Rayonner dans son quartier et dans la ville

Comment une Église peut-elle rayonner dans sa zone d’implantation ? Cette question à elle seule laisse présager qu’il y a un enjeu à rayonner là où nous sommes (ou résonner pour être en phase avec la thématique FEEBF 2019). Longtemps l’Église était au centre du village, et quand le village devenait ville, au centre du quartier… cette réalité demeure architecturale quand on traverse nombre de nos communes, mais elle n’est plus forcément une réalité existentielle. L’impact d’une communauté chrétienne sur les citoyens a grandement perdu de sa force, et la position « sociale » du prêtre ou du pasteur a bel et bien changé… Alors, je vous propose d’essayer, ici, de réfléchir à cette question, d’abord brièvement sur le sens même de ce besoin, puis ensuite de façon très pratique en partageant autour de mon expérience acquise en une vingtaine d’années de ministère pastoral dans des environnements différents((Au fil des ans, j’ai été impliqué dans :
• L’implantation d’une communauté à Royan, station balnéaire de la côte atlantique, ayant donc la particularité de se surmultiplier en été,
• Quelques années à Boulogne-Billancourt et Paris, en tant que pasteur,
• Puis Poitiers, avec la reprise et le développement d’une Église implantée, quand je suis arrivé, à deux endroits de la ville. Un important projet immobilier s’est mis en place, et donc un changement de quartier accompagné d’un travail important de mise en relation avec les acteurs sociaux, politiques et religieux du quartier, de la ville et de la région,
• À ce parcours, s’ajoutent enfin d’autres expériences précédentes, avant d’être pasteur, en région parisienne et à La Rochelle.)).

A. Ici ou ailleurs ?

« Être ici ou ailleurs… qu’importe… l’important est d’être témoin du Christ » me direz-vous ? Une remarque qui fait sens mais qui n’est pas totalement juste à mes yeux. À moins, bien sûr, de mettre de côté l’idée même que Dieu puisse conduire nos pas, tracer un chemin, émettre des projets pour nos vies.

Les pages de nos bibles regorgent de récits où Dieu conduit précisément des hommes et des femmes à aller dans une ville particulière, s’y installer, ou juste y passer, rencontrer une personne spécifique, etc. Intéressantes aussi les précisions de localisation qui nous sont données, parfois sans grande importance (a priori), mais nous permettant de contextualiser, de mieux comprendre les enjeux, l’entourage ou les circonstances. Quand Jésus raconte la parabole dite du bon Samaritain, il commence ainsi : « Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho… » Pour ceux qui entendent cette histoire, les choses sont claires. Cet homme marche sur le chemin pierreux du Wadi Qelt. Huit cents mètres de dénivelé pour ce chemin brûlant, risqué et dangereux où il ne fait pas bon s’aventurer seul. Et la parabole fait alors sens par ces précisions données.

Il est important de considérer le lieu où Dieu nous plante. Il y a là un enjeu essentiel et quasiment stratégique qui nous permet notamment d’approfondir notre réflexion :

« Le Seigneur Dieu prend l’homme et il le place dans le jardin d’Éden pour le cultiver et pour le garder. » (Genèse 2.15)

Dieu a choisi de placer l’homme en ce lieu spécifique, plutôt que de le placer au hasard sur la surface de la Terre en lui disant « Bonne chance… j’espère que vous y arriverez ! » Une option qui aurait été extrêmement frustrante à mes yeux. Mais non, au contraire… Dieu s’est directement impliqué dans l’endroit où l’humanité s’est retrouvée. Cette pensée devrait nous réconforter et, de la même façon, nous pouvons croire qu’il a des endroits spécifiques pour nous à certains moments de notre vie. Nous pouvons alors lui faire confiance pour nous guider et nous diriger vers ces lieux.

En Éden, il y avait en plus du travail à faire… cultiver et garder ! Comme si ce jardin d’Éden ne pouvait se débrouiller seul, sans Adam et Ève. Nous comprenons qu’ils devaient être les intendants de ce que Dieu leur avait donné.

