Témoignage multiple – mission intégrale en quatre mandats
Comment appréhender l’intégralité des mandats missionnaires ? Certains diront qu’il s’agit là de « la mission » au singulier qui se décline en plusieurs « missions ». D’autres préciseront que notre mission s’inscrit dans la mission de Dieu d’établir son règne dans tous les domaines de sa création. D’autres encore parleront d’évangélisation en paroles et en actes. Sans nier l’utilité d’une telle terminologie, nous allons proposer la notion biblique de « témoin/témoignage » pour englober tout ce que nous sommes envoyés vivre, dire et faire dans le monde. Chaque mandat missionnaire invite à être des témoins d’une certaine manière.
Les évangiles et les grandes lignes missionnaires de la Bible
Puisque c’est Jésus qui a envoyé ses disciples dans le monde, notre démarche est de nous concentrer sur les Évangiles pour la simple raison qu’ils contiennent les paroles de Jésus lui-même, adressées aux premiers apôtres. À ce titre, les Évangiles constituent la référence principale pour comprendre notre mission.
Le grand commandement, le nouveau commandement de l’amour fraternel à l’exemple de Jésus, l’appel à le suivre pour être « lumière du monde », le mandat d’évangéliser les nations et les instructions par rapport à la manière d’être témoins de la Bonne Nouvelle du Christ, tout est là.
Bien évidemment, les évangiles ne sont pas à lire de façon isolée. D’une part, toute l’œuvre de Jésus est enracinée dans l’histoire d’Israël et les paroles de Dieu dans l’Ancien Testament. D’autre part, les apôtres ont été désignés pour expliquer les actes et les paroles de Jésus, et poser ainsi le fondement de la doctrine, de la morale, de la spiritualité et de la mission chrétiennes. Dont acte dans le reste du Nouveau Testament.
Par conséquent, les évangiles sont à lire à la lumière de toutes les Écritures – avant et après. C’est justement ce que la missiologie des dernières décennies s’est employée à faire. Elle met en exergue les grandes lignes missionnaires qui traversent toute la Bible, de la Genèse jusqu’à l’Apocalypse. Elle souligne également le caractère missionnaire de chacun de ses écrits. Le livre de Chris Wright, La mission de Dieu, en est un exemple parmi tant d’autres.
À travers la Bible se dessinent les séquences suivantes :
- La mission de l’homme (mandat créationnel ou « culturel »)
- La mission d’Israël
- La mission de Jésus
- La mission de l’Église
- La mission du peuple de Dieu dans la création renouvelée.
Il serait intéressant de montrer à quel point ces missions sont en continuité, les unes avec les autres. Dans les limites de ce chapitre qui porte sur la mission de l’Église, nous ne pouvons élaborer une vue d’ensemble. Quelques remarques sont pourtant utiles, pour mettre les mandats donnés aux disciples dans un contexte biblique plus large.
Mission de l’homme – la toile de fond
Le point de départ de la mission se trouve au tout début de la Parole révélée. Créé à l’image de Dieu, l’homme est investi d’une mission que l’on appelle le mandat créationnel ou « culturel((Culture vient du verbe colore, traduction latine du verbe hébreu avad dans Genèse 2.15 qui veut dire « travailler », « labourer », « servir ». D’où l’idée de « cultiver » la terre, et de la « culture » dans un sens plus large, à savoir la résultante de l’activité humaine dans un groupe quelconque.)) ». Présentée en deux temps, dans le premier et le second récit de la création (Gn 1.26-2.7 et 2.8-15), cette mission révèle le projet initial de Dieu pour l’humanité.
En règle générale, on se concentre sur un seul aspect: l’homme est appelé à régner sur les autres domaines de la nature, à travailler et à sauvegarder la terre. Et puis, on l’actualise dans le cadre des enjeux écologiques d’aujourd’hui.
Comme nous l’avons fait remarquer dans le premier article, certains missiologues considèrent que le mandat culturel est la base biblique, théologique, pour la responsabilité sociale et l’action écologique. Ils le mettent en parallèle avec le mandat missionnaire d’évangéliser les nations.
Mais le mandat ne se limite pas à l’intendance de la création. La mission de l’homme revêt plusieurs aspects, que nous résumons dans les quatre éléments suivants :
1) Vivre à la hauteur de l’image de Dieu
Curieusement, le texte se répète : « Dieu créa l’homme à son image, il le créa à l’image de Dieu » (Gn 1.27). Pourquoi ? Selon l’interprétation rabbinique, que nous prenons à notre compte, il y a là un indicatif et un impératif. Ayant été créés à l’image de Dieu, nous avons aussi la responsabilité de penser et d’agir de la sorte. La Bible du Semeur exprime bien ce double sens en rendant ce verset sous forme d’une paraphrase : « Dieu créa les hommes pour qu’ils soient son image. » On pourrait aussi dire : « …pour qu’ils vivent à la hauteur de son image ».
Le récit de la Genèse montre que l’imago dei est propre à l’homme, ce qui le distingue des autres êtres vivants créés par Dieu. C’est quoi, au juste, l’image de Dieu en l’homme ? Les traditions juive et chrétienne, ont avancé plusieurs réponses. La raison, la conscience de soi, la communication verbale, l’esprit qui communique avec Dieu, la créativité, et surtout la moralité – l’action de l’homme n’est pas seulement déterminée par les besoins relatifs à son existence physique (vie, nourriture, procréation), mais l’homme est également capable d’agir en fonction des valeurs morales qui reflètent le caractère moral de Dieu : amour, justice, bonté, miséricorde, etc.
Toutes ces réponses se valent, elles ne s’excluent pas les unes les autres. Elles montrent bien que l’image de Dieu en l’homme n’est pas seulement une donne mais aussi un défi à relever, quelque chose de dynamique qui se réalise dans l’action et dans le vécu. L’homme a donc une mission à accomplir : penser et agir conformément aux valeurs morales de son créateur.
2) Développer la société
L’ordre donné aux hommes de « se multiplier » et de « remplir la terre » implique beaucoup de choses : se marier, fonder des familles, éduquer des enfants, transmettre des connaissances et des valeurs, pourvoir aux besoins des uns et des autres, développer des structures sociales permettant de travailler et de vivre ensemble, construire des habitations et des infrastructures, prendre soin des autres, notamment les faibles, développer ses talents au service d’autrui. Travailler pour le bien commun.
Étant créé à l’image de Dieu, l’homme doit donc faire en sorte que la terre soit remplie du reflet de cette image de Dieu.
