La dynamique de la grâce face à la chute
Introduction
La grâce ? La chute d’un responsable chrétien ? Que pourrais-je articuler sur ce sujet qui n’a pas déjà été dit des dizaines de fois ? Quels sont les aspects de la question qui me semblent nécessiter une réflexion plus poussée ?
En creusant ce thème, je me suis rendu compte que j’ai beaucoup plus de questions que je n’ai de réponses. Mais je me suis arrêté sur le terme de « dynamique » dans le titre. Je vous propose d’aborder notre thème en réfléchissant à la dynamique de la grâce.
La dynamique de la grâce
Le mot dynamique implique le mouvement. Et c’est exactement ce qui nous est nécessaire ici : une compréhension de la grâce, non seulement comme principe fondateur, mais également comme moteur faisant évoluer la situation.
Un jour, j’écoutais un CD d’un groupe que j’aime beaucoup (« No One Is Innocent » – un groupe français, malgré le nom) et j’ai prêté attention aux paroles de leur chanson intitulée La peur. Le morceau concerne surtout l’usage que certains politiciens font de la peur pour gagner des suffrages. Le refrain contient la phrase : « La peur fait bouger, mais elle fait rarement avancer. » En entendant ces mots, j’ai eu un moment d’éclairage dans ma réflexion concernant notre thématique d’aujourd’hui. Quand nos Églises vivent une crise suscitée par la chute d’un responsable, beaucoup de nos réactions sont dictées par la dynamique de la peur, qui est tout le contraire de la dynamique de la grâce. La dynamique de la peur fait certainement bouger, mais rarement avancer, notamment dans le domaine qui nous intéresse ici.
Le caractère étonnant de la grâce
On ne peut pas évoquer la grâce sans penser au célèbre cantique composé par John Newton, Amazing Grace. Ce chant a donné le titre anglais du livre de Philip Yancey, What’s So Amazing About Grace ?, pauvrement traduit en français par Touché par la grâce. « Amazing » veut dire étonnant, impressionnant, surprenant. En réalité, il s’agit du constat que la grâce possède des caractéristiques qui, lorsque nous les comprenons vraiment, sont proprement ahurissantes.
Oui, la grâce est surprenante. Quand nous comprenons la grâce de Dieu à notre égard, elle suscite émerveillement, reconnaissance et adoration. Quand nous la pratiquons les uns envers les autres, elle nous amène à réfléchir d’une manière différente, qui ne correspond pas aux attentes. En cela, elle nous ouvre des voies nouvelles et inattendues.
Deux considérations fondamentales
Ces deux considérations sous-tendent toute mon approche du thème :
- La dynamique de la grâce nous motive à refuser la dynamique de la peur,
- La dynamique de la grâce nous permet d’envisager des approches inattendues.
Ce ne sont pas les sous-titres de mon plan ou les deux sections de mon développement. Ce sont les deux couleurs principales dans lesquelles je vous propose de tremper notre pinceau pour composer le tableau qui illustrera la dynamique de la grâce pour un ou une responsable d’Église qui a chuté.
« Quelle est la dynamique de la grâce face à la chute ? »
Trois constats forment le plan que je vais développer en réponse à cette question :
- La grâce joue un rôle dans la vie intérieure de la personne concernée, c’est-à-dire dans sa piété, dans sa relation avec Dieu.
- La grâce joue un rôle dans la façon dont la faute sera traitée et dont le fautif sera considéré.
- La grâce joue un rôle dans la façon dont on considérera les autres personnes impliquées – celles qui sont lésées, déçues, voire victimes dans certains cas.
Bien entendu, ces trois domaines sont corrélés. Je vais tenter de les aborder séparément, pour plus de clarté, mais il ne faudra pas s’étonner de constater que les frontières qui les séparent sont floues.
