ou responsables((Ac 15.2 dit qu’« il fut décidé que Paul et Barnabas monteraient à Jérusalem avec quelques autres frères pour parler de ce problème avec les apôtres et les responsables de l’Église. » De part et d’autre, les apôtres sont accompagnés pour trouver une solution au problème.)). Cet épisode vient à lui seul sinon condamner, du moins tempérer le congrégationalisme de nos Églises exprimé parfois abusivement dans nos textes par la « souveraineté de l’Église locale ». L’Église locale ne saurait à elle seule exprimer toute la réalité de l’Église. Pour s’en convaincre, il vaut la peine de lire la dernière production du comité théologique du CNEF intitulée : L’Église, les Églises et les œuvres((Ce texte fut d’abord rédigé en 2016 pour évaluer d’un point de vue théologique la place des œuvres dans le plan de Dieu et leurs relations avec les Églises. Pour y parvenir, le texte revisite l’ecclésiologie des Églises de professants. Il a depuis fait l’objet d’une publication : L’Église, les Églises et les œuvres, col. Les Textes du CNEF, Marpent, BLF, 2019.)).
- Entre les apôtres : Malgré son tempérament de fonceur et la force de ses convictions, Paul prend soin de consulter les autres apôtres à Jérusalem afin d’avoir leur assentiment doctrinal avant de se lancer dans l’évangélisation des païens (cf. Gal. 2). Mais à une autre occasion, il n’hésite pas à s’opposer à Céphas (Pierre), qui lui a pourtant donné la main d’association, lorsqu’il le découvre enclin à l’hypocrisie face aux judaïsants. L’apôtre n’est donc pas seul maître à bord, il cherche l’assentiment des autres apôtres, mais peut aussi reprendre l’un d’eux s’il s’éloigne de la volonté du Seigneur. On ne saurait mieux indiquer que l’autorité, même au niveau apostolique, s’exerce de façon collégiale.
- À l’intérieur de l’Église locale : la communauté locale est souvent consultée et associée aux décisions, même les plus délicates. La conférence ou le synode de Jérusalem a pour origine vraisemblable une décision de l’Église locale d’Antioche , et les modalités du compte-rendu final font l’objet d’une consultation des apôtres, des anciens et de l’Église tout entière (« les apôtres et les responsables, avec toute l’Église, décidèrent de choisir parmi eux quelques délégués et de les envoyer à Antioche avec Paul et Barnabas. », Ac 15.22). L’Église locale est ailleurs associée à la nomination des premiers diacres (Ac 6).
- C’est aussi l’Église dans son ensemble qui est appelée à veiller au bon ordre du déroulement du culte, à y prendre une part active et à juger de la validité des dons exercés, en particulier celui de la prophétie (1 Co 14.29,31) :
« Quant à ceux qui prophétisent, que deux ou trois prennent la parole et que les autres jugent ce qu’ils disent… vous pouvez tous prophétiser à tour de rôle afin que tous soient instruits et stimulés dans leur foi. »
- C’est, enfin, l’Église tout entière qui est associée à l’exercice de la discipline lorsque les deux premières phases, discrètes, ont échoué (cf. Mt 18.15-17). Le cas de la discipline de l’homme incestueux dans l’Église de Corinthe confirme cette participation : « Lorsque vous serez réunis, et que je serai présent parmi vous en pensée, appliquez cette sentence dans la puissance de notre Seigneur Jésus : qu’un tel homme soit livré à Satan… » (1 Co 5.4-5a). Et en 2 Corinthiens 2, il est question d’un homme qui aurait insulté l’apôtre Paul et du « blâme que lui a infligé la majorité d’entre vous » (v. 6).’exemple de la discipline est d’autant plus intéressant que nous pourrions être tentés de gérer la sanction de façon discrète par peur de faire des vagues ou d’ouvrir la voie à la contestation. Et nous nous priverions alors de la pédagogie à laquelle l’Écriture semble de facto nous inviter : à offense publique, discipline publique pour le bien du pécheur et la mise en garde de toute la communauté. Si je parle d’offense publique, c’est que l’endurcissement dans le péché signalé en Matthieu 18 et le cas d’inceste évoqué en 1 Corinthiens 5 prennent, par leur gravité, une dimension collective qui ne permet pas de confiner leur traitement à la sphère strictement pastorale((C’est ce qu’a cru pouvoir faire l’Église catholique avec les actes pédophiles de certains de ses prêtres et qui lui fait aujourd’hui un tort immense, pour ne rien dire du mépris et de l’injustice ressentis par les victimes. Cela devrait nous faire réfléchir, car il n’est pas sûr que nous gérions toujours les scandales au sein de nos propres Églises au niveau adéquat !)).
