La spiritualité et la vie d’Église à l’heure du numérique


I. Le changement des horizons spatiaux et temporels

Quelqu’un qui, comme moi, a connu l’époque du téléphone avant l’irruption de la « voix sur IP » (transmission des télécommunications audio par le canal d’Internet) se souvient des coups de téléphone, aussi rares que stratégiques, passés à l’étranger, avec l’œil sur la montre, ou bien l’oreille attentive au léger clic perceptible lorsqu’une unité supplémentaire était facturée, ce qui pouvait se produire toutes les cinq ou six secondes. Plus tard, lorsqu’une de mes filles est partie en semestre d’études en Corée du Sud, en 2008, la communication par Skype était devenue tellement facile qu’une de ses sœurs partageait le repas avec elle, à distance : l’une prenant le repas de midi et l’autre le repas du soir. En très peu de temps, le monde s’est incroyablement rétréci. Et ce qui vaut pour les télécommunications a valu, quelques années auparavant, pour le transport physique. Il fallait cinq jours pour aller en bateau de Paris à New York. Il suffit, désormais, de sept heures d’avion. Les diligences allaient, au maximum, à 10 km/h. Le premier train Paris-Marseille mit 16 heures, à une vitesse moyenne de 50 km/h, pour faire le parcours. Assez rapidement, il mit moins de 10 heures. Avant l’apparition du TGV, la durée était de 7 heures. Aujourd’hui, il suffit de 3 heures. Depuis l’époque des diligences, la vitesse des transports terrestres a donc été multipliée par 25. Cela signifie, en quelque sorte, que l’espace des lieux aisément accessibles s’est dilaté proportionnellement de la même manière.

a. L’histoire de la révélation, dans la Bible, prend assez régulièrement parti en faveur de l’élargissement des horizons spatiaux.

Un tel changement est tout à fait neuf de par son ampleur. Il n’est pas si nouveau que cela si l’on raisonne en termes relatifs : il y a eu plusieurs époques, dans l’histoire, où les distances se sont soudain raccourcies et la comparaison entre l’étalon ancien et l’étalon nouveau a souvent frappé les esprits. Dans l’Antiquité, on peut identifier plusieurs transitions de cet ordre et il est intéressant de voir la manière dont le texte biblique s’est positionné par rapport à elles. Cela nous fournira des grilles de lecture pour aujourd’hui.

L’extension géographique de l’humanité est mentionnée clairement à la fin du chapitre 10 du livre de la Genèse :

« Tels furent les fils de Sem selon leurs clans et leurs langues, groupés en pays selon leurs nations. Tels furent les clans des fils de Noé selon leurs familles groupées en nations. C’est à partir d’eux que se fit la répartition des nations sur la terre après le Déluge. » (Gn 10.31-32)

La division des langues est ici mentionnée sans être dramatique. Et cela suscite deux réactions : d’une part l’épisode de Babel, qui témoigne d’une nostalgie de l’unité à laquelle Dieu s’oppose ; d’autre part l’histoire d’Abram-Abraham, qui, à l’inverse, accepte pleinement et mobilise cette ouverture des horizons. Le modèle, qui correspond à l’appel de Dieu, n’est ni la clôture, ni le rêve d’une unité perdue, mais le parcours d’un territoire ouvert et différencié. C’est une démarche qui est une source de bénédiction « pour toutes les familles de la terre » (Gn 12.3). Le Moyen-Orient vit, à cette époque, la transition de l’âge de bronze à l’âge de fer, qui a ouvert de nombreuses possibilités nouvelles. Il est suggestif de voir que la Bible ne présente pas comme problématique cette ouverture, au contraire, elle est l’occasion d’une révélation particulière du dessein de Dieu.

Au reste, l’Ancien Testament nous relate pratiquement toujours des moments où la mobilité du peuple a été une chance, soit de se ressaisir, soit d’entendre une révélation particulière de la part de Dieu. L’Exode, l’Exil et le retour d’Exil, témoignent de l’élargissement des territoires d’influence des grands empires, aux portes de la Palestine. Or, on a l’impression que le peuple entend mieux la Parole de Dieu quand il est mobile que lorsqu’il s’installe dans une sédentarité qui le mène souvent à sa perte.

