La mission et les missions de l’Église


Introduction

Au cours du XXe siècle, et notamment après la décolonisation dans les années 1960, une réflexion missiologique de fond a été menée dans tous les courants du christianisme pour repenser la mission, de sorte qu’elle soit en phase avec la réalité de l’Église mondialisée, le monde d’aujourd’hui et l’enseignement biblique.

Théologiens et praticiens mettent en avant la portée missionnaire de l’ensemble de la Bible. Ils analysent les données sociopolitiques et religieuses afin de mieux contextualiser le témoignage de l’Évangile. De nouveaux concepts et de nouveaux modèles sont introduits ; de nouveaux défis formulés. Au cours de conférences internationales, œuvres et Églises sont mobilisées pour mettre en action toute une panoplie de visions missionnaires.

Néanmoins, force est de constater qu’un décalage s’opère entre le nouveau regard sur la mission développé ces dernières décennies et la réalité sur le terrain des Églises locales. La mission est souvent considérée comme une activité parmi d’autres, une affaire de spécialistes. On parle systématiquement de « partir » en mission, ce qui en dit long sur l’idée sous-jacente : c’est ailleurs que cela se passe, pas chez nous ; « Quelque chose d’exotique qui se passe en Afrique ». Pour preuve, la popularité des voyages missionnaires éclairs vers des pays en voie de développement.
C’est pourquoi il nous semble utile de faire écho à la réflexion missiologique dans une revue destinée aux Églises locales et leurs responsables. Nous n’allons pas refaire tout le débat des dernières décennies. Ceux qui s’y intéressent liront avec profit les ouvrages du REMEF (Réseau Évangélique de Missiologie en Europe Francophone), notamment les deux volumes Bible et mission((Hannes Wiher, sous-dir., Bible et mission, Vers une théologie évangélique de la mission (Volume I) et Vers une pratique évangélique de la mission (Volume II), Charols, Excelsis, 2011 et 2012.
Voir aussi le site du REMEF : www.missiologie.net)).

Nous commencerons par quelques changements qui donnent à réfléchir sur ce qu’est justement la mission de l’Église. Dans le monde évangélique, plusieurs réponses sont données à cette question. Elles se laissent catégoriser en trois approches.

Ensuite, nous nous arrêterons sur l’une d’entre elles, celle de la mission holistique ou intégrale, qui nous semble mériter une attention particulière considérant le fait qu’elle est aujourd’hui devenue le nouveau paradigme dans les milieux missionnaires évangéliques.

Dans un troisième temps, nous développerons cette approche en déclinant la mission intégrale en quatre mandats, sous le titre Témoignage multiple.

Vous avez dit « mission » ?

Pour les chrétiens en général et pour les évangéliques en particulier, le terme « mission » est lourd de sens. Ils vont citer de nombreux passages de la Bible pour dire l’importance de la mission, mais, chose surprenante, ce mot en tant que tel n’y figure pas, ni le mot évangélisation d’ailleurs. Les textes utilisent bien les verbes euaggelizo (annoncer une bonne nouvelle), et apostello (envoyer), mais les substantifs évangélisation et mission ont été introduits beaucoup plus tard.

Héritage d’une histoire particulière

Ces concepts dans leur signification traditionnelle sont l’héritage d’une histoire bien particulière, une histoire étroitement liée à celle de l’expansion de l’Europe. Dans le sillage des explorateurs et des colonisateurs, les envoyés des Églises d’Europe ont commencé à christianiser les peuples dits indigènes. Au XVIe siècle, les Jésuites ont introduit le terme missio pour désigner cette tâche. Catholiques et protestants l’ont vite adopté. Désormais le terme « mission » désigne la mise en œuvre du mandat d’annoncer l’Évangile dans le monde entier, en envoyant des missionnaires qui vont traverser des frontières géographiques pour porter l’Évangile et implanter l’Église en dehors du monde occidental dans des pays « païens ».

Le texte de base de cette « mission » est Matthieu 28.19 (« Allez dans le monde entier, faites des disciples de toutes les nations… »), que les anglo-saxons appellent Great Commission (attention aux tentatives de traduction française !).

D’habitude on distingue la mission au loin qui traverse les frontières géographiques et l’évangélisation qui est son corollaire au près. Le dernier terme fut introduit au XVIIIe siècle par des protestants.

La Bible revisitée

Dans un ouvrage récent, Gabriel Monet remarque à juste titre que cette idée traditionnelle « ne résiste ni au sens des mots, ni à leur usage biblique, ni même à la réalité historique((Gabriel Monet, Vous serez mes témoins, Paris, Vie et Santé, 2015, p. 12.)) ». Les deux termes sont plutôt complémentaires, pas dans le sens classique d’une répartition géographique entre mission au loin et évangélisation (mission intérieure) au près, mais dans la mesure où nous sommes envoyés pour rayonner l’Évangile dans le monde. Gabriel Monet explique :

« Le sens biblique de mission ne se résume pas à un envoi physique, mais s’élargit à une démarche globale impliquant un mouvement intérieur de foi qui déborde vers l’extérieur. Stricto sensu, la mission est donc plus large que l’évangélisation qui pourrait être considérée comme une sous-partie de la mission. En même temps, il ne faut pas non plus réduire l’évangélisation à la seule proclamation de l’Évangile, mais à tout le processus qui tend à prôner les si belles valeurs de l’Évangile et à s’y conformer(( Ibid., p. 13.)). »

Si l’on veut comprendre la mission, non pas seulement à partir du seul mandat de Matthieu 28, mais à la lumière de toutes les Écritures, il faut d’abord tirer au clair ce que l’on entend par le mot mission.