1. Le rôle de la grâce dans la piété de la personne fautive
La chute indique une compréhension erronée de la grâce de Dieu
On accentue souvent la nécessité, pour les responsables d’Églises, d’une piété profonde, authentique et soutenue. Il est certain que l’authenticité de la foi du responsable est d’une importance capitale dans le ministère. Il me semble que l’une des raisons de cette importance légitime de la piété du responsable est que, plus que d’autres chrétiens peut-être, il ou elle sera tenté de voir la vie chrétienne comme un système, un principe, un programme. Cette tendance est présente chez chaque chrétien. Mais je ne serais pas étonné qu’elle le soit encore plus chez les responsables, justement parce qu’ils doivent organiser la foi en tant que manifestation du groupe ou de la communauté, avec des échéances, des réunions et une importance exacerbée de l’agenda et des modes de communication, en tout cas à notre époque.
Le grand danger de ce schéma du ministère, c’est de dépersonnaliser la foi. Or, dès que le chrétien ne voit plus la foi comme la relation personnelle, intime et directe avec Jésus-Christ, il court un énorme danger. Jean-Philippe Bru a évoqué (voir le chapitre 6) qu’un des signes du relâchement spirituel précurseur de la chute est que le Christ n’est plus au centre de sa vie. Ce danger est d’autant plus exacerbé pour le responsable que la foi elle-même s’exprime, dans sa dimension principale et quotidienne, comme une série de tâches à accomplir.
Quand nous parlons de la grâce, nous la percevons très souvent comme un principe théologique intéressant ou une thématique sous-évaluée de notre spiritualité. Mais la grâce sera toujours privée de sa dynamique principale si elle est détachée de celui qui en est la source, notre Sauveur et ami Jésus-Christ lui-même. J’ai remarqué, dans ma propre vie, que la probabilité que je puisse résister au péché est proportionnelle à l’importance de la personne de Jésus dans mon quotidien. Les principes et les pratiques de la spiritualité chrétienne et du ministère ne me sont que d’une utilité limitée dans ce domaine.
Une des références principales pour une telle réflexion reste l’ouvrage de Dietrich Bonhoeffer, Vivre en disciple : Le prix de la grâce((Dietrich Bonhoeffer, Vivre en disciple : Le prix de la grâce, Genève, Labor et Fides, 2009.)) . En décrivant la grâce à bon marché, Bonhoeffer écrit :
« La grâce à bon marché, c’est la grâce servant de magasin intarissable à l’Église, où des mains inconsidérées puisent pour distribuer sans hésitation ni limite ; … c’est la grâce envisagée en tant que doctrine, en tant que principe, en tant que système. »
Et Bonhoeffer de souligner qu’un des dangers les plus fréquents consiste à mettre son espoir dans la grâce plutôt qu’en Jésus lui-même. La grâce qui coûte, celle qui est issue de l’espoir placé en Jésus, est une grâce qui, non seulement pardonne le péché, mais nous détache du péché. Et je sais d’expérience que peu de choses me détachent du péché aussi efficacement que la présence de l’être aimé… qu’il s’agisse de ma femme ou de mon Sauveur.
Une des découvertes de ma vie chrétienne en tant qu’adulte a été de comprendre à quel point Dieu est de notre côté. J’ose même dire que cette découverte a été une des grandes surprises de ma foi. Lorsque je me tourne vers lui, je suis toujours accueilli par son sourire. Je prêche parfois sur le Psaume 139 où l’on trouve la description par David de la présence de Dieu à laquelle on ne peut pas se soustraire, « Où irais-je loin de ton Esprit et où fuirais-je loin de ta face ? » Dieu est toujours là. Il voit tout, entend tout et sait tout.