Après le retour d’Exil, l’apparition d’Alexandre le Grand, puis de la dynastie des Séleucides qui lui fait suite et qui débouche sur la révolte des Maccabées, ouvre à un débat entre le judaïsme identitaire replié à Jérusalem et le judaïsme de la diaspora qui se construit, en pays païen, autour des synagogues. La question de l’hellénisation, de l’ouverture ou non à la culture grecque, est sensible. Or, les synagogues, lieux de rassemblement des croyants pour lire et commenter la Parole et prier ensemble, ont formé la matrice de base sur laquelle s’est construite l’Église primitive. Les « craignant Dieu », païens hellénisés se rapprochant du judaïsme, ont aussi constitué une population qui préfigurait le mixage des deux cultures dans l’Église. Une fois encore, la Parole de Dieu pousse à l’élargissement des horizons.

L’émergence de l’Empire romain, qui met de côté la dynastie juive qui s’était implantée en Palestine, suite à la révolte des Maccabées, relance le débat dont on retrouve la trace dans toute l’apocalyptique juive intertestamentaire. Cette fois-ci, via les conquêtes romaines, il y a un élargissement radical des horizons « jusqu’aux extrémités de la Terre » ou tout au moins jusqu’aux confins du bassin méditerranéen. La sécurisation des voies de communication par les armées romaines stimule les échanges tous azimuts, même si, pour beaucoup de juifs, la puissance romaine est d’abord celle d’une armée d’occupation.

Voilà la toile de fond du Nouveau Testament. Un tel brassage, un tel brouillage des repères ne peut qu’interroger et cela suscite la question que le légiste adresse à Jésus : « Qui est mon prochain ? » (Lc 10.29). Lorsque l’on vit dans un monde stable, le prochain est simplement celui qui est proche dans tous les sens du terme. Il s’agit de quelqu’un que l’on connaît, à côté de qui l’on vit régulièrement, avec qui l’on partage une histoire, une culture, voire l’appartenance à une même famille. Mais lorsque des personnes venant de loin croisent notre route et la croisent régulièrement, que convient-il de faire ? Le proche et le lointain perdent leur sens habituel.

La réponse de Jésus, au travers de la parabole du bon Samaritain, est suggestive à plus d’un titre. Dans cette histoire, en effet, les verbes de mouvement pullulent. L’emploi de variantes du verbe « aller », auquel le grec accole différents préfixes, tourne presque à l’exercice de style : les brigands « partent » (verbe : aller depuis) ; le prêtre et le lévite « passent de l’autre côté » (verbe : anti-aller à côté) ; le lévite et le Samaritain « arrivent » (verbe : aller jusqu’à) ; le Samaritain « s’approche » (verbe : aller près de) ; le Samaritain dit qu’il « reviendra » (verbe : aller vers l’arrière). Et il y a bien d’autres verbes de mouvement : le voyageur et le prêtre « descendent » depuis Jérusalem ; le voyageur « tombe » au milieu des brigands ; le Samaritain « l’emmène » sur sa monture. Et, finalement, Jésus demande au légiste qui l’a interrogé de se « mettre en marche ».

Ce que nous raconte cette parabole est ce qui arrive lorsque l’on est coupé de ses solidarités traditionnelles. Le prêtre et le lévite sont perdus. Le Samaritain ne peut pas emmener le blessé chez lui, ce qu’il aurait fait s’il n’était pas en voyage lui-même. Du coup, il pare au plus pressé puis emmène le blessé chez l’aubergiste. Le temps est raccourci : on est dans l’événement qui prend par surprise. On trouve des solutions transitoires. L’espace accessible s’est élargi. C’est mutatis mutandis la réalité que nous vivons aujourd’hui, par rapport au monde tel qu’il était il y a cinquante ans.

