Témoignage et réflexion sur la vie communautaire


A. Présentation de la Communauté des Diaconesses de Reuilly

La Communauté des Diaconesses de Reuilly est une communauté religieuse féminine, dont les membres s’engagent sous les trois vœux traditionnels de la vie monastique, que sont l’obéissance à Dieu et à nos sœurs, la sobriété de vie dans le partage intégral des biens et le célibat consacré pour Dieu, dans une relation chaste aux autres et à la vie. Et cela de manière définitive, jusqu’au terme de notre vie.
La Communauté a vu le jour en 1841, il y a maintenant plus de 175 ans.

1. Une préhistoire

Mais d’où vient que naissent de tels mouvements dans l’Église ? Je soulignerais deux causes possibles et une réponse spirituelle, qui sont comme le terreau de telles germinations dans des temps particuliers :

  • une cause ecclésiale (ou religieuse)
  • une cause sociétale
  • une réponse spirituelle

Et je voudrais relire à très grands traits ces trois points, d’une part à la naissance de l’Église, d’autre part au 4ème siècle, et enfin au 19ème siècle.

a. La période qui précède la naissance de l’Église

On peut reconnaître ces trois éléments :

  • La cause religieuse : le judaïsme est dominé par un mouvement très « installé » : le mouvement pharisien, qui domine largement la synagogue. Mais d’autres mouvements, multiples, comme les saducéens, les zélotes, les esséniens, d’où semble être issu Jean-Baptiste. Donc l’établissement d’une identité (les pharisiens) et un émiettement de la réalité religieuse.
  • La cause sociétale : la société juive de l’époque est confrontée à la domination romaine, avec toutes les questions d’assimilation, ou de contestation, que cela provoque dans la société…
  • La dimension spirituelle : la figure de Jean-Baptiste, dans sa prédication au désert, semble être une réponse à l’institutionnalisation d’un judaïsme dominé par le mouvement pharisien, confronté à une occupation étrangère. Sa naissance qui en fait le dernier prophète, le nouvel Élie… sa fuite au désert, qui est une contestation. Il s’agit bien d’une réponse spirituelle à une situation délétère. Sa prédication est le terreau de l’Évangile.

b. Au 4ème siècle

L’Église, après plusieurs siècles de persécutions, entre dans une période de légitimité, avec sa reconnaissance par l’empereur Constantin, qui fait du christianisme une religion d’État. Cela conduit à une « installation » du christianisme dans la société, avec le risque d’un affadissement du message.

La réponse spirituelle qui se donne alors est l’émergence en plusieurs régions de l’Empire d’un mouvement monastique. Des pères (et mères) du désert, de grands visages de la tradition spirituelle monastique se font jour, tradition qui n’a plus jamais cessé depuis lors.

c. Au 19ème siècle

On peut lire trois éléments semblables au 19ème siècle :

  • La cause ecclésiale : depuis les articles organiques de 1803, le protestantisme français est autorisé à « exister » dans la société. Il sortait de trois siècles de semi-clandestinité. Il s’installe et s’habitue… et dans un même temps, il s’émiette en « petites ecclesioles ».
  • La cause sociétale : en plein milieu du 19ème siècle, la révolution industrielle modifie profondément la société.
  • Une réponse spirituelle multiple : on voit surgir dans l’Église (catholique aussi) un foisonnement d’initiatives, d’engagements spirituels, dont l’un est la résurgence de la vie religieuse, de type monastique.

C’est dans ce contexte que surgit la Communauté des Diaconesses de Reuilly (un ovni dans le protestantisme de l’époque !).

Si j’ai fait ce retour en arrière, c’est pour montrer la similitude de situations : à une situation de crise sociétale, et à l’installation ecclésiale, une réponse originale de l’Esprit est donnée, qui fait inventer ou réinventer des formes de vie de type prophétique. C’est, je le crois, le signe que l’Esprit Saint ne déserte pas l’Église de Jésus-Christ. C’est, pour moi, un postulat de base.

2. À l’origine de la Communauté des Diaconesses de Reuilly

La Communauté naît d’une double intuition portée par deux personnes, le pasteur Antoine Vermeil et Caroline Malvesin.