En soi il ne signifie rien de concret, mais seulement que quelqu’un est envoyé pour faire quelque chose. Dérivé du latin missio, le substantif du verbe mittere (envoyer), le mot mission revêt un double sens : (1) être envoyé ou désigné pour accomplir une tâche, et (2) la tâche même.

Dans le langage courant, on l’utilise comme un terme générique : un mandat qui vous est donné, des objectifs que vous devez réaliser. Le contenu spécifique de votre mission peut varier selon le contexte dans lequel vous travaillez. Entreprises et institutions résument leurs activités spécifiques sous forme d’un mission statement. Dans l’armée, des unités doivent accomplir des missions d’ordre militaire. Un conseil d’administration peut nommer une commission pour s’occuper de tel ou tel champ d’action ou de réflexion. Le parlement instaure des commissions d’enquête. Et lorsqu’un ministre met un terme à ses fonctions, il « démissionne ». Bref, une mission peut signifier n’importe quelle tâche.

Ceci étant dit, le mot mission est utile et à retenir, car il combine deux notions tout à fait bibliques : celle de l’envoi et celle d’une tâche à accomplir. C’est dans ce double sens que nous pouvons l’utiliser. Le terme « mission » englobe tout ce que les disciples de Jésus sont envoyés faire et dire parmi les peuples de ce monde. La question est donc de savoir quel est ou quels sont nos mandats.

À partir de cette question, formulée ainsi, on peut interroger la Bible. Toute la démarche de développer une théologie biblique de la mission est là. Il est intéressant de noter que dans tous les courants du christianisme, on privilégie une approche biblique pour répondre à la question : qu’est-ce que la mission ?

Changements qui donnent à réfléchir

Cette réflexion est d’autant plus nécessaire que l’idée traditionnelle de la mission n’est plus en phase avec la réalité. Nous n’enlevons rien à ce qu’a accompli la mission des derniers siècles. Son histoire est impressionnante. Sans occulter les défauts et les erreurs, les préjugés culturels et les liens parfois trop étroits avec le colonialisme, nous ne pouvons qu’être reconnaissants envers le Seigneur et admiratifs devant les hommes et les femmes qui ont fait d’énormes sacrifices pour apporter l’Évangile jusqu’aux extrémités de la terre, jusqu’aux fin fond de vastes continents.

Le schéma de l’Ouest vers le reste est dépassé

La mission occidentale a été un facteur majeur, sinon le facteur le plus important de la mondialisation du christianisme. Mais cette mondialisation, justement, fait que la mission traditionnelle n’est plus en phase avec la réalité. Au cours des derniers siècles, l’Évangile a pris racine partout dans le monde, ce qui veut dire qu’il y a dans quasiment chaque pays des Églises qui annoncent l’Évangile autour d’elles, y compris dans les pays où les chrétiens sont opprimés ou persécutés.

La propagation de l’Évangile n’est plus un mouvement uniquement de l’Ouest vers le reste du monde (from the West to the rest), comme auparavant. Ce schéma est dépassé. Aujourd’hui, le mouvement est multidirectionnel : ceux qui annoncent l’Évangile viennent de partout et vont partout. Quasiment tous les pays qui accueillent des missionnaires en envoient à leur tour !

En même temps, les pays occidentaux sont de plus en plus sécularisés et déchristianisés. La traditionnelle base d’envoi est devenue à son tour un champ missionnaire.

Pourtant, l’ancien schéma « de l’Ouest vers le reste » est encore bien présent dans l’imaginaire de nombreux fidèles. Quand on présente un projet missionnaire, il se situe en règle générale dans un pays lointain hors de l’Europe. En revanche, quand il s’agit d’implanter des Églises dans notre pays, d’un concert Gospel ou d’un cours Alpha dans notre ville, on dit que c’est de l’évangélisation.

L’action sociale en plein développement

À cela s’ajoute un autre changement majeur qui donne à réfléchir : les œuvres missionnaires s’activent de plus en plus dans l’entraide, le médical, la formation, le social, la protection de l’environnement, jusqu’à la défense des droits de l’homme (liberté de religion et autres).

Pendant les siècles passés, les missions ont toujours œuvré dans le domaine médical, éducatif et autre, mais aujourd’hui les œuvres sociales ont pris une ampleur sans précédent. De nouveaux organismes chrétiens, spécialement consacrés à l’action humanitaire, connaissent un grand essor. On s’active dans d’autres encore : défense des droits de l’homme, environnement, sida, trafics humains, etc. Les projets se multiplient. On collabore avec les gouvernements. Le développement devient un « business » avec des budgets considérables.

Repenser « la mission »

Ces changements suscitent bon nombre de questions pratiques. Comment « faire » la mission aujourd’hui ? Selon quel mode opératoire ? Faut-il encore envoyer des missionnaires dans des pays où le christianisme va croissant ? Si oui, pour faire quoi exactement ? Le modèle le plus adapté est celui du partenariat entre Églises dans différents pays, qui s’aident mutuellement, mais sa mise en pratique n’est pas si évidente que cela. Qui va définir les besoins ? Qui va envoyer ? Qui va accueillir ? Sans oublier la question épineuse : qui va payer ?