Le ministère de Jésus a été itinérant même s’il s’est limité, pour l’essentiel, à la Galilée et à la Judée. Il lui a semblé que traverser les lieux était la meilleure manière d’être incarné dans la société mobile de son époque. Cette mobilité s’est nettement accentuée au travers du ministère de Paul et des autres apôtres. La sécurisation des voies de communication a permis les nombreux voyages pédestres de Paul (ce qui ne l’a pas empêché de tomber sur des brigands, à l’occasion, cf. 2 Co 11.26). Pour des voyages à longue portée, Paul a utilisé le bateau. Il envisageait même d’aller en Espagne (Rm 15.4). Il a organisé une vaste collecte en Grèce pour secourir l’Église de Jérusalem (2 Co 8 et 9). Et il a usé d’un moyen de communication adapté à ces longues distances : la lettre. Ses épîtres compensent son absence sans y remédier complètement. Paul ne cesse de dire qu’il préférerait être présent en chair et en os. En attendant, il gère de nombreuses questions par écrit et envoie ses émissaires à droite et à gauche à la rencontre des Églises qu’il a fondées.

L’Église qui émerge du Nouveau Testament est adaptée à cette nouvelle géographie : elle mêle Juifs et Grecs et entrecroise tous les héritages culturels du bassin méditerranéen. Tout cela doit nous inspirer.

b. Le nouvel élargissement des horizons, à partir de la fin du XIXe

L’histoire de l’espace et du temps n’est pas une histoire linéaire. Entre l’époque de Jésus et la nôtre, il y a eu diverses phases de contraction et d’ouverture des horizons. Les Empires se sont défaits à plusieurs reprises : l’Empire romain a chuté, l’Empire de Charlemagne n’a pas survécu à sa mort. Au tournant de l’an mille, l’Europe est en lambeaux et les voies de communication sont désertées. Ensuite les échanges reprennent, interrompus par les guerres ou par les grandes épidémies, comme la peste qui fauche pas loin de la moitié de la population au milieu du XIVe siècle. L’élargissement de l’espace et le raccourcissement du temps redeviennent, finalement, des thèmes forts à partir de la fin du XIXe siècle.

Ce ne sont pas les grandes explorations en Amérique ou en Chine qui ont fait la différence, mais plutôt l’émergence de sociétés cosmopolites et diverses dans les grandes villes nées de la révolution industrielle. Plus que la rapidité et l’extension des transports en elles-mêmes, c’est le rapprochement dans l’espace de groupes sociaux divers qui crée un nouveau contexte. Lorsque Georg Simmel décrit l’homme des métropoles, en 1903, on se trouve en terrain familier :

« Changement rapide et ininterrompu des stimuli externes et internes. (…) Concentration rapide d’images changeantes, brusque écart dans le champ du regard, inattendu des impressions qui s’imposent : c’est en créant précisément ces conditions psychologiques, avec cette façon de marcher dans la rue, avec ce tempo et cette diversité des façons de vivre économique, professionnelle, sociale [..] que la grande ville forme un profond contraste avec la petite ville et la campagne, dont la vie sensible et intellectuelle coule plus régulièrement selon un rythme plus lent, davantage fait d’habitudes((George Simmel, Métropoles et mentalité, trad. franç. in Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, L’École de Chicago, Naissance de l’écologie urbaine, 2e éd., Paris, Aubier, 1984, p. 62 (texte original, 1903).)) ».

C’est donc ce heurt soudain de situations diverses, cette diversité sociale qui saute aux yeux, qui ouvre, dans les grandes villes, un nouveau contexte, de nouveaux défis.

Tous les changements que nous vivons aujourd’hui ne viennent donc pas du téléphone portable et d’Internet, qui décollent tous les deux en France en 1997. Ces deux outils convergeront réellement à partir de la mise sur le marché de l’iPhone en 2007, qui ouvrira définitivement la voie à l’Internet mobile (la 3G existe en France depuis fin 2004, mais ne sera pas vraiment utilisée, au début, faute d’une interface mobile adéquate). Ils viendront alors équiper un monde qui a déjà considérablement élargi ses espaces de référence.