Lorsque notre premier fils était bébé, il nous arrivait de l’observer pendant qu’il dormait. Ma femme et moi allions dans sa chambre, et penchés au-dessus de son lit à barreaux, nous prenions le temps de l’admirer. « Regarde ses lèvres, sa petite bouche parfaite. Regarde comme il dort paisiblement. » Il lui arrivait parfois de se réveiller subitement et de nous apercevoir au-dessus de lui. En général, lorsque quelqu’un se réveille, ouvre les yeux et aperçoit un autre visage penché au-dessus du sien, comme quand on sort d’une anesthésie à l’hôpital, par exemple. La réaction immédiate est souvent la surprise, voire la peur. Mais quand notre fils, tout petit bébé, voyait les visages de maman et papa penchés au-dessus de lui, il n’était pas surpris et n’avait pas peur : il souriait. Son sourire provenait d’une confiance tranquille en l’amour de ses parents. Avec Dieu, c’est pareil. Notre réaction par rapport à son omniprésence dépend de notre relation avec lui. S’il est pour nous un juge dont nous craignons le regard réprobateur, sa présence constante et son regard inévitable ont de quoi nous effrayer. C’est la dynamique de la peur. Si, par contre, il est pour nous un père bienveillant, alors nous échangeons avec lui le sourire de l’enfant rassuré et confiant en présence de ses parents. C’est la dynamique de la grâce.
Ce sourire, pour le chrétien, provient de la confiance en un Dieu qui nous aime et qui désire une relation sans ombrage avec nous. Ainsi, le Psaume 139 expose le choix qui nous est donné entre la dynamique de la grâce et la dynamique de la peur.
Il est vital de ne pas sous-estimer cet aspect de la vie chrétienne, notamment quand nous réfléchissons à la chute dans le péché : sans la présence vécue du Seigneur Jésus, sans son intimité personnelle, pas de dynamique de la grâce.
Si la chute indique une incompréhension de la grâce divine, que dire de la rechute ?
Les rechutes sont fréquentes, et soulignent la triste propension humaine à ne pas tirer leçon du passé. Il me semble que la fréquence des rechutes dans le péché doit attirer notre attention sur la dimension habituelle du péché. Il peut arriver qu’un chrétien se trouve happé par les circonstances et dégringole dans une chute vertigineuse, mais dans la majorité des cas, les grandes chutes ont été précédés de maints petits écarts ou faux-pas. Nos écarts nous sont tellement familiers que, j’ose le dire, nous nous habituons à la grâce. La repentance et le pardon nous semblent faciles.
Dans le cas qui nous intéresse, il ne s’agit pas seulement de résister aux tentations quotidiennes. Nous parlons de chutes dont la gravité des implications remet en cause le ministère. Mais les chutes graves ont certainement commencé par de petites chutes, de petites déviations.
En 1989, un énorme pétrolier appelé l’Exxon Valdez s’est échoué sur la côte de l’Alaska, provoquant des dégâts environnementaux catastrophiques. Lors de l’enquête pour déterminer les responsabilités de cet accident, il est apparu que l’un des nombreux facteurs en cause a été une légère déviation dans le parcours du bateau due à une erreur de navigation très longtemps avant la catastrophe. L’erreur était tellement infime qu’elle était presque négligeable au début. Mais avec le temps et la distance parcourue, ce qui a commencé comme une toute petite erreur d’orientation est devenue un énorme écart dans la trajectoire du navire. Et c’est ainsi qu’il s’est échoué sur les rochers.
Dans notre parcours de vie, nous tolérons très souvent de petits écarts, d’apparence insignifiants, mais qui finissent par nous éloigner de notre destination. Dans les grandes chutes morales, de multiples petites déviations préalables ont souvent fait l’objet de justifications, de petits accommodements dont la personne coupable a certainement pris l’habitude. Et cette habitude doit être brisée si nous voulons commencer à cheminer vers la réhabilitation.
Dans Touché par la grâce, Philip Yancey compare les chrétiens qui cherchent à repousser les limites de l’indulgence divine à un nouveau marié qui dirait à sa dulcinée pendant leur nuit de noces : « Chérie, je t’aime énormément, et je veux passer le restant de ma vie avec toi. Mais il me faut éclaircir certains détails. Maintenant que nous sommes mariés, jusqu’où est-ce que je peux aller avec d’autres femmes ? Est-ce que je peux coucher avec elles ? Les embrasser ? Cela t’est égal si j’ai quelques liaisons de temps en temps, n’est-ce pas ? Je sais que cela pourrait te blesser, mais songe à toutes les occasions que tu auras de me pardonner après mes infidélités((Philip Yancey, Touché par la grâce, Nîmes, Éditions Vida, 2000, p. 214.)) ! »
Pour préparer cette réflexion, j’ai lu plusieurs récits de chutes de leaders chrétiens sur Internet, et j’ai interrogé d’autres responsables. Une évidence s’est vite imposée à moi : un nombre important de grands drames – les scandales qui ont éclaté au grand jour – ont été précédés par des chutes plus discrètes, réglées « en interne ». C’est le cas du petit-fils de Billy Graham, Tullian Tchividjian (auteur de Surpris par la grâce, en 2010) qui a eu deux liaisons adultères – en 2014 et 2015. La première de ces liaisons a été réglée discrètement, dans l’espoir que l’affaire ne s’ébruiterait pas. Mais les mesures prises dans la perspective d’une réhabilitation n’ont pas été suffisantes pour prévenir la rechute.