Ces questions pratiques en cachent une autre, d’ordre théologique : qu’est-ce que la mission des chrétiens dans le monde, d’un point de vue biblique ? Est-ce que l’action sociale en fait partie, et si tel est le cas, quelle est la relation entre évangélisation et développement socio-économique ?

C’est la seconde question qui retient notre attention. Quelles sont les réponses proposées dans le monde évangélique ?

L’Église en tant que telle est missionnaire

Si les réponses peuvent varier, on s’accorde à dire que la mission n’est pas affaire de quelques spécialistes et volontaires. Elle n’est pas une activité de l’Église parmi d’autres. L’Église en tant que telle est de nature missionnaire. Tout ce qu’elle vit, dit et fait est lié à son envoi dans le monde. Tous les fidèles sont concernés.

Le missiologue britannique Andrew Kirk va jusqu’à dire que si l’Église cesse d’être missionnaire, elle n’a pas seulement failli à l’une de ses tâches, mais elle a cessé d’être Église. Et de poursuivre :

« Sa compréhension de soi et son sens d’identité (son ecclésiologie) sont intrinsèquement liés à sa vocation de partager et de vivre l’Évangile de Jésus-Christ, jusqu’aux extrémités de la terre et jusqu’à la fin des temps… L’Église existe entièrement pour les objectifs que Dieu lui a donnés au départ. Elle n’est pas libre d’inventer son propre agenda. Elle est une communauté en réponse à la mission de Dieu((Andrew Kirk, What is mission? Londres, Darton, Longman and Todd, 2007, p. 30s (notre traduction).)). »

Presque tous les auteurs évangéliques abondent dans ce sens, si bien que l’affirmation « l’Église est missionnaire par nature » est devenue une expression standard.

« Aller ailleurs » n’est pas une condition sine qua non

Ensuite, on s’accorde sur un autre point : l’idée traditionnelle selon laquelle il faudrait aller ailleurs, traverser des frontières pour accomplir une mission, est à relativiser. La distinction géographique entre mission au loin et mission au près (ou évangélisation), n’a pas lieu d’être. « Aller ailleurs » n’est pas une condition sine qua non pour effectuer une tâche missionnaire. Chris Wright, par exemple, se dit insatisfait d’une certaine idée de la mission « qui met seulement l’accent… sur la dynamique de l’envoi ». Si ce thème est important, il ne suffit pas pour « capter beaucoup d’autres aspects de l’enseignement biblique par rapport à la mission de Dieu et notre propre pratique de la mission ». Il propose d’employer le terme mission « dans le sens général d’un dessein ou d’un but à long terme, que l’on réalise ou que l’on atteint à travers des objectifs proches et des actions planifiées((Chris Wright, La mission de Dieu, Charols, Excelsis, 2012, p. 13.)) ».

Cela rejoint ce que nous avons dit plus haut quant à la signification du terme « mission ».

Servir la mission de Dieu

Un troisième point de consensus est à souligner. Aujourd’hui on pense la mission, non seulement à partir de Matthieu 28 (« Allez dans le monde, faites des disciples… »), mais on prend davantage appui sur Jean 20.19 (« Comme le Père m’a envoyé, je vous envoie… recevez l’Esprit… »). Ces paroles d’envoi de Jésus dressent un lien entre la mission de l’Église et sa propre mission : « comme le Père m’a envoyé ». Derrière l’envoi du Fils, l’envoi de l’Esprit et l’envoi des disciples, on voit le dessein de Dieu. C’est ce que les théologiens appellent la mission de Dieu (missio Dei), un concept auquel le monde évangélique adhère largement, tout en se démarquant des interprétations jugées trop libérales. Exprimant le sentiment évangélique, Hannes Wiher écrit que le mouvement œcuménique reprend les positions de « l’évangile social », en insistant de façon déséquilibrée sur les seuls aspects sociopolitiques de l’Évangile. Ainsi, « il élève l’histoire séculière au niveau de l’histoire du salut et marginalise le rôle de l’Église dans l’évangélisation du monde((Hannes Wiher, sous dir., La mission au XXIe siècle, Charols, Excelsis, 2009, p. 29.)) ». En revanche, les évangéliques se reconnaîtront dans ce qu’affirme sur ce sujet l’Engagement du Cap (2010). Adopté par le plus grand rassemblement missionnaire jamais organisé, ce texte élabore une vision large de la mission, sur la base de la mission de Dieu – preuve que ce concept est adopté par un grand nombre d’Églises et d’organismes évangéliques :

« Nous avons pris un engagement pour la mission mondiale, parce qu’elle est centrale pour notre compréhension de Dieu, de la Bible, de l’Église, de l’histoire humaine et de l’avenir final. Toute la Bible révèle la mission de Dieu : conduire tout ce qui est au ciel et tout ce qui est sur la terre à être unis sous le gouvernement du Christ, en les réconciliant par le sang de sa croix… Dieu appelle son peuple à participer à sa mission((Mouvement de Lausanne, Engagement du Cap, 2011. Traduction officielle, p. 42-43.)). »

Par ce concept de missio Dei, les théologiens affirment que notre mission trouve sa source dans « le cœur missionnaire du Dieu trinitaire de la Bible », comme l’explique Hannes Wiher :