3) Régner sur la nature
Le terme employé dans Genèse 1.27 est fort : dominer, assujettir, régner. Mais il est à comprendre dans le contexte. Dans ce domaine nous avons également vocation à agir à l’image de Dieu. Le verset 15 exprime un équilibre important entre avad et sjamar : travailler et sauvegarder la terre, labourer et veiller, en exploiter les potentialités tout en respectant ce que Dieu a créé.
4) Entretenir la relation avec Dieu
Le quatrième élément du mandat créationnel stipule que l’homme ne vivra pas de son travail ni du fruit de son travail seulement, et qu’en définitive sa vie et son action dépendent de l’œuvre de Dieu. Shabbat veut dire « marquer une pause ». Sanctifier le septième jour signifie que l’homme doit savoir s’arrêter et prendre du temps pour s’orienter sur le travail accompli par Dieu. Se reposer veut aussi dire lâcher prise, contempler la beauté donnée, se nourrir spirituellement de la Parole de Dieu, entretenir une relation avec lui.
Après la chute de l’homme, et après le déluge, le mandat créationnel est renouvelé dans l’alliance avec Noé (Gn 9).
En même temps, Dieu met en œuvre son dessein de sauver l’humanité, et l’homme en particulier. « La terre ne sera plus jamais engloutie par les eaux ». Commence alors l’histoire du salut, en passant par Abraham, le peuple d’Israël, Jésus le Fils de Dieu et l’Église, dans la perspective du rétablissement de toutes choses, la création renouvelée, la cité céleste descendue sur la terre.
Faisant partie intégrante du préambule de l’histoire du salut dans Genèse 1-9, la mission de l’homme est en quelque sorte la toile de fond de la mission d’Israël, celle de Jésus et celle de l’Église. Quand on regarde ces trois missions de plus près, on voit que chacune d’entre elles reprend les éléments de base du projet initial de Dieu pour l’humanité.
Peuple témoin – témoins du Christ
Israël
Du fait que les peuples se mettent à adorer des divinités, représentées par des éléments de la création, la relation avec Dieu est rompue et les peuples perdent les repères de son projet initial pour l’humanité. Par conséquent, la mission de l’homme d’être témoin de Dieu est mise en échec. Le plan de salut commence par la création d’un peuple issu d’Abraham, Isaac son fils promis, et Jacob qui sera appelé Israël. « Toutes les familles seront bénies avec (en) ta descendance » (Gn 12.2). Cette promesse donnée à Abraham montre bien que le peuple d’Israël existe en quelque sorte pour les autres. C’est à ce peuple qu’il révèle son nom, sa puissance de sauver, et ses paroles, afin que toutes les nations en prennent connaissance.
La Torah concrétise les différents aspects du mandat créationnel. Toute la loi morale se résume dans la maxime : « Vous serez saints car l’Éternel votre Dieu est Saint » (Lév 19.2). Autrement dit, reflétez le caractère moral de Dieu dans tous les domaines de votre vie, vivez à son image.
Cette vocation est d’une portée universelle. Au travers d’un peuple particulier sur une terre particulière, Dieu veut montrer ses intentions pour toutes les sociétés dans le monde entier. Au travers de ce peuple, Dieu invite les nations à reconnaître qu’il est le Dieu unique, et à avoir foi en lui, l’unique Seigneur et Sauveur : « C’est vous qui êtes mes témoins » (És 43.9).
Les Israélites, plus tard on parlera des Juifs, sont un peuple témoin, dans un deuxième sens encore, car ils sont porteurs d’un message à destination universelle. Tout au long de leur histoire, ils ont vécu des interventions puissantes et merveilleuses de leur Dieu. Ils en rendent témoignage, non seulement dans le culte lorsqu’ils commémorent l’exode et d’autres moments de délivrance, mais aussi auprès des autres nations.
« Chantez à l’Éternel, bénissez son nom. Annoncez de jour en jour la bonne nouvelle de son salut. Racontez parmi les nations sa gloire, parmi tous les peuples ses merveilles !
Dites parmi les nations : « L’Éternel règne. Aussi le monde est ferme, il ne chancelle pas. (L’Éternel) juge les peuples avec droiture » » (Ps 96).
En missiologie, on dit souvent que la mission d’Israël était centripète – inviter les autres peuples à venir le rejoindre dans le service de Dieu – et pas centrifuge – aller dans le monde pour répandre la Parole de Dieu. Mais cela se discute. L’exemple de Jonas semble montrer que certains étaient appelés à annoncer la Parole de Dieu auprès des nations.
Les prophètes d’Israël adressent des messages aux peuples voisins et ils annoncent des promesses qui mettent en perspective le salut que Dieu va réaliser pour le monde entier.
Comme chaque lecteur de la Bible le sait, le peuple n’a répondu à cet appel que partiellement et dans une certaine mesure seulement, mais cela n’invalide pas la mission qui était (est ?) la sienne.
Le témoin fidèle et exemplaire
La notion du peuple témoin et de son témoignage va réapparaître dans le Nouveau Testament. Notamment dans les écrits de Jean (Évangile, Épîtres, Apocalypse) et ceux de Luc (Évangile, Actes). Il s’agit là d’un concept clé pour décrire la mission de Jésus et celle des apôtres.
Ses paroles et ses œuvres étaient autant de témoignages de ce qu’il est le Fils de Dieu (Jn 5). Ayant donné sa vie en sacrifice pour les péchés du monde, et ayant vaincu la mort par sa résurrection, Jésus est « le témoin fidèle » (Ap 1.5) de la grâce et de la miséricorde de Dieu, qui veut que tous soient sauvés.
De plus, il a accompli de façon exemplaire la vocation d’Israël d’être un peuple témoin, une lumière pour les nations. Sa manière de vivre était en parfaite conformité avec la volonté de Dieu. Ayant accompli les exigences morales de la Torah en tout point, dans son humanité, sa vie était vraiment à la hauteur de l’image de Dieu.
Vous êtes/serez mes témoins
Quand Jésus a dit à ses disciples : « Vous êtes/serez mes témoins » (Lc 21.13, 24.48 ; Ac 1.8), il transpose le concept du peuple témoin à la communauté de ses disciples.
Si la vocation d’Israël était de témoigner du dessein de Dieu en tant que peuple dans un pays particulier, l’Église témoigne en tant que communauté parmi les peuples, dans tous les pays où elle se répand. En comparaison de la mission d’Israël, celle de l’Église est marquée par deux éléments nouveaux. D’abord le témoignage de la personne de Jésus-Christ, de son ministère et de son œuvre salutaire. Les apôtres, tous des Juifs, sont des témoins oculaires : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché, concernant la parole de la vie, …nous vous l’annonçons » (1 Jn 1.1-3).