Peut-être que ces chutes à fort retentissement sont seulement la partie visible, et que nous n’entendons pas souvent parler des réhabilitations, des histoires qui se terminent bien. Nous pouvons l’espérer.
Ces situations posent deux questions sur ce qui aurait pu être fait :
- Est-ce que celles et ceux qui portaient la responsabilité d’accompagner la réhabilitation de la personne fautive ont fait tout ce qu’ils pouvaient faire ?
- Et si la rechute était due à la résolution de la personne coupable de tout faire pour tromper ceux qui l’accompagnent ou la supervisent ?
Il y a des dangers à la réhabilitation. J’ai vu des fautifs recommencer en pensant avoir appris la leçon sur comment éviter les erreurs qui avaient conduit à leur découverte. Il me semble qu’il y a un danger à présumer d’emblée que la dynamique de la grâce va déboucher sur une réhabilitation dans le ministère. Et même dans le cas d’une repentance sincère, parce que nous sommes humains, la grosse faute fait certainement suite à plein de petits écarts qui auront été justifiés ou excusés, des dizaines et des centaines de fois. Et l’habitude aura été prise.
Il y a une dimension d’idolâtrie dans beaucoup de chutes
La satisfaction de son propre plaisir remplace le désir de plaire à Dieu. La personne qui pèche se convainc qu’elle sait mieux que Dieu comment s’épanouir et de quoi dépend son plaisir. Le responsable qui poursuit une liaison ou qui se sert dans la caisse de l’Église pour combler ses dettes de jeu, ou qui passe des heures à visionner du porno, pense que Dieu ne le voit pas, ou se fabrique une vision de Dieu qui est compatible avec sa chute. « Soi-même » devient une idole, même pour des chrétiens. Mais ce n’est pas la dynamique de la grâce. Dans Jonas 2, nous trouvons la phrase : « Ceux qui s’attachent à de vaines idoles se privent de la grâce. » « Soi-même » est peut-être la plus vaine et la plus séduisante des idoles.
Dans beaucoup de chutes, la peur joue un rôle qui me semble sous-estimé
La dynamique de la peur est à l’œuvre dans l’homme ou la femme qui se sent vieillir, et qui ne résiste pas à la tentation de chercher à se prouver qu’il ou elle n’a pas perdu sa capacité de séduction. Il en est de même pour celui qui, devant les problèmes, se réfugie par peur dans l’alcool. Il cherche ainsi à émousser sa peur des critiques de la part de ses paroissiens, de perdre sa prestance, son autorité ou sa popularité.
J’ai des engagements d’accompagnement pastoral auprès de musiciens, notamment dans le milieu du rock. J’ai un ami guitariste dans un groupe qui joue régulièrement devant des foules de dizaines de milliers de personnes et qui m’a plusieurs fois parlé de sa peur de perdre sa pertinence, de perdre son audience, de perdre sa popularité… Alors l’alcool, ou d’autres substances psychotropes, ont été des refuges pour lui. Il aime le Seigneur, et il sait que ce qui lui donne sa valeur est son statut d’enfant de Dieu. Alors, il résiste à la tentation parce qu’il a découvert la dynamique de la grâce plutôt que la dynamique de la peur.
