Les nouvelles formes de conjugalité


1. Le couple dans tous ses états ou les recompositions de la conjugalité

Les transformations de la conjugalité, au regard de la diversité des fondements et des itinéraires conduisant à la vie en couple, qu’elles prennent une forme institutionnelle ou non, sont vertigineuses. En effet, la figure traditionnelle du couple constitué de conjoints de sexes différents et pas encore parents, unis par les liens du mariage, partageant une résidence commune avec la volonté de vieillir ensemble, correspond de moins en moins à la réalité diverse des couples contemporains. Les nombreuses enquêtes sociales, les publications de démographes et sociologues de la famille n’ont de cesse de montrer le couple dans tous ses états, c’est-à-dire le couple comme réalité polymorphe. Comment se traduit cette diversité du lien de couple ?

Une configuration globale se dégage des diverses enquêtes que nous avons consultées((Guillemette Buisson et Aude Lapinte, Le couple dans tous ses états : Non-cohabitation, conjoints de même sexe, Pacs…, Insee première N°1435, février 2013.
Voir également : Mariage-Pacs-Divorces, TEF, édition 2016 – Insee Références, Population, p. 28-29.)). Les principaux traits sont les suivants :

  • Nos contemporains plébiscitent encore le couple. En 2011, ils étaient 32 millions de personnes majeures en France métropolitaine à se déclarer en couple, qu’elles soient mariées, pacsées ou en union libre, que leur conjoint soit ou non de sexe différent, et qu’elles vivent ou non dans le même logement, avec ou sans enfants.
  • Le PACS progresse parmi les couples de sexe différent. Depuis 2011, on observe une augmentation du nombre de couples de ce type pacsés : 167.400 unions en 2014.
  • Mais on se marie de moins en moins. En 2015, en France, 231.000 mariages ont été célébrés entre personnes de sexe différent. C’est le plus faible nombre de mariages enregistré depuis l’après-guerre. On observe aussi une diminution des mariages de personnes de même sexe (possibles depuis la promulgation de la loi de 2013 ouvrant le mariage aux personnes de même sexe). Ils représentent 3,3 % du nombre total des mariages en 2015 contre 4,4 % en 2014.
  • Les mariages sont de plus en plus tardifs puisque les âges moyens au mariage et au premier mariage progressent. Jusqu’à 31 ans, moins d’un couple sur deux est marié et cohabitant.
  • La non-cohabitation concerne surtout les jeunes de moins de 30 ans. Celle-ci peut être une phase de transition en attendant de prendre la décision de vivre ensemble. Elle peut aussi traduire un choix assumé des membres du couple à garder leur indépendance. Elle peut enfin être contrainte du fait de l’incapacité, pour certains jeunes de cette tranche d’âge, à accéder à leur propre logement. De fait, un tiers d’entre eux (encore étudiants) vivent chez leurs parents et n’ont donc pas les ressources suffisantes pour assumer une vie à deux.

Au-delà de l’inventaire, forcément incomplet, puisque certaines situations échappent au repérage des démographes, une question théorique se pose : comment ces recompositions conjugales, inédites tant par leur ampleur que par leur caractère apparemment pérenne, se sont-elles mises en place en à peine une cinquantaine d’années ?

2. Une mutation liée à la convergence de facteurs multiples

Les transformations de la conjugalité que nous constatons aujourd’hui ne sont pas le fruit d’une génération spontanée. Elles doivent être situées dans l’histoire globale des transformations de « la famille traditionnelle à la famille incertaine », pour reprendre l’expression de Louis Roussel, éminent sociologue de la famille((Voir Louis Roussel, La famille incertaine, Paris, Flammarion, 1989 ; et Jean Kellerhals et al., Mesure et démesure du couple, Lausanne, Payot, 2004.)). L’apport de es travaux en ce domaine est précieux pour comprendre les évolutions qui ont transformé la famille à un rythme accéléré :