Le texte de Simmel montre que quelque chose s’était déjà produit au travers de la révolution industrielle et de la croissance urbaine qui a suivi, tout au long du XIXe siècle. Après la Deuxième Guerre mondiale, plusieurs coups de boutoir vont se produire. La voiture individuelle va se démocratiser progressivement, les trains iront de plus en plus vite et ensuite, ce seront les voyages en avion dont les coûts baisseront drastiquement.

Les personnes voyagent donc de plus en plus. Les échanges commerciaux, les flux financiers et les échanges de données liés à l’économie ne sont pas en reste. L’économie mondiale connaît une première phase d’ouverture entre 1970 et 1980. Déjà, à partir de ce moment, on rentre dans un monde versatile, où les marchés se retournent rapidement, où l’on va chercher à capter le consommateur par tous les moyens en innovant sans cesse. Le commerce prend progressivement le pas sur la production et les exigences du marché remontent de plus en plus haut sur les chaînes de production. Ainsi apparaissent les échanges de données informatisées qui permettent de mettre en relation l’amont et l’aval de la production. Les horaires de travail, de leur côté, deviennent plus variables pour s’adapter aux demandes des consommateurs ou aux aléas de la production.

La deuxième phase d’ouverture des économies démarre en 1985 et nous en vivons encore aujourd’hui le prolongement. C’est alors que l’on commence à parler couramment de mondialisation. Il existe, à partir de ce moment-là, des outils informatiques qui permettent de suivre des chaînes d’approvisionnement (bureaux d’étude, usines, transports, entrepôts, forces de vente, etc.) à cheval sur plusieurs pays. Au milieu des années 90, on ne parle plus que de « supply chain ». L’espace économique s’est dilaté à l’échelle du monde et les décisions stratégiques concoctées par des officines proches des états-majors impactent des territoires disséminés sur l’ensemble du globe. L’imprévisibilité du travail est encore montée d’un cran.

Le téléphone portable se répand ensuite comme une traînée de poudre dans un monde où l’ancrage territorial vacille.

Mais l’exode rural, le développement du salariat féminin, l’urbanisation de la société, le développement de l’école, ont eux aussi contribué à faire émerger un monde mobile, au moins depuis le milieu des années 60. Les relations sociales se sont profondément transformées : elles se multiplient, deviennent moins durables, doivent moins à la proximité. Mark Granovetter a écrit, en 1973, un article qui fera date : « La force des liens faibles((Traduit en français dans le livre de Marc Granovetter, Le marché autrement. Les réseaux dans l’économie. Paris, Desclée de Brouwer, 2000.)) ». Il y décrit l’émergence d’un monde où les liens sociaux sont plus faibles, plus éphémères, mais aussi plus variés. Il y aurait donc, d’un côté, un affaiblissement de ces liens. Mais leur variété même serait source de possibilités nouvelles et d’une moindre dépendance à un contexte donné. Il y aurait, ainsi, une force des liens faibles.

Quoi que l’on pense des affirmations de Granovetter, il est clair que les liens conjugaux sont plus faibles depuis le milieu des années 60. Et ils ne sont pas les seuls. Les enfants gagnent en autonomie par rapport à leurs parents. Les relations d’appartenance aux Églises s’affaiblissent aussi. Les Églises historiques perdent de leur force. Là encore, il faut dire que la faiblesse des appartenances n’a pas été provoquée par les outils numériques, mais que ceux-ci ont trouvé à s’exprimer dans le cadre de la faiblesse de ces appartenances. Les réseaux informatiques se sont moulés sur un monde social qui parlait de réseaux de connaissances plus que de cercles d’appartenance, bien avant l’invention de Facebook.

c. Les défis lancés à la spiritualité et aux Églises par ces évolutions

Et l’on retrouve mutatis mutandis certaines des questions vives qui travaillaient la société du premier siècle, à l’époque de Jésus. La première d’entre elles est : qui est mon prochain ? Il faut l’entendre dans un double sens. Tout d’abord : comment vivons-nous avec nos proches ? Ils sont moins proches de nous, ils ont des centres d’intérêt plus variés, ils passent plus de temps à droite et à gauche, ne serait-ce que pour rejoindre leur lieu de travail. Ils ont des emplois du temps qui coïncident plus difficilement avec les nôtres et ils se sentent moins engagés à notre égard. Mais la question est aussi : jusqu’à quel point dois-je me sentir concerné par la destinée des innombrables personnes que je croise ? Les transports faciles multiplient les occasions de rencontres et l’on se trouve interpellé même par des personnes que l’on ne fait qu’entrevoir à la télévision.

