L’émotion dans la prédication


Introduction

Prêcher est un art redoutable. Des dizaines d’heures sont consacrées chaque mois à la réalisation de messages dont le souvenir restera finalement assez limité. Dans un sondage réalisé à la sortie du culte portant sur la question : « De quoi a parlé le pasteur ? », Alfred Kuen note que « sur 1.250 auditeurs, 38 % ne se souvenaient de rien ; 31 % avaient mal compris ; 27 % se rappelaient vaguement quelques éléments ; 4 % seulement étaient capables de dire quel avait été le sujet de la prédication((Enquête menée auprès des participants à 25 cultes. Rolf Heue & Reinhold Lindner, Predigen lernen, Gladbeck Schriftenmission, 1980, p. 39, dans Alfred Kuen, Comment prêcher, Saint-Légier, Éditions Emmaüs, 1998, p. 10.)). »

C’est parfois la faute de l’auditeur qui « méprise les prophéties », se coupant ainsi de l’influence bienfaisante de l’Esprit Saint (cf. 1 Th 5.19-22). Mais reconnaissons que cela peut être aussi de notre faute à nous, prédicateurs. Nous sommes parfois si dispersés qu’il est impossible de retenir l’idée générale. Nous sommes parfois si déconnectés de la vie réelle de l’auditoire que nous facilitons l’inattention. Il arrive aussi que nous ignorions la part émotionnelle de la communication. Le prédicateur ne peut faire l’économie de réfléchir aux émotions qu’il génère, soit par sa propre vie émotionnelle en chaire, soit par celles qu’il suscite par son propos. Cet article a pour objet d’examiner le rôle que jouent les émotions lors d’une prédication, que ce soient celles du prédicateur, qui favoriseront ou non la communication, ou celles véhiculées par les textes en eux-mêmes et qu’il s’agit alors de communiquer d’une façon appropriée, légitime et percutante. Cet article propose quelques repères sur ce que sont les émotions ; quelques repères bibliques quant à leur fonction, et quelques pistes concrètes pour une meilleure prise en compte de celles-ci dans la prédication.

A. Quelques notions sur les émotions

Selon Dantzer, qui signe un ouvrage introductif sur la question, les émotions sont « des sensations plus ou moins nettes de plaisir ou de déplaisir. Les émotions agréables ou positives accompagnent la venue ou l’anticipation d’éléments gratifiants. Les émotions désagréables ou négatives sont associées à l’expérience de la douleur, du danger ou de la punition((Robert Dantzer, Les émotions, Coll. Que sais-je ?, Paris, Presses Universitaires de France, 2002, p. 7.)). » Mais les émotions ne se limitent pas à une sensation. Goleman, psychologue spécialisé du sujet le note ainsi : « Je désigne par émotion à la fois un sentiment et les pensées, les états psychologiques et biologiques particuliers, ainsi que la gamme de tendances à l’action qu’ils suscitent((Daniel Goleman, L’intelligence émotionnelle 1, Paris, Robert Laffont, 1995, p. 357.)). » Les émotions préparent donc à l’action.

Dantzer constate aussi que « la plupart des biologistes admettent que les émotions jouent un rôle déterminant dans l’organisation des comportements((Dantzer, op. cit., p. 10.)). » Notez les émotions que suscite cette histoire, et les encouragements concrets qu’elle génère :

« C’était au début de la guerre du Viêtnam. Au plus fort d’un affrontement avec des Viêt-Cong, un détachement américain était retranché dans une rizière. Soudain, six moines apparurent, marchant en file indienne sur le talus séparant deux rizières. Avec une assurance et un calme parfaits, ils se dirigeaient droit vers la ligne de feu. « Ils ne regardaient ni à droite ni à gauche. Ils marchaient droit devant, se souvient David Busch, l’un des soldats. C’était vraiment étrange, parce que personne ne tirait sur eux. Et, après qu’ils eurent parcouru le talus, je me retrouvai soudain comme détaché du combat. J’avais perdu toute envie de me battre, du moins pour le reste de la journée. Et je n’étais certainement pas le seul, car tout le monde s’est arrêté. Nous avons arrêté de nous battre. »

