Plaire non aux hommes mais à Dieu
Enthousiaste et serviable, Stéphane se donne sans compter. Après de solides études en théologie et un stage pratique, il est devenu pasteur d’une petite Église évangélique. Le travail ne manque pas entre les âmes blessées de la communauté, les sympathisants qui veulent progresser dans la foi, et tous ceux qui ont besoin d’entendre l’Évangile. Fier de sa disponibilité et de son esprit de sacrifice, corvéable à merci sauf – mais il n’en a pas encore conscience – pour les siens, la femme qu’il a choisie d’aimer et les enfants qu’elle lui a donnés, Stéphane va droit au burn-out. Excédée et meurtrie par l’indisponibilité de son mari, Béatrice le fait brutalement atterrir en lui posant un jour cette question : « Est-ce qu’au fond tu ne te prendrais pas pour Dieu ? » Devant son air interloqué, elle ajoute : « Seul Dieu est disponible jour et nuit, 7 jours sur 7, toute l’année. Toi, tu as besoin de dormir, de manger, de te détendre, de prendre soin de ta femme et de tes enfants. » Et pour bien se faire comprendre, elle ajoute : « Veux-tu donc que les membres de l’Église préfèrent s’adresser à toi plutôt qu’au Seigneur ? » Cette parole de sagesse a été le point de départ d’une lente et douloureuse remise en question : à son corps défendant, Stéphane n’annonçait pas l’Évangile pour amener à Dieu mais pour se substituer à lui ; et au fond, ce qu’il cherchait, c’était moins l’approbation de Dieu que celle des hommes.
Ce que Stéphane a découvert, c’est ce qui guette bon nombre de pasteurs qui, en voulant plaire à Dieu, s’efforcent surtout de plaire aux hommes parce qu’ils ont besoin d’être aimés et encouragés. Le travers d’un tel comportement, c’est qu’il conduit celui qui en est victime à « surfonctionner ». Ce terme est emprunté à la systémique, et Jeanne Farmer le définit ainsi :
En pratique, cela revient, d’une part, pour le pasteur à porter des fardeaux qui ne sont pas les siens et donc à empêcher les personnes accompagnées de grandir ; et, d’autre part, à négliger ses propres fardeaux, ceux que personne ne peut porter à sa place, ceux attachés à ses rôles de mari et de père, et à délaisser sa famille. Dans l’un et l’autre cas, c’est mal aimer ceux que Dieu lui a confiés et courir le risque de faire écran à l’amour de Dieu et à sa grâce. Le problème est donc sérieux.
Voici quelques pistes pour tenter d’y remédier :
1. Se remettre en question :
Le pasteur doit accepter que la réalité de son appel au ministère n’est gage ni de sanctification, ni de perfection dans le service. Il doit apprendre à sonder ses motivations et détecter l’influence du péché jusque dans ses plus nobles élans. Il n’est pas sûr qu’il veuille servir simplement par obéissance à Dieu ou par grandeur d’âme. Le besoin d’être aimé, l’envie de paraître, le plaisir de dominer peuvent aisément cohabiter avec des intentions plus louables. Ce n’est pas pour rien que l’apôtre Pierre croit devoir avertir les anciens contre la mauvaise volonté, l’appât du gain et la tyrannie dans l’exercice de leur responsabilité (1 P 5.1-3). Prendre conscience du caractère mélangé de ses propres motivations est déstabilisant, mais nécessaire à la maturité, et donc à la qualité du service. Seuls les enfants et les adolescents croient naïvement qu’ils feront beaucoup mieux que leurs parents ! Dans un régime de grâce, faire mieux, c’est d’abord reconnaître son péché, ses manques, son incapacité et apprendre à dépendre entièrement du Dieu de la grâce.
2. Apprendre à aimer :
Dans cette veine, il est indispensable que le pasteur prenne la mesure de sa difficulté à aimer. Contrairement à toute la rhétorique contemporaine, l’amour n’est pas seulement affaire d’instinct, de sentiment et de bonne volonté. Pour l’Écriture, c’est aussi une affaire de vérité – il y a de bonnes et de mauvaises manières d’aimer –, de justice – il y a des amours coupables – et de volonté, mais régénérée. En effet, on peut vouloir aimer et pourtant blesser, abuser, délaisser. Le vrai défi en la matière est celui de la liberté chrétienne. Sommes-nous assez libres pour aimer sans regret et sans espoir de retour ? Sommes-nous assez libres pour reprendre, corriger, éduquer – autant de façons d’aimer – sans craindre l’opposition, l’incompréhension, la critique ? La liberté chrétienne nous dit Paul en 1 Corinthiens 9, ce n’est pas de jouir pleinement de nos droits, mais après les avoir bien compris, défendus peut-être, trouver la force d’y renoncer pour aimer vraiment. Cela se nomme tout simplement le don de soi et c’est ce à quoi le Seigneur nous appelle quand il dit (Jean 13.14-15 BC) :
« Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres ; car je vous ai donné un exemple, afin que, vous aussi, vous fassiez comme moi je vous ai fait. »
Reconnaissons qu’en matière de don de soi, nous avons une marge de progression confortable qui n’a d’autre nom que la… sanctification !
3. Rester humble :
L’humilité, élément essentiel du service (1 P 5.5-6), sera décisive pour progresser. Elle conduira d’abord le pasteur à reconnaître qu’il a lui-même besoin d’un pasteur (ou accompagnateur ou mentor) pour se voir tel qu’il est et non tel qu’il croit être. Le manque d’un vis-à-vis qui peut questionner, bousculer, remettre en question, mais aussi apaiser, encourager, conduit bien des pasteurs à s’enferrer dans de mauvaises habitudes. Faute d’une juste appréciation sur eux-mêmes (beaucoup se surestiment, quelques-uns se dévalorisent), ils acceptent des responsabilités qui les dépassent ou refusent des services à leur portée et se culpabilisent. Et dans les deux cas, ils exercent mal le ministère qui leur a été confié. L’humilité aidera aussi le pasteur à accepter qu’il n’est pas tout-puissant et que, s’il sert le Tout-Puissant, il le fait dans la faiblesse de son humanité et avec les failles de sa nature pécheresse. Et il apprendra ainsi, comme Paul, que la grâce de Dieu lui suffit et que c’est dans la faiblesse de sa condition humaine que la puissance divine se manifeste pleinement (2 Co 12.9).