« Trois temps pour la famille. La famille traditionnelle avait pour but la survie de l’individu et, à travers celle-ci, la reproduction du groupe ; l’institution était l’instrument de cette permanence, l’identité individuelle se confondant avec la position sociale. La famille moderne, dégagée de sa fonction de survie, devient le lieu du bonheur individuel ; l’institution a alors pour fonction d’assurer la compatibilité entre cette recherche et celle du bien commun. Enfin, dans les vingt dernières années, l’importance croissante accordée au sentiment comme fondement de l’union rompt ce fragile équilibre et conduit à un émiettement des formes familiales((Voir Patrick Festy & Louis Roussel, La famille incertaine, Population 46/1, 1991, p. 171-173.
Louis Roussel propose une typologie de ces formes familiales éclatées, selon leurs finalités :
1) La famille moderne – fondée sur le sentiment amoureux mais réglée par l’institution ;
2) La famille fusionnelle – légitimée seulement par l’évidence du lien amoureux ;
3) La famille club – base contractuelle entre partenaires et échanges de gratifications et services ;
4) La famille histoire – où le sentiment initial se transforme avec le temps en projet réel ;
5) La famille incertaine – où tout est à inventer.)). »

Outre cette altération des fonctions familiales traditionnelles, d’autres facteurs socioculturels et socio-économiques antérieurs ou concomitants ont également déterminé ces changements. Michel Fresel-Lozey((Michel Fresel-Lozey, Les nouvelles formes de conjugalité : problèmes méthodologiques, Population 47/3, 1992, p. 737-743.)) propose une synthèse, largement consensuelle, lorsqu’il énumère rapidement les facteurs suivants :

  • L’altération des fonctions familiales traditionnelles
  • La modification des images et représentations tournant autour du mariage et de ses finalités
  • La privatisation de la sphère domestique
  • L’indifférenciation croissante des types d’unions au plan des divers droits et dispositifs réglementaires
  • L’évolution vers une indifférenciation des rôles masculins et féminins
  • La propension à la contractualisation des rapports interindividuels
  • La primauté accordée à l’individualisme
  • L’affranchissement des jeunes en matière de sexualité.

Nous avons là les différentes composantes du « grand chambardement » dont parlait déjà la sociologue Évelyne Sullerot en référence aux changements amorcés dans les deux décennies 1965-1985. On retrouve dans son livre La crise de la famille((Évelyne Sullerot, La crise de la famille, nouvelle édition augmentée, Paris, Fayard, 2000.)), une analyse rigoureuse de l’impact de ces bouleversements sur la sexualité, la vie en couple, le mariage, les séparations, les naissances, etc. C’est ce « grand chambardement » sans précédent qui a favorisé l’émergence de nouvelles formes de conjugalité de plus en plus privatisées. Mais à quoi tout cela mène-t-il ?

3. Vers une conjugalité « sur mesure »

La tendance contemporaine à l’hyper privatisation du projet conjugal a fait dire à Jean Kellerhals qu’on est passé d’une conjugalité « prête-à-porter » (l’institution matrimoniale comme instance reproductive des générations, régulatrice de la sexualité, créatrice d’un héritage patrimonial, etc.) à une conjugalité « sur mesure » où les conjoints contemporains doivent constamment inventer leur style de couple, c’est-à-dire une organisation bien à eux des différentes interactions qui se jouent au sein ou hors du couple. Il distingue cinq principaux styles d’interactions conjugales((Jean Kellerhals, Types de conjugalités, stress et gestion des problèmes dans les familles contemporaines, CNAF, Dossier d’études 127, 2010, p. 56-64.
Suivant de près la typologie des familles de Roussel, Jean Kellerhals propose une typologie de couples en s’intéressant aux différentes interactions entre partenaires.)) caractérisant les couples contemporains, qu’il ne faut surtout pas prendre comme des catégories fermées dans lesquelles on « case » les couples. Il s’agit cependant, dans le contexte des nouvelles formes de conjugalité, d’une tentative d’explication qui permet de rendre compte de la diversification des identités et des parcours du couple contemporain sommé d’inventer son style propre. Quels sont les cinq styles de conjugalité qu’il distingue ?

a. Style Bastion

Ici, ce qui compte avant tout, c’est l’idée qu’un bon couple est un couple sans désaccords ou conflits. La stratégie mise en œuvre consistera en un développement de la culture du consensus fort. Dans une organisation conjugale de « style bastion », la devise pourrait être « ensemble toujours ». On vit tout ensemble, on met en commun toutes les ressources du couple, on partage les mêmes loisirs et, si possible, avec les mêmes amis. Chez monsieur et madame « bastion », les rôles respectifs des conjoints sont, par ailleurs, très normés et les tâches domestiques souvent réparties sur la base des catégories du masculin et du féminin. De façon générale, dans ce style, les interactions extérieures sont perçues comme des menaces potentielles pour le couple.

b. Style Association

Deux valeurs comptent beaucoup dans ce style : l’autonomie des conjoints (chacun garde ses centres d’intérêts, ses idées, son porte-monnaie, etc.) et la communication. Dans « le style Association » un couple qui fonctionne bien est un couple où l’on assume son autonomie et communique sur les différences plutôt qu’une union où l’on s’accorde sur tout.