Devant la crise traversée par un protestantisme divisé, et installé… et devant la situation sociale du 19ème siècle, Antoine Vermeil a l’intuition d’une réponse possible à cette division : « restaurer dans le protestantisme un ordre religieux qui témoigne de la radicalité de l’engagement envers le Seigneur, dans une soumission mutuelle, dans l’obéissance, et dans un service du pauvre ». Cette intuition vient résonner de manière très forte en Caroline Malvesin qui pressent en elle un appel, une vocation radicale à donner sa vie au Christ. Je souligne cette rencontre de l’intuition d’une organisation communautaire, portée par Antoine Vermeil et d’une vocation personnelle, portée par Caroline Malvesin.

Pour Antoine Vermeil, cette vie communautaire dans l’obéissance à une prieure et dans l’obéissance mutuelle serait « un germe fécond » pour l’unité de l’Église. Un germe fécond pour l’unité de l’Église ! Antoine Vermeil relie la vie communautaire à l’unité de l’Église, en employant le terme de « germe ». Le germe, comme le ferment dans la pâte, transforme le milieu dans lequel il grandit. Si l’on prend l’image du ferment : le ferment agit et transforme le milieu dans lequel il est immergé, par des principes actifs. Il ne s’agit pas d’un modèle qui serait à copier. Non, il s’agit de laisser le ferment distiller ce qu’il est dans le milieu où il est placé. On est loin d’un faire, d’une action efficace à programmer. Le fait communautaire est de l’ordre d’un « art de vivre » qui fait signe – ou pas ; qui parle – ou pas ! La Communauté n’est pas un modèle, elle est un laboratoire !

Ainsi la Communauté des Diaconesses a vu le jour. Par l’appel à une vie consacrée à Dieu, en communauté, elle a pu être une parole reconnue ou contestée – qu’importe – dans l’Église. Et elle agissait, de surcroît, en réponse aux besoins de son temps, par toutes sortes d’actions diaconales.
Au long des années, les charismes qui se transforment s’épanouissent dans des contextes historiques divers, selon les périodes. Ainsi, la Communauté a profondément évolué. Par exemple, les besoins extérieurs de diaconie sont aujourd’hui portés par des laïcs. Mais la dimension communautaire, ce germe fécond, continue de travailler la Communauté. Et je pense que ce travail spécifique, plus que tout autre service, est la vocation de la Communauté dans l’Église, aujourd’hui encore.

3. La Règle de Reuilly

Dans cette évolution, un temps particulier est à souligner : l’écriture d’une Règle de vie. Elle a été écrite en 1983, 140 ans après la naissance de la Communauté ! Elle est le fruit d’une longue expérience et d’une nouveauté.

Ce texte devient – et j’emploie le présent – règle. Non pas règlement, mais mesure et expression d’une spiritualité propre. Ce petit livre est pétri de la Parole de Dieu. À tel point que lorsqu’il s’est agi de publier ce texte, la pensée d’une concordance des références bibliques citées a surgi. Et nous avons dû renoncer, car tout fait appel à des références bibliques. C’est dire combien Sœur Myriam, qui avait reçu le devoir d’écrire ce texte, était elle-même pétrie de cette Bible qu’elle aimait, de cette Parole qui la faisait vivre.

Je m’appuierai donc sur des textes de la Règle pour poursuivre mon propos ! D’ailleurs la portion de texte que nous lisons aujourd’hui dans la Règle est tout à fait en consonance avec notre thème :

« Règle de Reuilly pour ce jour : « Communauté »

La source à laquelle s’abreuve une communauté coule dans le cœur qui aime et pardonne. La fraîcheur des relations repose dans l’esprit humble qui ne juge pas. Que votre amour fraternel soit sincère.
Les faux silences, les amertumes, les politesses factices sont porteurs de mort. Tout n’est pas gagné d’avance dès l’instant où nous mêlons nos vies fût-ce pour l’amour du Christ, car notre adversaire le diable rôde. Il en est du champ de cette vie comme de celui de l’Évangile que l’ennemi ensemença d’ivraie.

Ne pense pas que la tâche d’aimer soit accomplie parce que tu n’aurais de dispute avec personne et ferais le travail qui t’est demandé. Ce n’est que l’apparence des choses. Leur réalité demande beaucoup de sérieux et d’offrande cachée.