Clairement, cela demande de reconsidérer ce que nous appelons la vie communautaire. Elle se nourrit de plus de temps partiel que par le passé. Les membres d’Église, même les plus engagés, sont régulièrement en déplacement et il est rare que l’Église soit rassemblée au grand complet. À l’inverse, nous voyons passer des visiteurs divers, que nous accueillons sans trop savoir ce qu’ils reçoivent du bref passage dans nos murs.

Il est bien certain que la rencontre face à face et la coprésence restent des ingrédients essentiels de la vie de foi. Mais ne doit-on pas se laisser inspirer par l’exemple de Paul qui utilisait la lettre à titre de moindre mal ? Que peut-on mener à bien avec un téléphone (avec ou sans image) ? Que peut-on faire avec un e-mail ? Quels échanges peuvent se construire autour d’un blog partagé ou d’une page Facebook ? Une photo échangée par téléphone vaut-elle autant qu’une carte postale ? Mon expérience est que la communication à distance a du sens quand elle a été précédée et quand elle est suivie par un échange en face à face. Une fois que les personnes se connaissent, une fois que l’objet dont on discute a été circonscrit, il est possible d’échanger, même de manière assez profonde, sans se rencontrer. En revanche, la distance multiplie les malentendus et les ambiguïtés de sorte qu’il est décisif que les interlocuteurs se rencontrent de temps en temps pour faire le point. Des échanges de mails entre deux réunions sont très efficaces et ils permettent de gagner un temps précieux. Mais ils sont à éviter si une question conflictuelle survient. Les outils d’échange d’images permettent de garder le contact avec des personnes éloignées dans l’espace, à condition qu’elles soient proches de nous et qu’il y ait une bonne interconnaissance préalable. Cela ouvre la porte à un usage pesé et réfléchi de tous ces outils qui ont une pertinence sans être une panacée.

Nous n’avons pas non plus forcément l’habitude de mettre en valeur tout ce (et tous ceux) que nous rencontrons, au fil de nos journées hachées. Vivons-nous des expériences semblables à celles du blessé ou du Samaritain sur la route ? Cela arrive à chacun de nous. Mais qu’en faisons-nous dans nos vies d’Église ? L’éphémère et le transitoire ont du mal à trouver leur place dans les prédications, dans les réunions de prière, voire dans les échanges spontanés à la sortie du culte. Les Églises ressemblent peut-être plus aux auberges de la parabole. De fait, elles pourraient servir de point fixe et de base arrière à tous ceux qui sillonnent l’espace au fil de la semaine, à condition qu’elles accueillent leurs histoires heurtées et les péripéties qui les accompagnent. C’est, en tout cas, une direction à creuser.

Quant aux souffrances et aux tensions provoquées par ce monde de liens faibles, elles lancent un défi à l’Église. Beaucoup de gens rencontrent des ruptures : mésententes sentimentales, chômage, éclatement de la famille, si bien que de nombreuses personnes doutent de leur valeur et souffrent de la solitude. Les liens communautaires sont assurément un antidote essentiel dans ce contexte. Et même si tout le monde ne vit pas des situations dramatiques en permanence, chacun de nous a besoin de retrouver un centre à sa vie, alors que tout le disperse. Ce que l’on appelle, classiquement, la « récollection » : le retour à soi devant Dieu, retrouve une actualité particulière. Beaucoup de retraitants, aujourd’hui, veulent faire le point et discerner l’essentiel de l’accessoire, au milieu du flux des offres, des tensions et des exigences qu’ils rencontrent.