Contrairement au précédent type, ici le contact avec l’extérieur (amis, loisirs, etc.) n’est pas perçu comme une source potentielle de danger, mais comme une ressource indispensable à l’épanouissement de chacun et à l’équilibre du couple. Les rôles domestiques des conjoints sont moins différenciés, laissant plus de place à la négociation des droits et devoirs. Ceci va de pair avec un fonctionnement qui fait la part belle à une certaine improvisation dans la gestion des tâches, des temps et des espaces de sociabilité.

c. Style Compagnonnage

Dans ce troisième type, on observe la prééminence du « nous famille » sur les individualités qui la constituent. On va ensemble, avec nos idées, à la rencontre des autres. Ici, un bon couple est celui où les conjoints – d’accord sur un projet commun – utilisent cependant à fond l’environnement extérieur pour se ressourcer, se stimuler et nourrir leur relation. Par ailleurs, la différenciation des rôles et la répartition des tâches sont, ici, plus souples que dans le style bastion. Les valeurs d’intégration sociale (éducation des enfants, réussite sociale du couple, participation à la vie de la collectivité) prennent une importance comparable à celles de solidarité et d’affection.

d. Style Cocon

Dans ce cas, comme dans le type bastion, le groupe conjugal ou familial est très fusionnel : tout est mis en commun et les valeurs de similitude ou de consensus sont importantes. La fermeture par rapport à l’extérieur est considérable. Mais, à la différence du type bastion, les rôles domestiques (tâches, compétences) et relationnels (information, soutien, décision) sont souples et peu différenciés. L’ambiance familiale fait davantage place aux valeurs de bienveillance et de sollicitude. L’environnement extérieur est investi comme un lieu où puiser des ressources (salaires, loisirs, etc.) plus qu’un lieu participatif.

e. Style Parallèles

On pourrait comparer ce style, à certains égards, à un fonctionnement de type colocation. L’accent est mis sur les fonctions instrumentales ou organisationnelles du couple et l’autonomie des conjoints. Dans ce type, les membres du couple vivent en somme l’un à côté de l’autre, chacun poursuivant son projet ou ses routines propres. Si le confort est la valeur-clé du mode de fonctionnement Cocon, ici, c’est l’insistance sur l’ordre et la prévisibilité qui l’emportent. À l’intérieur du groupe couple ou familial, les rôles sont très différenciés et même hiérarchisés, et la répartition des tâches est assez rigide.

Que nous révèlent ces différents styles conjugaux ? Ce qu’ils mettent d’abord en évidence, c’est l’inventivité de ces couples capables d’imaginer de nouvelles manières de nourrir ou de maintenir le lien conjugal. Ensuite, cela révèle le primat de plus en plus marqué de l’autonomie individuelle sur le conjugal, le couple devenant de plus en plus le support sur lequel s’adosse une quête individualiste de l’épanouissement. Enfin, ces styles nous révèlent les difficultés de construction des cadres de vie conjugale et le stress que cela fait peser sur des couples de plus en plus isolés et fragilisés.

4. Individualisme exacerbé et fragilisation du couple

Le couple est en tension entre la quête, toujours plus forte, d’autonomie personnelle et la réalisation d’un projet conjugal qui implique nécessairement, en s’inscrivant dans le couple réel et non pas seulement le couple idéalisé, la prise en compte de l’autre qui est aussi une limite. Comment conjuguer le « je » identitaire et le « nous » du couple sans renoncer à une certaine indépendance ? Tel est l’un des paradoxes qui caractérisent la situation du couple contemporain. Comme le remarque bien Gérard Neyrand :

« Le couple aujourd’hui se trouve pris dans un mouvement éminemment paradoxal, s’y conjuguent deux tendances divergentes. La première s’exprime dans le primat du conjugal dans le champ relationnel et sexuel : l’amour et la sexualité restent pensés comme du domaine du couple […] La seconde tendance moderne entre en contradiction avec cette affirmation d’une conjugalité affective. Elle consiste dans l’importance croissante donnée à l’expressivité individuelle […] La constitution de la réalisation de soi en objectif social généralisé illustre cette place grandissante accordée à l’individualité((Gérard Neyrand, Idéalisation du conjugal et fragilisation du couple, ou le paradoxe de l’individualisme relationnel, Dialogue 155 (2002), p. 80.)). »

Ce surinvestissement dans l’imaginaire social, des « sujets » toujours plus autonomes, toujours plus épanouis, hyper capables (depuis l’école, jusqu’au travail, en passant par la chambre conjugale) et seuls responsables de décider de leur vie, est un idéal qui résiste mal à l’épreuve du réel.