« Ce Dieu missionnaire veut intégrer tout disciple dans sa mission pour que des hommes de tout peuple et de toute culture viennent à sa connaissance, se mettent à sa disposition et se rassemblent dans des Églises((Hannes Wiher, op. cit., p. 29.)). »

Par conséquent, la mission de l’Église sur terre est de servir la mission de Dieu comme l’affirme l’Engagement du Cap (p. 88). Certains disent même que nous avons vocation à participer à la mission de Dieu. Toute humilité gardée, car ce n’est pas nous qui réaliserons le plan de Dieu, c’est Dieu qui établit son règne par ses moyens, par la puissance de l’Esprit. Mais chacun d’entre nous a un rôle à jouer, tout simplement, car l’Esprit œuvre aussi en nous, les témoins de Jésus-Christ.

Trois approches

De quelles manières et dans quelle mesure l’Église est-elle appelée à servir l’accomplissement du plan de Dieu ? C’est là que les opinions divergent. Les réponses proposées dans le monde évangélique se laissent catégoriser, grosso modo, en trois approches.

1. Communication de l’Évangile

La première réponse consiste à définir la mission uniquement sur la base du mandat missionnaire de Matthieu 28.19 et les parallèles (Marc 16, Luc 24, Jean 20, Actes 1.8). Mission égale évangélisation mondiale (Patrick Johnstone((Patrick Johnstone, The Church is bigger than you think, Fearn, Christian Focus Publications, 1998.
Cf. le sous-titre : The Unfinished Work of World Evangelisation.))). Cette approche est en continuité avec le mouvement missionnaire des siècles précédents. L’enjeu principal de la mission ainsi définie est d’atteindre toutes les ethnies avec l’Évangile. Dans la perspective eschatologique que « la fin viendra dès lors que l’Évangile du règne de Dieu aura été annoncé à toutes les nations » (Matthieu 24.13), plusieurs stratégies ont été développées pour mobiliser le plus grand nombre d’Églises et d’organismes afin de réaliser cet objectif dans une période aussi courte que possible.

Beaucoup d’évangéliques adhèrent à cette vision de la mission, mais on constate tout de même une évolution. Comparé au passé, on est beaucoup plus soucieux de contextualiser le message et de respecter la culture de chaque peuple. Aussi accorde-t-on plus de place à l’action humanitaire et à l’engagement pour la justice sociale. Organismes missionnaires et Églises locales sont encouragés à initier des projets humanitaires, médicaux et éducatifs, à côté de l’annonce de l’Évangile qui demeure tout de même l’objectif principal. Les actes sont les corollaires du message, afin d’en donner des signes concrets.

Prenons pour exemple l’ouvrage récent de Kevin DeYoung et Greg Guilbert, Quelle est la mission de l’Église ? Ils soutiennent que la mission de l’Église « est résumée par les passages qui relatent le grand ordre de mission((Kevin DeYoung et Greg Guilbert, Quelle est la mission de l’Église ?, Marpent, BLF Éditions, 2015, p. 26.)) ». C’est-à-dire :

« Aller dans le monde pour faire des disciples, en proclamant l’Évangile de Jésus-Christ par la puissance de son Esprit et en assemblant les disciples en Églises… pour la gloire de Dieu le Père((Ibid., p. 263.)). »

Cet appel est considéré comme central et unique au motif que seule l’Église pourra l’effectuer. La relation personnelle avec Dieu par Jésus-Christ répond au besoin le plus profond de l’être humain.

Pourtant, les auteurs consacrent la moitié de leur ouvrage à donner un fondement biblique à « des œuvres bonnes », c’est-à-dire l’action sociale. Aider son prochain, lutter pour la justice sociale, promouvoir la paix entre les nations, prendre soin de l’environnement, tout cela nous incombe, en tant que chrétiens qui veulent obéir à la volonté de Dieu. Mais toujours « dans la mesure où nous avons l’occasion de faire le bien pour tous ». Cette citation de Galates 6.10 est capitale dans l’argumentaire des auteurs.

Si les auteurs distinguent le mandat de Matthieu 28 et d’autres commandements de Dieu, c’est pour maintenir la priorité de l’évangélisation. Les bonnes œuvres ont une vraie valeur, écrivent-ils, mais « la mission de l’Église ce n’est pas… la transformation sociale du monde ou de nos sociétés, ni tout ce que nous faisons par obéissance envers le Christ((Ibid., p. 263.)) ».

Nous avons l’impression que les auteurs reprennent d’une main ce qu’ils ont donné de l’autre. Et ce, par un jeu sémantique. Le mot mission est réservé pour le mandat d’évangéliser, tandis que faire des œuvres sociales est qualifié d’obéissance aux commandements de Dieu. Mais cela ne revient-il pas à dire que nous avons là deux missions, c’est-à-dire deux tâches à accomplir ?