Faire d’une étrangère sa propre sœur est une sorte de conversion, toujours un miracle, un bonheur sans fin. Prie nommément pour chacune et accueille les heures de partage communautaire comme des moyens de grâce. Elles nous forment à la transparence et à la compréhension plus authentique les unes des autres. Donne et reçois. Aide à construire l’amour.

Rends mille services à tes sœurs. Puisqu’elles t’ont un jour ouvert leur demeure, ne réserve pas ta générosité pour ceux du dehors.

L’élan et le bondissement de ce jour seront mis à l’épreuve de la durée, mais si tu es fidèle, tu triompheras de l’épreuve et ton consentement conservera sa virginité et sa radieuse clarté. »

Ce texte introduit ma deuxième partie sur la vie en communauté.

B. Appelées à vivre en Communauté

1. La vocation, une vie de conversion

a. L’appel

D’où vient une vocation ? Comment peut naître une vocation ? Pour nous, en régime chrétien, une vocation est la prise au sérieux de notre baptême. Elle est une mise en œuvre de notre baptême. Ce baptême, cet acte qui affirme que je suis née de Dieu, que je suis fille du Père, par son Fils, signifie que ma vie n’est plus autoréférencée. Je reçois ma vie du Fils qui lui-même la reçoit du Père. Or mon baptême n’est pas un acte passé, fini, clos.

Il inaugure une vie nouvelle qui demande mon adhésion progressive, car il ne faudra pas moins de toute la durée d’une vie humaine pour que s’effectue cette création nouvelle de ma vie.

« Du baptême (Règle de Reuilly)
Le baptême est une source qui va jusqu’à la mer
Nageur de grands fonds, l’homme s’y abreuve et s’y renouvelle
Soulevé par les eaux initiales.
Le poids de sa vie charnelle est là tout entier aspiré par une autre Vie, qui murmure en son cœur le Nom des origines. »

Ce texte me touche en ce sens qu’il déploie le baptême, non comme un évènement ponctuel, mais comme un fleuve qui coule entre sa source et la mer qui le reçoit. En filigrane, on pourrait mettre la merveilleuse vision d’Ézéchiel 47, lorsqu’il voit un cours d’eau sortir du Temple et couler jusqu’à la Mer Morte qu’il assainit. Ce cours d’eau que le prophète doit traverser plusieurs fois…

Il nous faudrait souvent retraverser les eaux de notre baptême !

Nous avons à habiter ce monde à partir de notre baptême. Cette habitation, nous ne la créons pas. Nous avons à la recevoir du Seigneur lui-même. Nous ne la choisirons pas nous-mêmes. Nous la recevrons après l’avoir désirée, recherchée dans la prière, le dialogue, le silence… C’est alors que surgit l’appel à une vocation singulière, la mienne, dans l’Église (je parle ici de vocation au sens où Luther parlait de vocation, comme d’un métier, d’un exercice de vivre en chrétien).

Je plaiderais pour que nos Églises prennent au sérieux l’appel à des vocations. Que nos Églises suscitent la soif de répondre à un appel ! L’effectuation de notre baptême est un processus éminemment personnel, un processus d’intériorité. Mais il faut que la voix de l’appel passe par nos voix humaines.

b. La rencontre d’une communauté

Une vocation cherche son lieu d’incarnation. Si Dieu appelle, il montre aussi le lieu d’accomplissement de cet appel. Lorsque je regarde ma propre vie, mais aussi celle de mes sœurs, je sais que l’élément déclencheur est toujours de l’ordre d’une rencontre, au sens fort du terme. Notre chemin personnel avec son histoire croise le chemin de cette communauté-ci. Et il y a eu comme une résonance : une manière de vivre, une manière de dire le mystère chrétien, une manière d’être ensemble… Quelque chose d’une reconnaissance mutuelle s’est fait, plus ou moins rapidement, allant du coup de foudre, au discernement laborieux et hésitant de part et d’autre. Cette reconnaissance ouvre finalement à un accueil mutuel. Là surgit la Communauté.