On peut perdre le fil de sa vie parce que nos appartenances habituelles s’effilochent. On peut aussi s’inquiéter parce que de nouvelles proximités nous questionnent. La mondialisation menace l’emploi de nombreuses personnes, elle met aussi sur la route des millions de personnes qui deviennent proches de nous et qui nous sortent de notre confort. Le risque est de les ignorer ou de les rejeter, en se repliant dans un entre-soi voué à l’échec. La leçon de la parabole du bon Samaritain est que cet étranger, qui emprunte la même route que nous, non seulement n’est pas forcément un pique-assiette, mais qu’il est même peut-être celui qui nous a relevés quand nous étions étendus au bord du chemin. Rendre cela concret et vivant est essentiel aujourd’hui. Il n’est pas facile de parler de Dieu à quelqu’un qui est loin de nos référents culturels, même s’il est proche de nous dans l’espace. Il n’est même pas facile de lui parler tout court. Mais, une fois encore, l’attitude transculturelle de Paul, se faisant « tout à tous », doit nous inspirer (1 Co 9.19-23).

En clair, aujourd’hui l’accompagnement spirituel des personnes doit prendre en compte les multiples tiraillements qui les traversent, tout autant que la richesse et la variété des référents dont elles sont porteuses. Nous sommes, moins que jamais, des personnalités monolithiques et cela ouvre autant de possibles que de risques de déchirures. Il importe d’en prendre la mesure.

II. Informés, surinformés, désinformés. Qu’est-ce que la vérité ?

La mobilité des biens et des personnes, et donc leur faible ancrage, est une des facettes des évolutions actuelles. L’autre phénomène marquant est que nous voyons remonter vers nous, dans le plus grand désordre, une masse inédite de données. Ici aussi, on peut repérer des évolutions antérieures qui ont dû être vécues d’une manière similaire : l’apparition de la presse écrite, de la radio, puis la diffusion de la télévision, par exemple. À chaque fois, le citoyen de base s’est trouvé confronté à un flux d’informations nouveau pour lui et il a dû apprendre à le digérer. Un collègue m’a fait remarquer, une fois, que l’âge d’or de la radio correspondait à l’âge d’or des régimes fascistes et/ou communistes, avec leur inflation verbale, leur grandiloquence et leurs effets de manche. Le raccourci est hardi, mais suggestif. Chaque nouvel outil de transmission est porteur de risques qui lui sont propres.

Quoi qu’il en soit, c’est d’abord dans le monde du travail que les flux de données surgissant sur les terminaux informatiques sont apparus comme un problème. Une enquête menée à la fin du XXe siècle montrait que plus les salariés étaient liés à des interfaces informatiques, plus leur travail souffrait de contradictions diverses, de confusion, de contrordres, d’exigences irréalistes, etc.((Michel Gollac, Nathalie Greenan, Sylvie Hamon-Cholet, « L’informatisation de l’ancienne économie, nouvelles machines, nouvelles organisations et nouveaux travailleurs », Économie et Statistique, 2000, n°339-340.))  La raison est facile à saisir : l’informatique de communication a progressé beaucoup plus vite que l’informatique d’optimisation. De la sorte, les données migrent et se déversent sans digestion aucune d’un lieu à l’autre et celui qui les récupère, en bout de ligne, se trouve dépourvu d’outils pour les hiérarchiser ou les traiter. À l’inverse, l’exigence d’avoir à renseigner des systèmes informatiques pour rendre compte de son activité ne cesse de se répandre, alors même que tout un chacun s’accorde à dire que ces renseignements donnent une vision réductrice de l’activité. Les systèmes informatiques formatent ainsi les descriptions et répercutent, ensuite, sans discernement, tout ce qui leur est adressé.

Avec Internet, ces défauts sont devenus perceptibles dans l’ensemble des champs de notre existence. Le protocole d’Internet est relativement souple, comparé aux systèmes de reporting des entreprises. Mais l’information y est, malgré tout, formatée par la taille des écrans. Sans parler des tweets qui ramènent le monde à 140 caractères, il est patent que la longueur des articles (de presse, de blogs, de forums, etc.) a été considérablement réduite par le mode de lecture proposé. L’évolution se poursuit, actuellement, à l’heure où les terminaux mobiles sont en train de prendre le pas sur les terminaux fixes.