L’effet pacificateur du courage tranquille de ces moines sur les soldats illustre un principe fondamental de la vie sociale : les émotions sont contagieuses. Certes, cette histoire représente un cas extrême. La plupart du temps, la contagion émotionnelle est bien plus subtile et participe d’un échange tacite qui a lieu dans toute rencontre. Nous communiquons et captons les émotions en une sorte d’économie souterraine de la psyché dans laquelle certaines rencontres sont néfastes, d’autres salutaires. Cet échange affectif s’effectue à un niveau subtil, presque imperceptible ; la façon dont le vendeur d’un magasin nous accueille peut nous donner l’impression qu’il nous ignore, qu’il ne nous aime pas, ou au contraire qu’il apprécie notre personne. Les émotions s’attrapent comme une sorte de virus social((Goleman, op. cit., pp. 151-152.)).

Je suppose que vous avez imaginé, visualisé cette scène. Elle vous a saisi(e) et vous avez instinctivement réfléchi à des attitudes combatives. Vous avez peut-être décidé de demeurer plus paisible dans des situations conflictuelles, ou bien de partager cette histoire au prochain conseil d’Église !

Les émotions nous orientent. Elles sont « contagieuses » parce que « nous imitons inconsciemment les émotions manifestées par quelqu’un en mimant à notre insu son expression faciale, ses gestes, le ton de sa voix et d’autres signes non verbaux((Ibid., p. 152.)). »

Nous le réalisons quotidiennement. Débuter sa journée avec un collègue rabat-joie aura précisément cet effet ! Retrouver un conjoint joyeux ou un enfant aimant donnera des sentiments agréables propres à guérir les petites peines du jour. « Lors d’une interaction entre deux personnes, le transfert de l’humeur va de l’individu le plus expressif vers l’individu le plus passif », affirme Goleman((Ibid., p. 153.)). Le prédicateur ne peut faire l’économie de réfléchir aux émotions qu’il engendre, soit par sa propre vie émotionnelle en chaire, soit par celles qu’il suscite par son propos.

B. Quelques notions bibliques sur les émotions((Cette section est tirée de Florent Varak & Philippe Viguier, Le manuel du prédicateur, Éditions Clé, 2017, pp. 131-132.))

Les chrétiens ont tendance à commettre trois erreurs dans leur réflexion sur les émotions. La première consiste à les minimiser systématiquement comme des expressions charnelles, inférieures à la pensée. La seconde consiste à les exalter comme les seuls indices fiables de la présence de Dieu ou de son approbation. La troisième les simplifie à l’extrême en les distinguant en deux catégories, les bonnes et les mauvaises.

La Bible valorise la vie émotionnelle. Dieu lui-même communique en utilisant les termes qui dépeignent les émotions des hommes (on parle d’anthropopathisme) : il est en colère (2 S 24.1), il regrette (Gn 6.6-7 ; 1 S 15.11, 35), ou il est jaloux (Za 8.2), il est transporté de joie (So 3.17), etc. Ce n’est pas que Dieu change dans ses émotions, mais plutôt que les hommes se placent sous des émotions particulières que Dieu ressent continuellement.

D’autre part, Dieu utilise les émotions pour susciter des réponses appropriées. Nous devons nous livrer à la joie lors des célébrations des bienfaits de Dieu (cf. Dt 16.15). Dans la parabole du banquet, tout comme dans celle du fils prodigue, l’invitation centrale est d’entrer joyeusement dans la fête que Dieu prépare à ceux qui se repentent (cf. Lc 14 et 15).