Il s’agit alors de la double reconnaissance : celle d’un appel de Dieu sur ma vie, et celle effectuée avec la Communauté, pour que nous osions un engagement qui va se faire de plus en plus total.

c. La radicalité de l’engagement

Cet engagement pour ce qui concerne la communauté, se déploie dans les trois « vœux » que sont l’obéissance à Dieu, donc à mes sœurs, la mise en commun des biens et une sobriété de vie, un célibat pour Dieu dans la chasteté de vie, et cela dans un engagement qui va jusqu’à la mort. Ces trois engagements touchent aux racines de la vie et façonnent notre être jusqu’au bout. La notion de temps est primordiale. Il nous faut apprendre le temps de Dieu dans nos propres vies. Ce temps est souvent une protestation, voire une contestation de l’urgence que nous impose le monde. Cet engagement est scellé par une consécration dans la Communauté et devant l’Église.

d. Pour durer dans ce chemin

Nos engagements doivent être alimentés par une fréquentation assidue, quotidienne de la Parole, méditée en solitaire, priée, mise en œuvre… la Parole célébrée dans la liturgie commune, la Sainte Cène, partagée dans l’étude… Bref, tout ce qui alimente la relation à Dieu.

Et la vie commune, les tables partagées, services, travail… paroles… Les fêtes improvisées, les rires, la gratuité de la vie : tout ce qui incarne et vivifie cette vocation.

e. Les épreuves spirituelles

Les épreuves spirituelles et le sentiment d’absence de Dieu peuvent atteindre même le cœur le plus fidèle.

« Comme un grand vide, une blessure (Règle de Reuilly)
Jour de grand vide et de blessure où se creuse en nous l’absence. Si tu le peux, crie vers Dieu, mais si tu es trop faible pour crier, tiens-toi là, dans le désert. Ton intelligence ne te sera d’aucun secours, la mémoire des visitations d’hier trop dure à supporter, mais la foi, en toi, comme un cristal, illumine l’ombre du Dieu caché. »

Vous l’aurez compris, la vocation doit être nourrie, portée dans l’Esprit Saint. Elle fait grandir l’être intérieur, l’être spirituel, toute la personne. Elle guérit, éclaire les profondeurs de nos vies, les façonne en louange et en offrande renouvelées.

Il faudrait plaider pour une vie capable de solitude avec Dieu, pour une vie riche en intériorité humble et docile à Dieu, donc aux frères. Découvrir cette intériorité n’est pas une démarche d’orgueil solitaire. C’est une soumission à l’Évangile de Jésus-Christ. J’ai besoin d’être conduite dans cette croissance intérieure, qui ne cache pas les aléas de la vie spirituelle

2. Le « vivre ensemble »

Après avoir développé la dimension personnelle de la vocation, je voudrais aborder la dimension communautaire et fraternelle. L’une ne peut exister sans l’autre et elles se tissent ensemble dans le quotidien. La vocation prend visage dans cette réalité d’une vie commune, fraternelle, dans la communauté constituée par l’Esprit Saint.

a. Le soubassement biblique

Le vivre ensemble se donne à voir dans le livre des Actes, au chapitre 2 et au chapitre 4 : « Ils n’étaient qu’un cœur et qu’une âme… ». En ces versets, Luc nous donne l’idéal programmatique de toute vie de communauté, et d’Église. Un idéal, dont le deuxième récit ouvre sur la difficulté de cette vie de communauté. En effet, Luc situe l’épisode d’Ananias et Sapphira (Ac 5.1s) comme une suite et une déchirure dans ce tissu communautaire qu’il a présenté comme parfait au chapitre 4. Plus profondément, Ananias et Sapphira, en gardant pour eux une partie de leurs gains, manifestent qu’ils sont séparés, divisés dans leur foi. Daniel Marguerat, faisant un parallèle entre ce récit et Genèse 3, la chute d’Adam, dit qu’il y a un péché originel dans l’Église. Qu’est-ce à dire ? Je crois que nous pouvons dire que l’Église, la communauté, toute communauté, est toujours en processus de recréation, toujours pécheresse, toujours pardonnée. La Communauté a besoin du salut en Jésus-Christ. Le combat contre ce qui partage, divise, retire, est une réalité constante de la vie en communauté. Entre pardon de ses fautes et instauration d’une vie de résurrection, la communauté tend vers l’horizon de la nouvelle création promise au monde.