C’est aussi la facilité de la mise en ligne d’un contenu qui a créé une prolifération incontrôlée des sources d’information. Aujourd’hui, n’importe quel groupuscule peut mettre en ligne plus ou moins n’importe quoi (les contenus injurieux restent censurés, même s’il est possible de contourner ces contrôles). Chacun se trouve muni d’une masse de données, d’informations, de points de vue ou de théories diverses, presque sans limites, avec très peu d’outils pour se repérer dans une telle jungle.

L’effet paradoxal de cet espace protéiforme, tout comme l’effet paradoxal de la possibilité théorique de téléphoner à n’importe qui, n’importe quand, de n’importe où, est de produire des communautés fermées où les opinions tournent en boucle. Une chercheuse a parlé de « bunker communicationnel » pour dire que les outils de communication ne produisent pas une communication universelle, mais des cercles assez stables qui marquent une importante rupture entre l’intensité de la communication interne et la faiblesse de la communication externe((Chantal de Gournay, « Le bunker communicationnel. Vers un apartheid des cercles de sociabilité ? », Réseaux, 2002, n°112-113.)). Tout comme on téléphone d’abord et avant tout aux personnes inscrites dans notre carnet d’adresses, on s’informe d’abord et avant tout auprès de sites familiers et on discute d’abord et avant tout avec des personnes qui partagent notre opinion. Le repérage, à l’extérieur de ce cercle, est trop complexe pour s’y risquer. Ainsi se constituent des entre-soi : des relations de confiance, des codes, des valeurs, des sources d’information, échangés dans des cercles considérés comme fiables. Ce qui circule à l’intérieur de ces cercles est réputé être plus « vrai » que ce qui lui est extérieur. Au passage se construit une méfiance à l’égard « des médias », « des sachants », « des élites », etc. Trop d’information finit par tuer l’information.

Il suffit, ensuite, d’aller sur le site d’un organe de presse qui permet à ses lecteurs de laisser leur avis sur les articles mis en ligne, pour voir fleurir les noms d’oiseaux, les théories abracadabrantes, les dialogues de sourds, bref tout sauf de la communication. L’opinion des autres sert de combustible pour alimenter le feu de ses propres opinions et la conviction (elle, assez partagée) que « les autres » vivent dans les ténèbres de l’ignorance et de l’injustice.

a. Les Églises et le poids des communautés virtuelles

La manière dont les Églises réagissent à cette évolution est complexe. Les Églises étant porteuses d’une vision du monde minoritaire, n’ont pas toujours échappé à l’entre-soi, à la dénonciation de l’univers médiatique et aux théories du complot. Il ne s’agit pas de gober tout ce qui est considéré comme allant de soi par les courants majoritaires de la société, mais pas non plus de se fermer à des réalités bien attestées, même si elles nous semblent désagréables. Or, voir un tel mode de fonctionnement se généraliser autour de nous, pourrait encourager les chrétiens à s’interroger sur leur propre manière de faire face à des informations qui ne leur plaisent pas.

Cela dit, aujourd’hui, les Églises elles-mêmes sont traversées par des sous-mondes divers qui ont parfois du mal à communiquer entre eux. Au sein d’une Église locale, les rapports entre générations ou entre groupes d’origines différentes, sont souvent cordiaux. Mais il peut arriver que les échanges entre eux soient, de fait, assez limités. Et le formatage des messages informatiques n’est pas sans effet sur la spiritualité elle-même. Les chants comportent, de plus en plus, des messages courts (semblables à des textos ou à des tweets). Les ressources moissonnées en ligne : images, vidéos, histoires, musique prennent de plus en plus d’importance. Et la lecture de la Bible n’est pas (n’est plus ?) la source essentielle de la spiritualité.