Dans la même pensée que ce que nous délivre ce jardin, nous pouvons aussi entendre cet extrait du Psaume 1 : « Il sera comme un arbre planté près d’un courant d’eau. »

Les psaumes sont riches en expressions métaphoriques. L’homme que Dieu bénit est comme un arbre planté près d’un courant d’eau. L’eau fournit la source pour que les racines deviennent fortes et profondes. Nous ne voyons généralement pas les racines, mais nous remarquons sûrement les fruits. Quand Dieu plante nos vies dans un certain endroit, son but est alors naturellement de nous y bénir. Même si les circonstances peuvent parfois nous amener là où nous ne voulons pas aller, même si les saisons sont aussi parfois difficiles à vivre, nous pouvons compter sur la providence de Dieu.

Cette réflexion me semble tout à fait valable tant à l’échelle personnelle que communautaire, bien évidemment. C’est donc à partir de cette base théologique que nous pouvons réfléchir à l’importance du rayonnement dans la ville, et plus particulièrement encore, à celui dans le quartier où nous nous situons.

B. Villes ou quartiers

Le développement de nos communautés a parfois tendance à oublier cette dimension spirituelle. La recherche de la pensée de Dieu quant au lieu précis d’une implantation n’est plus systématiquement la véritable priorité. Nous sommes souvent davantage influencés (ou contraints) par des aspects pratiques, et surtout financiers. Je parle là éventuellement de la ville, mais plus précisément du quartier. La zone industrielle peut devenir, par exemple, le repli « stratégique », quitte même parfois à jongler avec la légalité pour y arriver. Loyers moins chers, finis les problèmes de parkings et de gêne avec le voisinage… Mais est-ce bien la solution ?

Si je fais une distinction entre ville et quartier, c’est bien sûr parce que, suivant les contextes urbains ou ruraux, les choses sont différentes. Dans la ruralité, la commune à elle seule est l’enjeu véritable. Dans un contexte urbain, et cela plus la ville est importante, le quartier prend une importance considérable, ces quartiers étant souvent différents les uns des autres et marqués par d’importantes spécificités (économiques, sociales, ethniques, religieuses…).

L’église au centre du village devient l’église au centre du quartier de la ville. Et on n’est pas forcément « Église » de la même façon à Paris au cœur de Pigalle ou de Belleville, du Marais ou près du Trocadéro, à moins de ne pas nous préoccuper de l’environnement, mais donc aussi du choix de Dieu de nous planter précisément à cet endroit.

On pourra m’objecter que de plus en plus souvent dans ces grandes agglomérations, ce n’est pas le quartier qui « vient » à l’Église, mais ce sont les gens qui viennent parfois de très loin pour aller dans l’Église choisie. Il y a, en effet, des changements de paradigmes qui se sont opérés, grâce notamment à la facilité de déplacement qui existe aujourd’hui, mais aussi à cause des phénomènes de mode où l’on choisit « son » Église sur d’autres critères que ceux de la proximité (en perdant d’ailleurs souvent en véritable engagement). Ce fonctionnement est-il un modèle idéal ? Chercher à redonner du sens à l’implantation locale, permettant notamment une proximité accrue avec le voisinage, une attention particulière, pourrait valoir la peine. Et si des gens viennent de plus loin, alors pourquoi ne pas envisager de rejoindre aussi ces destinations en implantant plutôt qu’en laissant venir.

C. Une connaissance générale

C’est le premier pas, la première étape vers le rayonnement : développer une connaissance générale des lieux où Dieu nous plante. Lors d’un récent comité de la Mission intérieure baptiste, nous recevions un missionnaire étranger en France depuis quelques mois et ayant démarré un travail d’implantation. Pendant nos échanges, il nous a parlé de son village, de sa région, des habitants, même de l’histoire de ces lieux (quand je dis « son » c’est bien du lieu où il venait de s’implanter dont je parle). Cela m’a interpellé et c’était pour moi un signe vraiment positif du travail accompli, mais aussi du potentiel à venir.