La complexité de la vie émotionnelle ne permet pas de classer les émotions en mode binaire : les bonnes et les mauvaises. Jésus a exprimé sa colère, sans pécher (Mc 3.5) – mais la nôtre est souvent coupable (Jc 1.20). La joie peut être très mal inspirée (cf. Lc 22.5 ; Pr 24.17), et le chagrin légitime (Rm 9.2 ; Hé 12.11). Les temps de la vie se succèdent et alternent entre chagrin et rire (Ec 3.2).

Parfois, les Écritures commandent aux croyants de marcher à l’encontre de leurs sentiments. Avec Genèse 4, nous voyons Caïn en proie à la jalousie et à la dépression parce que son offrande est rejetée. Lorsque Dieu s’approche pour l’exhorter, il lui demande simplement de choisir de se comporter droitement, indépendamment du sentiment qu’il ressent. Ce qui lui aurait permis de « relever la tête », une autre manière de souligner l’apaisement de son tourment intérieur. Il choisira, hélas, de donner libre cours à sa colère et tuera son frère. À l’inverse, l’angoisse extrême du Christ à Gethsémané aurait pu le conduire à renoncer à la croix, mais il prie d’avoir la force de choisir contre ses sentiments : « Toutefois que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne, qui soit faite. » (Lc 22.42). Les émotions ne dirigent pas la vie. Elles finiront par s’aligner sur nos choix.

La vie spirituelle est aussi une vie pleine d’émotions. On ne peut les ignorer. Les Psaumes évoquent la tristesse, le désespoir, le sentiment d’abandon, la jalousie, la culpabilité, le déshonneur, le désir de vengeance… Mais aussi la joie, l’exaltation, le bonheur de l’amitié fraternelle, l’apaisement du pardon, la relation renouée, la fierté…

C’est sous un angle émotionnel que le Seigneur symbolise la fin des souffrances de notre monde lorsqu’il nous introduit dans la félicité éternelle : « Il essuiera toute larme de leurs yeux, la mort ne sera plus et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car ce qui existait avant a disparu. » (Ap 21.4).

C. Quelques moments « émotions » dans la Bible

Va, prends une femme prostituée

L’ordre a dû être difficile à entendre, et terriblement difficile à suivre. Osée doit épouser une prostituée, et élever des enfants dont chacun a probablement un père différent (Os 1.2). Quelles émotions vous saisissent en pensant à Osée ? Il n’épouse pas une prostituée de palais, à la Pretty Woman((Film à succès de Garry Marshall, sorti en 1990 (avec Richard Gere et Julia Roberts) qui raconte l’aventure d’une prostituée de luxe tombant amoureuse de son client pour vivre une idylle, parfaite, bien entendu.)). Il faut plutôt se représenter la misère matérielle, spirituelle et morale d’une femme qui n’a peut-être connu que les abus et la destitution. Je la vois sale, au regard séducteur jusqu’à son salaire, puis hagard après son départ. Je la vois triste, ou assommée par le vin pour oublier le mépris, les violences, le désespoir((Certes, c’est imaginaire, mais le lien entre les deux est présent en Osée 4.11)). Je la vois aimant son enfant un instant, puis le détestant l’instant d’après, parce qu’il l’empêche de faire son commerce tranquillement. Aux aguets d’amants d’une heure, aux aguets des abuseurs… C’est elle qu’Osée doit aimer afin de communiquer une leçon terrible : « En effet, le pays se prostitue, il abandonne l’Éternel. » (Os 1.2). Combien la stabilité d’Osée a dû lui être difficile à accueillir.

L’émotion suscitée par cette histoire est exceptionnelle. Sauriez-vous faire naître le dégoût, la perplexité, la honte, mais aussi l’espoir, la grâce, la rédemption ? Pouvez-vous associer à de si puissantes émotions l’assurance bouleversante que Dieu aimera encore ? Osée termine sur cette pensée :

« Reviens donc, Israël, à l’Éternel, ton Dieu, car ce sont tes péchés qui ont causé ta chute. Apportez vos paroles et revenez à l’Éternel, et dites-lui : « Pardonne toute faute, accepte qu’en retour, nous t’offrions en sacrifice en guise de taureaux, l’hommage de nos lèvres »… » (Os 14.2-3).