Un autre récit biblique peut servir d’appui pour la vie communautaire. Il s’agit des discours d’adieux de Jésus, en Jean 13-17. Là, Jésus prépare la communauté des disciples à son absence, alors qu’il s’en retourne au Père. Ce faisant il prépare la communauté des disciples à devenir le lieu du Christ, sa demeure parmi les hommes.

Jésus répète inlassablement : « Demeurez en moi, comme je demeure dans le Père. Je suis dans le Père et le Père est en moi. Nous viendrons, nous ferons notre demeure en vous… » Cette « demeurance » de Dieu dans la communauté des disciples se fait par deux comportements :

  • Le service, cette diaconie intérieure inaugurée par le lavement des pieds… « comme je l’ai fait pour vous, moi le maître, ainsi faites de même entre vous ».
    La diaconie de la soumission mutuelle.
  • L’amour, cet agapè : « comme je vous ai aimé, vous devez vous aimez les uns les autres ». L’amour reçu doit circuler entre nous. 

En fait Jésus dépose dans la communauté des disciples le grand mouvement trinitaire, du Père vers le Fils, dans l’Esprit. La communauté n’existe que par cette déposition du Dieu trinitaire au cœur des relations.

Ces deux corpus de textes (Actes et Jean) nous disent que la communauté des appelés n’existe que par l’habitation de Dieu au cœur des relations, par pure grâce, dans le service et l’amour. Ils disent aussi que cette habitation n’est JAMAIS acquise. Qu’elle est un labeur, une vie, une marche, un avenir promis dans et par l’Esprit. Il s’agit d’une vie « en Christ », inaugurée dans le baptême et dont la vocation en communauté est pour nous, la mise en œuvre : « La vie commune, autour du Christ, le Maître et Seigneur, est une école du cœur, école de miséricorde et la communauté en sera le premier laboratoire((Sœur Agnès GRANIER, Construire la communion : la vie religieuse au service du vivre ensemble, Cahier de vie religieuse 189 (1996), p 33.)) ! »

« Faire d’une étrangère sa propre sœur est une sorte de conversion, toujours un miracle, un bonheur sans fin » (Règle de Reuilly)

Je voudrais ici souligner quelques attitudes fondamentales, et quelques pratiques dans lesquelles se manifestent ce service et cet agapè, qui peu à peu transforment l’être et l’entraînent dans la vie de Dieu, en communion avec ses sœurs.

  • Dans le chapitre noviciat, il est écrit ces quelques mots : « une communauté engendre des êtres nouveaux … ils viennent naître et renaître dans sa foi, dans sa prière, dans son amour ». Dès le noviciat, un regard d’espérance a été posé sur nous ! Un regard qui espère a un grand pouvoir de guérison. Découvrir que l’amour du Christ qui m’a fait venir en ce lieu, prend visage par ces regards d’espérance posés sur moi, sur nous ; et apprendre peu à peu à regarder l’autre et les situations dans ce climat d’espérance, c’est grandir en maturité et en responsabilité spirituelle.
    Avoir l’espérance chevillée au cœur…
  • Vient l’heure de la consécration définitive : dans la liturgie de consécration existe un moment où la prieure ayant appelé la sœur qui s’engage, demande à la communauté : « voulez-vous accueillir sœur… comme votre sœur… » et la réponse de la communauté est : « oui, nous le voulons ».
    Mesurons-nous la force de cet engagement mutuel dans nos vies ?

    « Vivre ensemble en prenant en compte la grâce de l’accueil de nouvelles sœurs suppose de nous accorder en permanence : nous écouter, nous accepter, accepter de changer. Nous ne sommes jamais dans des histoires figées, il faudra parfois consentir à des changements profonds((Ibid.)). »

b. L’ordinaire de la vie

Oui, nous sommes étrangères les unes et les autres. Nous venons d’univers sociaux très divers, de milieux culturels divers, de milieux ecclésiaux divers, de pays différents. La vie commune peu à peu éclaire cette diversité. Elle révèle aussi bien les richesses que les failles, les fragilités, les tempéraments, des blessures profondes, dont aucune n’est exemptée. Mêler nos vies demande une offrande, une oblation profonde, qui peut parfois aller jusqu’à un « se quitter soi-même » extrêmement exigeant. Il s’agit de passer de « la communauté pour moi » à « moi pour la communauté ».