• S’intéresser à l’histoire de la ville, aux marqueurs spécifiques du secteur… là encore, sociaux, économiques, politiques

Dans le cadre d’un quartier de ville, il peut être pertinent de savoir pourquoi et comment ce quartier s’est construit. À ce propos, l’exemple récent du changement de localisation de l’Église baptiste à Poitiers est intéressant : en s’implantant rue de la Croix du Bourdon, nous sommes arrivés dans un quartier particulier, le quartier de Saint-Éloi. Un secteur qui a évolué au cours des vingt dernières années passant d’un quartier plutôt bourgeois à une forte mixité populaire. Une mixité qui a été voulue par la municipalité. Se côtoient des petites cités à loyers modérés (maisons, petits bâtiments, etc.), des écoles et collèges (publics, privés, généraux, techniques…), des commerçants et des maisons d’habitation plus anciennes et plutôt bourgeoises. On trouve aussi une grande multiculturalité dans ce quartier qui est placé entre la ZUP et le secteur universitaire. Évidemment, tous ces aspects ont des incidences dans notre façon de témoigner et de nous y impliquer. Le nom même donné au bâtiment a été réfléchi et choisi par l’Église en fonction de ces paramètres : Espace Martin Luther King. Un nom donné aux bâtiments, dans lequel l’Église « EPB86 » (Église Protestante Baptiste de la Vienne) se réunit et investit régulièrement les lieux, mais un espace où d’autres choses peuvent se vivre aussi. Nous avons été conduits également, sans le réfléchir particulièrement, à faire un travail sur les noms des rues du quartier. Nous avions invité une conteuse pour la semaine de dédicace de l’Espace MLK, et une balade contée dans le quartier a été organisée plusieurs fois… et cette conteuse a raconté les noms des rues, jusqu’à terminer dans le bâtiment, avec Martin Luther King. Il était étonnant de réaliser que dans la majeure partie du quartier (et le secteur le plus proche en particulier), les rues portaient les noms de grands révolutionnaires. Cette balade contée fut passionnante et a permis d’affirmer l’importance du positionnement de l’Église.

• Une connaissance des acteurs socioculturels de la ville (et/ou quartier) est aussi nécessaire

Qui sont-ils ? Que font-ils ? Cela permet assez vite d’identifier ceux qui pourront devenir des ressources ponctuellement… avec qui des liens pourront éventuellement se tisser… Discerner les manques, les besoins. Pourquoi faire ce que d’autres font déjà très bien ? Et, à l’inverse, des manques peuvent devenir de potentiels lieux d’engagements.

• Dans cette connaissance générale de la ville, il est utile de suivre l’actualité locale

Pourquoi ne pas envisager, par exemple, d’investir dans un abonnement au quotidien de votre région ? Il y a un véritable intérêt pastoral dans cette démarche. Être au courant de ce qui se vit concrètement là, tout autour de nous, est une étape importante pour mieux comprendre le monde qui nous entoure. Et cette compréhension va pouvoir ensuite permettre de répondre plus précisément aux besoins, de pouvoir aussi prier, intercéder pour des situations particulières ou plus générales.

• C’est aussi suivre les médias locaux sur les réseaux sociaux

Twitter est un bon moyen pour cela. Avec une bonne utilisation et quelques hashtags bien positionnés, vous serez, vous aussi, rapidement suivi par ces mêmes médias, en particulier si vous communiquez régulièrement « local ». Cela offre des occasions d’élargir la communication, de voir vos annonces repartagées par des influenceurs de la ville, être parfois contacté par un journal ou autre média pour une interview, un reportage.

D. Une connaissance approfondie

Connaître les aspects généraux est une chose, mais il faut ensuite aller plus loin et faire le pas qui ouvre à la relation.

• Contacter les autorités locales

Cela peut se faire en provoquant un rendez-vous pour vous présenter, en invitant régulièrement à vos manifestations (qu’ils viennent ou non, d’ailleurs), en demandant à être sur la liste d’adresses pour les invitations officielles et cérémonies diverses. Vous ne serez aucunement obligé d’assister à tout, mais de temps en temps, pour certains événements, organisations, vœux… cela vaut la peine. C’est là souvent que vous êtes remarqué et que des contacts sont pris.