Même si la plupart des pasteurs ne se déplacent pas en jet privé, certains ont parfois du mal à redescendre sur terre quand il s’agit de nettoyer les fesses de leur bébé, de faire la vaisselle ou de visiter des personnes « inintéressantes et chronophages ». Certains achoppent sur la déception de se rendre compte qu’après trente ans de ministère, ils n’ont pas changé le monde comme ils pensaient le faire. En général, nous n’accomplissons pas la moitié de ce que nous espérions dans notre jeunesse ou dans les premiers temps de notre service chrétien. Une dynamique de la peur émerge alors. La peur de perdre sa pertinence peut pousser le responsable vers des tentations qui mènent parfois à la chute : séduire, atténuer une souffrance ou une peur par une addiction comme l’alcool, les jeux d’argent en ligne ou la pornographie.
Quelles sont les perspectives inattendues qui attendent le gracié ?
Dans son témoignage, le pasteur Dominique Fontaine (chapitre 11) évoqué sa surprise d’entendre des paroles de pardon de la part de ses paroissiens quand il a reconnu et réglé son alcoolisme. Il a même dit : « Je me suis demandé pourquoi mes paroissiens m’avaient pardonné ? »
La dynamique de la grâce après la chute ouvre des espérances de restauration relationnelle, car elle ne présume pas le pire de l’autre. Elle sait que l’Esprit de Dieu nous libère, non pas forcément des conséquences de nos chutes, mais de l’esclavage du péché : notre avenir n’est plus déterminé par nos chutes du passé.
2. Le rôle de la grâce dans la façon dont l’Église et les autres responsables gèrent la situation
Comment les fautifs sont-ils traités ?
Nous connaissons les instructions que Jésus nous donne dans Matthieu 18 :
« Si ton frère a péché, va et reprends-le seul à seul. S’il t’écoute, tu as gagné ton frère. Mais, s’il ne t’écoute pas, prends avec toi une ou deux personnes, afin que toute l’affaire se règle sur la parole de deux ou trois témoins. S’il refuse de les écouter, dis-le à l’Église ; et s’il refuse aussi d’écouter l’Église, qu’il soit pour toi comme un païen et un péager. »
Deux autres textes qui me semblent pertinents :
Sous la plume de Paul, dans Éphésiens 4 : « Soyez bons les uns envers les autres, pleins d’une tendre bienveillance ; faites-vous grâce, comme Dieu vous a fait grâce dans le Christ » (cette idée est reprise dans Colossiens 3).
De la bouche de Jésus, dans Matthieu 7 : « Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous, car c’est là tout l’enseignement de la Loi et des prophètes. »
Avec ces textes, ainsi que quelques autres, nous avons les bases pour construire notre réaction à la chute d’un frère ou d’une sœur. Le principe est analogue à celui qui s’applique à notre façon d’aimer, à notre façon de pardonner, et à d’autres comportements typiquement chrétiens : nous aimons parce que nous sommes aimés. Nous pouvons nous permettre d’exercer une grâce déraisonnable et prodigue envers les autres car nous sommes bénéficiaires d’une grâce d’une abondance ahurissante.
Nous agissons souvent selon la dynamique de la peur
Dans de nombreuses situations de chute morale, les Églises chrétiennes réagissent plutôt en fonction d’une dynamique de la peur :
- Peur d’une réputation entachée,
- Peur du « Qu’en dira-t-on ? »,
- Peur d’être jugé trop laxiste si c’est la voie de la réhabilitation qui est choisie,
- Peur d’être jugé trop sévère si c’est l’exclusion qui est choisie,
- Peur de reconnaître ses erreurs par honte de s’être trompé sur quelqu’un,
- Peur des conséquences financières,
- Peur de l’atteinte au témoignage,
- Peur de nuire à l’autorité de l’ensemble du corps pastoral.