2. Proclamation et démonstration de l’Évangile

Selon la première approche, les œuvres sociales sont subordonnées à l’évangélisation. Elles sont considérées comme des tremplins afin de créer des opportunités pour annoncer l’Évangile, ou comme des conséquences de l’évangélisation dès lors que les nouveaux croyants mettent en pratique les principes bibliques dont celui de l’amour du prochain. Pourtant, au fil des dernières décennies, les évangéliques ont été de plus en plus nombreux à adhérer à une seconde approche, selon laquelle la proclamation de l’Évangile et la démonstration de l’Évangile par l’action sociale font parties intégrantes de la mission, et qu’elles sont, de ce fait, des partenaires sur un pied d’égalité. Cette approche se trouve inscrite dans la fameuse Déclaration de Lausanne, adoptée par le congrès pour l’évangélisation mondiale, tenue à Lausanne en 1974. Ce texte se situe entre « mission égale évangélisation » et des interprétations de la mission qui mettent l’accent sur l’action humanitaire au détriment de l’annonce de l’Évangile. Les délégués de Lausanne affirment :
« Dieu est à la fois le Créateur et le Juge de tous les hommes ; nous devrions par conséquent désirer comme lui que la justice règne dans la société, que les hommes se réconcilient et qu’ils soient libérés de toutes les sortes d’oppressions. L’homme étant créé à l’image de Dieu, chaque personne humaine possède une dignité intrinsèque, quels que soient sa religion ou la couleur de sa peau, sa culture, sa classe sociale, son sexe ou son âge ; c’est pourquoi chaque être humain devrait être respecté, servi et non exploité. Là aussi, nous reconnaissons avec humilité que nous avons été négligents et que nous avons parfois considéré l’évangélisation et l’action sociale comme s’excluant l’une l’autre. La réconciliation de l’homme avec l’homme n’est pas la réconciliation de l’homme avec Dieu, l’action sociale n’est pas l’évangélisation, et le salut n’est pas une libération politique. Néanmoins nous affirmons que l’évangélisation et l’engagement sociopolitique font tous deux parties de notre devoir chrétien. Tous les deux sont l’expression nécessaire de notre doctrine de Dieu et de l’homme, de l’amour du prochain et de l’obéissance à Jésus-Christ. Le message du salut implique aussi un message de jugement sur toute forme d’aliénation, d’oppression et de discrimination((Lausanne Committee for World Evangelisation, Déclaration de Lausanne, 1974, § 5.)). »

Ce texte a fait date. Jusqu’à nos jours, il sert de référence dans la réflexion missiologique évangélique.

Grand Mandat et Grand Commandement

On y reconnaît l’influence de John Stott, théologien évangélique anglais, qui est l’un des principaux auteurs de ce texte. Sa contribution a été de mettre au même plan le Grand Mandat de Matthieu 28.19 et le Grand Commandement (« Aimer Dieu par-dessus tout et aimer le prochain comme soi-même », Marc 12.33). Ensemble ils constituent la mission de l’Église dans le monde.

Certes, la déclaration dit qu’elles font partie du « devoir » chrétien, au lieu d’utiliser le mot « mission », mais la plupart des interprètes de « Lausanne » considèrent que les deux sont synonymes. John Stott lui-même a expliqué que « le terme mission inclut évangélisation et responsabilité sociale, puisque tous les deux sont des expressions authentiques de l’amour divin qui cherche à servir l’homme et à répondre à ses besoins((John Stott, Christian Mission in the Modern World, Downers Grove, IL, IVP, 1975, p. 35.)) ».

Deux mandats

Une autre manière d’intégrer l’action sociale à la mission de l’Église, est de la fonder sur le mandat créationnel ou culturel de Genèse 1, 2 et 9, et de juxtaposer ce mandat et le mandat d’évangéliser de Matthieu 28. Ainsi « mission » égale « évangélisation et mandat culturel ». Cette définition a été proposée par le célèbre missiologue Peter Wagner. Il souligne que le mandat culturel, bien que donné aux premiers humains, n’a jamais été abrogé : « Il reste en vigueur jusqu’au retour du Christ ». Nous sommes donc mandatés de traiter les autres humains et toute la création comme Dieu lui-même l’aurait fait.

« Le champ d’application de ce mandat est impressionnant… La distribution de richesses, l’équilibre de la nature, le mariage et la famille, la gouvernance de la cité, le maintien de la paix, l’intégrité culturelle, la libération des opprimés, et d’autres responsabilités au niveau mondial((Ibid, p. 13))… »

Wagner met en avant que « Jésus a donné l’exemple parfait de sa mise en pratique, et il l’a résumé dans le Grand Commandement d’aimer Dieu et d’aimer le prochain((Peter Wagner, Church Growth and the Whole Gospel, San Francisco, Harper & Row, 1981, p. 12.)) ». Là, on voit combien le modèle des deux mandats est similaire à celui du Grand Mandat plus le Grand Commandement que nous venons d’évoquer. Selon Wagner, les deux reviennent au même que la Déclaration de Lausanne, citée plus haut((Ibid, p. 91.)).

Plusieurs auteurs ont suivi ce modèle. Hannes Wiher, par exemple, dans les ouvrages récents du REMEEF (RÉseau de Missiologie Évangélique pour l’Europe Francophone) :

L’Église a reçu deux mandats, écrit-il :

« Le mandat culturel… qui consiste à cultiver la terre, c’est-à-dire à instaurer le shalom de Dieu en développant la création. Ensuite… un mandat missionnaire qui consiste à bénir les autres (Genèse 12.2) en vivant en communauté alternative, à prêcher l’Évangile, et à faire des disciples, c’est à dire à rétablir la relation entre Dieu et les hommes, première condition de l’instauration du shalom de Dieu pour le mandat d’évangéliser((Hannes Wiher, La Bible et la mission, Volume I, Charols, Excelsis, 2011, p. 178.)). » 

Il n’est pas toujours très clair dans ses propos si le mandat culturel fait partie de la mission, car il réserve le mot « missionnaire » pour le mandat d’évangéliser. S’agit-il donc d’un second mandat, d’un autre ordre ? Si tel est le cas, quelle est alors la mission-évangélisation ? Plus loin, l’auteur explique que la mission de l’Église est de proclamer de l’Évangile « à l’exemple de Jésus », et que cette proclamation comprend la communication verbale et non verbale.