Par la suite, des croyants Juifs et non-Juifs vont transmettre à leur tour le message apostolique concernant le salut en Jésus-Christ. L’apôtre Pierre écrit que l’Église est « une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple racheté afin d’annoncer les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière » (1 Pr 2.9).
Deuxièmement, la mission de l’Église est promise à une nouvelle dynamique, celle du Saint-Esprit :
« Quand viendra le Défenseur, celui que, moi, je vous enverrai du Père, l’Esprit de la vérité, qui provient du Père, c’est lui qui me rendra témoignage ; et vous aussi, vous rendrez témoignage, parce que vous êtes avec moi depuis le commencement » (Jn 15.26-27).
Dans un livre récent, Gabriel Monet propose d’appréhender l’ensemble des exhortations missionnaires de Jésus, et plus largement de la Bible, sous l’angle de trois termes clés : « témoin », « évangélisation » et « mission »((Gabriel Monet, Vous serez mes témoins – une invitation à participer à la mission de Dieu, Paris, Vie et Santé, 2015, p. 9.)). Il nous semble que parmi ces trois, le concept de « témoin » est le plus global et le plus fécond pour élaborer la mission de l’Église dans le monde. Plusieurs auteurs aujourd’hui le remettent en valeur. Bryan Stone parle du « témoignage chrétien » quand il élabore une théologie et une pratique de l’évangélisation dans le contexte occidental d’aujourd’hui((Bryan Stone, Evangelism after Christendom, the Theology and Practice of Christian Witness, Grand Rapids, Brazos/Baker, 2007.)). Son ouvrage sur ce sujet est significatif d’un changement important dans la missiologie. Celle-ci prend ses distances avec une approche pragmatique de l’évangélisation, qui se concentre sur des méthodes d’annonce qui « marchent », et sur la croissance quantitative de l’Église. L’heure est à une réflexion plus en profondeur sur ce que signifie être un témoignage du message. Comment l’incarner dans la vie de l’Église ? Bryan Stone affirme :
« Quand on caractérise l’évangélisation en termes de « message » ou de bonne « nouvelle », on risque de dissimuler le fait que, tout au long de l’histoire, comme l’attestent les Écritures, Dieu appelle et forme un peuple qui est, en tant que tel, le message de Dieu et son offre au monde – une « lettre vivante » comme le dit l’apôtre Paul((Idem, p. 317.)). »
Johannes Reimer nous rend sensibles au sens biblique du terme « témoin ». Dans son livre sur le développement de l’Église, il met en avant qu’il est erroné de confondre témoignage et proclamation verbale. L’usage moderne du mot témoignage a tendance à lui donner un sens purement verbal, mais le mot grec martyria utilisé dans le Nouveau Testament a un sens tout autre. Un témoin (martys) est une personne prête à mourir pour la cause qu’elle défend((Die Welt umarmen. Theologie des gesellschaftsrelevanten Gemeindebaus, Marburg an der Lahn, Francke, 2009, p. 173. Notre traduction de l’allemand.)) ». Et de poursuivre :
« Par conséquent, un témoin est quelqu’un totalement dévoué à cette cause. Tout en lui en témoigne. Son être est témoignage… Il ne s’agit donc pas seulement de parler en témoin, mais de toute l’existence du disciple de Jésus-Christ. De ce point de vue, la dimension kérygmatique de la mission de l’Église concerne tous les domaines de la vie. La proclamation est intégrale, une proclamation par des paroles et des actes, par la vie et le discours((Idem, p. 174. Le mot grec kérygma veut dire proclamation.)). »
Gabriel Monet fait remarquer un autre élément encore : « Vous serez mes témoins » n’est pas un commandement, souligne-t-il, mais une promesse inconditionnelle. « Les disciples ayant vécu cette aventure avec Jésus deviendront des témoins, et cela se manifestera parce que Dieu sera avec eux au travers de l’Esprit Saint ». Il en est de même des futures générations :
« Vous serez mes témoins » n’est pas une option, c’est une évidence pour qui a rencontré Jésus et s’est laissé transformer par lui. Accueillir cette parole, c’est entrer dans le projet salvateur de Dieu et accepter de contribuer humblement à la « continuation » de l’Évangile (…) Le témoignage n’est pas une tâche imposée, c’est un cadeau de Dieu… l’Église est modestement invitée à semer, et précisément parce que la mission est promesse, elle pourra aussi moissonner. Cela peut lui donner l’illusion que tout dépend d’elle, alors que tout dépend de Dieu((Gabriel Monet, op. cit., pp. 9 et 125.)).
Quatre mandats
Maintenant, il convient de concrétiser la mission d’être un peuple témoin de Dieu et de ce qu’il a accompli en son Fils unique Jésus-Christ. Cette mission globale se décline en plusieurs tâches. Dans les évangiles, la notion d’envoi est très présente. Le mot d’envoi typique est l’impératif « va », « allez ». Tout au long de son ministère, le Seigneur a défini des tâches que ses disciples auront à accomplir dans le monde. Elles se laissent résumer, grosso modo, en quatre missions ou « mandats missionnaires ».
1 Mandat du discipulat
Notre première mission en tant que chrétiens est d’être disciples, de suivre le Christ au jour le jour, mettant en pratique son enseignement dans tous les domaines de la vie : le travail, le métier que l’on exerce, la vie de couple, le fonctionnement de la famille et l’éducation des enfants, les rapports avec les voisins, les loisirs, le mode de consommation, le rapport à l’argent, et j’en passe. Nos occupations quotidiennes sont des missions que le Seigneur nous demande d’accomplir à la lumière de son exemple et de ses commandements :
« Que tout ce que nous faisons, en parole et œuvre, soit pour la gloire de Dieu le Père », écrira Paul plus tard (Col 3.17).
Le mandat créationnel renouvelé
L’enseignement de Jésus est une actualisation, non seulement de la Torah, mais encore du mandat créationnel. « Soyez parfaits et miséricordieux comme votre Père céleste est parfait et miséricordieux » (Mt 5.48 ; Lc 6.36). Devenir chrétien, c’est se mettre en marche à la suite de Jésus pour vivre et agir comme hommes et femmes créés à l’image de Dieu, selon l’exemple et les commandements donnés par Jésus. « Imitez Dieu », dira plus tard l’apôtre Paul, en indiquant que cela revient, pour nous, à vivre comme nous l’a montré le Christ (Ép 5.1-2).