Dans une petite dénomination d’Église, une jeune femme a confessé à quelques responsables de l’Église qu’elle avait une liaison adultère avec le pasteur marié. Non seulement la liaison était avérée, mais ce problème a mis en lumière des agissements de ce pasteur qui relevaient du pénal : il aurait dû être arrêté et emprisonné. Aujourd’hui, cet homme n’exerce plus de ministère pastoral, mais a refait sa vie ailleurs. Lorsque les responsables de sa dénomination ont cherché à régler la question, ils ont décidé de ne pas ébruiter la totalité des agissements de cet homme, car disaient-ils « cela détruirait notre union d’Églises ». Je crains qu’un jour, ils ne regrettent leur décision, car les enfants victimes de cet homme risquent fort, à l’âge adulte, de rejeter la chape de silence qu’on leur a imposée. La dynamique de la peur ne se repose jamais et ne disparaît pas avec le temps !
Toutes les chutes ne se ressemblent pas
Récemment, un soir pendant que je préparais le repas, mon épouse était assise à la table de la cuisine, et nous parlions de notre journée.
Ma journée avait surtout été occupée par mes préparatifs en vue de cette réflexion sur la chute des leaders chrétiens. Je lui ai posé la question : « Si tu devais parler ou écrire sur ce thème, quelles seraient les idées qui te semblent incontournables ? Les sujets qui te feraient dire, s’ils n’étaient pas traités, « Comment ont-ils pu aborder la question des chutes morales dans le ministère sans aborder cette question-là ? » »
Elle m’a donné deux éléments, dont un auquel je n’avais pas vraiment pensé. Elle m’a parlé de l’importance de distinguer entre un prédateur et celui qui succombe à la tentation. Nous parlions particulièrement de plusieurs cas de figure que nous avons personnellement connus où les responsables d’Église ont chuté dans le péché dans le domaine de la sexualité.
D’une part, nous avons parlé d’un pasteur de notre connaissance qui a dû quitter son pastorat quand il a été découvert en flagrant délit d’adultère avec la responsable du groupe de louange de son Église. L’affaire a commencé à se savoir quand les volontaires pour le nettoyage hebdomadaire sont venus faire le ménage à un moment non convenu à l’avance. Ils les ont trouvés ensemble dans l’Église. Puis il s’est avéré qu’il avait plusieurs maîtresses parmi ses paroissiennes. Pour rajouter encore au tragique de la situation, les paroissiens ont fini par apprendre un élément qu’on leur avait caché lorsque ce pasteur avait pris son poste. Il avait été missionnaire dans un pays lointain, et avait été sanctionné pour de multiples liaisons adultères sur place. Rapatrié en France, et soumis à une discipline de la part des autorités de sa dénomination, il avait passé des années à mentir à ceux qui le supervisaient et à les berner. C’était un réel prédateur qui a pu démolir de nombreuses femmes et plusieurs couples parce qu’on avait trop cherché à le réhabiliter et à cacher la vérité. Dynamique de la grâce ou dynamique de la peur ?
Avec ma femme, nous avons aussi parlé d’un leader évangélique américain qui a été suspendu pour un temps de ses fonctions pastorales et d’enseignant de faculté de théologie, car il avait visité le site de rencontres extra-conjugales Ashley Madison. Son nom, assez célèbre d’ailleurs, est apparu sur une liste de visiteurs du site publiée par des hackers. Or, cet homme était veuf longtemps avant de se rendre sur ce site. Et de plus, il n’a fait que visiter un site ; il n’a pas eu de liaison adultère ! La mesure disciplinaire semble sans commune mesure avec l’acte commis. La dynamique de la peur !
Ma femme m’a aussi dit : « Il faudrait quand même que tu parles de l’arrogance. » Il y a effectivement une part d’arrogance dans de nombreuses situations où un responsable a chuté. L’arrogance de croire qu’on ne sera pas découvert. L’arrogance de croire qu’on mérite le plaisir que procure la liaison extraconjugale. L’arrogance de se servir de quelqu’un d’autre pour assouvir ses propres envies. C’est à cause de cette arrogance idolâtre que la réelle repentance, et l’admission totale de la responsabilité du fautif sont des prérequis à une approche de réhabilitation.