Dans mon premier poste pastoral, lors des premiers vœux du maire auxquels j’ai assisté, je n’ai salué quasiment personne, n’étant connu et ne connaissant personne. Une situation frustrante… L’année suivante, je suis revenu en ayant mis un col « clergyman » que je m’étais acheté, en costume, avec une chemise noire. Énormément de gens sont venus me saluer et se présenter, et j’ai pu le faire aussi naturellement en retour. De bonnes discussions ont pu s’entamer et des contacts pris. Les fois suivantes, le col n’était même plus nécessaire… J’ai récidivé en arrivant à Poitiers… même résultat ! Je n’en fais pas un dogme, rassurez-vous, mais voilà, il y a parfois ce que j’appellerais de « gentils stratagèmes » qui peuvent nous faciliter la vie. Pourquoi s’en priver ?

Sur ce point, j’ajouterai combien il est important de communiquer globalement avec les autorités locales à chaque fois que nécessaire. Nous n’osons pas forcément, ou nous n’en estimons pas nécessairement l’importance. Dans le projet immobilier mené à Poitiers, dès le commencement, nous avons pris rendez-vous avec le service d’urbanisme de la ville et nous avons ainsi été accompagnés, conseillés jusqu’au bout, et le permis de construire a été facilité.

• Il y a aussi les relations avec les collègues pasteurs et, en fonction de ce qui existe localement, avec les autres représentants religieux

Plusieurs enjeux à cela : le côté humain, spirituel, mais aussi un témoignage au monde qui est rendu (et dans certaines occasions cela peut s’avérer TRÈS utile).

Après l’un de nos déménagements de « lieu d’église », en discutant avec le prêtre de la plus importante église catholique de l’agglomération la plus proche, lors d’une célébration œcuménique, il me raconta qu’il avait été contacté par le maire de notre commune qui était tout apeuré par la venue de curieux évangéliques (ou « istes » dans ses propos) sur son territoire ! Il avait pu le rassurer en lui témoignant que nous étions amis et que nous travaillions en bonne harmonie. Et qu’au contraire, il pourrait se réjouir de nous avoir, car nous serions des acteurs bienveillants dans sa commune.

• Relation avec le voisinage immédiat

C’est quelque chose de très important qui touche au témoignage direct de la communauté. Se faire connaître (inviter, par exemple, à un apéritif, leur faire visiter les lieux, etc.), être attentif aux besoins éventuels… respecter bien évidemment (ne pas hésiter à insister régulièrement en assemblée sur notre comportement… bruit, parking, etc.).

• Relation avec le voisinage élargi…

Il y a peut-être un bar dans le quartier ? Pourquoi ne pas y aller boire un verre de temps en temps, y organiser un rendez-vous, etc. ? Ce sont des lieux d’échanges stratégiques, de discussions, de bavardage, de cancanage… où là aussi un témoignage véritable et concret peut se faire… ou se défaire. De même, un restaurant où l’on peut déjeuner de temps en temps… Une maison de quartier, des espaces associatifs… Tous ces lieux ou commerces qui vont pouvoir vous connaître, vous apprécier et devenir une chambre d’écho de votre témoignage dans le secteur où Dieu vous a planté.

• Dans le prolongement direct de ce dernier point, les relations avec les lieux de culture de la ville ne sont pas à négliger

Lieux d’expositions, associations, clubs, scènes ouvertes… Nous pouvons même encourager des membres de l’Église dans ce sens. De même pour le sport… et dans tous ces lieux de vie et d’expression de la cité. D’un point de vue pratique aussi, on pourra envisager d’organiser une journée « portes ouvertes », ou des manifestations qui favorisent la venue « facile » de personnes extérieures sans qu’elles se sentent piégées.

Je me souviens du jour où la grande Mosquée de Poitiers, nouvellement construite, a organisé une journée « portes ouvertes », il y a une foule incroyable de gens qui sont venus juste pour « voir » … Intéressant !