« Elle commence par une présence parmi les gens. La présence est suivie par des actes : entraide, projets dans les domaines de l’éducation, de la santé, de l’agriculture, et des ministères parmi les prisonniers, les prostituées, les enfants, etc. Aucune communication n’est complète sans ces deux composantes. La présence et les actes doivent être expliqués par des paroles, et les paroles doivent être confirmées par des actes((Ibid., p. 182s.)). »

Les œuvres qui relèvent du mandat culturel sont donc autant de témoignages du message dont nous sommes porteurs.

3. Mission holistique ou intégrale

Une troisième approche est d’élargir encore davantage le spectre. Elle prend appui sur le lien intrinsèque entre la mission de l’Église, la mission du Christ et le plan de salut de Dieu (Jean 20.19, « comme le Père m’a envoyé je vous envoie… »), pour dire que l’Église est appelée à servir tous les aspects de la mission de Dieu. Elle a un large concept de ce que Dieu veut réaliser dans ce monde. Non seulement amener les hommes à la connaissance du salut en Jésus-Christ, réconcilier l’homme avec lui, et lui permettre de vivre une nouvelle vie par la puissance de son Esprit, mais encore de manifester son règne dans tous les domaines de sa création.

Le cadre du Royaume de Dieu

Cette approche place la mission dans le cadre du Royaume de Dieu, ou bien du Règne de Dieu, traduction plus dynamique. Cela ouvre un spectre très large d’engagement missionnaire. Résumons.

Jésus a proclamé qu’en lui le règne de Dieu est venu sur la terre. « Repentez-vous et croyez cette bonne nouvelle » (Marc 1.14-15). Ce règne, il l’a manifesté par ses paroles et son enseignement, par ses actes de guérison et de délivrance, par ses actes d’amour, par le sacrifice de sa vie, donné pour nous réconcilier avec Dieu, par sa résurrection et sa glorification. La raison d’être de la communauté de chrétiens à Jérusalem, et celle de l’Église entière, est de continuer cette mission de Christ. L’Évangile que nous annonçons, n’est-il pas la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu (Matthieu 24.13) que Jésus a inauguré ?

Bien évidemment, l’Église n’est pas identique au Royaume. Elle en est le témoin, le serviteur et l’anticipation. Voilà sa mission comme l’explique, par exemple, Andrew Kirk :

« L’Église est appelée à la tâche risquée d’être une interprétation vivante de ce Royaume. Sinon, le Royaume ne sera qu’un simple slogan, une idéologie ou un programme humain pour l’amélioration de la société. Dans sa prédication et son enseignement, l’Église est un avocat du Royaume ; dans sa vie et son culte, elle est un émissaire du Royaume ; dans son action pour la réconciliation, la paix et la justice elle est un instrument du Royaume((J. Andrew Kirk, What is mission, Minneapolis, Fortress Press, 1999, p. 36.)). »

Ce lien entre le Royaume de Dieu et la mission de l’Église est une caractéristique de la troisième approche. Par conséquent, le spectre d’engagement missionnaire est large : non seulement la communication de l’Évangile et l’action sociale, mais aussi le témoignage de chaque chrétien au quotidien, le témoignage de la communauté des croyants, ou encore la protection de l’environnement et l’implication dans la gouvernance de la cité. Tous ces éléments sont autant de missions ou mandats.

La mission consiste en plusieurs missions

On parle alors de mission holistique ou de mission intégrale. Initialement, le terme holistique a été introduit pour inclure évangélisation et œuvres sociales dans une seule mission, mais au fil des années il va être utilisé pour désigner un concept encore plus large((Pour l’évolution du concept de la mission holistique et ses articulations actuelles, cf. Brian Woolnough et Wonsuk Ma (sous dir.), Holistic Mission. God’s Plan for God’s People, Oxford, Regnum, 2010.)).

Prenons quelques exemples de cette approche. Nous avons déjà cité Andrew Kirk. Dans son livre What is mission, devenu une référence dans l’enseignement théologique, il souligne que poursuivre la mission du Christ, c’est suivre le Christ en empruntant le chemin qu’il a montré. Et de poursuivre :

« Suivre le Christ à la manière du Christ demande tout simplement, mais avec beaucoup d’obstacles à surmonter : communiquer la bonne nouvelle de Jésus et du Royaume (Actes 28.30) (évangélisation) ; insister sur la pleine participation de tous les peuples à la vie et au bien-être (justice) ; donner des ressources pour répondre aux besoins des peuples (miséricorde) ; ne jamais recourir à la violence létale comme un moyen de faire la volonté de Dieu (la pratique de la non-violence comme un moyen de changer des situations((Ibid, p. 53. Nous avons mis certains mots en italique.)) ). »

On voit que la mission de proclamer et de manifester le règne de Dieu en Jésus-Christ se décline en plusieurs champs d’action. Le terme holistique prend alors toute sa signification. Un ensemble dont les éléments sont reliés les uns aux autres. La liste d’éléments dressée par Andrew Kirk n’est pas sans rappeler la célèbre formule de Johannes Verkuijl, maintes fois reprises dans les milieux œcuméniques : la communication de l’Évangile passe par l’annonce (kerygma), la communion fraternelle (koinonia), les actes de miséricorde (diakonia) et la lutte pour la justice((Johannes Verkuijl, Introduction to the theology of Mission, Grand Rapids, Eerdmans, 1986.)).