Ne vous attristez donc pas !

Je ne me souviens pas avoir dû recommander à l’Église de se réjouir après une saison excessive de repentance dans les larmes, hélas ! La portée émotionnelle de la prédication, pourtant toute simple d’Esdras et Néhémie (cf. Esd 7.10 ; Né 8.8), laisse songeur. L’auditoire pleure tellement qu’il faut visiblement le réorienter. Tous sont saisis au plus profond d’eux-mêmes ; ils pleurent, désespérés qu’ils sont d’être confrontés à leur péché. Ces prédicateurs ont touché des sentiments qui ont facilité leur retour à Dieu.

C’est alors qu’Esdras commande :

« À présent, allez faire un bon repas, buvez d’excellentes boissons et faites porter des portions à ceux qui n’ont rien préparé, car ce jour est un jour consacré à notre Seigneur. Ne vous affligez donc pas, car la joie que donne l’Éternel est votre force. De leur côté, les lévites calmaient tout le peuple en disant : Soyez tranquilles, car ce jour est consacré à Dieu, ne vous attristez donc pas ! » (Né 8.10-11).

Se livrer à la joie, apprendre à dépasser une émotion et passer à une autre…

Fais-tu bien de te fâcher ?

Notre prophète Jonas est un patriote. Il ne supporte pas l’idée d’annoncer la repentance (et donc la grâce) à un peuple qu’il estime indigne de ce privilège. Dieu demande à Jonas de prêcher à Ninive, il part à l’ouest, dans tous les sens du terme. Et son pire cauchemar se réalise lorsqu’il est forcé de reprendre la route vers l’est. En réponse à sa prédication plutôt limitée en contenu, Dieu se plaît à déverser sa puissance salvatrice : les Assyriens se convertissent au Dieu d’Israël. « Jonas le prit très mal et se mit en colère » (4.1). Observez comment Dieu parle à son serviteur : « L’Éternel Dieu fit pousser un ricin qui s’éleva plus haut que Jonas et lui donna de l’ombre sur la tête, afin de le détourner de sa mauvaise humeur. Et Jonas éprouva une grande joie à cause de ce ricin » (4.6). Mais voilà que la mort de la plante, associée à un soleil cuisant, lui fait désirer la mort. Dieu dit : « Fais-tu bien de te mettre en colère à cause de ce ricin ? »

Sauriez-vous relever la tension émotionnelle de ce récit ? Les déceptions répétées du prophète récalcitrant – semblables aux nôtres quand le cours de la vie ne suit pas nos sentiers favoris – s’accompagnent de l’endurcissement, la peur, la foi, la détermination, l’amertume, la colère… Et c’est par le biais d’une leçon de vie, amenée sur le terrain émotionnel, que Dieu permet la volte-face de Jonas. Gageons que s’il écrit son histoire, c’est qu’il a compris la leçon !

Ils eurent le cœur vivement touché

Pierre n’y va pas de main morte. Il conclut sa brillante démonstration de la messianité de Jésus avec ces mots : « Voici donc ce que tout le peuple d’Israël doit savoir avec une entière certitude : Dieu a fait Seigneur et Messie ce Jésus que vous avez crucifié. » (Ac 2.36). Pierre, fraîchement relevé de sa chute (par le regard de Jésus, cf. Lc 22.61, et par son exhortation, cf. Jn 21.15-17), use de la puissance émotionnelle de la culpabilité pour « capturer » son auditoire. Il ne laisse aucune ouverture. Il ne lance aucun appel à la conversion. Il laisse son auditoire « mijoter » dans une culpabilité qui devait être terriblement anxiogène. Pourtant, « ce discours toucha profondément ceux qui l’avaient entendu. Ils demandèrent à Pierre et aux autres apôtres : Frères, que devons-nous faire ? » (2.37) C’est de ce désespoir émotionnel que naît cette interrogation salutaire.