Un dernier exemple d’une démarche visant à manifester de l’intérêt pour la vie des gens autour de la communauté locale, que nous avons utilisée pendant une longue période. Chaque mois, une personne de la communauté allait récupérer à la mairie l’adresse des futurs mariés de la ville (grâce à la publication des bans). Puis, nous leur adressions un courrier personnalisé présentant la communauté locale, mais surtout leur témoignant de nos vœux et de nos prières pour leur union, accompagné d’une bible ou d’un nouveau testament comme cadeau. Cette démarche a permis d’établir parfois de très bons contacts, mais elle était, avant tout, un simple signe d’intérêt et d’amour pour nos concitoyens.

E. Apprendre à aimer la ville

J’ai hésité dans le placement de ce point qui est au cœur du rayonnement. Et il m’a semblé qu’il n’était pas bon de le placer plus tôt, car c’est d’abord en connaissant que l’on peut développer l’amour. Alors, dans le prolongement de ce qui précède, un besoin fondamental se présente maintenant dans la nécessité, que je considère absolue, de développer de l’amour pour la ville, pour le quartier, pour les gens !

« Car Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné… » (Jean 3.16)

Vous me direz peut-être que l’amour ne se décrète pas. C’est un sentiment qui se développe naturellement. Mais encore faut-il vouloir aimer. Car ce désir doit véritablement brûler dans notre cœur et, si ce n’est pas le cas, nous pouvons peut-être envisager qu’il y a là un signe qui montre que notre place n’est pas ici…

La rencontre, la connaissance vont être des outils. La prière, évidemment aussi, et enfin notre cœur, notre compassion, notre regard ! Dans cet amour qui se développe pour la ville, l’organisation de « marches de prière » silencieuses, organisées ou spontanées, en solo ou petits groupes, peut participer au développement d’une empathie pour ces lieux. Se promener simplement et prier intérieurement.

Oui, Dieu habite dans la ville. Il faut aller à sa recherche et s’arrêter là où Il est à l’œuvre. C’est le point de départ d’un dialogue d’évangélisation, comme le fit Jésus avec la Samaritaine, et sans aucun doute avec beaucoup d’autres au-delà de la Galilée. Et pour ce dialogue d’évangélisation, il est nécessaire d’avoir conscience de sa propre identité chrétienne, et d’avoir de l’empathie pour l’autre. À partir de ce sentiment premier, l’ouverture à l’amour est alors possible. Un amour qui se développe au fond même de nos tripes, un amour passionné où le don de soi devient comme une évidence.

F. S’impliquer

Si une certaine espérance « logique » pastorale est de voir de nouvelles personnes rejoindre la communauté locale, nous ne devons jamais oublier que notre mission première est d’aller. J’aime beaucoup ces paroles de Jésus quand il dit : « Je suis la porte. Si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé ; il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages. » (Jn 10.9). Dans ce verset, même si le sens premier n’est sans doute pas là, il m’apparaît cette notion de va-et-vient… entrer et sortir… un mouvement de liberté… mais aussi, pour chacun de nous, ce rappel finalement que notre place n’est pas cloisonnée, enfermée à l’intérieur de nos murs. Et pour rayonner, pour résonner, il faut aller, sortir et s’impliquer dans cette cité. La place de l’Église est d’abord là au milieu de ce monde que nous aimons, dans ces rues que nous connaissons et chérissons.

Alors, où et comment… ?

• S’impliquer dans des événements locaux

Fêtes de quartier, brocantes, fête de la musique, des voisins, événements culturels, sportifs…
Depuis plusieurs années, l’Église évangélique libre de Poitiers (avec laquelle j’ai pu collaborer) est demandée pour assurer les animations pour les enfants de la fête du quartier. Ce n’est pas à proprement parler de l’évangélisation, mais cela participe clairement au rayonnement de l’Église dans ce secteur de la ville.

Nous pouvons aussi devenir ce que j’appellerai une « Église samaritaine((À l’image du bon Samaritain de la parabole déjà évoquée précédemment. À retrouver dans Luc 10.25-37.)) ».