Cela n’exclut pas les désaccords, les discussions, les regards différents sur la vie, ou les situations, ou les options théologiques. Nos théologies personnelles peuvent être diverses, et même évoluer dans le temps !
Je crois que ces diversités sont fécondes si elles ne sont pas érigées en obstacles à la communion, mais sont considérées comme des chemins vers la communion.

c. Le combat de la vie en communion

Comme il y a les épreuves de la vie spirituelle personnelle, les épreuves de la vie en communion se font jour :

  • Il y a la volonté propre qui enferme l’individu dans des choix personnels, dans le quant-à-soi qui veut « reprendre ses billes ! »
  • Il y a les volontés de puissance et de domination qui nous saisissent sournoisement, et asservissent la vie.
  • Il y a les combats contre les jugements qui enferment l’autre dans des schémas non éclairés par l’Évangile.
  • Il y a le lent apprentissage de la soumission mutuelle qui s’incline devant l’autre, non par démission, mais parce que la vie qui nous attend est plus grande que celle que nous connaissons.

d. Soumission mutuelle

« Rencontre de deux docilités, sérénité du cœur où sont surmontées des résistances, vie qui s’allège et se dépouille, pauvreté purifiante, construction de la paix. Route de crête qu’illumine le Christ obéissant, joie, gravité joyeuse qui crée et renouvelle la joie de la communauté, amour qui entraîne l’amour, toujours plus loin, plus avant, vers des rives inconnues où celui qui perd sa vie la trouve. »

Le travail d’aimer est infini. Il est tout entier orienté vers la Vie. Le travail d’aimer passe par l’expérience quotidiennement renouvelée du pardon. Il n’y a pas de vie communautaire sans l’exercice quotidien du pardon. « À l’école de la miséricorde, il nous faut sans cesse rechoisir notre maître : le péché ou le Christ. Dietrich Bonhoeffer dans son livre sur la vie communautaire écrit :

« Il importe qu’une communauté chrétienne se rende clairement compte qu’à chaque instant elle se trouve dans la situation décrite par la Parole : « une pensée leur vint à l’esprit, savoir lequel d’entre eux était le plus grand ». Il s’agit là de la lutte menée par l’homme naturel pour assurer sa propre justification. Pour cela, il faut qu’il compare, qu’il juge, qu’il condamne. La justification pour l’homme par lui-même et le fait de juger les autres vont ensemble, comme la justification par la grâce et le service du prochain qui en découle((Dietrich BONHOEFFER, De la vie communautaire, Genève, Labor et Fides, 1997, p 92.)). »

Nous croyons que vivre en communauté entre sœurs est « naturel ». Mais notre vivre-ensemble est uniquement de l’ordre de la grâce. « La source à laquelle s’abreuve une communauté coule dans le cœur qui aime et pardonne((Sœur Agnès GRANIER, op cit.)) » (Règle de Reuilly)

e. Le pardon

Le pardon est chose complexe qui met en jeu, non pas deux personnes, celle qui demande et celle qui accorde. Ce serait s’installer dans le jugement dont parle Bonhoeffer. Le pardon nous engage dans tout un processus de relation en 4 temps :

  • Il y a le moment où je prends conscience d’un acte, d’un geste, d’une attitude qui blesse le corps communautaire. L’ayant identifié, je vais demander pardon.
  • L’autre (chacune de nous) doit être prête à accueillir le pardon, c’est-à-dire à considérer non le péché, mais la sœur qui vient avec humilité demander le pardon.
  • Il lui faut ensuite accorder ce pardon. C’est-à-dire restaurer l’autre dans l’estime mutuelle que nous nous devons les unes aux autres et ne pas rester dans la rancune ou le jugement.
  • Enfin, il faut que moi qui ai demandé le pardon, je sois prête à accueillir cet acte de pardon, prête à me laisser restaurer dans la communion et l’espérance.