D’autres exemples pourraient être évoqués. Jésus suscite des émotions tangibles dans plusieurs de ses dialogues (« Moi non plus je ne te condamne pas », « Tu es docteur d’Israël et tu ne sais pas cela ?! », « Quelqu’un m’a touché… », « Si tu peux… », « Appelle ton mari et reviens ici », etc.). C’est aussi le cas de ses paraboles qui ont dû choquer par l’inversion des valeurs culturelles de l’époque (le comportement du père comme des deux fils dans la parabole dite ‘du fils prodigue’ est proprement scandaleux ! L’extravagance du roi qui remet la dette est incompréhensible, comme le comportement de celui qui bénéficie de tant de générosité…).

Tout ceci montre que les émotions sont largement employées tout au long de l’Écriture, et combien elles peuvent générer des prises de conscience radicales. Le prédicateur doit donc reconnaître la charge émotionnelle de ces histoires et de ces dialogues pour tenter de faire naître chez son auditoire une réponse émotionnelle appropriée. Il doit créer ce pont émotionnel qui favorise l’identification (ou l’opposition) aux personnages et à l’enseignement afin de faciliter l’appropriation de son message.

D. Quelques pistes concrètes pour le prédicateur

La conscience de ses propres émotions

Dans un livre dédié à la santé émotionnelle du leader chrétien, Peter Scazzero recommande : « Domptez vos sentiments en nommant vos sentiments((Peter Scazzero, The Emotionally Healthy Leader: How Transforming Your Inner Life Will Deeply Transform Your Church, Team, and the World, ePub Edition, 2015. Il ajoute : « Les neuro-spécialistes confirment aujourd’hui que grandir dans un environnement familial où les sentiments ne sont pas exprimés conduit à un sous-développement de certaines parties du cerveau. Cela endommage notre capacité à bien travailler et à bien aimer. La bonne nouvelle c’est que ces dommages ne sont pas permanents. Par l’imagerie médicale, des chercheurs ont documenté comment nos cellules sont connectées de nouveau quand nous apprenons à nommer nos sentiments. »)) ». Avant d’arriver au culte, bien des choses ont pu générer des émotions parasites chez le prédicateur : un conflit avec un membre de la famille, une mauvaise nouvelle, une nuit agitée, ou une remarque désobligeante à l’arrivée… Les psalmistes sont brutalement honnêtes avec les sentiments qui les animent.

Concrètement : nommer, admettre, reconnaître ses émotions. Un temps de cœur à cœur avec le Seigneur pour reconnaître ses réalités intérieures – douloureuses ou joyeuses – nous permet d’être vrai devant Dieu, sans masque. Réfléchir à son état émotionnel facilite la prise de conscience de péchés qu’il faudrait reconnaître.

Reconnaître nos émotions ne signifie pas pour autant se laisser dominer par elles. Le texte biblique doit dicter celles que nous projetons et employons. Ayant posé ses propres émotions, on peut se revêtir de celles de son message. On peut se plonger, mentalement, dans les sentiments du texte et des éléments que l’on relèvera dans la prédication.

L’adoption des émotions du texte

L’émotion ressentie et déversée aux pieds du Seigneur n’est pas forcément à porter au visage ou aux lèvres. Avant toute chose, nous portons la Parole de Dieu, inspirée par l’Esprit. À ce titre, nous en devenons le serviteur pour porter les sentiments bibliques.

J’entends déjà la critique que cela réduit le prédicateur au rôle d’acteur ! C’est en partie vrai, et c’est absolument nécessaire. Dieu n’a-t-il pas demandé à Ézéchiel de porter un baluchon, de rester allongé des mois, de faire cuire sa nourriture sur des excréments, afin d’accompagner sa parole de « faits et gestes » ? N’a-t-il pas exigé d’Ésaïe qu’il marche nu et déchaussé (És 20.2) ? Incarner un message implique en partie de le « représenter ».