Témoignage personnel
Le discipulat (les sociologues diraient « pratique religieuse ») ne se fait pas à l’écart de la société mais au milieu de nos contemporains, devant le monde qui nous observe. Ce serait un contresens de le restreindre à la sphère privée.
« Vous êtes le sel de la terre et la lumière du monde… faites briller votre lumière devant les hommes… afin qu’ils voient vos œuvres bonnes et qu’ils glorifient le Père céleste » (Mt 5.13-17).
Cette affirmation fait partie du Sermon sur la Montagne, la charte du discipulat : « Va, vends tes biens et viens, suis-moi » (Mc 10.21). Cet appel, lancé au jeune homme riche, montre bien que c’est une véritable mission (« va ! ») que de suivre le Christ.
Juste avant sa crucifixion, le Seigneur « envoie » ses disciples pour accomplir la mission suivante :
« Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, mais moi, je vous ai choisis et je vous ai établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, pour que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres » (Jn 15.16-17).
Cette parole vient en conclusion d’un enseignement où les disciples sont comparés à des branches sur le cep qui est le Christ. Le fruit signifie tout ce qui découle de notre relation avec le Seigneur. Sa vie se reproduit en nous – toute proportion gardée bien évidemment. David Burell commente :
« En envoyant et en mandatant les disciples, Jésus a affirmé qu’il leur demandait l’obéissance d’un ami, pas celle d’un serviteur. Il ne s’agissait pas simplement d’« obéir aux ordres », car le Christ les fait participer à la mission pour laquelle il fut envoyé. La base de la pratique de l’évangélisation est l’amitié avec le Christ. En tant qu’amis, nous sommes libérés du besoin de prouver qui nous sommes en accomplissant de grandes œuvres. Nous avons été acceptés au préalable comme des amis intimes((Cité par Bryan Stone, Evangelism after Christendom, op. cit., p. 31.)). »
Notre vie chrétienne est en elle-même le témoignage, à la fois personnel et public, de notre foi en Jésus-Christ. Notre façon d’agir peut susciter des questions, provoquer des critiques, créer un intérêt, voire un désir d’en connaître le « secret ». C’est pourquoi nous devons savoir « répondre avec sagesse à tout un chacun » (Col 4.2), et être toujours prêts à rendre compte de l’espérance qui est en nous (1 Pr 3.16). Les occasions de donner ce que l’on appelle un « témoignage personnel » sont multiples, mais toujours associées au témoignage de notre vie.
2 Mandat d’être Église
La deuxième mission est d’être Église. On pourrait dire qu’elle est comprise dans le mandat de disciple. Un disciple se doit d’aimer ses frères et ses sœurs. « Aimez-vous les uns les autres, comme moi je vous ai aimés » (Jn 13.34). Pourtant, il convient de distinguer le mandat de disciple et celui de l’Église, car la mise en pratique de ce « commandement nouveau » présuppose les relations fraternelles dans une communauté, où le Seigneur est reconnu comme étant l’exemple à suivre. Il en est de même d’autres instructions du Seigneur : « Faites ceci en mémoire de moi » (célébration du repas du Seigneur, Mt 22 et al.), « Enseignez tout ce que je vous ai commandé » (Mt 28.19), et bien d’autres. Tout cela ne peut se faire que dans le cadre d’une communauté de croyants. Dans Matthieu 18, le Seigneur a donné un enseignement explicite sur le fonctionnement de l’Église.
Jésus a rassemblé ses disciples autour de lui. La vie en communauté faisait partie intégrante de leur apprentissage. Ce groupe va s’amplifier après la Pentecôte, pour devenir l’Église de Jérusalem. Partout où l’Évangile se répand, d’autres Églises naissent.
Témoignage communautaire
La vie de l’Église n’est pas isolée du monde. Elle est le témoignage communautaire de la présence de Dieu et du salut en Jésus-Christ le Fils de Dieu. Nous sommes son Église auprès de nos contemporains qui nous observent. Certes, le monde ne va pas tout comprendre, dans la mesure où les gens ne partagent pas notre foi. L’Église a ses mystères, sa vie intérieure, sa prière. Elle est le lieu où l’Esprit de Dieu travaille les cœurs, ce qui est perceptible pour l’homme spirituel mais demeure un secret pour l’homme naturel, écrit l’apôtre Paul (1 Cor 2).
Mais nous n’avons rien à cacher. L’Église n’est pas une société secrète. Au contraire, elle a une fonction missionnaire à remplir. Non seulement en transmettant le message du Christ par ses paroles, mais aussi en étant un peuple racheté par Christ et sans cesse renouvelé par l’Esprit de Dieu. Elle est un témoignage. Le Seigneur a souligné deux éléments de la vie d’Église susceptibles de « parler » au monde.
D’abord l’amour fraternel : « À cela tous reconnaîtront que vous êtes mes disciples… que le Père m’a envoyé » (Jn 13.34). Ensuite, l’unité des croyants de tous horizons : « Qu’ils soient un… afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jn 17.18-21).
On voit bien que la vie d’Église est une mission à accomplir. Elle a vocation à mettre en pratique l’amour fraternel et à tendre vers l’unité en Christ, au-delà des clivages linguistiques, culturels, sociaux et politiques.
La mission de l’Église est d’être un lieu où nous adorons Dieu ensemble, dans la diversité, unis en Christ (Ép 1.10). Un lieu de partage entre riches et pauvres, et de solidarité entre hommes libres et esclaves.
En cela, l’Église est un signe du Royaume de Dieu à venir. Mais aussi un peuple témoin de l’amour et de la grâce de Dieu. Dans son livre sur la théologie et la pratique de l’évangélisation, Bryan Stone dit ceci :
« La chose la plus évangélisatrice que l’Église puisse faire aujourd’hui est d’être Église – en se laissant former… par le Saint-Esprit au travers des pratiques essentielles telles que le culte, le pardon, l’hospitalité et le partage économique, pour devenir un peuple distinct dans le monde, une nouvelle option sociale, le corps du Christ. C’est justement la forme et le caractère de l’Église comme nouvelle création de l’Esprit, qui constituent le témoignage du règne de Dieu dans le monde. L’Église est donc la source et l’objectif de l’évangélisation. La missio dei n’est pas le salut individuel, privé ou intérieur d’un individu, ni la christianisation de toute une culture ou de tout un ordre social. C’est la création d’un peuple qui montre la nouvelle humanité, et qui l’exprime dans chaque culture. Nous pouvons aller jusqu’à dire que l’Église n’a pas vraiment besoin d’une stratégie d’évangélisation, puisque l’Église est la stratégie même d’évangélisation((Bryan Stone, Evangelism after Christendom, op. cit. p. 15.)). »
L’auteur nous rappelle que le témoignage chrétien de l’Évangile est inséparable d’un mode de vie dans lequel l’Évangile est incarné. Cela n’enlève en rien l’importance de la proclamation de l’Évangile par des moyens spécifiques de communication. Mais n’oublions pas que le culte et d’autres activités ouvertes sont aussi des moments de proclamation.