Il faut souvent du temps pour entrer dans ce processus du pardon, et pour le garder vivant en nous. Nous avons, en communauté, une habitude quotidienne : chaque soir, nous nous retrouvons 3 à 5 minutes, en cercle. Et l’une ou l’autre peut exprimer sa demande de pardon. Ceci est reçu, sans commentaire, sans discussion. Simplement déposé dans le cœur communautaire. Ce moment est conclu par ces mots : « Au chemin de ta paix, conduis-nous Seigneur ». Et la règle que nous nous sommes donnés, c’est que la parole qui a été prononcée dans le cercle de paix ne doit pas être reprise, par quiconque.

Peu à peu se forge la simplicité et la confiance, la liberté de dire et d’être accueillie.

Il y a d’autres moments, mais cette pratique très modeste est très féconde.

« Ainsi dans la juste attitude du cœur brisé qui se reconnaît pécheur, nous nous éclairons mutuellement, nous nous entraînons à mourir avec le Christ et à renaître à la vie véritable. Nous nous plaçons ensemble sous la Parole qui délivre. Nous devenons les unes pour les autres des collaboratrices de la grâce divine((Sœur Agnès GRANIER, op cit.)) »

f. Compter avec le temps

Le temps est créateur lorsqu’il véhicule la grâce. Il faut beaucoup de temps pour habiter cette liberté du cœur, cette confiance d’enfant de Dieu. Pour ma part, dans ma responsabilité, je me suis installée dans une attitude qui veut garder mémoire des passages de Dieu dans la vie de mes sœurs. Cela se produit souvent de manière furtive, par une attitude, une prière prononcée, une allégresse… cela passe aussi par l’attention qui me fait voir le courage, ou l’effort de vivre, ou l’offrande silencieuse et fidèle… Toutes ces petites fidélités qui font la trame ordinaire de notre vivre ensemble. Je crois que je peux vraiment dire que pour chacune de mes sœurs, je peux nommer un acte, un geste, une attitude, qui m’attestent le travail de l’Esprit en elles. Et de temps en temps, je le leur dis.

« Il nous faut devenir des êtres d’espérance pour l’autre. »

g. Le temps jusqu’au bout

Ces derniers mois, il m’a été donné de devoir accompagner un certain nombre de mes sœurs dans leurs derniers instants. Je connaissais leur vie, leur combat, leur défaut, leur caractère parfois rugueux, abrupt, ou austère. J’ai toujours pu découvrir que dans les derniers temps de leur vie, une transfiguration de l’être se faisait. Quelque chose de Dieu se donnait à voir, comme une immense consolation, qu’elles nous laissaient. Cela me parle encore de cette espérance qui soulève et irrigue la vie communautaire.

h. Le service de l’unité dans la Communauté

Par les exemples que je viens de citer, vous aurez compris que ce travail de la communion demande un cadre, un contenant, quelques repères. Pour durer, une communauté doit avoir ses coutumes, ses repères, ses règles. Et il faut quelqu’un qui récapitule et qui induit la communion. C’est le ministère d’unité, le service de l’unité.
Nous avons déjà évoqué Jean 13 et le lavement des pieds. Je voudrais juste évoquer un autre texte parallèle en Luc 22.21-27 (c’est d’ailleurs le texte cité par Dietrich Bonhoeffer). Jésus vient d’annoncer que l’un des disciples va le livrer. Et entre eux s’élève une dispute pour savoir lequel d’entre eux est le plus grand :

« Jésus de leur dire : les chefs des nations les dominent, et sont appelés bienfaiteurs. Qu’il n’en soit pas de même entre vous. Que le plus grand parmi vous soit comme celui qui sert. Voici moi, le Maître, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. »

Pour ce ministère d’unité, la prieure a reçu les engagements de ses sœurs entre ses mains. Elle est au service de l’ordre et de l’amour. Tout à la fois encouragement et consolation. Elle est à la fois à l’écoute du chemin de chacune des sœurs, mais en même temps, elle encourage et soutient le bien commun et les orientations à prendre. Elle symbolise et elle recueille. Ce ministère, s’il est porté par l’une des sœurs, est accompagné par des conseillères.

La prieure est élue par l’ensemble des sœurs engagées. Elle est bénie par l’Église, et chacune des sœurs renouvelle ses engagements entre ses mains, comme un transfert d’obédience ! Elle-même prend des engagements forts pour accomplir ce ministère. Il est pour un temps, la forme que prend l’engagement baptismal, qui va jusqu’à perdre sa vie.

i. Et les échecs ?