Second exemple : Johannes Reimer, missiologue allemand et implanteur d’Églises. Dans son livre sur le développement de l’Église, il souligne, lui aussi, que l’Église de la nouvelle alliance est au service de la mission de Dieu((Johannes Reimer, Die Welt umarmen – Theologische Grundlagen gesellschaftsrelevanten Gemeindebaus, Marburg am Lahn, Francke Verlag, 2009, p. 171.)).

Selon le modèle classique de la mission, les objectifs sont la conversion des païens, l’implantation d’Églises et la glorification de Dieu (par la conversion des païens et le développement de son Église). On trouve cela chez les catholiques, chez les protestants et aussi chez les évangéliques.

Aussi importants que soient ces objectifs, commente Reimer, ils ne suffisent pas pour exprimer tout ce que le règne de Dieu implique. « Le programme de Dieu pour ce monde est d’établir son règne sur tous les domaines de la vie humaine et de la création entière ». Le règne de Dieu fut le thème majeur de la prédication de Jésus et le message de tout ce qu’il a fait.

Nous devons comprendre que la mission de l’Église est le prolongement de celle de Jésus, qui était entièrement au service du Royaume de Dieu. Sa mission se résume en quatre concepts :

  • Martyria ou témoignage
  • Diakonia ou service
  • Koinonia ou communion fraternelle
  • Leitourgia ou adoration

Il en est de même de la mission de l’Église((Ibid., p. 172)).

Notre troisième exemple est Chris Wright. Son livre La mission de Dieu est devenu, en peu de temps, un classique de la littérature missiologique évangélique. Là, il explique l’histoire de la Bible sous l’angle de la mission de Dieu, c’est-à-dire la réalisation de son plan de salut pour la rédemption de toute la création. « Fondamentalement, écrit-il, notre mission (si elle est informée et validée par la Bible) signifie notre participation déterminée en tant que peuple de Dieu, suivant l’initiative et le commandement de Dieu, à la mission de Dieu lui-même((Ibid., p. 172.)). »

Par conséquent, elle est nécessairement holistique, car elle comprend tout ce que Dieu veut réaliser au travers de l’Église et des croyants individuellement. Dans d’autres ouvrages et dans ses cours, Chris Wright a concrétisé ce que cela implique. Pour cela, il fait siennes les cinq marques de la mission formulées par la déclaration de l’Église Anglicane, Mission in a Broken World (1990). Elle affirme ceci :

« La mission de l’Église est celle du Christ :

  1. Proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu
  2. Instruire, baptiser et encourager les nouveaux croyants
  3. Répondre par amour aux besoins humains
  4. S’efforcer de transformer toutes structures injustes de la société, confronter toutes violences et rechercher la paix et la réconciliation
  5. Œuvrer pour la sauvegarde de l’intégrité de la création et soutenir et renouveler la vie de la terre((Anglican Consultative Council, Mission in a Broken World, 1990, p. 101. La traduction française est celle proposée par le site de l’Anglican Communion.)). »

Wright reprend ces cinq marques, sous les vocables évangélisation, enseignement, compassion, justice et prendre soin de la création. Et il souligne que chacune de ces missions est une expression de la seigneurie du Christ, ou bien du règne de Dieu en Jésus-Christ. Ensuite, il a imaginé un joli schéma pour visualiser sa conception de la mission holistique.

Dans un premier temps, il visualise les cinq points de la déclaration anglicane, comme des points autour de la jante d’une roue, pour signifier qu’ils sont reliés entre eux. La roue est unie par sa plate-forme, la seigneurie du Christ sur tous les aspects de la vie et de la mission.

Ensuite, Wright va modifier ce schéma en regroupant les éléments en trois catégories plus larges, qu’il appelle les mandats du Christ donnés à son peuple : développer l’Église, servir la société et prendre soin de la création. Le résultat est le schéma suivant :

Et Wright de conclure :

Pour en revenir à la métaphore de la roue, nous pouvons voir que la seigneurie du Christ est centrale. Il maintient la roue dans son ensemble et fournit la puissance nécessaire pour qu’elle tourne. Ceci est une bonne image de la mission intégrale (une autre façon de dire mission holistique). Toutes les pièces sont reliées entre elles, chaque partie ayant sa fonction. Ensemble, elles font avancer l’Église. Alors, qu’est-ce que la plénitude de l’évangélisation ? À la fois la proclamation et la démonstration de la Bonne Nouvelle((Christopher Wright, Holistic Mission. Three lectures, Summary by Craig Combs, posted on the website of Wycliffe Global Alliance Communications, September 2012. http://www.wycliffe.net/missiology?id=2723#sthash.sbY6dgop.dpuf, consulted Feb 8, 2016.)).