3 Mandat de service dans la société
Troisième mandat : le service dans la société. Pratiquer l’amour du prochain par des œuvres de compassion, et aider à développer la société selon les principes bibliques tels que la dignité de chaque être humain, l’intendance de la création, la justice, etc.
On pourrait dire que ce mandat social est également compris dans la mission du discipulat, car il s’agit de la mise en œuvre du deuxième volet du grand commandement sur l’amour du prochain (Mc 12.30ss).
Pourtant, il convient de l’expliciter, car Jésus en a fait une mission spécifique quand il a « envoyé » ses auditeurs suivre l’exemple du bon Samaritain : « Va, et toi aussi, fais de même » (Lc 10.37).
Répondant à la question définissant le périmètre du champ d’application du grand commandement, le Seigneur montre en exemple un Samaritain. Cela ouvre le spectre. Le disciple de Jésus est mandaté pour aller au-delà de son propre camp, afin de se faire prochain des personnes ayant besoin d’aide, quelles qu’elles soient.
Il ne s’agit pas seulement d’apporter une aide humanitaire mais aussi de contribuer à la réhabilitation de la personne. Le Samaritain a payé pour que la victime soit soignée, de sorte qu’elle puisse à nouveau reprendre sa vie en main.
Il est intéressant de noter qu’il n’a pas évangélisé la victime, et qu’il ne l’a pas amenée à Jésus, ni à une Église. Aider quelqu’un a une valeur en soi.
D’autres passages pourraient être cités qui vont dans le même sens d’un mandat social.
Jésus nous appelle à chercher avant tout la justice qui appartient à son règne (Mt 6.33). Cette justice s’applique aussi aux domaines culturel, économique, social, politique et écologique. Paul nous enjoint de pratiquer le bien envers tous, en particulier envers nos frères et sœurs dans la foi (Ga 6.10)((Dans la littérature évangélique relative à la mission et à la responsabilité sociale, on cite souvent le « manifeste de Nazareth » dans Luc 4.18ss, les « œuvres de miséricorde » dans Matthieu 25, et le grand commandement dans Marc 12.30.)).
S’agissant du service à nos prochains dans la société, on peut distinguer le diaconat (aide humanitaire, œuvres sociales et de réhabilitation) et la lutte pour la justice. Le mandat social a une dimension politique, c’est-à-dire qu’il est de notre responsabilité de favoriser l’équité, le droit, la paix et la justice dans la gestion de la société.
Peut-on développer une politique chrétienne ? Cette question fait débat. Toujours est-il que certains chrétiens peuvent être appelés à prendre des responsabilités politiques. C’est là aussi une manière de servir la société en tant que chrétien.
Un aspect de plus en plus important du mandat social est l’intendance de la création. Pas besoin d’énumérer les défis écologiques dans le monde d’aujourd’hui. Toutefois, les problèmes écologiques mettent en avant la manière dont nous soumettons la nature à des fins économiques.
Enfin, la manière dont Jésus a traité tous ceux qui ont jalonné son chemin nous montre un élément essentiel de toute l’action sociale chrétienne, à savoir de reconnaître à tous leur dignité d’hommes et femmes créés à l’image de Dieu. Jésus s’est présenté comme un serviteur de tous. « Et l’on ne ressent pas de tension dans la personne de Jésus entre la dimension spirituelle de ce service et la dimension sociale et matérielle », commente Bernard Huck, « C’est cela qui frappe((Selon Bernard Huck et d’autres, le premier type relève du mandat créationnel, le second type du mandat missionnaire d’évangéliser. Cf. Bernard Huck, « Mission et service ». Chapitre 10 de Hannes Wiher (sous dir.), Bible et Mission, Volume 2, Vers une théologie évangélique de la mission. Charols, Excelsis, 2011, p. 203. )). »
Témoignage social
L’action sociale a une valeur en tant que telle. En même temps, elle est un témoignage social de l’amour et de la grâce de Dieu en Jésus-Christ. C’est en tant que peuple témoin que nous servons nos prochains dans la société. Nos actes témoignent du dessein de Dieu pour toute l’humanité, exprimé dans la loi morale, énoncé dans le message des prophètes par rapport à la justice, et résumé dans le grand commandement. Ils constituent un message à nos prochains. Implicitement, nous leur disons : « Vous avez de la valeur. Dieu vous aime. »
Le témoignage implicite en actes sociaux va se doubler d’un témoignage explicite en paroles dès lors que les autres nous posent des questions. Pourquoi faites-vous ceci ? Où trouvez-vous l’inspiration, la motivation et la force d’agir de la sorte ? Alors, nous n’avons pas à cacher les vraies réponses. Il arrive que nos contemporains, surtout les autorités dans la société, soient méfiants, pensant que notre aide n’est qu’un moyen de « faire du prosélytisme », comme on dit. La meilleure parade est l’honnêteté par rapport à nos objectifs.
La relation entre l’action sociale et l’annonce de l’Évangile est compliquée. Elle a fait l’objet d’un débat dans la missiologie qui a duré des décennies et qui n’est pas encore terminé. Nous ne faisons que quelques remarques sur ce sujet.
Le service au prochain se doit d’être désintéressé. Bien que nous souhaitions que l’Évangile trouve accueil chez les bénéficiaires de notre action sociale, nous n’en faisons pas une condition préalable. C’est là un témoignage concret de ce que l’amour de Dieu ne se mérite pas, et que chaque être humain compte pour lui !
Certains distinguent deux types d’action sociale. D’une part, l’engagement social et politique dont le but est de développer la société et de participer à la gouvernance de la cité. D’autre part, des œuvres mises en place par un organisme missionnaire ou une Église, comme des « signes de l’Évangile ». Leur sens est d’exprimer implicitement l’Évangile et de préparer le chemin pour l’annonce explicite((Idem, p. 208.)).