Oui, il y a parfois des situations bloquées ou qui doivent se réorienter. Oui, il faut parfois durer longtemps auprès de la situation d’une sœur, sans que rien ne bouge… C’est alors le temps de la mise à l’épreuve de l’espérance. Il faut se faire guetteur d’espérance, pour être prête à cueillir le retour de la Vie de Dieu en telle ou telle.

Et puis, il y a quelquefois la rupture de la communion, lorsqu’une sœur choisit de quitter la communauté. C’est une blessure, une déchirure, un échec. Je crois pouvoir dire que ce n’est jamais la Communauté qui demande à une sœur consacrée de partir (cela peut se produire pendant le noviciat). Le départ a toujours été décidé par la sœur qui quitte, souvent après un long processus…

Cela signifie qu’il est envisageable aussi qu’une sœur, ayant quitté la communauté y revienne, soit sans reprendre ses engagements, retissant des liens d’amitié, soit en reprenant ses engagements (c’est plus rare, mais cela arrive).

Là encore, il faut compter avec le temps qui n’entretient pas la rancœur, mais qui pacifie le cœur.
En conclusion de ce « vivre ensemble » en communauté, je peux dire que la communauté est bien ce laboratoire de l’agapè et du service d’une diaconie, pour que peu à peu nous passions de nous à Dieu, et inversement, de Dieu à l’autre. Alors quelque chose de la vie de Dieu transparaîtra, s’il le veut, dans nos vies. Pour nous, il nous revient de mobiliser l’espérance, de nous enraciner dans la foi, et de manifester l’amour.

C. La vie communautaire en Église et pour le monde

Le vivre ensemble est le fruit d’un labeur intérieur, personnel, solitaire : Il me faut désirer profondément cette unité avec le Christ au cœur de ma vie.

Le vivre ensemble se développe dans la relation fraternelle, mise en œuvre et vérification de cette unité intérieure : Il me faut désirer ardemment la communion avec mes sœurs.

Le vivre ensemble est au service de la communion dans l’Église : comme un ferment, il distille une quête d’unité toujours désirée, parfois donnée, dans l’Église. L’Église est elle-même ferment d’unité et de paix pour le monde.
Ce façonnement par la vie fraternelle en communauté fait de nous des témoins presque à notre insu. Ce que nous sommes, ce que nous devenons, fait de nous des « sœurs », pour ceux et celles que nous côtoyons, que nous croisons, avec lesquels nous faisons un bout de chemin… Ils font partie de notre prière, de notre espérance, de notre foi.

Si cela est vrai dans nos relations personnelles, je crois qu’une communauté est bien ce ferment de vie de communion qu’Antoine Vermeil appelait de ses vœux, pour l’Église.

Et avec un brin d’humour, je vous lis les quelques mots du chapitre intitulé « Église » dans notre Règle :

« Église : s’avancer sur des routes d’humilité (Règle de Reuilly)

Ainsi nous est proposée une éthique de la vie en église !
Comme je suis persuadée qu’en chacune de mes sœurs, quelque chose du mystère du Christ est déposé, est confié à ma foi, à mon espérance et à mon amour, je crois de la même manière que dans chacune de nos confessions ecclésiales quelque chose du mystère du Christ est déposé, un quelque chose qui est différent de mon propre trésor. Quelque chose dont j’ai besoin, en tant que personne et en tant que confession ecclésiale, pour qu’ensemble nous participions à ce corps du Christ qu’est l’Église en devenir. Si donc en chaque confession ecclésiale, le Christ est présent, avec quelle humilité je dois m’approcher d’elle ! Oui, nous avons besoin les uns des autres ! »

En guise de conclusion, voici un dernier texte de la Règle de Reuilly :

« 

Si nous devions choisir notre place dans le Corps du Christ, ne désirons nullement être l’œil ou la main, ni même l’oreille.

Le Christ ordonne admirablement son ouvrage, et nul ne peut lui dire : « je veux être ceci ou cela ».

Mais il permet que l’on désire.

Si donc nous pouvons désirer, désirons d’être les jointures, les lieux cachés où s’articulent toutes les parties afin que nous prenions part à sa paix aux profondeurs de cette Église qui est son Corps. »

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