Sur un plan pratique, la notion d’autorité partagée, souvent défendue sous le vocable de collégialité, doit néanmoins prendre en compte diverses réalités si l’on veut limiter les situations de blocage ou pire, les guerres de tranchées. Quand un conseil d’Église se perçoit d’emblée comme le contre-pouvoir du ou des pasteurs, on ne peut guère parler d’autorité partagée, mais d’autorité contestée. De même quand un pasteur fait du conseil un simple faire-valoir ou une chambre d’enregistrement de ses propres idées, l’autorité n’est plus partagée, mais mise en scène et finalement imposée. Les réalités à prendre en compte sont au nombre de trois.
1. Une autorité partagée ne doit pas mépriser ou ignorer la réalité du leadership. Même s’il est difficile de définir de façon strictement objective cette notion, elle est à la fois réelle et utile au bon fonctionnement d’un groupe, et donc d’une Église. La notion de leadership indique une capacité particulière qui n’est pas donnée à tous ceux qui exercent une autorité dans l’Église. Le leader se distingue du manager par sa capacité à aider un groupe à surmonter un problème nouveau qui remet en question sa réussite, voire sa survie. Au contraire, le manager n’a pas cette faculté, mais il sait comment assurer le fonctionnement habituel du groupe. En d’autres termes, il sait faire face aux « problèmes techniques » (par opposition aux « problèmes d’adaptation » que le leader sait traiter((Jeanne FARMER, Le ministère pastoral, approche systémique de la gestion de l’Église, La Bégude-de-Mazenc, Empreinte temps présent, 2006, p. 14.))), c’est-à-dire un problème qui trouve sa solution dans l’histoire et la mémoire du groupe. Il sait donc répéter une action déjà menée par le groupe ou trouver une réponse similaire apportée déjà dans le passé. Le manager développe ce qui existe tandis que le leader crée de nouvelles solutions pour répondre à de nouvelles situations, il entraîne le groupe dans de nouveaux développements. Comme Paul Beasley-Murray, je trouve que le mot de George Bernard Shaw s’applique bien au leader : « Vous voyez les choses comme elles sont, et vous dites : “Pourquoi ?” Mais moi, je rêve de choses qui n’ont jamais été, et je dis : “Pourquoi pas((Paul BEASLEY-MURRAY, « Le pasteur en tant que conducteur », Cahiers de l’École pastorale 13 ,1992, p. 14.)) ?” Dans ce sens, tout groupe, toute Église, pour fonctionner correctement, a besoin d’un ou plusieurs leaders qui, à défaut d’être reconnus ouvertement, s’imposeront naturellement ou parfois insidieusement. Un partage efficace (et aussi biblique car, après tout, la capacité de leadership est un don de Dieu) de l’autorité consiste à reconnaître de telles dispositions chez ceux qui en sont pourvus, et leur laisser l’espace pour les mettre en valeur. Selon mon expérience, tous les pasteurs ne sont pas des leaders nés, mais tous les pasteurs peuvent collaborer de façon utile avec les leaders de leur Église pour le bien de cette dernière.
2. Une autorité partagée doit aussi savoir graduer la collégialité en fonction des niveaux de décision. Il est peu fructueux, pour ne pas dire épuisant, de faire des efforts égaux de concertation pour toutes les décisions. Or nos Églises et nos associations, faute d’une vision claire sur l’importance des décisions, tendent à rediscuter les mêmes sujets de la même manière en conseil, en réunion de responsables d’activités, puis en assemblée générale. S’ensuivent une grande lenteur dans le processus de décision et de solides frustrations pour ceux qui ont reçu délégation pour siéger au conseil ou pour assurer la conduite d’une activité. Pour éviter cet écueil, il convient de définir les prérogatives de chacun et la façon dont il en rend compte. Aux membres rassemblés (généralement lors de l’assemblée générale) de définir les grandes orientations de la vie de l’Église et de voter, par l’adoption du budget, les moyens qui permettront de les assurer. Il est à ce niveau indispensable d’en rester aux grands principes et aux grandes masses du budget sans donner prise aux questions d’intendance (la couleur de la moquette, la marque de l’équipement informatique, la société de service à solliciter, la méthode d’évangélisation à adopter, le rétroplanning pour mettre en œuvre un projet…). Au conseil d’Église de définir les modalités concrètes qui permettront de déployer les orientations décidées en assemblée générale dans les limites du budget adopté. Au pasteur et aux anciens ou responsables d’activités impliqués dans les décisions quotidiennes d’œuvrer dans le cadre des modalités définies par le conseil et de faire remonter les adaptations ou modifications nécessaires pour une meilleure efficacité à leur niveau. Et dans l’autre sens, le pasteur et les anciens ou responsables d’activités doivent rendre compte au conseil d’Église du travail effectué, le conseil à l’assemblée générale du respect des orientations décidées l’année précédente. Et chacun doit bien s’en tenir à ce dont il est responsable sinon le risque est grand d’inciter les auditeurs à se préoccuper de choses qui ne sont pas au cœur de leur responsabilité (l’agenda du pasteur ou des anciens par exemple) et de passer à côté de l’essentiel (pour en rester au pasteur ou aux anciens, leur fidélité au Seigneur et à sa Parole dans leur enseignement).