Il nous semble que cette distinction théologique est assez abstraite. En réalité, toutes les formes d’engagement social sont associées à nos convictions de foi. Nous préférons parler d’un seul mandat social qui se met en œuvre de plusieurs manières.
4 Mandat d’évangéliser
Quatrième mandat : diffuser la Parole de Dieu, en particulier l’Évangile et le salut en Jésus-Christ son Fils, parmi tous les peuples et partout dans le monde, inviter nos prochains à la foi et à la conversion, de sorte qu’ils deviennent ses disciples et qu’ils intègrent son Église.
Le Seigneur a énoncé ce mandat à plusieurs reprises, en donnant des instructions précises. Lors de son ministère, il a envoyé ses apôtres pour annoncer le message de Jésus et du règne de Dieu à leurs compatriotes juifs. Une sorte de « stage pratique » (Mt 10 et al.). Entre sa résurrection et son ascension, il les a chargés d’« aller dans le monde entier pour annoncer l’Évangile et de faire des disciples de toutes les ethnies ». Voilà en résumé le « soi-disant » grand mandat missionnaire (Mt 28.19 ; Marc 16.15s ; Luc 24.42s ; Jean 20.21 et Actes 1.8). Plus précisément, c’est le mandat d’évangélisation.
Bien que le Seigneur se soit adressé à ses disciples autour de lui, il a sans doute visé l’Église dans son ensemble. En tant que peuple témoin, l’Église est mandatée pour parler en son Nom, apporter sa parole aux hommes, leur proposer le pardon de leurs péchés par le sacrifice de Jésus-Christ, et leur ouvrir ainsi l’entrée dans son Royaume (Jn 20.23).
Dans la réflexion missiologique d’aujourd’hui, on met en avant Matthieu 28.19 pour dire que l’objectif de l’évangélisation est de « faire des disciples ». Selon certains, ce serait autre chose que de se convertir ou de devenir membre d’une Église tout simplement. Un « disciple » est quelqu’un qui s’engage vraiment à se laisser transformer, et cela demande une formation prolongée.
Or, le mot grec matheteuo est un verbe que l’on devrait plutôt traduire par « discipuler ». La racine est le mot mathetes, « disciple ». Il s’agit donc de l’action d’enseigner. L’idée qui en ressort est que l’Église est mandatée pour enseigner l’Évangile à ceux qui ne le connaissent pas, et pour continuer à enseigner ceux qui deviennent disciples, qui entrent dans « l’école du Christ » pour ainsi dire. Certaines traductions portent : « Allez…, enseignez tous les peuples… ». Cela correspond à la suite du verset, où il s’agit d’enseigner tout ce que Jésus nous a commandé.
Un autre aspect de ce fameux texte est à noter, à savoir sa structure grammaticale. Il n’y a là qu’un seul impératif : « discipuler », enseigner l’Évangile. Les autres verbes y sont subordonnés, sous forme de participes : « en allant…, en baptisant…, en instruisant ». Chris Wright fait remarquer, à juste titre, que l’on ne doit pas mettre l’accent sur le mouvement physique (vers un pays lointain, vers un autre peuple), mais sur l’annonce et l’enseignement de l’Évangile.
« Allez » est un participe circonstanciel, un simple sous-entendu. Jésus n’a pas d’abord ordonné à ses disciples « d’aller » mais de faire des disciples. Mais puisqu’il leur ordonne de faire des disciples des nations, il faudra bien qu’ils aillent vers les nations((Chris Wright, La mission de Dieu, Charols, Excelsis, 2011, p. 27.))…
Ajoutons que dans les Évangiles l’impératif « allez » est un mot d’envoi dans un sens général. Ce qui compte est la mission qui y est associée.
Témoignage par l’annonce – par plusieurs voies
Le mandat d’évangéliser est souvent présenté comme une obligation qui incombe à tous les chrétiens. On parle alors de Great Commission Christians qui s’y engagent, à la différence d’autres chrétiens qui ne s’activent pas dans ce domaine. Mais la question se pose de savoir si ce mandat est le même pour tous. Est-ce que tous doivent « aller dans le monde entier » ? Évidemment non. Force est de constater que la grande majorité des chrétiens ne va pas déménager ou voyager dans un autre pays au motif de pouvoir témoigner auprès d’un autre peuple.
En lisant le Nouveau Testament on voit que l’Évangile se répand par deux voies parallèles. Celle des assemblées locales qui témoignent autour d’elles et qui attirent de nouvelles personnes, et celle des groupes itinérants (évangélistes, apôtres) qui annoncent l’Évangile dans les régions ou parmi les populations où il n’a pas encore été entendu. Ce qui frappe également, c’est que les apôtres ne disent pas aux Églises qu’elles doivent « faire de l’évangélisation ». Apparemment, elles n’organisent pas d’activités spéciales de ce genre. Et pourtant, elles se développent ! Preuve s’il en est de l’impact du témoignage personnel, du témoignage communautaire et du témoignage social. Cela aura donné d’innombrables occasions de parler du Seigneur, de sorte que d’autres viennent à la foi. Et ainsi de suite…
En revanche, les apôtres et les évangélistes se consacrent entièrement à un ministère d’annonce. Grâce au soutien de ceux qui les accueillent, ils peuvent le faire « à plein temps ». Ce sont eux qui traversent des frontières pour apporter le message dans les contrées éloignées. Ce sont eux qui font de l’évangélisation transculturelle.
Il nous semble que le témoignage par l’annonce s’articule de différentes manières, selon que les chrétiens sont appelés ou non à un ministère d’annonce. Le niveau de l’Église locale pour les uns, le niveau interculturel et itinérant pour les autres.
À partir de la différenciation que l’on voit dans le Nouveau Testament, les missiologues parlent de différentes structures du règne de Dieu. La première est celle du rassemblement, la communauté des croyants, l’Église locale. Sa fonction est plus vaste que celle des structures d’envoi (équipes mobiles, organismes missionnaires, ordres apostoliques dans l’Église catholique), ces dernières étant plus spécifiques et spécialisées pour annoncer l’Évangile et implanter des Églises dans d’autres régions. Une troisième structure est celle de la formation du personnel des Églises et des œuvres missionnaires. Hannes Wiher y ajoute une quatrième structure, celle des œuvres diaconales qui visent les besoins physiques et matériels, mais, selon notre schéma, ce genre d’organismes est à associer au mandat social((Voir pour une discussion sur les différentes structures de la mission : Hannes Wiher, « Église et mission », dans Hannes Wiher (sous dir.), Bible et mission, op. cit., p. 188ss.
)).