De manière plus positive, j’ai entendu, dans le témoignage de Dominique Fontaine, un écho de la dynamique de la grâce. Il a rapporté les paroles d’un membre de sa pastorale locale, évoquant les mesures de réhabilitation prises après la révélation de son alcoolisme : « Jeter Dominique aurait discrédité l’Église. » Cette remarque est un exemple des perspectives inattendues qu’ouvre la dynamique de la grâce. Une fois le péché confessé et la faute réglée, l’Église aurait été discréditée si elle n’avait pas pratiqué la grâce. Alors que Dominique s’attendait au constat que son alcoolisme avait discrédité l’Église, il a été surpris de découvrir, au contraire, que le témoignage chrétien aurait été discrédité s’il n’avait pas été réhabilité.
3. Le rôle de la grâce dans la façon dont les autres personnes sont traitées
L’importance de cette question est souvent sous-estimée. Il s’agit de la manière dont l’Église traite les personnes impliquées : l’amante du pasteur, la jeune fille en famille d’accueil qui accuse un responsable d’attouchements, ceux qui dénoncent le péché et à qui l’on demande de rester discrets pendant que l’on règle le problème, puis qui se rendent compte que l’affaire a simplement été balayée sous le tapis, etc.
Dans la situation que j’ai mentionnée, à propos de l’ancien pasteur qui devrait se trouver en prison aujourd’hui, le fautif n’exerce plus de rôle pastoral, mais l’affaire a laissé de nombreuses personnes avec l’impression que, pour les responsables nationaux, la réputation de leur union d’Églises compte beaucoup plus que la justice exercée au bénéfice de quelques enfants ou jeunes filles.
Une réhabilitation effective doit tenir compte des autres personnes impliquées
Il me semble que nous devons veiller à prendre du recul quant à une volonté de relèvement à tout prix, qui passerait trop vite sur la souffrance des personnes lésées. Quand on leur demande de ne pas trop en parler, cela les prive parfois d’un potentiel de reconstruction. C’est souvent plus facile de focaliser l’attention sur le comportement de l’amante… sa jupe, son attitude, sa disponibilité, ou sur les défaillances du couple du responsable… glissant subtilement une part de la responsabilité sur la conjointe légitime du fautif.
Bien sûr, il faut distinguer entre le désir de lumière et le désir de vengeance, mais cette question soulève souvent des interrogations justifiées à propos d’une sorte de sexisme. Parfois, je perçois du sexisme latent dans notre approche : un pasteur « brillant » sera toujours plus important que la petite jeune fille avec laquelle il a chuté. La « brillance » d’un serviteur ou d’une servante de Dieu ne doit jamais éclipser le mal commis, notamment dans sa dimension de blessure portée à autrui. Si nous pouvons d’autant plus regretter les conséquences de sa chute morale, cela ne nous permet pas de le traiter avec plus d’égards que les autres personnes impliquées, ou de lui offrir un accompagnement plus ouvert sur le pardon.
À ce propos, je repense souvent à l’histoire d’une jeune fille que je vais appeler Décembre. Je l’ai connue il y a longtemps, et j’ai eu le privilège de jouer un rôle pastoral pour elle, bien qu’elle fût surtout liée à une Église dans une ville voisine. Jeune chrétienne, elle avait étudié en institut biblique et participé à des campagnes d’évangélisation. Elle a fini par commencer des études dans une ville universitaire assez éloignée de son domicile. Et puis, sa mère n’a plus eu de ses nouvelles pendant de longues semaines. Très inquiète, elle s’est rendue sur place et a trouvé sa fille complètement désemparée, car enceinte. Cette jeune chrétienne ne savait pas comment gérer sa situation de mère célibataire, et avait, dans un premier temps, décidé de se couper de ses anciens amis et de sa famille spirituelle. Mais elle a fait un cheminement spirituel intérieur, et a décidé qu’elle voulait renouer avec son Église, notamment pour pouvoir élever son enfant à naître dans les voies du Seigneur. Alors, elle s’est adressée à ses responsables d’Église pour demander à quelles conditions elle pourrait réintégrer sa communauté. Dans cette même Église se trouvait un homme avec de grandes qualités, mais dont le témoignage chrétien était plombé par un problème récurrent d’égoïsme et de colère. Il s’emportait fréquemment en public, notamment contre les responsables envers lesquels il nourrissait de l’amertume à cause de leur refus de le nommer ancien. Mais à cause de ses qualités d’hospitalité, de son dévouement aux réunions et de ses compétences d’évangéliste, les responsables de l’Église rechignaient à exercer envers lui une discipline qui aurait certainement été méritée à cause de ces accès de colère. Par contre, à l’égard de Décembre, simple jeune fille enceinte sans mari, ils n’ont pas hésité à imposer une discipline qu’ils considéraient comme exemplaire : confession publique après le culte dominical, mise à l’épreuve, etc. Faisant preuve d’une approche « deux poids, deux mesures » dans leur façon de régler cette situation, ils ont effectivement payé le prix fort quelque temps plus tard lorsque l’homme colérique a quitté l’Église en emmenant le tiers des membres avec lui.