Comment prêcher sur la chute de Pierre, la trahison de Judas, ou les procès de Jésus sans une certaine solennité émotionnelle ? On ne peut prêcher sur Sophonie 3.14-19 sans noter, évoquer, souligner l’exubérance qu’il évoque.

Concrètement : on peut concentrer son attention sur les émotions explicites et implicites des personnages du texte biblique pour que la pensée et l’intelligence en soient conscientes. Les passer en revue, c’est préparer leur expression pendant la prédication.

La préparation de l’auditoire

L’introduction est propice à la création de ce pont émotionnel avec l’assemblée, la préparant à vous suivre dans le déroulé de la prédication((Certains prédicateurs sont tellement reconnus comme des experts qu’ils peuvent se dispenser d’une introduction : on les écoutera quoi qu’ils disent. Mais ils sont tout de même rares, et cela ne vaut que pour ceux qui les « admirent ». Dans une Église, les visiteurs accordent rarement ce statut sans mérite.)). Ce que nous soulignons, Philippe Viguier et moi-même, c’est que l’introduction doit permettre ce lien avec l’auditoire :

« Un prédicateur qui reste distant de son auditoire ne l’engagera pas facilement à être attentif à ses propos. La prédication n’est pas un discours, mais une interpellation qui implique une interaction, une mise en relation. Susciter un lien relève dès lors d’une forme de politesse et de réalisme. Cela peut prendre la forme d’une salutation, d’une appréciation du temps de louange, ou de la mention des préoccupations courantes de l’assemblée((Varak & Viguier, op. cit., p. 205.)). »

Plus l’orateur crée une forme de synchronie avec l’auditoire, plus ce dernier s’intéressera à son propos((Goleman le note dans les rapports entre un enseignant et ses élèves (op. cit., p. 154).)). À l’inverse, un manque de sensibilité émotionnelle à une situation connue de tous (un décès, un battage médiatique sur un sujet que tous ont en tête) et c’est la garantie que les auditeurs érigent instinctivement un mur, ou du moins se mettent sur la réserve.

Concrètement : établir un lien humain, social avec l’auditoire par quelques mots de salutations, ou d’appréciation d’un ministère réalisé pendant la semaine. Cela peut partir d’un fait d’actualité particulièrement marquant. L’idéal, c’est que ce soit aussi lié au thème du message, car il prépare utilement et rapidement au contenu de la prédication.

L’adaptation à l’auditoire

Il faut réaliser que l’expression émotionnelle du prédicateur doit correspondre à l’attente de la culture cible. Aujourd’hui, le prédicateur larmoyant qui change de ton ou d’émotion très vite ne trouvera pas trop de respect chez un public jeune. Savoir exprimer une émotion peut se faire par l’attitude, la manière de parler, le choix des illustrations ou le mode de raisonnement, et non par une mimique maladroite et mal jouée.

Concrètement : c’est instinctif lorsque l’on est le prédicateur habituel d’une Église. Mais quand on est visiteur, il est bon d’observer le type émotionnel de la spiritualité du groupe. Hyper expressive, plus réservée, ou hyper intellectuelle ? Ces indices permettent au prédicateur de « se faire tout à tous » quant à la forme (cf. 1 Co 9.22).

Créer un pont émotionnel

Chaque genre littéraire exprimera ces émotions de façon différente. Un texte narratif décrit des personnages « en chair et en os » qui manifestent des émotions souvent similaires aux nôtres. Elles sont parfois explicites (pensez aux états d’âme de Naomi dans Ruth 1), et parfois implicites (pensez à la fierté probable des disciples qui peuvent suivre le maître quand d’autres se font repousser, cf. Mt 8.18-23). C’est en se plaçant dans la peau des personnages, dans leur situation, selon leur personnalité, que l’on se fait une petite idée des émotions présentes.
Un texte didactique critiquera parfois certaines émotions non contrôlées de façon explicite (cf. Ép 4.26-27, 31), ou fera appel à des émotions comme la culpabilité, la crainte, ou l’affection pour motiver à l’action (cf. Philémon). Parfois, les émotions sont à creuser, car elles sont implicites. En 1 Th 5.12-13, Paul exhorte les Thessaloniciens à être « en paix entre vous » juste après avoir parlé de l’honneur dû aux responsables, un indice d’un brin de jalousie et de contestation dans leurs rapports ?