Dans ce que l’on peut appeler une « pastorale urbaine », la qualité dépendra de la capacité de l’Église et de chaque chrétien à témoigner. L’Église grandit notamment aussi par l’attraction qu’elle exerce. Le témoignage qui attire, qui éveille la curiosité des gens. Par le témoignage, nous pouvons jouer sur les strates les plus profondes, là où naît la culture. À travers le témoignage de l’Église, c’est la graine de moutarde qui est semée, au cœur même des cultures qui se développent au sein des villes. Le témoignage concret de miséricorde et de tendresse qui cherche à être présent dans les périphéries existentielles et de pauvreté, agit directement sur l’imaginaire de la société, donnant une direction, un sens, à la vie en ville. En tant que chrétiens, nous pouvons contribuer ainsi à construire une ville dans la justice, dans la solidarité et dans la paix. Je vous propose ici deux pistes pour y parvenir :

• Encourager des membres de l’Église à s’engager dans des structures associatives locales

Banque alimentaire, structure sociale, associations sportives, culturelles…

On peut tomber parfois dans la tendance à vouloir tout faire « soi-même », que l’Église soit la réponse à tout, en quelque sorte. Mais pourtant, parfois, il vaut mieux laisser faire les autres et les aider dans cette tâche.

J’ai conscience qu’il y a parfois une sorte de dilemme pour le pasteur à encourager dans cette démarche ayant le sentiment de perdre des forces vives. Car ce sont souvent des gens très engagés dans l’Église qui sont ceux aussi qui sont prêts à s’impliquer dans des œuvres extérieures. Mais cette crainte doit être combattue car il y a là une sorte d’investissement à moyen terme. C’est une forme de semence qui portera, sans nul doute, du fruit.

Dans la même idée, une grande faiblesse que je constate parfois au moment de la conversion se situe dans la coupure qui s’opère avec l’environnement, les amis, les engagements divers. Si cela peut s’avérer parfois nécessaire, dans certaines situations, il y a pourtant là aussi le risque de perdre le contact avec ceux qui nous entourent au quotidien et qui devraient légitimement pouvoir recevoir aussi le message de la Bonne Nouvelle qui est le nôtre au travers de ce que nous sommes, notre manière de vivre, d’aimer…

L’Église baptiste de Royan s’était implantée et développée assez vite avec la conversion de plusieurs familles qui, elles-mêmes, ont amené d’autres personnes rapidement à la foi… Elles avaient un réseau d’amis et, plutôt que de couper les ponts avec eux, elles ont su témoigner et en conduire à la foi. Un effet « boule de neige » en quelque sorte.

a. Développer des projets concrets pour la ville ou le quartier

Bon, parfois il faut faire aussi soi-même ! En fonction des besoins, comme évoqué précédemment, nous pouvons développer des projets divers d’entraide, d’implication sociale… banque alimentaire, vestiaire, écrivain public, aide aux démarches administratives, accueil périscolaire, aide aux devoirs…

L’exemple d’« Incroyables Comestibles((Voir http://lesincroyablescomestibles.fr. C’est un mouvement participatif citoyen de bien commun – mondial, autonome, totalement apolitique et non marchand – humain, éthique, solidaire, qui reconnaît l’unité de la vie et du genre humain, et coresponsable du tout. Par des actions simples et accessibles à toutes et à tous, les Incroyables Comestibles cherchent à promouvoir l’agriculture urbaine participative en invitant les citoyens à planter partout là où c’est possible et à mettre les récoltes en partage.)) » à Poitiers où l’Église évangélique libre a ouvert l’espace vert qui donne sur la rue et l’a travaillé en jardin potager pour le quartier (ouvert à tous). Deux fois par an, avec l’association Incroyables Comestibles, une gratiferia((« gratiferia » est un néologisme espagnol qui signifie littéralement « foire gratuite ».)) est aussi organisée dans le jardin intérieur de l’Église. Une action qui rejoint les deux points précédents et qui a un véritable impact sur le quartier !

Pour ceux qui ne connaissent pas, il est possible pour une association loi de 1901 porteuse de tels projets au sein de l’Église, d’adhérer aux Associations familiales protestantes qui ont l’avantage, entre autres, de favoriser une représentation locale et nationale. Une AFP est en droit de devenir membre de l’UDAF (Union départementale des associations familiales) avec généralement une place offerte dans son Conseil d’administration. C’est encore là l’opportunité d’un rayonnement exponentiel, en se retrouvant en contact direct avec les représentants de nombreuses autres associations sociales, mais aussi les représentants des administrations (CAF, mairie, hôpitaux…).