Une partie du travail pastoral consiste aujourd’hui à faire dialoguer des sous-groupes qui usent de langages, de modes de raisonnement et d’images différents. Les rapports au texte sont hétérogènes, dans une Église, autant que les rapports à la musique, à l’image, à la cuisine, bref à quasiment n’importe quel marqueur culturel auquel on peut penser. Pourtant n’est-ce pas un des derniers lieux où ces cultures hétérogènes peuvent se parler et s’estimer réciproquement ? C’est en tout cas ce que l’on peut espérer et il est important que les Églises s’y attellent.

b. Comment tirer le meilleur parti des ressources en ligne ?

On peut aussi prendre cette évolution par son versant positif et examiner ce que l’on peut tirer de tout ce qui gravite autour de nous dans les serveurs du monde entier.

Il existe de multiples ressources en ligne intéressantes, par exemple, pour préparer un culte : des textes, des idées d’animation, des commentaires bibliques, des chants peu connus. Tout est affaire de discernement et ce peut être une mission de l’Église que d’aider les chrétiens à se repérer dans le foisonnement de l’offre, de favoriser les échanges d’expérience, les débats sur ce que l’on trouve ici ou là, etc.

Il existe aussi des sites qui peuvent nourrir la spiritualité de chacun en proposant, par exemple, un texte biblique à lire et méditer chaque jour. En tout état de cause, apprendre à utiliser à bon escient ce qui est à notre disposition (journaux, télévision, sites web, blogs, pages Facebook, etc.) devient une mission de salut public. Le risque est que chacun reçoive passivement des messages contradictoires, les écoute vaguement, sans faire le travail indispensable de se forger une opinion qui résiste aux flux et aux reflux des flashes du jour. Ainsi, écrivait déjà, là aussi, l’apôtre Paul :

« Nous ne serons plus comme des petits enfants, nous laissant secouer et mener à la dérive par tous les courants d’idées, au gré des hommes qui emploient la ruse pour nous entraîner dans l’erreur. » (Ép 4.14).

La vie communautaire où l’on croise les opinions, et où l’on bénéficie de ministères divers, est le lieu (c’est ce que dit Paul dans ce passage) où la stabilité de chacun peut se construire, dans un monde perpétuellement mouvant.

Conclusion : la confiance en Dieu au sein d’une vie en mouvement ou le repli ?

Cette stabilité, construite au fil de la vie communautaire, doit, ensuite, être une ressource pour aller de l’avant sans crainte. Je fais un retour, pour terminer, sur l’histoire d’Abram-Abraham. Le texte de la Genèse ne l’oppose pas seulement au naufrage de la tour de Babel, il l’oppose aussi à la stratégie de son neveu Lot. Alors que ce dernier plonge vers la riche vallée du Jourdain, où il va peu à peu s’isoler, se fermer et se perdre, Dieu revient vers Abram et lui dit : « Lève les yeux et regarde, de l’endroit où tu es, vers le nord et le midi, vers l’orient et l’occident » (Gn 13.14). Le contraste entre les deux destinées ne va, ensuite, cesser de s’accentuer. Lot s’enferme dans Sodome au point que les anges qui viennent le tirer d’affaire doivent le faire sortir de force (Gn 19.16). Lot les suit à contrecœur, puis se décourage tout de suite : « Je n’ai pas le temps de me sauver dans la montagne : le malheur va me rattraper et je mourrai. Voici une ville assez proche pour y fuir – elle est si petite ! – Permettez que je me sauve là-bas – elle est si petite ! » (Gn 19.19-20). Finalement, Lot se réfugie dans une caverne, terrassé par la peur. Et l’inceste que ses filles commettent avec lui n’est que la conclusion d’un monde qui s’est définitivement replié sur lui-même.

Abraham et Sarah, poursuivant leur nomadisme, donnent naissance à un fils, l’enfant de la promesse, parce qu’ils sont ancrés dans la foi dans un Dieu qui les aime et les accompagne sur leur route. Lot s’enferme dans la peur et la méfiance, dans un monde qui tourne sur lui-même, rempli de relations incestueuses et d’effets de miroir. Il y a là une alternative tout à fait actuelle. Cela montre parfaitement quels sont les enjeux de l’accompagnement spirituel des chrétiens d’aujourd’hui.

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