3. Une autorité partagée nécessite, pour fonctionner, une bonne pratique de la délégation. Nul ne peut tout faire, généralement par manque de compétences et assurément de temps, et nul ne doit tout faire, sous peine de démobiliser les frères et sœurs et d’empêcher l’épanouissement du corps qu’est l’Église. Partager l’autorité consiste donc à déléguer à ceux qui en ont l’appel et les compétences, la part de responsabilité qui leur revient : au pasteur ou à l’ancien qui en a le don, l’enseignement ; au trésorier, la gestion financière ; au président, la conduite des réunions ; au conducteur de louange, les temps d’adoration… Mais il faut bien s’entendre sur ce que déléguer veut dire.
- Il s’agit d’abord de faire confiance et donc de laisser au frère ou à la sœur concernés la marge suffisante pour agir, organiser, recruter, voire innover sans être constamment sur son dos. Reconnaissons que peu parviennent spontanément à déléguer avec confiance. Certes, ils voudraient se décharger de telle ou telle responsabilité, mais ils rêvent que ce soit fait comme eux seuls pensent savoir le faire. Du coup, ils ne cherchent pas un collaborateur, mais un sosie ! Et n’en trouvent pas. Quant à ceux qui reçoivent délégation, ils se réjouissent dans un premier temps de pouvoir mettre leurs talents à contribution et s’aperçoivent ensuite qu’il y a méprise. La responsabilité confiée n’a rien d’exaltant, mais ressemble plutôt aux consignes des manuels d’informatique : longues, détaillées et ennuyeuses au possible. Ce qu’on leur demande, ce n’est pas d’animer et de développer, mais d’exécuter. Vous comprendrez que, dans de telles circonstances, le découragement soit bien souvent au bout du chemin. Heureusement, les échecs sont d’excellentes occasions de rebondir pour apprendre aux uns à faire davantage confiance et aux autres à exprimer leurs attentes.
- Il s’agit ensuite d’accompagner et donc d’aider le frère ou la sœur à exercer l’autorité pour servir et non pour se faire valoir ou se tailler un petit royaume. Il n’est, en effet, pas rare que tel ou tel soit tenté de s’accaparer la responsabilité au point d’exclure tout droit de regard ou même toute participation d’autrui. Celui qui agit de la sorte, même s’il est compétent et rend un certain nombre de services, n’édifie pas le corps, mais il en fait sa propriété. Voici quelques exemples concrets pour illustrer mon propos :
- Le trésorier n’a pas à décider seul en matière de gestion. Au contraire, il doit avoir le souci de rendre compte régulièrement de l’état des finances de l’Église au conseil, mais aussi à toute la communauté, d’expliquer clairement les tenants et les aboutissants des choix budgétaires proposés, d’une juste rémunération des personnes employées, de respecter les décisions collégiales quand bien même elles sont plus audacieuses ou plus frileuses que les siennes.
- De la même manière, le conducteur de louange ne devient pas seul maître à bord en matière d’adoration. Il doit apprendre à rendre compte de son travail, écouter l’avis de ses collègues du conseil, détecter les musiciens et chanteurs qui pourront rejoindre le groupe musical qui anime le culte, donner des responsabilités à des jeunes prometteurs, accepter de faire droit à la diversité en matière d’hymnologie pour que toutes les générations y trouvent leur compte…
- Quant au pasteur, il a aussi reçu délégation de l’assemblée et doit rendre compte de ce qu’il fait, expliquer ses motivations, être à l’écoute du conseil et des membres de l’Église sur les besoins qui se manifestent, accepter les critiques quant à son attitude ou son enseignement, confier des responsabilités à d’autres.
- Et tous, trésorier, conducteur de louange, pasteur… doivent avoir le souci de former celles et ceux qui pourront aider aujourd’hui et assurer la relève demain.