Un travail d’aumônerie ou d’animations ponctuelles en EHPAD, maisons de retraite, cliniques, peut aussi bien fonctionner. À Royan, nous avions été sollicités par un important EHPAD (au départ par le biais du psychologue qui m’avait contacté ayant des questionnements sur des aspects spirituels) et pendant plusieurs années ensuite, une équipe allait chaque semaine visiter les personnes qui acceptaient d’ouvrir leur porte de chambre. Là encore le témoignage est multiple… directement auprès des personnes, mais aussi de l’entourage, et du bouche-à-oreille.

b. Proposer nos locaux pour d’autres choses

Réunions associatives, expositions, concerts… À Poitiers nous avons pu accueillir l’AG régionale de l’ACAT, mais aussi l’AG départementale de l’UDAF (avec maire, préfet, député présent… des gens qui ne viennent pas forcément facilement à l’une de nos organisations mais qui se retrouvent là dans l’église !), l’AG de l’association de cyclisme de la ville, etc.

Plus généralement, du côté artistique et culturel, des locaux d’Églises évangéliques peuvent s’avérer intéressants, surtout s’ils ne sont pas trop marqués symboliquement. Cela peut, par ailleurs, engager une vraie réflexion de fond sur le bâtiment… et la différence entre église (bâtiment) et Église (pierres vivantes). Dans les relations qui peuvent s’établir avec des artistes locaux ou structures artistiques, il peut même être envisagé des collaborations ponctuelles : exposer une œuvre d’un artiste pour un culte ou une thématique… et l’utiliser comme support d’expression. Demander à des musiciens de venir jouer pour un culte spécial…

Derrière ce point, et plusieurs autres évoqués précédemment, se dévoile l’importance de savoir dialoguer avec un monde multiculturel. Il s’agit alors d’adopter un « ton pastoral » excluant le relativisme, qui ne négocie pas sa propre identité chrétienne, mais qui veut rejoindre le cœur de l’autre, de ceux qui sont différents de nous, et y semer l’Évangile.
Mon récent travail sur la vie d’Aretha Franklin((Jean-Luc GADREAU, Sister Soul – Aretha Franklin, sa voix, sa foi, ses combats, Maisons-Laffitte, Ampelos, 2019.)) m’a donné l’occasion de découvrir plus en profondeur son père, le révérend C. L. Franklin qui était surnommé le « Jazz Preacher ». C. L. était l’ami des plus grandes stars du blues et du rhythm and blues à Detroit dans Hastings Street. Ce pasteur refusait les murs de séparation entre l’Église et le monde, qui mettaient d’un côté la musique sacrée et de l’autre la profane. Au contraire, il favorisait les échanges en proclamant que « toute bonne musique vient de Dieu ». Son expérience m’a profondément interpellé sur nos propres difficultés sur le sujet, où nous manifestons souvent beaucoup de frilosité et œuvrons, hélas, davantage à construire des Églises citadelles que des Églises véritablement ouvertes au cœur de la cité.

Conclusion

Pour conclure, il est important de rappeler que l’important se situe dans le désir intérieur de vivre ce rayonnement et d’accepter une ouverture de tous nos sens aux battements de cœur de la ville, à sa respiration, à sa vie. Très souvent, c’est alors là que les portes s’ouvrent sans même le rechercher particulièrement, que des occasions se suscitent d’elles-mêmes. À nous de les discerner, d’agir avec respect et empathie, et ensuite de laisser le Saint-Esprit agir… car, au final, c’est lui qui œuvre !

« Il faut avoir le courage de mener une pastorale évangélisatrice, audacieuse et sans crainte, parce que les hommes, les femmes, les familles et les différents groupes qui habitent la ville attendent de nous la Bonne Nouvelle que sont Jésus et son Évangile. Ils en ont besoin pour vivre((27 novembre 2014, discours du pape François aux participants du Congrès international de la pastorale des grandes villes.)). »

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