Missionnel

Dans ses écrits, Wright adopte le terme missionnel, introduit par le mouvement des Églises émergentes outre-Atlantique, comme une alternative au terme missionnaire, associée à l’idée traditionnelle d’envoyer des missionnaires vers des régions lointaines.

Jean-Paul Rempp résume bien la spécificité de ce nouveau concept :

« Missionnaire désigne la mission en tant qu’activité. Il s’agit du faire (de l’activité) d’une personne ou d’une Église. Par contre, missionnel désigne la nature. Il s’agit de l’être (de l’identité) d’une personne ou d’une Église. L’aspect missionnel est premier. Il est au centre et imprègne tous les autres domaines((Jean-Paul Rempp, Le Mouvement de Lausanne après le Cap. Évolution et perspective, Théologie Évangélique 12/3 (2012), p. 157.)). »

Missionnel veut dire « une manière de penser et d’agir entièrement déterminée et imprégnée par la nature et l’action missionnaire de Dieu dans notre monde », comme l’explique Michael Girgis. « Ce concept exprime le fait que l’aspect de la mission est capital et qu’il doit imprégner tous les domaines et toutes les activités((Michael Girgis, La théologie missionnelle, Allons, bulletin d’information de l’Alliance Missionnaire Évangélique 4, 2011, p. 4-5 (cité par Jean-Paul Rempp, Le Mouvement de Lausanne après le Cap, op.cit., p. 157.))). »

On parle alors d’un style de vie missionnel, caractérisé par l’ouverture envers l’autre, le service du prochain, agir en bon Samaritain.

Si le mot missionnaire porte encore la connotation d’une activité d’évangélisation au loin, le terme missionnel a l’avantage d’être « sans histoire particulière », permettant de l’utiliser pour tous les mandats de la mission holistique.

Engagement du Cap et mission intégrale

Le terme missionnel, tout comme le concept de la mission holistique ou intégrale apparaissent de façon récurrente dans l’Engagement du Cap, adopté par le Mouvement de Lausanne lors de son congrès en 2010 au Cap en Afrique du Sud. Nous l’avons déjà mentionné. Ce congrès a rassemblé 4.200 responsables évangéliques de 198 pays et s’est étendu à des centaines de milliers d’autres participants, rassemblés en divers endroits du monde entier ou connectés sur Internet. L’Engagement du Cap fut le résultat d’un long processus d’échanges en amont, appelé « conversation », sous forme de consultations régionales et d’un forum sur Internet. De nombreux théologiens du monde entier y ont participé. Le texte est composé de deux parties : La confession de foi du Cap, une théologie biblique de la mission placée sous le signe de l’amour de Dieu, et L’appel à l’action du Cap, une série de défis à relever dans le monde d’aujourd’hui.

La confession de foi du Cap fut écrite par un comité de rédaction sous la présidence de Chris Wright. Elle présente la mission comme étant holistique et intégrale, preuve s’il en est que cette vision est aujourd’hui partagée par un grand nombre de théologiens et d’organismes évangéliques.

Jean-Paul Rempp, l’un des délégués français à ce congrès, a analysé la conception missionnaire de l’Engagement du Cap. « Deux axes principaux émergent de ce texte : celui des exigences impliquées par un Évangile intégral ainsi que celui d’un discipulat conséquent stimulant une meilleure cohérence entre le croire et le faire((Jean-Paul Rempp, op. cit., p. 125-202.)). » Daniel Hillion, un autre délégué français, a formulé un joli jeu de mots pour résumer ce double enjeu : « une mission intégrale pour des chrétiens intègres((Daniel Hillion, Lausanne III : une mission intégrale pour des chrétiens intègres, IDEA, Bulletin mensuel de l’Alliance Évangélique Française 10 (2010), p. 10.)). »

La mission intégrale découle de la mission de Dieu, que le document décrit ainsi : « conduire tout ce qui est au ciel et tout ce qui est sur la terre à être unis sous le gouvernement du Christ, en les réconciliant par le sang de sa croix((Mouvement de Lausanne, Engagement du Cap, 2011. Traduction française officielle, p. 42-43, et p. 88.)). » Elle est basée sur une « vision du monde biblique et holistique » et « prend en charge… tous les aspects de notre humanité créée((Ibid., p. 53 et 55.)). »

Par conséquent, la mission intégrale ne peut qu’être concernée par toutes les dimensions de la vie.

La mission intégrale consiste à discerner, proclamer et vivre la vérité biblique selon laquelle l’Évangile est la Bonne Nouvelle de Dieu, annoncée par la croix et la résurrection de Jésus-Christ, pour les personnes individuellement, pour la société et la création. Ces trois destinataires sont brisés et souffrent à cause du péché ; tous trois sont inclus dans l’amour et la mission rédempteurs de Dieu ; tous trois doivent faire partie de la mission complète du peuple de Dieu((Engagement du Cap, op. cit., p. 34.)).

Le congrès du Cap a montré que l’approche de la mission intégrale gagne du terrain, et qu’elle est susceptible de devenir le nouveau paradigme pour la pratique missionnaire évangélique. Plus particulièrement, elle est à la base du Réseau Michée et de sa Campagne Michée, très suivie ces dernières années. C’est ce que nous proposons maintenant d’aborder dans l’article qui suit consacré à l’arrière-plan et l’évolution de la mission intégrale.

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