Le mandat d’évangéliser est donné à l’Église dans son ensemble, donc tous peuvent y participer, mais tous ne le feront pas de la même manière et avec la même consécration de temps et de moyens. Les uns vont « aller dans le monde entier », les autres vont « aller » à un collègue au travail, ou à un membre de la famille – ce qui est parfois un très long et difficile « voyage ». Certains de ceux qui n’ont jamais quitté leur pays, ont parcouru de longues distances dans la prière et dans le témoignage fidèle auprès d’un proche – aussi pour la cause de l’Évangile ! En revanche, Hannes Wiher a tout à fait raison de dire qu’il convient de maintenir une certaine distance entre Églises locales d’une part et œuvres missionnaires d’autre part. Elles sont liées et en même temps séparées((Idem, p. 192.)). Autrement dit, il convient de distinguer vocation générale et vocations particulières.
Toutes les communautés locales et tous les chrétiens individuels sont impliqués dans la propagation de l’Évangile, d’une certaine manière. Certains individus et groupes spécialement consacrés à l’évangélisation auront la vocation particulière de communiquer le message dans des milieux éloignés de l’Église et d’« aller » vers d’autres cultures et d’autres populations.
Voici un schéma très simple de ces mandats, chacun étant résumé en un mot clé :
MANDATS MISSIONNAIRES |
|
DISCIPULAT |
COMMUNAUTÉ |
|---|---|
ANNONCE |
SERVICE |
Au milieu de ces quatre domaines se dessine, pour ceux qui sont envoyés, la forme de la croix, symbole de Jésus-Christ et de son œuvre accomplie pour le salut de tous les hommes, voire de toute la création. C’est dans sa personne et son œuvre que toutes les missions qui nous sont confiées trouvent leur fondement et leur cohésion.
Notre schéma se laisse facilement fusionner avec le schéma de mission holistique imaginé par Chris Wright, décrit dans le premier chapitre. Tout en regardant « son » pentagramme, nous tenons à mettre au point culminant « envoyés dans le monde », pour exprimer que c’est Jésus qui nous a mandatés de vivre, de parler et de servir en son Nom, « afin que le monde croie » (Jn 17.23). Si nous mettons l’Évangile du salut au centre, c’est pour affirmer que chacun des mandats missionnaires est à penser à partir du fait que « Dieu a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils afin que quiconque met sa foi en lui ne se perde pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3.16). L’enjeu principal de la mission intégrale est de témoigner de l’amour de Dieu et de faire connaître l’Évangile de Jésus-Christ.
Figure 3.2 – Schéma intégré des quatre mandats
ENVOYÉS DANS LE MONDE… |
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DISCIPULATTémoignage personnel |
ANNONCETémoignage en paroles |
|
ÉVANGILEDU SALUT ENJÉSUS-CHRIST |
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COMMUNAUTÉTémoignage de la vie d’Église |
SERVICETémoignage en actions sociales |
|
Cinq remarques
Notre schéma représente une conception très large de la mission de l’Église dans le monde. En même temps, il distingue les différentes manières d’être témoin du Christ dans le monde. Pour préciser la conception « intégrale » de la mission, nous ajoutons cinq remarques.
Mission et évangélisation
La mission intégrale englobe beaucoup plus que l’annonce de l’Évangile. Henri Blocher souligne, à juste titre :
« Lorsque nous parlons de « mission », nous entendons toute la tâche qui nous est confiée, sans forcément impliquer un déplacement local ou lointain, qui conduirait à traverser les mers. Chacun est « envoyé » là où il vit((Henri Blocher, « La mission de l’Église ». Étude biblique présentée à Paris en 2009, citée dans Hannes Wiher, Bible et mission : vers une théologie évangélique de la mission, Charols, Excelsis, 2012, p. 161.)). »
C’est pourquoi les déclarations des Églises qui ont adopté cette vision, parlent systématiquement de « mission et évangélisation », cette dernière étant un élément parmi d’autres. Pourtant, dans le langage chrétien, le terme « mission » est encore et toujours associé à une de nos missions dans le monde, à savoir celle de communiquer l’Évangile. Cela, on ne peut pas le changer. D’où la confusion dès lors que l’on évoque le terme « mission ». La question est de savoir ce que les uns et les autres entendent par cela. Pour mieux se comprendre, il est important de distinguer :
Une manière de résoudre le problème de confusion est de doubler le mot mission d’un adjectif – holistique, intégrale, mission de Dieu ou autre – quand on parle du concept théologique de la mission au sens large, et de dire « la mission » ou « mission » tout court quand on parle du mandat d’évangéliser les peuples.
Une autre solution est de maintenir le mot mission dans le sens traditionnel du terme, et d’utiliser d’autres termes pour les autres mandats.
Pour donner plus de clarté à nos propos, il vaudrait mieux dire « évangéliser » ou « évangélisation », quand on veut parler du mandat traditionnellement désigné par « mission ». Comme cela se fait dans les textes de l’Église catholique romaine((Cf. Marie-Hélène Robert, Pour que le monde croie : Approches théologiques de l’évangélisation, Lyon, Profac, 2012.)). Cela donne plus de clarté.
Mandat écologique ? Partie intégrante du témoignage intégral
Ne faudrait-il pas ajouter à notre schéma un autre mandat encore, à savoir la gestion de la création ? Les missiologues et les ONG chrétiennes sont de plus en plus nombreux à considérer que la réponse aux problèmes environnementaux est une mission à part entière. Dans notre premier article, nous avons mentionné, à titre d’exemple, les cinq marques de la mission formulées par l’Église anglicane((Anglican Consultative Council, Mission in a Broken World, 1990.)), et le schéma de ces cinq marques, imaginé par Christopher Wright((Chris Wright, The Five Marks of Mission – Making God’s Mission Ours, Londres, Micah Global, 2016.)). La cinquième marque est d’« œuvrer pour la sauvegarde de l’intégrité de la création et soutenir et renouveler la vie de la terre((Mission in a Broken World, op. cit. p. 101.)) ».
Tout en reconnaissant l’importance d’un témoignage « écologique », si l’on peut dire, nous hésitons à le distinguer comme une mission à part entière à côté des autres mandats. Certes, le mandat créationnel parle explicitement d’une gestion équilibrée de notre environnement naturel : non seulement « travailler » mais aussi « garder la terre » (Gn 2.15). Mais ce mandat ne se réduit pas à cela, comme nous venons de le montrer. Il parle aussi de la relation entre l’homme et le Créateur, de sa manière de vivre et de la société humaine. Cela veut dire que la gestion de la terre est à mettre en rapport avec ces autres éléments.