Combien d’Églises se comportent d’une manière semblable ? Une discipline sévère pour donner l’exemple lorsqu’il s’agit d’une personne peu considérée dans la communauté, mais un accommodement coupable avec les péchés d’un homme qui, par ailleurs, est considéré comme « brillant ».
Et la question des péchés commis avant la conversion ?
Nos frères et sœurs chinois vivent actuellement une situation douloureuse qui pose beaucoup de questions. Deux militants de la place Tiananmen, un homme, Yuan Zhiming et une femme, Chai Ling, sont devenus chrétiens, puis sont devenus des leaders, chacun dans leur domaine de ministère. Or, il semble qu’avant leur conversion, vers 1989, Zhiming avait violé Ling. Elle lui a écrit qu’en tant que chrétienne, elle lui pardonnait ce viol. Mais il a, au final, refusé de reconnaître le crime. Tout cela se termine actuellement par des procédures judiciaires. Le scandale était semé avant leur conversion. Dynamique de la peur ? Dynamique de la grâce ? Je ne sais pas.
La dynamique de la peur était à l’œuvre dans le scandale qui a terni la réputation du grand théologien mennonite John Yoder. Là encore, la manière dont les rumeurs et les accusations ont été traitées dans les années 70 et 80 ont aggravé le mal commis par Yoder. Il a été accusé de plus d’une cinquantaine de cas avérés de harcèlement sexuel et de liaisons avec des femmes, dont plusieurs étaient membres du personnel à l’Anabaptist Mennonite Biblical Seminary. Le grand scandale en a révélé d’autres. Comme beaucoup d’instances mennonites, l’institut biblique du Bienenberg, en Suisse, a composé un texte qui explique, avec grâce et vérité, leur attitude à l’égard des écrits de John Yoder et de l’héritage théologique qu’il a laissé.
Nous savons que les responsables chrétiens sont faillibles, mais les dégâts causés par les efforts pour cacher le mal causent autant de mal, sinon plus. Comme a dit récemment un journaliste à propos d’un autre scandale : « Être obligé de dire « Ce pasteur a mal agi », c’est triste. Mais dire “Tous ces responsables d’Église savaient, et n’ont rien fait », c’est pire ! »
Conclusion…
Nos Églises ont la fâcheuse habitude de parler surtout des extrêmes. Nous publions des livres de témoignage qui ne racontent que les belles histoires, pas les échecs. À l’inverse, nous évoquons dans cet ouvrage surtout des catastrophes. Or, je veux terminer en soulignant qu’il y a aussi des milliers de situations qui se terminent bien, mais qui restent anonymes, où des conseils d’Église, des paroisses et des responsables ont su dire « Je te pardonne », et ont pratiqué la dynamique de la grâce. Dans la gloire, nous découvrirons avec étonnement la multitude des conséquences ahurissantes de la grâce de Dieu. C’est en tout cas une des consolations que je tire du verset de Paul dans 1 Corinthiens 13 :
« Aujourd’hui nous voyons au moyen d’un miroir, d’une manière confuse, mais alors ce sera face à face. Aujourd’hui je connais partiellement, mais alors je connaîtrai comme je suis connu. »