Les deux tiers des psaumes sont des lamentations – une émotion que nous devons encourager à exprimer parfois. D’autres sont exubérants de joie et de louange. Les textes poétiques sont saturés d’expressions sentimentales.

Dantzer note que « dans nos cultures occidentales, plus de mille termes différents existent pour désigner les différentes émotions, même si nous n’en utilisons à peu près que le dixième((Dantzer, op. cit, p. 8 : « Dans nos cultures occidentales, plus de mille termes différents existent pour désigner les différentes émotions, même si nous n’en utilisons à peu près que le dixième. »)) ». Je le trouve trop généreux. On reste généralement sur les huit grandes catégories recensées : la colère, la tristesse, la peur, le plaisir, l’amour, la surprise, le dégoût et la honte((Goleman, op. cit., pp. 357-358.)). Il me semble préférable de cibler au plus près ce que le texte biblique tente de nous faire ressentir. Plutôt que « colère », relever celui qui est le plus adapté : agitation, agressivité, aigreur, animosité, courroux, dépit, ébullition, effervescence, emportement, exaspération, fureur, haine, hargne, impatience, indignation, irritation, mécontentement, rage, ressentiment, rogne, surexcitation, vengeance, violence((D’après l’excellent site dédié aux synonymes : http://www.crisco.unicaen.fr/des/)).

Concrètement : une fois ces émotions discernées, on tentera de les repérer dans des situations contemporaines. Cela peut se faire par le biais d’explications, d’illustrations ou d’applications. L’émotion devient le lien entre la situation du temps biblique et la nôtre. Si le texte suggère la jalousie, et qu’on l’exprime dans un contexte de vie actuelle, dans des situations similaires, ce sera très puissant pour faire comprendre le texte et ses implications. Cela fait « vivre » la Bible dans le concret de nos vies.

L’utilisation d’illustrations

Les illustrations sont probablement le moyen le plus facile pour susciter une émotion. Une histoire, une biographie, un témoignage, un récit, une situation à laquelle s’identifieront certaines personnes de l’auditoire fera naître une forme de « communion » de pensée et de situation avec le prédicateur. Cela entraînera l’auditoire à considérer plus facilement la « morale de l’histoire ».

Ici, l’éthique du prédicateur doit être irréprochable. Il faut que l’illustration soutienne le sens du texte, sinon c’est une forme de manipulation :

  1. Vous partez d’un texte biblique,
  2. Les chrétiens l’accueillent sans barrière critique, puisque c’est la Parole de Dieu,
  3. Les auditeurs sont plutôt désireux de suivre…

Ce n’est acceptable que si cette action reflète bien l’orientation du texte. Sinon, ils auront l’impression d’avoir été manipulés et orientés dans une direction qui n’est pas fondée sur la Bible.

Concrètement : il y a quantité de manières d’illustrer un sermon((Cf. Varak & Viguier, op. cit., pp. 139-143.)). Un esprit curieux et sensible reconnaît dans nos quotidiens les situations ou les événements de l’actualité susceptibles de fournir une illustration pertinente. Il faut connaître les « tubes » du moment, car ils sont souvent porteurs d’une émotion qui fait sens dans la société((Par exemple, les paroles de Rag’n’Bone Man, « Human » et la description remarquable de la condition humaine. Louane chante la douleur de la rupture, le désir que l’autre souffre, et d’ouvrir une nouvelle page avec « Avenir », meilleure chanson française 2015…)). Les films, les livres, les sites phares forment un miroir des sentiments d’une société que l’on peut utiliser pour les lier à un texte biblique.