En pratique, ce qui frappe dans la situation actuelle du couple, qu’il soit marié, pacsé ou en union libre, c’est sa fragilité et sa précarité. Certes, on se marie de moins en moins, mais on se sépare de plus en plus. En 2014, 123.537 divorces ont été prononcés en France (hors Mayotte). La rupture du lien conjugal n’est plus seulement une réalité à mettre dans la catégorie des « accidents » de parcours, mais elle est de plus en plus intégrée par le couple comme une modalité de résolution des situations de crise. Le couple n’est plus vraiment pensé comme un lieu où la parole donnée engage les partenaires, en principe, pour la vie. Au contraire, le couple s’inscrit de plus en plus dans une temporalité de l’immédiateté. Sa mort annoncée fait même souvent partie du scénario conscient ou inconscient qu’écrivent les partenaires.

Il est permis de penser que le couple contemporain est aussi le symptôme d’une société où le choix individuel a tendance à ignorer l’altérité réelle de l’autre. À force de crier « C’est mon choix ! », faut-il s’étonner que le couple se transforme en lieu de compétition narcissique ? À force de revendiquer le droit à « être soi » doit-on être surpris d’être seul(e) en couple ?

D’un côté on idéalise le couple, on le recherche comme lieu refuge contre la solitude d’une part et on l’investit comme lieu de promotion de son ego (on tient à son indépendance matérielle, relationnelle, sexuelle, professionnelle) d’autre part, c’est le paradoxe conjugal contemporain.

Ce paradoxe se vérifie au-delà de la sphère du couple, notamment quand on considère, par exemple, l’évolution du droit de la famille. Ici aussi s’exprime nettement une tendance à la « privatisation » du droit, révélatrice de l’ambivalence de notre société. D’un côté, promotion du culte de l’autonomie, consécration des libertés individuelles en droit positif au nom d’une certaine conception de l’égalité (par exemple la loi de 2013 en France ouvrant le mariage aux personnes de même sexe), de l’autre côté, volonté de contrôle, de régulation et même de pénalisation des rapports privés (la problématique liée, par exemple, au marché de la prostitution, que ce soit dans l’espace public ou virtuel) au nom de la protection de la cohésion sociale.

Dans ce contexte paradoxal, il n’est pas étonnant qu’au nom d’une certaine conception de l’amour, certains couples aspirent à une reconnaissance sociale de leur amour soit en demandant une évolution de l’institution matrimoniale (Mariage Pour Tous) soit en s’inscrivant dans d’autres cadres normés (PACS, concubinage) ou pas, en faisant durablement le choix de l’union libre.

Conclusion

Même si le couple de personnes de sexes différents, mariées, pas encore parents, partageant la même résidence, est encore le modèle dominant dans notre société, il n’est plus le seul. Le relatif désencrage institutionnel de la famille et la perte de ses fonctions traditionnelles, la transformation des représentations du mariage, tant dans ses fondements que dans sa finalité, les nouveaux rapports hommes-femmes, l’évolution du droit accompagnant les changements socio-culturels entre autres, ont favorisé, à un rythme accéléré, l’émergence de nouvelles formes de conjugalité. La conjugalité se dit de plus en plus au pluriel : « les conjugalités ».

La quête de reconnaissance des nouvelles formes du couple, aussi paradoxale qu’elle puisse être, ne va pas sans poser question aux Églises et à celles et ceux qui, par leur ministère ou responsabilité, sont, ou seront, amenés à répondre à ces demandes de reconnaissance. Dans nos Églises évangéliques, comment accueillons-nous et accompagnons-nous les couples cohabitant, non mariés ? Quelle parole et quel geste face aux couples issus d’une culture où le mariage coutumier est un équivalent du mariage civil français, et qui, pour cette même raison, n’envisagent pas ce dernier quand le premier est déjà réalisé ? Quelle pastorale auprès de nos jeunes qui étudient de plus en plus longtemps et cohabitent, ou non, sans aucun projet conjugal en vue ? En la matière, si le cas par cas, suivant la diversité des contextes ecclésiaux, est la règle usuelle, ce fonctionnement dispense-t-il l’Église d’une réflexion intentionnelle et pas seulement subie ?

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