Ses caractéristiques : une autorité exemplaire
Il me reste à vous dire brièvement quelles sont les caractéristiques d’une saine autorité d’un point de vue biblique. Je me bornerai à deux remarques :
- L’autorité qui doit avoir cours dans l’Église est une autorité exemplaire plus qu’autoritaire. Il s’agit de montrer l’exemple plus que de commander, de se mettre devant pour encourager, plus que de pousser en avant pour se protéger (cf. 1 P 5.2-3). L’autorité spirituelle ne se mesure ni aux titres, ni au sale caractère, ni aux dons exceptionnels, ni à la force naturelle de persuasion, mais au modèle que le Seigneur peut nous donner d’être. C’est ainsi que les évangiles signalent à propos de Jésus : « il parlait avec une autorité que n’avaient pas leurs spécialistes de la Loi. » (Mt 7.29).
Nous ne devons jamais perdre de vue le but que nous fixe le Seigneur avec la part d’autorité qu’il nous confie dans son Église. Malgré ce que voudrait nous laisser croire notre nature pécheresse, le pouvoir n’est pas une fin en soi. Il n’a de valeur qu’en fonction du service qu’il nous permet de rendre. Ce service n’est pas celui de la contrainte, mais de la croissance ; pas de l’infantilisation, mais de la maturation ; pas de la culpabilisation, mais de la libération. En tant que responsable, je dois veiller non pas à mettre les frères et les sœurs sous la dépendance de mon autorité, mais à les conduire à prendre leur part à l’autorité de l’Église sous la dépendance du Seigneur – quitte à ce qu’ils me rappellent à l’ordre le cas échéant – pour qu’ensemble nous parvenions « à l’état d’homme fait, à la mesure de la stature parfaite du Christ » (Ep 4.13).
Pour conclure, j’aimerais tenter une comparaison entre l’Église et la politique, qui n’engage que moi. De tous les systèmes de gouvernements qui existent dans le monde, le système démocratique est celui qui se rapproche le plus de ce que le Seigneur recommande en matière de gouvernement d’Église, me semble-t-il. Mais encore faut-il s’entendre sur ce qu’est la démocratie. Je parle ici de la démocratie bien comprise, et non pas de son dévoiement encouragé depuis des décennies par une hypermédiatisation de la société que certains appellent la « sondocratie », ou plus récemment avec cette exigence des Gilets jaunes d’une démocratie participative qui met en cause tout système de représentation (députés, gouvernement, etc.). Avec la « sondocratie », on ne cesse de solliciter l’opinion avant de prendre des décisions au point de questionner les gens jusqu’à l’absurde (avec des questions du type : « La terre tourne-t-elle autour du soleil ou est-ce l’inverse ? ! »). L’avis de la majorité ne change rien à la réalité objective de beaucoup de données. Une telle pratique dans l’Église pourrait conduire à fixer la doctrine biblique à main levée ! En fait, la « sondocratie », c’est la collection des intérêts du moment, à la fois catégoriels et égoïstes (ce qui est bon pour l’ensemble, c’est ce qui est bon pour moi tout de suite). C’est un très mauvais système pour l’Église… et aussi pour une nation. Quant à la démocratie participative, elle est louable, mais ne peut se passer d’une dimension représentative pour fonctionner. La pure horizontalité est un mythe qui aboutit souvent à la pire verticalité parce que ceux qui prétendent parler au nom du peuple finissent par le bâillonner comme aux heures les plus sombres de la dictature du prolétariat. C’est un très mauvais système pour une nation… et aussi pour l’Église.
Une saine démocratie ne soumet pas tout à l’approbation générale. Elle se fonde sur un idéal (même approximatif) du droit et de la justice, en un mot, du bien de l’humanité. Elle rend possible le contrôle de l’exercice du pouvoir à la fois par son partage (exécutif/législatif, politique/justice) et par sa sanction périodique au moyen des urnes. Elle assure enfin la liberté d’expression (même des opposants au pouvoir) et celle des échanges. Elle s’approche donc de ce qui devrait se vivre dans l’Église.
En effet, une Église droitement administrée n’est pas une Église où tout est soumis à l’approbation générale. Elle est fondée sur la Parole du Seigneur que nul ne saurait renverser (pas même une « majorité »). L’exercice du « pouvoir » y est partagé (comme nous l’avons décrit plus haut), et y est soumis, d’une manière ou d’une autre, à une certaine sanction de l’ensemble (au moins par une reconnaissance officielle des ministères). Enfin, elle a pour vocation d’assurer la croissance de ses membres afin qu’ils vivent pleinement et pour la gloire de Dieu la liberté que Jésus leur a si chèrement acquise.