Une motivation adaptée

Je termine en soulignant que l’exhortation encourageante sera porteuse de plus de fruits à long terme qu’une critique acerbe. C’est vrai dans le monde du travail((« Selon une étude effectuée auprès de 108 dirigeants et employés, les critiques maladroites précèdent la disparition de la confiance, les conflits personnels et les disputes en matière de pouvoir et de salaire. » Goleman, op. cit., p. 197.)), c’est aussi vrai dans le monde de l’Église, comme le souligne Chapell :

« On encourage régulièrement les gens à améliorer leurs relations, à affiner leur éthique et à discipliner leurs habitudes, sans pour autant mentionner la capacité qui vient de l’Esprit ni la grâce qui empêche les efforts les plus louables d’offenser Dieu. […] La prédication christocentrique biblique porte les marques d’une obéissance motivée par la grâce, c’est-à-dire qu’elle insiste sur l’application présente des exigences bibliques tout en enracinant le comportement chrétien dans une juste perception de la gloire et de la providence divines((Bryan Chapell, Prêcher, l’art et la manière, Charols, Éditions Excelsis, 2015, pp. 341, 359.)). »

Cela ne signifie pas pour autant que tous les messages doivent être « encourageants ». On trouve des leviers de motivation divers dans l’Écriture((Voir la section sur « les motivations », Varak & Viguier, op. cit., pp. 133-136.)). Quand le texte associe une menace à un reproche, il faut entrer pleinement dans cette dynamique((Il faut toutefois s’assurer que ce reproche correspond à la réalité de l’auditoire. Il serait, par exemple, dommage de critiquer l’engagement missionnaire d’une Église qui, par ailleurs, donnerait un pourcentage significatif de son budget à la mission.)). Mais un chrétien au bénéfice de l’Esprit Saint veut généralement suivre le Seigneur et cherche surtout des encouragements à cela.

Concrètement : on peut générer l’encouragement en reconnaissant les efforts réalisés pour vivre ce que le texte enseigne (par exemple, sur Mt 28.19s, en exprimant la reconnaissance pour le budget dédié à la mission) tout en invitant à dépasser la situation actuelle. Cela aura plus d’impact que de critiquer systématiquement ce qui n’est pas fait « parfaitement ».

Conclusion

Un prédicateur suscitera une adhésion et une association plus complètes au contenu qu’il dispense s’il tisse un lien émotionnel avec son auditoire. J’espère avoir montré que c’est bibliquement approprié de le prendre en compte. Le monde séculier le comprend :

« Lorsque l’on sait à quel point les relations interpersonnelles sont fondamentalement émotionnelles, on comprend pourquoi cette capacité d’interprétation est primordiale tant elle conditionne leur qualité et leur lisibilité. Cela vous permet d’adapter votre comportement à autrui. Il n’est donc pas étonnant de voir ce levier entrer dans la composition de nombreux modes, en particulier le mode persuasif((Joël Luzi & Sean Luzi, Mobiliser vos ressources émotionnelles. Comment optimiser vos capacités pour surmonter les défis, Paris, Dunod, 2014, p. 187.)). »

Prendre en compte les émotions d’un texte n’est pas évident quand on n’a pas l’habitude de les observer ni d’y faire référence. Cela paraîtra artificiel au début. Une pratique intentionnelle rendra cet aspect plus naturel au fil des prédications.

Voici quelques idées pour s’entraîner :

  1. Relever toutes les émotions des textes suivants : Psaumes 2, 13, 139 ; Josué 2 ; Matthieu 26 (par personnage ou par section) ; Philippiens 4.2-9.
  2. Choisissez l’un de ces textes et trouvez des illustrations contemporaines porteuses d’émotions similaires.
  3. Trouvez la manière d’introduire ces textes en suscitant l’une ou l’autre de ces émotions.

Que nos prédications touchent l’être tout entier, jusqu’à nos émotions !

Abonnez-vous !

Recevez régulièrement nos revues chrétiennes pour nourrir votre foi, approfondir votre réflexion et rester accompagné tout au long de l’année.

Voir nos abonnements