D’autre part, l’enseignement de Jésus et les apôtres ne parlent pas d’un mandat « écologique ». Certes, dans les temps bibliques les problèmes environnementaux n’étaient pas si préoccupants qu’aujourd’hui. Mais les racines de ces problèmes étaient déjà bien présentes, et la Bible les dénonce clairement : manque de respect pour les commandements de Dieu, l’appât du gain, la luxure, l’injustice sociale, l’accès inégal aux ressources naturelles, la destruction de l’habitat d’un peuple voisin, etc. En définitive, la dégradation de l’environnement et la surexploitation des terres sont le résultat des choix économiques, des exigences de consommation et de nos façons de vivre.
Certains juxtaposent le mandat créationnel dans Genèse 1-2 et le mandat missionnaire d’annoncer l’Évangile((Par exemple, Henri Blocher, op. cit.)). Nous considérons que la gestion de la création n’est pas à isoler, mais qu’elle fait partie intégrante du discipulat, à savoir notre mode de vie, et du mandat de service dans la société. Nous avons vocation à aider nos prochains, aussi dans l’accès aux ressources naturelles, et de lutter pour un développement durable qui y est intrinsèquement lié. Frédéric Baudin résume bien cette mise en contexte :
« L’Évangile, lorsqu’il est reçu de façon authentique et conséquente, devrait être un excellent antidote aux excès des modes de vie actuels. La doctrine de la Providence – Dieu prend soin de la création – devrait nous apaiser et nous conduire à respecter ce Dieu puissant et à nous soucier de sa création, par amour pour lui et pour notre prochain((Frédéric Baudin, « Amorce d’une démarche chrétienne ». SEL Informations. Hors-série « Mission intégrale », août 2015, p. 19.)). »
Quelle mission a la priorité ? Témoignage intégral
Une question qui continue de susciter des débats dans le mouvement évangélique est de savoir si l’évangélisation est plus importante que l’action sociale. L’Engagement du Cap veut maintenir la priorité de l’annonce tout en reconnaissant le caractère intégral de la mission :
Vue sous l’angle de la mission globale de l’Église, la question de la priorité n’a pas trop d’importance. Elle ne se pose d’ailleurs pas dans les Écritures. Tous les mandats sont nécessaires, puisqu’ils sont complémentaires. Essayer de hiérarchiser les mandats nous semble inutile. Dans chaque mandat il s’agit de témoigner de l’amour et de la grâce de Dieu et du salut en Jésus-Christ, le Fils de Dieu. Les différentes manières d’être témoins se renforcent mutuellement.
Vivre et proclamer : évangélisation implicite et explicite
Une autre question se pose dès lors que l’on souligne le caractère intégral de la mission : L’action inspirée par nos convictions chrétiennes vaut-elle évangélisation ? Est-ce qu’il convient d’évangéliser par les actes plutôt que par des paroles ? Quand on a témoigné de l’Évangile par sa vie, par la communion fraternelle et par les actes de miséricorde, sans expliquer le message du Christ, on n’a pas encore évangélisé.
Si l’Évangile doit être proclamé par notre vie chrétienne de tous les jours, cela reste toujours insuffisant, car même le plus beau témoignage de vie n’amène pas notre prochain à la foi s’il n’est pas éclairé, justifié et explicité par une annonce claire du Seigneur Jésus. La Bonne Nouvelle proclamée par le témoignage de vie devra donc être tôt ou tard proclamée par l’annonce.
Évangélisation implicite ou explicite ? L’une ne va pas sans l’autre. Les deux vont de pair.
Vocation générale et vocations spécifiques, personnelles
La mission intégrale est une vocation générale qui concerne l’Église dans son ensemble. Si tous les fidèles sont concernés par les mandats missionnaires, ils ne le sont pas tous de la même manière et dans une même mesure. Dans chaque domaine il y a des vocations spécifiques, personnelles. Le Seigneur donne certaines personnes à l’Église afin de l’édifier – aussi dans les domaines missionnaires. Si l’on ne tient pas compte de cette distinction importante, le discours de « toute l’Église est missionnaire » risque de devenir trop lourd à entendre, voire culpabilisant.
Nous avons tous vocation à « briller comme les lumières du monde » au milieu de nos contemporains, « en nous en tenant à la parole de vie » (Ph 2.15)((La Colombe et la Bible du Semeur traduisent : « en portant la parole… », mais le verbe grec epecho veut plutôt dire : « s’en tenir à, se concentrer sur, observer, s’accrocher à ».)) dans tous les domaines de la vie. Pourtant, certains sont appelés à étudier et enseigner comment la Parole de Dieu s’applique à tel ou tel métier, à la vie de famille, à l’enseignement scolaire, à la gestion de l’argent et des biens, etc. ou de créer des structures – associations professionnelles, mouvement d’étudiants, etc. – permettant aux chrétiens de développer une vision biblique de leur occupation dans le monde, et d’être davantage visibles dans la société.
Si tous ont vocation à être des pierres vivantes pour former la maison spirituelle qu’est l’Église (2 P 2.2), certains seront appelés à conduire la communauté locale en tant que berger et/ou enseignant.
Chaque croyant a la responsabilité de transmettre l’Évangile quand l’occasion se présente, en répondant aux questions de nos contemporains, en rendant compte de l’espérance qui est en nous, et en participant à l’annonce faite par l’Église dans la société (Col 4.2 ; 1 P 3.16). Certains seront appelés à consacrer leur vie à la communication de l’Église, en tant qu’apôtres et évangélistes, auprès ou dans d’autres cultures.
Si nous avons tous vocation à pratiquer l’amour du prochain et à faire avancer la justice sociale là où le Seigneur nous a placés, certains seront amenés à se spécialiser dans la politique ou dans l’entraide, à créer ou à travailler pour des ONG chrétiennes.
La mission commence ici et maintenant…
Une dernière remarque en guise de conclusion. Si nous avons mis le mandat du discipulat en premier, c’est que, pour chaque croyant, la mission commence ici et maintenant. Chacun est envoyé pour suivre le Christ au jour le jour, là où il vit. Le milieu du travail, la vie de famille, les relations avec les voisins, la gestion de l’argent et des biens matériels, l’école, les associations sont autant de terrains où j’ai l’occasion de témoigner de la foi en Jésus-Christ – par un certain mode de vie, par mes actes et par mes paroles. Mais la mission ne s’arrête pas là, elle s’étend d’ici au monde entier, et de maintenant jusqu’au retour du Christ.